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Full text of "Les représentants du peuple en mission et la justice révolutionnaire dans les départements en l'an II (1793-1794)"

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LES 


REPRESENTANTS  DU  PEUPLE 

EN    MISSION 

ET 

LA  JUSTICE  RÉVOLUTIONNAIRE 

DANS   LES   DÉPARTEMENTS 
EN    L'AN    II    (1793-1791) 


OUVRAGES  DU  MEME  AUTEUR 


Histoire  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  avec  le  journal  de  ses 
actes.  G  vol.  in-8,  brochés -io  fr. 

La  révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  1793,  ou  la  France  vaincue 
par  la  Commune  de  Paris.  2  vol .T. .     15  fr. 

La  Terreur.  Études  critiques  sur  Thistoire  de  la  Révolution  française. 
2  vol.  in-18  Jésus,  brochés 1  fr. 

Histoire  de  l'Esclavage  dans  l'Antiquité.  2"  édition.  3  volumes  in-8, 
brochés 22  fr.  50 

Géographie  politicpie  des  temps  modernes.  3<=  éd.  1  vol.  in-12.. ..     2  fr.  50 

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française.  5'  édition.  2  vol.  in-12,  brochés 1  fr. 

Richard  IL  Épisode  de  la  rivalité  de  la  France  et  de  l'Angleterre.  2  vol. 
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Saint  Louis  et  son  temps.  2"  édition.  2  vol.  in-8 15  fr. 

Éloges  académiques  (comte  Beugnot.  Ch.  Magnin,  Stanislas  Julien,  Gui- 
gniaut,  vicomte  de  Rougé,  Ch.  Lenormant,  Naudet,  Caussin  de  Percevaèl, 
F.  de  Saulcy,  Paulin  Paris).  2  vol.  in-18  jésus,  brochés 7  fr. 

La  Sainte  Bible  résumée  dans  son  histoire  et  dans  ses  enseignements 
(Ancien  et  Nouveau  Testament).  Ouvrage  approuvé  par  NN.  SS.  les  Arche- 
vê(iucs  de  Paris  et  de  Cambrai.  2c  édition.  2  vol.  in-12,  brochés..     1  fr. 

De  l'autorité  de  l'Évangile.  Examen  critique  de  l'authenticité  des  textes 
et  de  la  vérité  des  récits  évangéliques.  Ouvrage  approuvé  par  Mgr  l'Ar- 
chevêque de  Paris.  3"  édition,  refondue  et  complétée  par  l'examen  des 
derniers  ouvrages  publiés  contre  l'autorité  des  Évangiles.  1  vol.  in-12, 
broché 4  fr. 

Les  Saints  Évangiles.  Traduction  tirée  de  Bossuel,  avec  des  réflexions 
prises  du  même  auteur.  Ouvrage  approuvé  par  Mgr  l'Archevêque  de 
Paris.  2  vol.  in-8,  brochés 12  fr. 

Vie  de  N.-S.  Jésus-Christ,  selon  la  concordance  des  quatre  Évangélistes, 
avec  une  introduction  cl  des  noies.  1  vol.  in-18 3  fr.  50 


CouLO.M.viiEns.  —  Typ.  P.  BUODAUD  et  GALLOIS. 


^  LES 

REPRÉSENTANTS  DU  PEUPLE 

EN  MISSION 

» 

ET 

LA  JUSTICE  RÉYOLUTIONNAIRE 

DANS    LES    DÉPARTEMENTS 

EN  L'AN  II  (1793-1794) 
PAR 

HENRI    WALLON 


MEMBRE      DE      LINSTITUT 


TOME  DEUXIÈME 

L'OUEST  ET   LE   SUD-OUEST 


PARIS 

LIBRAIRIE    HACHETTE    ET    C"= 

79,    BOULEVARD   SAINT-GERMAIN,    79 

1889 

OroiU  de  tridactioa  et  de  reproducUoD  réserva* 


LES  REPRÉSENTANTS 

EN    MISSION 

ET 

LA  JUSTICE  RÉVOLUTMN.ilRE  DANS  LES  DÉPARTEMENTS 

EN    L'AN    II    (1793-1794) 


CHAPITRE  Vn 

LA    BRETAGNE 


I 

Le     fédéralisme. 

Les  opinions  politiques  et  religieuses  ont  été  la  prin- 
cipale matière  des  jug-ements  révolutionnaires  dans  les 
départements  comme  à  Paris.  En  Vendée,  les  deux  choses 
sont  unies  au  suprême  degré  :  royalisme  et  fanatisme, 
comme  on  disait,  vont  de  pair  ;  et,  quand  leur  explosion 
eut  amené  cette  grande  guerre  civile,  les  vengeances  répu- 
blicaines allèrent  bien  au  delà  des  limites  où  Ton  pouvait 
trouver  des  insurg^és.  Non  seulement  ceux  qui  avaient 
pris  les  armes  ou  qui  avaient  aidé  au  mouvement,  mais 
ceux  qui  étaient  suspects  d'y  être  favorables,  les  personnes 
de  tout  sexe,  et  presque  de  tout  âg-e,  qui  se  rattachaient 
par  quelque  lien  aux  rebelles,  ceux  mêmes  qui  tenaient 
simplement  au  pays,  en  furent  les  victimes;  et  cela  ne  se 
borna  pas  au  foyer  de  l'insurrection.  Les  départements  où 
la  marche  des  événements  avait  porté  l'armée  vendéenne 

n.  —  1 


2  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

au  delà  de  la  Loire  en  souffrirent,  on  Ta  vu,  comme  la 
Vendée.  Dans  le  reste  de  la  France,  sans  préjudice  de 
l'ai  lâchement  au  roi  ou  de  la  foi  en  Dieu,  les  opinions  poli- 
tiques d'une  autre  nature  provoquèrent  les  rigueurs  des 
proconsuls  et  l'action  de  la  justice  révolutionnaire,  je  veux 
parler  du  fédéralisme. 

Le  mouvement  fédéraliste,  qui,  sur  plus  d'un  point,  alla 
aussi  jusqu'à  l'insurrection  armée,  fut  si  général  que  nous 
avons  dû  en  faire  une  étude  à  part  ',  Nous  avons  dit  com- 
ment et  pourquoi  il  échoua.  Ici  nous  avons  à  voir  le  compte 
qu'il  en  eut  à  rendre  devant  la  justice. 

L'enquête  sur  tous  les  points  avait  été  ouverte  par  les 
représentants  en  mission,  et  l'on  en  pouvait  trouver  un 
premier  aperçu  général  dans  le  Rapport  de  Julien  (de  Tou- 
louse) sur  les  administrations  rebelles.  Les  souvenirs  classi- 
ques prennent,  dans  son  prologue,  des  accents  qui  rappel- 
lent le  chant  du  sauvage  tenant  l'ennemi  terrassé  au  pied 
de  l'autel  du  sacrifice  : 

Le  peuple  a  vaincu,  le  fédéralisme  expire,  les  départe- 
ments égarés  se  sont  ralliés  à  la  Convention  et  à  l'indivisibilité. 
Evreux  soumis  a  proscrit  les  Buzot.  Cacn  désabusé  chasse  de 
son  sein  les  traîtres  qui  voulaient  le  décbirer.  Wimpfen  errant 
n'évitera  pas  le  glaive  de  la  loi  suspendu  sur  sa  tête;  l'aristo- 
cratie a  fui  de  Marseille,  elle  va  périr  dans  Lyon,  elle  tremble 
dans  Bordeaux.  Le  jour  des  justices  est  arrivé. 

Depuis  longtemps  des  magistrats  plébéiens  arrêtaient  la 
marche  de  la  Convention,  paralysaient  nos  armées,  favorisaient 
le  royalisme  et  nous  conduisaient  à  grands  pas  à  l'esclavage. 
Nous  sommes  dans  cette  situation  où  les  Romains  se  trouvèrent 
lorsque  le  peuple,  indigné  contre  la  noblesse  et  les  patriciens, 
se  retira  sur  le  Capitole  (il  se  trompe  de  mont  :  mais  le  princi- 
pal, c'est  qu'il  y  ait  une  montagne)  et  refusa  d'en  descendre 
que  l'orgueil  de  ces  deux  corps  ne  fût  abaissé. 

Et  nous  aussi,  nous  y  sommes  sur  le  mont  Sacré.  Nous  ne 
le  quitterons  pas  sans  avoir  exterminé  le  tyran  et  confondu  les 
traîtres;  nous  ne  paraîtrons  dans  la  plaine  que  pour  la  i-aser 
avec  impétuosité  et  en  arracher  les  herbes  venimeuses  qui  pul- 
lulent dans  le  marais  infect. 

\.  Le  Révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  1793,  2  vol.  in-8. 


CH.    VU.   —   LA    BRETAGNE  3 

Avis  à  la  j)laine  et  au  marais. 

Suit  une  tirade  où  l'on  trouve  pèle-mèle  Paris,  Char- 
lotte Corday,  Coriolan,  Zama  et  Jemmapes,  Annibal  et 
Maliarbal.  Il  continue  : 

Mais  que  produiraient  ces  efforts  si.  sans  cesse  entourés  de 
traîtres,  assaillis  de  malveillants,  nous  ne  faisions  rentrer  dans 
Tabime  de  la  poussière  ces  fiers  administrateurs  qui  ont  vai- 
nement tenté  de  séduire  le  peuple,  qui  ont  voulu  le  tromper  sur 
ses  vrais  intérêts;  ces  administrateurs  qui  ont  changé  la  desti- 
nation de  la  force  armée,  qui  ont  arrêté  les  fonds  publics,  qui 
ont  incarcéré,  sacrifié  même  les  patriotes  à  leur  vengeance; 
qui  ont  proclamé  solennellement  qu'ils  ne  reconnaissaient  plus 
la  représentation  nationale;  qui  l'ont  avilie,  outragée,  empri- 
sonnée dans  la  personne  de  ses  commissaires?  De  la  hauteur 
où  vous  ont  placés  votre  courage,  votre  patriotisme  et  la  con- 
fiance nationale,  reportez  vos  regards  sur  les  temps  qui  précé- 
dèrent le  31  mai.  Un  grand  piège  tendu  à  la  liberté  couvrait 
la  France  entière  :  les  fils  attachés  aux  extrémités  de  la  Répu- 
blique reposaient  sur  ces  villes  orgueilleuses  qui  n'ont  voulu  la 
Révolution  que  pour  se  créer  autour  d'elles  un  empire.  Ils  se 
tenaient  par  des  nœuds  indivisibles,  et  tous  aboutissaient  à  un 
centre  commun,  caché  là  même,  sous  l'autel  de  la  patrie,  où 
siégeait  ce  monstre. 

Où  sont  les  hommes  assez  aveuglés  qui  ne  verraient  pas, 
dans  tout  ce  qui  s'est  passé  depuis  six  mois,  les  résultats  d'un 
grand  plan  concerté  pour  diviser  la  France  en  petites  portions, 
afin  de  la  livrer  plus  sûrement  aux  tyrans  qui  l'assiègent? 
Est-ce  par  hasard  que,  du  nord  au  midi,  la  rébellion  a  com- 
mencé partout  de  la  même  manière  et  sous  les  mêmes  pré- 
textes ? 

Elle  avait  en  effet  partout  le  même  principe  et  les  mêmes 
raisons. 

Mais  les  conclusions  de  Julien  furent  dépassées.  Ce  qu'il 
requérait  contre  les  administrations  des  départements,  les 
proconsuls  envoyés  par  la  Convention  l'appliquèrent  aux 
départements  eux-mêmes;  et  ceux  mêmes  que  Julien  avait 
traités  comme  fidèles  ne  furent  pas  plus  épargnés.  Il  sem- 
blait qu'ils  dussent  tous  plier  sous  le  niveau  sanglant  de 
leur  justice. 


4  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

L'exposé  qui  suit  dans  son  rapport  est  comme  l'ébauche 
d'un  acte  d'accusation  dressé  contre  la  France  entière  au 
nom  de  la  Montagne. 

Nous  commencerons  ici  par  les  provinces  ou  groupes  de 
départements  où  le  fédéralisme  avait  eu  le  plus  d'impor- 
tance :  c'est  presque  toute  la  France  au  sud  de  la  Seine  et 
de  la  Marne,  à  l'exception  de  la  région  de  Paris;  puis  nous 
passerons  aux  départements  du  nord-est  et  du  nord,  où  la 
Terreur,  pour  n'avoir  pas  au  même  degré  ce  schisme  répu- 
blicain à  punir,  n'en  fit  pas  moins  do  nombreuses  victimes. 
L'humeur  des  représentants  en  mission  en  décidait. 

II 

Les  représentants  en  mission  dans  la  Bretagne. 

La  Bretagne  avait  éprouvé,  comme  la  Vendée,  le  contre- 
coup des  funestes  innovations  religieuses  de  l'Assemblée 
constituante.  La  constitution  civile  du  clergé  avait  pro- 
voqué des  résistances  dans  les  campag^nes  ;  et  les  rigueurs 
employées  pour  les  réduire  risquaient  fort  de  les  aggraver. 
C'est  ce  que  représentait  à  son  district  le  maire  d'une 
petite  commune  du  Finistère  (Sibiril),  qui  j)ourtant  avait 
cru  de  son  devoir  de  dénoncer  les  allures  de  son  curé  : 

Que  perdrait  la  Constitution  à  rendre  au  pape  son  ancienne 
juridiction,  légitime  ou  non,  et  combien  ne  gagnerait-elle  pas, 
combien  ne  se  consoliderait-elle  pas,  combien  ne  déconcerte- 
rait-elle pas  les  projets  de  ses  ennemis  en  écartant  un  schisme 
qui  ne  tend  à  rien  moins  peut-être  *...? 

Le  décret  du  7  mai  1791  sur  la  liberté  des  cultes  avait 
paru  de  nature  à  dissiper  ces  craintes.  On  se  figurait  encore 
alors  que  la  liberté  était  pour  tout  le  monde.  Mais  les 
adversaires   de   la  constitution    civile   ne   tardèrent   point 

l.  20  novembre  HOt).  I>.  I.ovol.  Histoire  de  la  ville  el  du  port  de  Brest 
pendant  la  Terreur  (fJrcst,  1870),  p.  5.  La  copie  de  la  li-ttre  qui  lui  a  été 
(•,ominiinii|iit'c  Unit  là. 


CH.   VII.   —   LA   BRETAGNE  o 

à  être  détrompés;  il  n'y  avait  de  liberté  que  pour  ceux 
qui  prêtaient  le  serment.  Les  prêtres  insermentés  furent 
arrêtés,  et  la  loi  d'amnistie  du  13  septembre  1791  contenait 
toute  sorte  de  restrictions  à  leur  é^ard.  L'agitation  ne  fît 
donc  que  s'accroître;  les  arrestations  se  multiplièrent 
comme  les  envois  de  troupes  dans  les  communes  qui  ne 
voyaient  pas  volontiers  arrêter  leurs  curés  \ 

Ce  mouvement,  que  l'on  put  comprimer,  mais  qui  ne 
laissa  pas  de  réagir  de  temps  à  autre  et  dans  tel  ou  tel  lieu 
contre  la  persécution,  n'est  cependant  pas  celui  qui  eut 
alors  le  plus  de  gravité  en  Bretagne. 

Les  villes  y  avaient  été  généralement  étrangères;  elles 
avaient  accepté  la  Révolution  et  lorsque  l'on  fit  appel  aux 
volontaires  de  la  garde  nationale  -,  il  y  eut  un  grand 
enthousiasme  pour  y  répondre  ;  ce  sont  des  volontaires  du 
Finistère  qui,  avec  les  Marseillais,  firent  (sans  trop  savoir 
ce  qu'ils  faisaient  peut-être),  sous  l'impulsion  de  la  Com- 
mune insurrectionnelle  de  Paris,  la  journée  du  dix  août. 
Les  députés  élus  à  la  Convention  par  suite  de  cette  journée 
en  acceptèrent  les  conséquences.  C'étaient  les  villes  qui, 
sous  la  pression  des  sociétés  populaires,  les  avaient  nommés. 
Ils  proclamèrent,  avec  les  autres,  la  République  :  mais  la 
révolution  du  10  août  et  l'acte  sanglant  du  21  janvier  qui 
en  fut  le  couronnement  avaient,  en  Bretagne  comme  en 
Vendée,  jeté  le  trouble  dans  les  campagnes;  et  quand, 
après  cela,  on  décréta  la  levée  des  300  000  hommes,  la 
résistance,  comme  en  Vendée  aussi,  se  produisit  sur  pres- 
que tous  les  points. 

Les  députés  envoyés  deux  par  deux  dans  les  départe- 
ments bretons,  comme  ailleurs,  pour  présider  aux  enrôle- 
ments, constatèrent  le  péril.  C'était  Fouché  (de  Nantes) 
dans    la   Loire-Liférieure    et    la    Mavenne,   Guermcur    et 


1.  Voyez  les  faits  rapportés  par  M.  Levot,  ouvrage  cité,  p.  32  et  suiv. 
Le  tableau  qu'il  fait  du  Finistère  est  vrai  de  toute  la  Bretagne. 

2.  Décrets  des  21  juin  et  22  juillet  1791,  ordonnant  la  levée  de  97  000  gardes 
nationaux  volontaires. 


6  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Lemaillaud  dans  le  Morbihan  et  le  Finistère,  Billaud- 
Varennes  et  Sevestre  dans  les  Côtes-du-Nord  et  lllle-et- 
Vilaine.  Réunis  tous  à  Rennes,  le  23  mars,  ils  jettent 
le  cri  d'alarme.  C'est  une  crise  terrible,  ils  l'annoncent 
au  Comité  de  défense  générale  : 

Ce  ne  sont  point  ici  de  simples  émeutes  locales  et  faciles  à 
dissiper,  mais  presque  la  totalité  des  campagnes,  marchant  en 
ordre  de  bataille,  conduites  par  des  chefs  habiles... 

Ces  rebelles,  disent-ils,  veulent  anéantir  les  cités  : 

Il  est  dans  cette  contrée  plus  de  cinq  départements  qui  sont 
maintenant  couverts  d'hommes,  à  la  vérité  mal  aguerris,  mais 
auxquels  on  doit  opposer  promptement  de  bonnes  troupes 
pour  les  faire  rentrer  dans  le  devoir,  avant  que  leur  coalition 
devienne  plus  formidable.  Dans  ce  moment  nous  nous  trou- 
vons réunis  à  Rennes  au  nombre  de  cinq,  qui  tous  ont  couru 
les  plus  grands  dangers  '. 

Les  officiers  publics  du  pays  sig^nalaicnt  le  même  péril. 
Chiron  le  jeune,  commissaire  national  à  Redon,  écrivait  le 
19  mars  à  Laligand-Morillon,  agent  du  ministre  des 
Affaires  étrang-ères  : 

Le  mardi  12  mars,  sur  les  sept  heures  du  matin,  arrivèrent  de 
tous  les  côtés...  àBlain...  environ  2000  hommes,  les  uns  armés 
de  fusils,  les  autres  de  faulx,  de  fourches  de  fer,  de  serpes, 
de  butons,  etc. 

Ils  se  sont  emparés  du  district  et  de  la  municipalité,  et 
Chiron  raconte  comment  il  sut  leur  échapper;  nul  doute  sur 
l'esprit  des  révoltés  : 

Je  les  ai  continuellement  entendus  parler  de  leurs  bons 
prêtres,  de  leurs  bons  seigneurs  *. 

Lalig-and-Morillou  lui-même,  à  la  même  date,  rendait 
compte  à  son  ministre  de  l'insurrection  qui  éclatait  tout 

1.  Anh.  nnt..  AF  H,  carton   KJT,  mars,  pièce  00;  cf.  pièce  00. 

2.  Arch.  (lu  .Min.  des  Aiïaires  étrangères.  France,  reg.  1409,  f"  102. 


en.    VII.   —   LA   BRETAGNE  7 

à  la  fois  dans  le  Morbihan  et  dans  la  Loire-Inférieure  \ 
La  commune  de  Redon  demandait  des  secours;  Guémené 
était  occupé  par  les  rebelles,  et  l'agent  du  ministre  se  trou- 
vait assez  mal  à  son  aise  dans  un  pays  où  il  ne  trouvait 
d'appui  nulle  part.  Dans  une  lettre  plus  que  familière  il 
écrivait  : 

Je  ne  sais  f...  que  dire  de  cette  b...  de  province,  elle  est 
détestable;  ...  le  département  est  composé  d'ivrognes  patriotes, 
—  mais  de  f...  bêtes. 

J'ai  été  tiré  à  brùle-pourpoint.  je  me  suis  cru  f...,  mais  le  bon 
dieu  des  sans-culottes  m"a  préservé,  etc.  ^ 

Dans  ces  circonstances,  les  représentants  avaient  quelque 
peine  à  gagner  leur  poste.  Fouché  écrivait  le  20  mars  pour- 
quoi il  ne  se  trouvait  pas  encore  à  Nantes.  Il  avait  été 
attaqué  en  se  rendant  de  la  Mayenne  dans  la  Loire-Infé- 
rieure et  avait  dû  rétrograder.  S'il  ne  pouvait  décidément 
passer,  il  se  proposait  de  retourner  dans  la  Mayenne,  où  le 
recrutement  se  faisait,  disait-il,  sans  difiicullés.  Au  nom  des 
habitants  de  la  Mayenne  (ou  du  moins  des  sociétés  popu- 
laires et  des  jacobins,  qui  se  pressaient  autour  de  lui),  il 
insiste  sur  deux  points  : 

1"  Hâter  l'envoi  d'agents  militaires  et  de  fusils; 

2"Établirpromptement  un  tribunal  révolutionnaire  ambu- 
lant dans  chaque  département  : 

Autorisez,  ajoutait-il,  vos  commissaires  à  nommer  les  juges 
parmi  ceux  des  districts,  et  dans  quelques  jours  ce  tribunal  sera 
organisé. 

Les  prisons  regorgent  d'hommes  pris  les  armes  à  la  main. 
Les  bons  citoyens  craignent  de  les  voir  échapper  encore  au 
glaive  de  la  justice.  Le  peuple  était  hier  dans  une  grande  fer- 
mentation à  cet  égard.  Lorsque  je  passai  à  Vitré,  il  s'assembla 
en  foule  autour  de  ma  voiture  et  me  pria  de  me  rendre  aux 
prisons  pour  y  faire  les  fonctions  de  juge  ^. 

1.  Arch.  du  Min.  des  Affaires  étranKères.  France,  reg.  1409,  i°  112. 

2.  Redon,  19  mars,  ibid.,  f"  180. 

3.  Arch.  nat.,  AF  II,  167,  mars,  à  la  date.  —  Cf.  une  lettre  du  28  mars 
{ibid.),  on  il  dit  que  la  situation  est  alarmante;  qu'on  est  environné  de 
brigands. 


8  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

La  Loire-Inférieure  montrait  donc  peu  d'empressement 
pour  Fouclié,  et  le  futur  massacreur  de  Lyon  apportait, 
on  le  voit,  à  Nantes  des  dispositions  que,  plus  tard.  Carrier 
n'y  aurait  pas  reniées.  Guermeur  et  Lemaillaud  ne  faisaient 
pas  un  tableau  plus  rassurant  du  Morbihan  et  du  Finistère. 
Ils  trouvèrent  assez  à  faire  dans  le  premier  de  ces  deux  dépar- 
tements pour  différer  leur  visite  au  second.  Le  30  mars,  ils 
écrivaient  au  Comité  de  salut  public  que  les  rebelles  étaient 
chassés  de  Rochefort  (en  terre)  et  de  Redon;  ils  espéraient 
la  fin  des  troubles.  Mais  ils  ajoutaient  qu'il  ne  fallait  pas  se 
fier  aux  insurgés  et  annonçaient  qu'ils  n'iraient  dans  le  Finis- 
tère que  quand  ils  seraient  sûrs  du  Morbihan  '.  Et  le  27  mai, 
Gillet  et  Merlin  écrivaient  encore  àe  Vannes  au  Comité  de 
salut  public  : 

La  rive  droite  de  la  Loire  est  tranquille,  mais  plusieurs  chefs 
des  rebelles,  des  prêtres  et  des  cy-devant  nobles  y  entre- 
tiennent toujours  une  fermentation  qui  pourrait  faire  craindre 
une  nouvelle  explosion,  si  elle  n'était  prévenue  par  une  sur- 
veillance active  et  par  l'appareil  d'une  force  imposante.  Ces 
hommes  se  sont  réfugiés  dans  les  forêts  et  surtout  dans  les 
marais  qu'on  nomme  les  Bruyères  de  Montoire,  où  ils  trouvent 
les  moyens  d'échapper  à  toutes  les  recherches  par  la  difficulté 
de  pénétrer  dans  un  pays  coupé  et  couvert  de  bois;  et  cepen- 
dant les  troupes  cantonnées  à  Guérandc,  Savenay  et  Pontchâ- 
teau,  par  leurs  fréquentes  patrouilles,  sont  parvenues  à  en 
arrêter  plusieurs  ^. 

Dans  le  Finistère,  troisreprésenlants,  chargés  d'une  mis- 
sion sur  les  côtes,  Defermon,  Rochegude  et  Prieur  (de  la 
Marne),  n'avaient  pas  attendu  Guermeur  et  Lemaillaud 
pour  agir  ^;  et  ils  trouvaient  qu'il  y  avait  beaucoup  à  faire 

1.  Arch.  nal.,  AFII,  carton  16",  bureau  de  l'Oucsl,  mars  1"93,  pièce  101. 

2.  Dcpôl  de  la  guerre,  armée  des  côtes  de  Brest,  carton  o/i2,  à  la  date. 

3.  Dès  le  13  mars  ils  écrivaient  que  deux  cents  hommes  de  la  garde 
nationale  de  Morlaix,  avec  du  canon,  avaient  calmé  l'agitation  (|ui  s'était 
produite  autour  d'eux.  Le  20,  se  trouvant  à  Saint-Brieuc,  ils  avouaient 
que  l'cspril  de  Saint-Pol  était  mauvais;  ils  transmettaient  au  Comité  un 
arrêté  qu'ils  avaient  pris  à  la  même  date  et  une  lettre  du  général  (Ihe- 
vigué  qui  donnait  des  détails  sur  les  troubles  et  demandait  du  renfort. 
Enfin,  le  20,  à  Saint-.Malo,  ils  constataient  que  la   tran(|uillité  était  i)ar- 


cil.    vil.    —   LA    BRETAGNE  9 

encore.  Une  chose  qui  montre  à  quel  point  le  mouvement 
avait  été  général  était  la  mesure  même  qu'ils  avaient 
prise  de  faire  arrêter  tous  les  sacristains  et  sonneurs  de 
cloches  des  deux  départements,  «  comme  suspects  d'avoir 
volontairement  procuré  ou  facilité  l'entrée  des  églises  ou 
chapelles  et  d'avoir  ainsi  participé  à  l'abus  criminel  qui  a 
été  fait  du  son  des  cloches*  ».  Ce  qui  prouvait  aussi  com- 
bien on  avait  senti  l'influence  du  clergé  et  de  la  noblesse 
dans  le  mouvement,  c'est  un  autre  arrêté  qui,  devançant  de 
cinq  mois  la  fameuse  loi  des  suspects,  ordonnait  leur  arres- 
tation, ajoutant  : 

Sont  réputés  gens  suspects  les  pères,  mères,  frères,  sœurs  et 
enfants  des  émigrés,  des  officiers  de  l'armée  du  traître  Dumou- 
riez,  les  religieuses  non  volontairement  sorties  de  leur  cou- 
vent et  les  domestiques  des  prêtres  déportés  (27  avril)-. 

La  rébellion  fut  assez  rapidement  comprimée  par  Cau- 
daux ,  et  la  Convention,  en  décrétant  qu'il  avait  bien 
mérité  de  la  Patrie,  lui  associa  dans  cet  honneur  l'adminis- 
tration départementale  du  Finistère  '\  La  répression  judi- 
ciaire suivit  la  contrainte  par  les  armes.  Une  commission 
militaire  avait  été  créée  pour  les  détachements  en  campa- 
gne; appliquant  la  loi  du  19  mars,  elle  prononça  plusieurs 
condamnations  à  mort  '.  En  outre,  les  autorités  de  Brest 
invitèrent  le  tribunal  criminel  de  Quinper  à  se  transporter 
dans  leur  ville  pour  y  remplir  plus  efficacement  son  office. 
Il  y  vint  (9  avril),  et  ce  furent  plusieurs  maires  de  villages 

faite  dans  cette  ville,  mais  annonoaienl  encore  des  mouvements  séditieux 
dans  des  communes  éloignées,  ajoutant  qu'ils  y  avaient  envoyé  du  canon. 
(Arch.  nat.,  AFII,  carton  167,  mars,  pièces  5,  24,  30  et  79.) 

1.  Arch.  nat.,  D  §  1,  carton  27,  pièce  1. 

2.  IbicL.  voyez  aussi  les  mesures  prises  par  Dcfermon,  Rochegude  et 
Prieur  (de  la  Marne)  contre  les  résistances  au  recrutement  (20  mai  1793, 
Arch.  nat.,  AF  II,  carton  125,  dossier  13,  pièce  1). 

3.  Du  Chàtellier,  Histoire  de  la  Révolution  en  Bretagne,  t.  II,  p.  261  et  suiv., 
et  p.  314,  et  Lcvot,  p.  72-76. 

4.  On  en  connaît  deux  :  celle  de  Jean  Pedel,  cabaretier  au  Relecq  en 
Guipavas,  le  4  avril,  et  celle  de  François  Gtiavarch,  cultivateur  à  Kerros, 
le  o;  ils  furent  immédiatement  exécutés.  (Levot,  p.  80.) 


10  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

qui  payèrent  de  leur  tête  leur  participation  plus  ou  moins 
établie  à  la  résistance  armée  de  leurs  concitoyens  '. 

Dans  les  Côtes-du-Nord,  le  tribunal  criminel  et  une  com- 
mission militaire,  établie  à  Lamballe,  avaient  déjà  si  bien 
opéré  que,  le  10  avril,  le  ministre  de  la  justice  Gohier  écri- 
vait à  la  Convention  pour  témoigner  de  leur  énergie.  On 
connaît,  par  les  pièces  gardées  aux  x\rchives,  plusieurs 
condamnations  prononcées  postérieurement  par  l'un  et  par 
Tautre  \  Commission  et  tribunal  justifiaient  donc  les  éloges 
du  ministre  ;  et  de  leur  côté  les  deux  représentants  délégués, 
Billaud-Varennes  et  Sevestre,  satisfaits  de  l'administration 
départementale,  l'autorisaient  à  prendre  toutes  les  mesures 
de  salut  public  qu'elle  jugerait  utiles  ^  Dans  TlUe-et- 
Vilaine,  l'administration  fut-elle  moins  digne  des  mêmes 
preuves  de  confiance?  Au  moins  le  tribunal  aurait-il  bien 
mérité  les  mêmes  hommages  du  ministre,  si  l'on  en  juge 
par  les  condamnations  qu'il  prononça  \ 

Ces  rigueurs  n'avaient  pas  raison  du  mauvais  vouloir 
du  pays.  On  trouve,  dans  la  correspondance  de  Guermeur, 
cette  lettre  d'un  administrateur  du  Finistère  : 

Le  recrutement  est  terminé  1  Peut-on  compter  sur  des 
hommes  levés  à  la  bayonnette  et  au  canon?  Ces  hommes,  s'ils 
se  trouvent  en  force,  ne  voudront-ils  pas  venger  le  sang  de 
leurs  parents  ^  ? 


1.  Barbier,  ancien  procureur  fiscal,  maire  de  Ploudalmézeau  (9  avril),  el 
Jean  Prigent,  maire  de  Plouzévédé  (22  avril).  Lovol,  p.  "1.  72  et  81;  et 
Arch.  nat.,  BB»,  H. 

2.  Cf.  Berrial  Saint-Prix,  t.  I,  p.  23().  —  Le  17  avril,  la  commission  mili- 
taire condamna  à  mort  sept  individus  pris  dans  un  attroupement;  le  tri- 
bunal criminel  frappa  de  la  même  peine,  comme  complices,  un  maire  et  un 
oflicier  municipal,  pour  un  attroupement  du  23  mars  :  dix-huit  autres  pré- 
venus étaient  gardés  eu  arrestation  jusqu'à  ce  (|ue  la  Convention  eût 
prononcé;  le  30,  dix  autres  étaient  encore  condamnés  à  mort  comme  prin- 
cipaux moteurs  de  ce  même  attroupement.  Ajoutez  deux  émigrés  con- 
damnés à  mort  les  20  avril  et  1er  ^^1  et  un  3=  à  la  déportation  le  10  mai  : 
il  avait  produit  un  certificat  de  maladie.  (Archives  nal.,  BB^',  cari.  10.) 

3.  Arch.  nat.,  AKII,  carton  9o. 

4.  Voy.  Berrial  Saint-Prix,  t.  I,  p.  221. 

5.  Arch.  nat.,  D  §  t,  carton  17,  dossier  3. 


CH.    VU.    —   LA    BRETAGNE  11 

Une  autre  lettre  du  27  avril,  constatant  la  difliculté  du 
recrutement,  ajoutait  : 

Trois  hommes,  pris  les  armes  à  la  main,  subissent  en  ce 
moment  la  poursuite  de  la  commission  militaire.  L'un  est  déjà 
condamné,  les  deux  autres  le  seront  un  jour,  et  l'instrument 
fatal  est  en  route  avec  l'exécuteur.  Au  reste  nous  ne  pouvons 
nous  flatter  du  retour  des  gens  de  campagne.  Leur  cri  favori 
c'est  toujours  :  Vive  le  Roi!  Ils  sont  fanatisés  au  dernier  point  '. 

Le  représentant  lui-même,  dans  une  lettre  du  14  mai, 
avouait  limpuissance  de  ces  moyens  devant  le  sentiment 
qui  dominait  la  population  des  campagnes  : 

On  ne  peut  ni  on  ne  doit  compter,  surtout  dans  le  Morbihan, 
sur  les  habitants  des  campagnes  dont  l'esprit  est  généralement 
corrompu  et  en  proie  à  un  fanatisme  d'autant  plus  opiniâtre  qu'il 
est  invétéré.  Jugez-en  par  ce  trait  :  Deux  recrues  des  nouvelles 
levées  ayant  dit  hautement  qu'ils  n'étaient  point  faits  pour  porter 
l'habit  national,  que  leur  corps  était  au  roi  et  leur  came  à  Dieu 
et  à  la  Vierge,  ont  été  arrêtés  et  conduits  au  département.  Ils 
ont  ajouté  que  tous  leurs  camarades  pensaient  de  même  et 
qu'on  pouvait,  si  on  voulait,  les  guillotiner...  On  nous  a  encore 
rapporté  qu'on  a  vu  de  ces  rebelles  marcher  avec  joie  au  sup- 
plice, en  récitant  à  haute  voix  des  prières  et  des  invocations 
à  la  Vierge  ^ 

En  même  temps  que  ce  mouvement  était  réprimé,  un 
autre  se  préparait  d'un  caractère  tout  différent  et  qui  pou- 
vait devenir  grave  sur  un  sol  si  profondément  remué. 
Ce  n'étaient  plus  les  campagnes,  c'étaient  les  villes  qui 
entraient  en  action;  ce  n'était  plus  le  sentiment  royaliste 
et  religieux,  c'était,  au  sein  des  administrations  républi- 
caines, l'esprit  public,  blessé  dans  sa  foi  nouvelle,  qui  pro- 
testait. J'ai  dit  ailleurs  comment  les  départements  bretons 

\.  Archiv.  nat.,  D  §  1,  ibid. 

2.  Ihul..  carton  27,  dos.  2.  —  Un  arrêté  de  Gillet  et  Merlin,  en  date  du 
Ifr  juin,  enjoignait  au  tribunal  criminel  du  Morbihan  de  faire  exécuter 
dans  les  districts  où  le  crime  avait  été  commis,  les  jugements  de  con- 
damnation rendus  en  vertu  de  la  loi  du  19  mars  (Arch.  nat.,  AFII, 
carton  123);  ils  rendent  compte  de  leurs  opérations,  l*"',  17,  23,  24  et  26  juin 
{ibid.,  carton  266,  1",  2'  et  3'  dossiers). 


12  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

s'étaient  les  premiers  émus  des  dangers  de  la  représen- 
tation nationale  à  Paris,  les  armements  qu'ils  avaient 
ordonnés,  les  levées  qu'ils  firent  pour  la  défendre  contre 
les  menaces  de  ranarchie,  et  quand  elle  eut  subi  la  révolu- 
tion du  31  mai,  l'entente  qu'ils  essayèrent  avec  les  départe- 
ments de  la  Normandie. et  maint  autre  département  de  la 
France,  pour  la  venger.  Ils  succombèrent  plus  tôt  qu'on  ne 
l'aurait  pu  croire.  Plusieurs  des  représentants  en  mission, 
qui  avaient  partagé  leurs  inquiétudes  à  la  nouvelle  du 
triomplie  de  l'insurrection,  eurent  grand 'peine  à  en  éviter 
eux-mêmes  les  conséquences.  Cela  est  dit  en  particulier  de 
Sevestre  et  de  Cavaignac.  Néanmoins  ils  se  retournèrent  à 
temps  encore,  donnant  pour  excuse  qu'ils  avaient  été  mal 
instruits  du  véritable  caractère  des  événements  de  Paris;  et 
l'on  était  trop  peu  rassuré  sur  les  dispositions  du  pays  pour 
ne  pas  continuer  de  mettre  à  profit  le  zèle  qu'ils  témoi- 
gnaient à  ramener  aussi  les  autres. 

Une  nouvelle  crise  menaça  la  Bretagne.  Les  Vendéens 
s'étaient  soulevés  comme  les  Bretons  en  plusieurs  commu- 
nes; et  chez  eux,  l'insurrection  n'avait  pas  été  comprimée. 
Elle  avait  grandi,  elle  menaça  Nantes  un  jour.  Que  serait- 
il  arrivé  si  elle  avait  emporté  Nantes?  Quel  incendie  n'au- 
rait-elle pas  rallumé  parmi  ces  populations  récemment 
soumises,  mais  mal  soumises?  car  ce  n'étaient  plus  les  villes 
ou  les  administrations  des  villes,  c'est  le  peuple  des  cam- 
pagnes qui  aurait  eu  à  répondre  à  cet  appel.  Et  après  que 
cette  tentative  eut  échoué,  quand  les  Vendéens,  vaincus 
chez  eux,  passèrent  la  Loire,  les  craintes  furent  vives  encore 
à  Paris  à  l'égard  de  la  Bretagne.  Jean-Bon  Saint-André  et 
Prieur  (de  la  Marne),  partis  pour  Brest  le  24  septembre  afin 
de  veiller  à  la  (lotte,  en  furent  rappelés,  dès  les  premiers 
jours  de  novembre,  comme  en  vue  d'un  plus  grand  dan- 
ger, pour  venir  en  aide  au  triste  Rossignol.  Ces  craintes, 
nous  l'avons  vu,  se  dissipèrent.  Les  Vendéens,  après  leur 
échec  devant  (Iranville,  ne  songeaient  plus  qu'à  regagner 
leurs  foyers.  Vainqueurs  encore  à  Antrain,  puis  arrêtés  à 


cil.    VII.   —  LA   BRETAGNE  13 

Angers,  mis  en  déroute  au  Mans,  ils  furent  exterminés  à 
Savenay,  et  les  représentants,  chargés  de  mission  en  Bre- 
tagne, purent  revenir  en  toute  sécurité  à  l'œuvre  de  réor- 
ganisalion  et  de  répression  qu'ils  avaient  entre[)risc.  Il  y  a 
donc  lieu  de  nous  y  reporter  avec  eux  et  de  les  suivre  dans 
chacun  des  départements  qui  leur  étaient  dévolus. 


m 

Ille-8t-Vilaine. 

Les  représentants  près  l'armée  des  côtes  de  Brest,  qui 
devint  l'armée  de  l'Ouest,  eurent  souvent  à  siéger  à  Rennes, 
ayant  à  proléger  la  Bretagne  contre  les  mouvements  des 
Vendéens.  D'autres  raisons  les  y  retenaient  aussi. 

Rennes,  où  s'était  formé  le  comité  central  de  la  Bretagne 
pour  résister  à  la  révolution  du  31  mai  avant  de  se  trans- 
porter à  Caen,  Rennes,  où  l'assemblée  centrale,  réunie  à 
Caen,  avait  arrêté  qu'elle  se  rendrait  avec  la  force  armée 
qui  ne  pouvait  plus  se  défendre  dans  le  Calvados  (24  juillet), 
Rennes'n' avait  pas  pu  prolonger  plus  longtemps  la  lutte,  et 
le  département  d'IUe-et- Vilaine  s'était  soumis,  dès  le  26  juil- 
let, avec  le  reste  de  la  province.  Il  allait  fournir  à  la  justice 
révolutionnaire  un  contingent  nouveau  de  victimes  '. 

Nous  avons  signalé  le  passage  de  Carrier  à  Rennes,  et 

1.  Sevestre,  dans  une  lelLre  datée  de  Paris,  20  août  1793,  exprimait  au 
Comité  de  salut  public  ses  inquiétudes  sur  Rennes  :  La  faction  contre- 
révolutionnaire  relève  la  tète;  elle  compte  être  appuyée  par  la  force  : 
(i  cette  force  est  principalement  la  compagnie  des  canonniers  dans  laquelle 
s'enrôlent  les  fils  de  nos  contre-révolutionnaires,  depuis  treize,  quatorze, 
<[uinze  ans  et  au-dessus;  elle  est  actuellement  de  300,  auxquels  pourraient 
se  réunir  une  foule  d'habitants  des  campagnes  égarés  et  quelques  mécon- 
tents de  la  ville  et  des  districts  environnants.  »  (Arch.  nat..  AF  II,  carton  149, 
pièce  100.)  —  Vérité  Corbigny,  l'agent  du  ministre  des  Aiïaires  étrangères, 
écrit  de  Rennes  (2.j  du  l"""  mois,  10  octobre)  qu'il  est  arrivé  dans  cette  ville 
depuis  trois  jours  et  que  l'esprit  public  y  est  excellent  :  «  Grâces  en  soient 
rendues  aux  représentants  Carrier  et  PochoUe.  Ils  ont  soumis  par  la  ter- 
reur ce  que  leur  républicanisme  n'a  pu  convertir.  »  Il  ajoute  qu'il  vient 
de  faire  établir  une  société  populaire  ambulante,  tirée  du  clob  de  Rennes, 
pour  catéchiser  les  campagnes.  (Arch.  du  min.  des  Affaires  étrangères. 
France,  reg.  320,  f»  61.) 


14  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

le  plan  sinistre  qu'il  y  avait  conçu  pour  toute  la  Bretagne. 
Ce  quil  y  avait  commencé  lui-même  s'y  continua  après  lui 
sous  son  impulsion.  Lllle-et- Vilaine  contenait  en  effet 
toutes  les  catégories  communes  de  suspects,  les  prêtres,  les 
nobles,  etc.,  avec  les  chefs  ordinaires  d'accusation  :  ro//«- 
lisme,  fanatisme,  crime  de  tous  ceux  qui,  bourgeois,  arti- 
sans, laboureurs,  ne  partageaient  pas  les  idées  des  Jacobins 
ou  demeuraient  attachés  à  leur  foi;  nêgociantisme,  crime 
particulier  qu'on  appellerait  aujourd'hui  le  capital;  et  sous 
quel  nom  comprendre  les  «  demi-riches,  les  bourgeois  et 
les  petits  marchands  »  que  Prieur  (de  la  Marne),  dans  le 
Morbihan,  savait  si  bien  réduire  au  silence  ';  enfin  le  fédé- 
ralisme, crime  des  républicains  qui  n'avaient  pas  accepté 
sans  protestation  la  violation  de  la  Convention  nationale  : 
grand  sujet  de  poursuites  dans  un  pays  où  Brest,  Quimper, 
Rennes  et  Nantes  avaient  pris  une  attitude  si  énergique  pour 
sa  défense  ^  Les  prisons  étaient  encombrées  de  détenus, 
et  l'on  ne  peut  s'en  étonner  quand  on  lit  les  motifs  que  les  dé- 
clarations oflicielles  révèlent  dans  les  écrous^  ASaint-Malo, 
par  exemple,  au  nombre  des  détenus,  étaient  trois  jeunes 
filles  du  nom  de  Chatealbiuant  avec  ces  notes  :  «  Emilie, 
caractère  doux  et  dissimulé  »  :  la  dissimulation  cachait 
évidemment  tout  ce  que  la  douceur  de  la  jeune  fille  parais- 
sait contredire;  —  «■  Mathurine,  caractère  doux,  mais  d'opi- 
nions aristocrates  et  fanatiques  »;  —  «  Sophie,  caractère  et 
liaisons  inconnues  ^  ». 


1.  Du  Ghâtellier,  ouvrage  cité,  t.  II,  p.  2i7. 

2.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  te  Fédéralisme  en  1793,  t.  1,  p.  391 
et  suiv. 

3.  Voy.  du  Ghâtellier,  Prixons  et  Détenus  de  l'an  II,  dans  les  départements 
placés  sur  ta  rive  droite  de  la  Loire,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Aca- 
démie des  sciences  morales  et  politiques,  1865,  4"  trimestre,  t.  LXXIV, 
p.  236-240,  242,  246-250.  —  Cf.  un  état  des  personnes  suspectes  du  dis- 
trict de  Redon,  signé  i)ar  Dubois-Crancé  vers  germinal  an  II.  (Arch.  nat., 
AF  II,  109.) 

4.  Du  Ghâtellier,  iltid.,  p.  372.  Le  Carpentier,  on  l'a  vu.  taisait  empri- 
sonner ta  Saint-Malo  comme  suspect  tout  prêtre  qui  n'avait  pas  remis  ses 
lettres  de  prêtrise.  (Sarot,  tes  Habitants  de  la  Manette,  etc.,  p.  llS.)  11  s'agit 
des  prêtres  constilulionncls,  les  autres  ne  languissaient  ])as  en  prison. 


CH.    VII.  —  LA   BRETAGNE  15 

Le  tribunal  criminel  de  Rennes  prononça  un  assez 
grand  nombre  de  condamnations  à  mort;  si  on  l'estime 
modéré,  c'est  qu'il  infligea,  à  peu  }»rès  aussi  fréquemment 
de  moindres  peines  et  que  les  acquittements  furent  beau- 
coup plus  nombreux  '.  Les  condamnations  à  mort  sont  le 
plus  généralement  pour  rébellion,  émeutes,  attroupement  : 
c'est  le  mouvement  de  révolte  que  fit  éclater  la  levée  des 
300  000  hommes  et  qui  se  prolongea  sous  l'influence  des 
événements  de  la  Vendée  (trente-trois  hommes  et  deux 
femmes);  puis  viennent  les  émigrés  (dix-sept),  les  prêtres 
réfractaires  (vingt-trois)  et  les  femmes  qui  recelaient  les 
réfractaires  :  il  n'y  en  eut  pas  moins  de  neuf,  mises  à  mort 
pour  cela  ^ 

En  même  temps  que  ce  tribunal  jugeant  révolutionnai- 
rement,  il  y  eut  dans  l'Ille-et-Vilaine  des  commissions 
militaires  que  nous  avons  déjcà  rencontrées  en  parlant  de 
la  Vendée  :  la  commission  de  Saint-Malo,  la  commission 
Vaugeois  et  la  commission  Brutus  Magnier. 

La  première,  établie  à  Saint-Malo  par  Bourbotte,  Prieur 
(de  la  Marne)  et  L.  Turreau,  le  27  brumaire  (17  novembre), 
pour  juger  les  prisonniers  faits  aux  combats  de  Dol  et  de 
Pontorson;  reconstituée  par  Tréhouard  (10  frimaire),  puis 
par  Le  Carpentier  (9  nivôse)  :  nous  avons  dit  ce  qu'elle  fut 
entre  les  mains  du  farouche  proconsul  ^ 

La    deuxième,    établie    à    Rennes    même,    le    17    bru 
maire  (7  novembre  ^),  par  Pocholle,  sous  la  présidence  de 
Frey  et  bientôt  de  Vaugeois  (Gabriel)  qu'il  ne  faut  pas  con- 
fondre avec  l'accusateur  public  de  la  commission  Bignon 
(David  Vaugeois).  Elle  avait  à  juger  «  tous  les  attentats 


1.  87  condamnations  à  mort  (16  hommes  et  11  femmes),  80  à  des  peines 
moindres  et  333  acquittements.  (Berriat  Saint-Prix,  p.  221.) 

2.  Ibid. 

3.  Le  registre  de  correspondance  de  la  Commission  de  Saint-Malo  se 
trouve  au  greffe  de  la  cour  de  Rennes.  Supprimée  du  13  au  14  prairial, 
comme  commission  révolutionnaire,  elle  demanda  si  elle  devait  rester 
pour  juger  les  délits  militaires.  La  réponse  n'est  pas  au  registre. 

t.  On  a  au  greffe  de  la  cour  de  Rennes  le  registre  de  cette  commission, 
du  19  brumaire  au  22  thermidor,  contenant  14i  feuillets.  Dès  le  30  bru- 


16  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

à  la  liberté,  l'ég-alité  et  à  l'unité  et  riiidivisibilité  de  la 
République  »  et  fut  confirmée  dans  ce  rôle  le  1"  nivôse 
par  Esnue-Lavallée,  qui  lui  donna  le  nom  de  Commission 
militaire  et  révolutionnaire.  Il  la  chargeait  en  outre  de 
juger  les  prisonniers  faits  sur  les  «  brigands  ».  La  déposi- 
tion de  deux  témoins,  ou  le  procès-verbal  dune  autorité 
lég-ale  sur  l'attestation  d'un  fait,  ou  l'aveu  du  fait  même 
par  les  prévenus,  suffisait  pour  «  la  conviction  du  fait  ^  ». 
Après  avoir  séjourné  à  Rennes  du  19  brumaire  à  la 
fin  de  nivôse,  elle  se  transporta  à  Vitré,  où  elle  siégea 
du  6  pluviôse  au  21  thermidor.  Laignelot  l'avait  main- 
tenue, contre  tout  droit,  par  arrêté  du  12  prairial,  après 
la  suppression  de  la  plupart  des  autres  ■,  et  elle  revint 
à  Rennes  le  24  thermidor.  C'est  elle,  nous  l'avons  dit, 
qui  avait  condamné  le  prince  de  Talmont.  Du  19  bru- 
maire à  la  fm  de  nivôse,  elle  avait  prononcé  à  Rennes 
o6  condamnations  à  mort,  37  à  de  moindres  peines  et 
37  acquittements;  du  6  pluviôse  au  21  thermidor,  à  Vitré, 
28  condamnations  à  mort,  27  à  de  moindres  peines  et 
354  acquittements  ^  Disons  qu'à  Rennes,  depuis  le 
24  thermidor,  comme  dans  les  derniers  temps  de  son 
séjour  à  Vitré,  elle  ne  fut  plus  guère  qu'une  commis- 
sion de  revision,  chargée  de  liquider,  par  des  mises  en 
liberté,  cette  orgie  d'arrestations  qui  avait  duré  aussi 
longtemps  que  la  Terreur. 

La  troisième  Commission  fut  établie  le  l*^""  frimaire  à 
Antrain,  sous  la  présidence  de  Brutus  Mag^nier.  par  Prieur 
(de  la  Marne),  L.  Turreau  et  Bourbotte.  «  pour  être  à  la 

maire,  Yaiigeois  signe  les  jugements  comme  président.  Le  l'o  pluviôse, 
c'est  Morin  :  le  17,  Vaugeois  encore;  le  20,  Morin  jusqu'au  li  ventôse, 
époque  à  partir  de  laquelle  Scan-ola  Noël  signe  comme  président.  Morin 
continuant  d'être  juge. 

1.  Archiv.  nat.,  .A.F1L,  109,  à  la  date.  —  Esnue-Lavallée  avait  donné  déjà, 
le  2o  brumaire,  le  nom  de  Comité  révolutionnaire  au  comité  de  surveil- 
lance établi  à  Rennes;  le  30  frimaire,  il  le  rendit  permanent.  (Ibid.,  dos- 
sier If),  aux  dates.) 

2.  Arch.  nat.,  AFIl,  109,  dossier  18,  pièce  1. 

3.  Voy.  Berriat  Saint-Prix,  p.  222-227. 


cil.    VII.    —   LA    BRETAGNE  17 

suite  (les  armées  de  l'Ouest  et  des  côtes  de  Brest  '  »  ;  mais, 
après  un  jour  de  séance,  menacée  par  le  retour  ofTensif  des 
Vendéens,  elle  se  replia  sur  Rennes,  où  elle  établit  son 
siège  régulier-;  elle  y  resta  jusqu'à  la  fin,  sauf  quelques 
excursions  qu'elle  ne  manquait  pas  de  faire,  en  sa  qualité 
de  commission  militaire,  avec  une  escorte  de  cavalerie  ^. 

Le  président  qui  lui  donne  son  nom,  Antoine-Louis- 
Bernard,  ou,  révolutionnairement.  Le  Peletier-Beaurepnh-e- 
Brulus  Magnier,  était  un  jeune  homme  de  vingt-deux  ans, 
improvisé  capitaine,  et  qu'on  doit  être  plus  étonné  encore 
de  voir  élevé  à  ces  fonctions  de  juge  souverain.  La  com- 
mission avait  à  juger  les  délits  militaires,  et  elle  constate, 
après  beaucoup  d'autres,  les  habitudes  effrénées  de  pillag-e 
des  soldats  ;  mais  elle  avait  aussi  à  punir  «  les  scélérats  qui 
ont  pris  les  armes  contre  la  liberté  »,  et  toutes  ses  sévérités 
furent  pour  les  Chouans,  ou  ce  qui  restait  des  Vendéens  au 
nord    de    la  Loire    après   les   désastres    du    Mans    et   de 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  109,  dossier  2,  pièce  13,  ou  carton  168,  fri- 
maire, pièce  3. 

2.  Tous  les  papiers  qui  la  concernent  sont  au  grefTe  de  la  cour  d'appel 
de  Rennes.  Les  dossiers  seraient  aujourd'hui  difficilement  accessibles.  Les 
travaux  opérés  au  palais  de  justice  (l'ancien  parlement)  les  ont  fait  relé- 
guer provisoirement  dans  un  grenier  où  ils  sont  confondus  avec  beaucoup 
d'autres  pièces.  Mais  j"ai  pu,  grâce  à  l'obligeance  du  greffier  en  chef  de  la 
cour,  retrouver  les  registres.  Il  y  a  un  premier  cahier  contenant  l'histo- 
rique de  la  Commission  depuis  son  institution,  le  i'"'  frimaire,  jusqu'à  sa 
suppression  en  prairial.  Ses  actes,  même  en  dehors  des  jugements,  y  sont 
relatés;  mais  les  jugements  n'y  figurent  que  par  indications  sommaires 
où  les  noms  des  condamnés  ne  sont  pas  même  généralement  reproduits. 
Les  jugements  font  l'objet  d'un  autre  cahier  qui  va  du  \."  frimaire  au 
14  floréal  et  d'un  beau  et  grand  registre  portant  le  n^  2  qui  donne  la  suite 
depuis  le  lo  floréal.  A  voir  les  dimensions  de  ce  registre,  on  peut  croire 
que  la  Commission,  malgré  la  loi  du  27  germinal,  espérait  bien  ne  pas 
finir  sitôt;  mais  elle  fut  déçue  dans  son  attente:  et  le  registre  s'arrête,  à 
peine  entamé,  au  17  prairial.  —  Ces  documents  ont  été  mis  en  œuvre 
dans  une  courte,  mais  intelligente  et  substantielle  publication  :  la  Com- 
mission Brutus  Magnier  à  Rennes,  par  Hippolyte  de  la  Grimaudière.  Nantes, 
Société  des  bibliophiles  bretons,  1879  (110  pages  de  texte  et  72  d'appen- 
dices). J'y  renverrai  plus  d'une  fois  le  lecteur,  en  regrettant  que  le  livre 
soit  si  rare. 

3.  «  Après  avoir  longtemps  attendu  la  cavalerie,  la  Commission  partit 
de  Rennes  à  dix  heures,  et  arriva  à  Saint-Aubin-du-Cormier  à  une  heure 
après  midi  et  se  rendit  droit  à  l'église  «  (19  frimaire,  registre  des  actes, 
f»  10).  —  Ce  n'était  point  pour  entonner  le  Venl  Creator. 

n.  —  2 


18  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Savenay,  Le  jeune  président  se  complaît  aux  considérants 
d'une  sentence  de  mort,  il  veut  donner  un  tour  patriotique 
et  humanitaire  à  ses  jugements.  Il  déclame  sur  son  siège, 
il  fait  de  ses  arrêts  des  exercices  de  rhétorique,  souvent 
au  prix  de  huit  ou  dix  tètes  livrées  à  la  guillotine.  Rien 
de  plus  rebutant  que  ces  lambeaux  d'éloquence  trempés 
dans  le  sang. 

Si  les  preuves  lui  faisaient  défaut,  il  ne  manquait  jamais 
d'argument  :  témoin  la  condamnation  de  Victoire  Lebreton, 
femme  Marzelle,  ci-devant  noble  : 

Parce  que  notre  sainte  Révolution  n'arriverait  point  de  sitôt 
à  son  terme  désiré,  si  on  laissait  à  des  aristocrates  la  liberté 
d'exhaler  dans  la  société  leurs  principes  impurs,  lors  même 
qu'on  n'a  point  de  preuves  matérielles  des  déHts  '... 

Quant  aux  Vendéens,  c'est  quelque  chose  comme  des 
anthropophag-es  : 

Il  est  incontestable  que  l'infâme  cohorte  des  cannibales,  qui 
se  qualifie  armée  catholique  et  royale,  a  été  grossie  par  les 
nommés  François  et  Jean  Jeannet  frères,  laboureurs,  etc. 

Et  avec  quelle  véhémence  il  les  foudroie  : 

Voudra-t-on  croire  parmi  nos  descendants  qu'il  se  soit 
trouvé  des  gens  assez  scélérats  non  seulement  pour  ne  pas 
aider  la  marche  de  la  révolution  salutaire,  qui  nous  a  délivrés 
des  rois  et  des  autres  monstres  qui  ne  vivaient  que  du  sang  des 
peuples,  mais  encore  pour  tenter,  à  main  armée,  de  la  détruire 
jusque  dans  ses  fondements?  Nos  neveux  se  persuaderont- 
ils,  etc.? 

Eh  bien,  voilà  les  hommes  dont  la  guerre  de  la  Vendée  nous 
a  fait  gémir,  et  après  cela  doit-on  exercer  la  moindre  com- 
passion en  faveur  des  monstres  qui  ont  fait  partie  de  la  scélé- 
rate armée  catholique?  Non,  non,  la  loi  les  frappe  de  mort,  et 
puisse-t-elle  bientôt  atteindre  le  dernier  -... 

Après  cela,  Toutucr,  laboureur,  qui  était  en  jugement  le 

1.  La  Grimaudière,  p.  12. 

1.  Séance  tlii  4  au  o  nivôse.  Registre,  f  25. 


CH.    VII.   —   LA   BRETAGNE  19 

6  nivôse,  et  ses  six  compagnons  pouvaient  prévoir  la  con- 
clusion de  sa  tirade.  Ils  furent  exécutés  le  lendemain. 

Le  représentant  Laplanclie  trouvait  que  tout  cela  était 
pour  le  mieux.  Il  écrivait  de  Rennes  à  la  Convention  le 
11  nivôse  (31  décembre  1793)  : 

La  commission  militaire,  établie  dans  cette  ville,  venge  chaque 
jour  le  peuple  des  crimes  des  contre-révolutionnaires  et  des 
aristocrates;  les  jugements  sont  fréquents  et  la  guillotine  les 
suit  de  près.  Depuis  environ  quinzejours,  les  commissions  mili 
taires  et  révolutionnaires  de  cette  commune  ont  délivré  la 
République  de  plus  de  deux  cents  scélérats.  Il  faut  espérer 
enfin  que  bientôt  le  soleil  de  la  liberté  n'éclairera  plus  que  de 
vrais  patriotes  et  d'intrépides  républicains  '. 

Magnier  aurait  cru  laisser  son  œuvre  incomplète,  si, 
après  avoir  terrassé  ses  victimes  à  la  grande  joie  des 
patriotes  de  l'auditoire,  il  ne  se  fût  adressé  au  public  des 
rues  par  des  affiches.  M.  de  la  Grimaudière  en  possède 
une  qu'il  a  reproduite  dans  son  livre.  Ce  n'est  pas  un  juge- 
ment particulier,  c'est  une  récapitulation  de  quarante-cinq 
condamnations  à  mort,  prononcées  avant  le  8  nivôse;  mais, 
à  défaut  des  imprécations  habituelles,  on  y  trouve  un  en- 
tête qui  est  comme  la  fleur  de  cette  abominable  rhéto- 
rique : 

Vive  la  vengeresse  du  peuple,  l'almable  guillotine! 

Le  g-uillotineur,  là  aussi,  était  honoré.  A  la  fête  célébrée 
à  Rennes,  le  10  nivôse,  en  réjouissance  de  la  prise  de 
Toulon,  un  grand  banquet  réunissait,  avec  les  trois  com- 
missions militaires,  le  représentant  du  peuple  et  le  ven- 
geur du  peuple.  —  «  Vive  l'égalité  1  »  s'écrie  le  greffier, 
ne  distinguant  plus  entre  le  conventionnel  et  le  bourreau  -. 

Mais  la  commission  avait  d'autres  fêtes,  fêtes  quoti- 
diennes, qui  fournissaient  un  thème  toujours  varié   à  la 

i.  Rennes,    11    nivôse    an   II.   Séance    du    lo    nivôse,  Moniteur   du    16, 
t.  XIX,  p.  131. 
2.  Registre  des  actes,  f°  lo. 


20  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

faconde  sang-uinaire  du  jeune  président.  Les  prêtres  y  don- 
naient le  plus  fréquemment  sujet  : 

Les  rois  coalisés  contre  la  République  auraient-ils  osé 
attaquer  un  peuple  libre,  si  ces  monstres  n'avaient  compté 
sur  des  enfants  dénaturés?  De  ces  scélérats,  les  plus  déterminés, 
les  plus  redoutables  étaient  les  prêtres...  On  reconnaît,  à  n'en 
plus  douter,  que  les  prêtres  seuls  sont  les  auteurs  de  nos  maux. 

Puis  les  nobles;  et  c'est  une  occasion  de  retomber  encore 
sur  les  prêtres  : 

On  a  vu  à  la  tète  de  la  Vendée  une  petite  poignée  de  nobles 
qui,  s'efforçant  de  rétablir  par  tous  les  moyens  possibles  la 
servitude  d'un  peuple  qui  les  nourrissait,  ont  les  premiers 
arboré  l'étendard  de  la  rébellion  en  France.  Mais  ces  monstres... 
n'auraient  pu  mettre  à  exécution  leurs  détestables  projets,  s'ils 
n'avaient  trouvé  à  leur  solde  de  plus  scélérats  qu'eux.  Oui,  les 
prêtres,  les  nonnes,  etc.  Ce  sont  les  prêtres  et  les  nobles  qui,  le 
crucifix  d'une  main  et  le  poignard  de  l'autre,  éleclrisaient  les 
âmes  des  malheureux  cultivateurs,  etc. 

Mais  ces  cultivateurs,  sur  lesquels  il  gémit,  n'en  étaient 
pas  moins  sacrifiés  en  plus  grand  nombre,  avec  exécration  : 
nous  en  avons  donné  ci-dessus  la  preuve;  et  ce  n'étaient 
pas  seulement  des  hommes  qui  avaient  pu  combattre, 
c'étaient  de  pauvres  femmes  qui  n'avaient  su  que  fuir.  On 
en  eut,  le  18  nivôse,  un  triste  exemple,  A  l'approche  de  la 
trop  fameuse  «  armée  de  Mayence  »,  une  femme  avait  passé 
la  Loire  avec  une  domestique,  emportant  son  fils,  âgé  de 
quatre  ans,  et  traînant  après  elle  six  enfants  abandonnés, 
fils  d'un  parent.  Elle  avait  perdu  son  enfant,  et  depuis  deux 
mois  elle  errait  en  Bretagne,  de  village  en  village,  vivanl 
d'aumônes,  quand  elle  fut  arrêtée.  Elle  fut  menée  avec  la 
servante  et  les  six  enfants  devant  le  tribunal.  Le  jeune 
Magnier  eut-il  pitié  de  ces  misères?  Pitié!  Oui,  mais  quel 
sujet  neuf! 

De  quels  crimes  ne  sont  pas  coupables  les  scélérats  de  la 
Vendée,  non  seulement  envers  la  patrie,  mais  envers  Ihuma- 


CH.    VII.   —   LA   BRETAGNE  21 

nité?  Quoi!  des  femmes  fanatiques  ne  se  sont  pas  contentées  de 
mettre  dans  les  mains  des  hommes  l'étendard  de  la  rébellion, 
mais  elles  n'ont  pas  craint  d'emmener  avec  elles  et  d'exposer 
à  toutes  les  calamités  possibles  des  enfants  encore  en  bas 
âge.  C'est  d'une  telle  barbarie  que  sont  coupables  Marie  Charles, 
femme  de  Pierre  Aubin,  laboureur,  et  Anne  Denis,  servante  de 
Jean  Aubin. 

Elles  sont  donc  doublement  punissables  *. 


Il  ne  pouvait  pourtant  les  condamner  qu'une  fois  à  mort  : 
ce  qu'il  lit.  Les  deux  femmes  furent  envoyées  à  l'échafaud 
et  les  six  enfants,  définitivement  abandonnés  celte  fuis, 
à  riiôpital. 

Vers  ce  temps-là,  Magnier  fut  atteint  d'une  de  ces  fièvres 
putrides  que  les  Vendéens  portaient  dans  les  prisons.  Il 
signe  encore  une  sentence  le  19  nivôse,  après  quoi  il  est 
suppléé  par  Samuel,  qui  avait  été  nommé  comme  cinquième 
juge  au  tribunal,  à  la  suite  d'un  procès  où  le  partage  des 
juges  avait  un  instant  suspendu  le  cours  de  la  justice  :  c'est 
un  incident  qui  ne  se  renouvela  pas.  Après  absence  pour 
maladie,  congé  pour  convalescence  (21  pluviôse).  On  a 
noté  avec  raison  qu'à  partir  de  ce  jour,  Magnier  se  trouvait 
bien  décidément  éloigné  du  tribunal  :  les  considérants 
sont  plus  brefs  et  les  conclusions  moins  implacables,  quoi- 
que le  juge  proclame  encore  volontiers  les  grands  principes 
au  début  des  arrêts.  Le  4  terminal,  Masnier  était  bien  guéri, 
et  il  signale  son  retour  par  cette  note  courte  et  signée  de  sa 
main,  en  marge  de  la  sentence  de  quatre  condamnés  : 
exécutés  tous  (/uatre  le  lendemain  à  dix  heures  du  matin 
en  ma  présence.  Et  les  exécutions  redevinrent  plus  fré- 
quentes. Du  21  pluviôse  au  4  germinal,  terme  de  l'absence 
de  Magnier,  il  n'y  eut  que  26  condamnations.  Du  4  ger- 
minal au  19  floréal,  depuis  son  retour,  il  y  en  eut  117  -. 
Ce  président,   si  abondant  en  paroles  pour  condamner, 


1.  Registre,  f»  35,  v». 

2.  La  Grimaudière.  p.  58. 


22  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

se  contentait  de  moins  dans  les  motifs  de  ses  jugements. 

On  a  de  lui  ce  billet  au  concierge  de  la  prison  : 

Ami  Gatelier, 

Envoyes-nous  deux  autres  gibiers  de  guillotine,  dont  tu 
rempliras  les  noms  sur  le  réquisitoire  ci-joint.  Tu  m'enverras 
aussi  leurs  noms  et  une  note  quelconque  sur  leur  compte. 

L.-P.-B.  Brutus  Magnier. 

Ainsi  le  geôlier,  au  besoin,  était  chargé  de  la  mise  en 
accusation.  La  commission  avait  aussi  des  auxiliaires  dans 
les  comités  des  communes.  Le  comité  de  Fougères  écrivait 
à  Defiennes,  l'accusateur  public,  le  21  germinal  : 

Frère  républicain, 

Nous  t'envoyons  les  pièces  relatives  aux  mauvais  b...  que 
nous  t'avons  dépêchés  les  jours  derniers.  Prompte  justice,  mon 
ami,  notre  arsenal  se  remplit  encore,  et  tu  n'es  pas  au  bout, 
ni  nous  non  plus. 

Et  en  post-scriptum  : 

Tâche  de  nous  envoyer  une  pacotille  de  ces  gueux-là  pour 
être  expédiés  dans  nos  murs. 

La  ;;«co////e  leur  fut  envoyée,  en  effet,  avec  l'instrument 
pour  les  expédier.  En  quelques  jours  ils  en  eurent  trente- 
six.  Que  faisait-on  à  Rennes  sans  la  précieuse  machine?  On 
recourait  à  la  fusillade,  et  les  «  jeunes  gens  de  Rennes  », 
la  fleur  du  club,'^on  le  peut  croire,  envoyèrent  le  13  floréal 
des  délégués  à  la  commission  pour  solliciter  l'honneur  de 
ces  exécutions! 

Déjà  cependant  la  loi  du  27  germinal  avait  posé  en 
principe  la  suppression  des  commissions  militaires  pour 
tout  ramener  au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  La  com- 
mission de  Rennes  y  survivrait-elle?  On  envoya  Magnier  à 
Paris  et  il  dut  en  rapporter  une  réponse  tout  au  plus  ambi- 
guë :  à  tout  hasard,  il  voulut  jouir  de  son  reste;  et  jamais 


CH.    Vil.   —  LA.  BRETAGNE  23 

par  exemple  on  ne  le  vit  (il  le  constate  lui-même)  plus 
assidu  aux  exécutions.  Il  y  assiste  deux  fois  par  jour!  Le 
17,  il  a  condamné  sept  accusés  le  matin  :  «  Ledit  jour,  à  trois 
heures  après  midi,  les  condamnés  ci-dessus  ont  été  exécutés 
en  ma  présence.  »  Il  rentre  en  séance,  il  en  condamne  deux 
encore  :  «  D'abord  après  prononciation  du  jugement,  les 
condamnés  ci-dessus  ont  été  conduits  à  l'échafaud  et  exé- 
cutés sur-le-champ  en  ma  présence  »;  et  de  même  le  18  : 
un,  à  trois  heures  et  demie;  deux,  à  huit  heures  du  soir;  et 
de  même  encore  le  19  :  quatre,  à  trois  heures;  neuf,  à  neuf 
heures  du  soir. 

Cependant,  depuis  le  27  germinal,  ces  jugements  pou- 
vaient paraître  irréguliers;  et  ils  l'étaient  évidemment  à 
partir  de  la  loi  du  19  floréal  qui  supprimait  toute  commis- 
sion ou  tribunal  révolutionnaire ,  sauf  celles  qui  seraient 
maintenues  par  le  Comité  de  salut  public.  Magnier  obtint  de 
Laignelot  un  arrêté,  daté  de  Laval.  1 1  prairial,  qui  autorisait 
la  commission  à  continuer  son  œuvre;  et  elle  ne  perdit  pas 
de  temps  :  le  13,  elle  condamnait  Bouguerie,  curé  inconsti- 
tutionnel d'Orgères,  Focard,  chirurgien,  et  Jean  Jouault, 
qui,  à  22  ans,  était  réputé  chef  de  la  chouannerie  dans  la 
contrée;  le  13  prairial,  Pierre  Dubois,  sabotier;  le  15,  Joseph- 
Marie  Clément,  décédé,  et  Anne  Quenolillet,  sa  veuve  : 

Déclare  que  le  défunt  Clément  aurait  été  puni  de  la  peine  de 
mort,  si  la  nature  ne  l'eût  devancé  [sic);  condamne  Anne  Que- 
NOUiLLET,  sa  veuve,  à  la  peine  de  mort,  et  confisque  leurs  biens. 

Le  16,  la  femme  de  Jouault  et  un  autre  :  «  et  ledit  jour, 
à  quatre  heures  et  demie,  les  deux  condamnés  ont  été  exé- 
cutés en  ma  présence  ». 

L'exécution  était  irrévocable;  les  condamnations  étaient 
nulles  de  plein  droit  :  comment  un  simple  représentant  pou- 
vait-il réinstaller  des  commissions  en  présence  de  la  loi 
qui  réservait  exclusivement  ce  droit  au  Comité  de  salut 
public?  Laignelot,  si  entreprenant  qu'il  fut,  reconnut  son 
imprudence,  et,  par  un  arrêté  du  17,  il  supprima  la  commis- 


24  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

sion  Magnier.  Co  jour  même  elle  prononçait  une  mise  en 
liberté  :  c'est  son  dernier  jugement. 

La  suppression  de  la  commission  amena,  dès  le  temps 
même  et  au  plus  fort  de  la  Terreur,  une  réaction  contre  ses 
principaux  membres.  Defiennes,  l'accusateur  public,  Val  fer 
ego  de  Magnier,  fut  arrêté  (3  messidor)  :  c'était,  il  est  vrai, 
pour  des  misères.  Magnier,  menacé,  paya  d'audace,  ou 
plutôt  montra  qu'il  connaissait  bien  son  époque,  en  publiant 
le  tableau  de  ses  opérations.  Il  en  résultait  qu'il  y  avait  eu 
265  contre-révolutionnaires  condamnés  à  mort,  dont  158 
d'Ille-et-Vilaine,  tous,  à  40  ou  11  près,  appartenant  aux 
classes  populaires;  9  condamnés  à  la  déportation;  31  rete- 
nus en  prison.  Pour  les  militaires,  sur  258  jugés  il  y  en 
eut  2  condamnés  à  mort,  /il  aux  fers  et  46  à  la  prison. 

La  commission  avait  tenu  du  l^r  frirnaire  au  16  prairial 
253  séances  et  jugé  744  personnes,  dont  267  à  mort  '. 


IV 

Morbihan. 

Si  tout  dabord,  au  moment  de  la  lutte.  Prieur  (de  la 
Marne)  s'établit  à  Rennes,  c'est  dans  le  Morbilian  qu'on  le 
voit  surtout  agir,  dès  que  l'Ille-et-Vilaine  cessa  d'être  me- 
nacée. 

Le  proconsulat  de  Prieur  (de  la  Marne)  dans  le  Morbihan 
a  laissé  dans  les  cartons  du  Comité  de  salut  public  les  docu- 
ments les  plus  nombreux^  :  dénonciations,  pétitions,  etc.  ^ 
Les  arrêtés  du  représentant  n'y  sont  pas  en  moins  grande 
abondance  :    suspensions,    destitutions,   arrestations  ;   rc- 

1.  Ilippolyte  de  la  Grimaudiére,  la  Commission  Brutus  Magnier  à  Rennes. 
p.  83,  et  le  Compte  rendu  de  la  Commniission.  n»  14  des  appendices,  j).  120-1  "2. 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carions  125,  126,  1-6,269. 

3.  Par  exemple  un  citoyen,  Le  Michel  Brutus,  a  le  premier  secoué  «  le 
Joug  du  fanatisme  »,  mais  «  ne  peut  vivre  de  l'air  du  temps  »;  il  sollicite 
une  place.  (AFII,  126,  pièce  12  et  suiv.)  Une  femme  Legourd  réciame  en 
faveur  de  son  mari,  arrêté  parce  qu'il  n'allait  pas  à  la  messe  (constitu- 
tionnelle); elle  ose  dire  que  cela  est  contraire  à  la  liberté  du  culte  :  «  En 


cil.    VII.   —   LA    BRETAGNE  25 

levé  des  arrêtés  relatifs  ta  la  révolution  du  31  mai  afin 
d'atteindre  les  fédéralistes,  les  premiers  des  suspects; 
renouvellement  des  autorités  constituées  et  des  tribunaux; 
réorganisation  des  sociétés  populaires  et  des  comités  révo- 
lutionnaires; application  rigoureuse  de  la  loi  du  17  sep- 
tembre, et  surtout  poursuite  des  prêtres  réfractaires  '.  Les 
villes  de  Vannes,  dllennebont,  de  Ploërmel,  d'Auray  pour- 
raient former  chacune  la  matière  d'un  chapitre,  Vannes 
surtout  -.  Vannes  était  sig^nalée  comme  manquant  de  pa- 
triotisme. Par  un  arrêté  du  10  brumaire  (31  octobre  1793), 
Prieur  y  mit  la  terreur  à  l'ordre  du  jour^.  La  ville  fut  cer- 
née, la  générale  battue,  des  canons  braqués  sur  les  places, 
des  patrouilles  lancées  dans  les  rues;  en  même  temps,  des 
visites  étaient  pratiquées  dans  toutes  les  maisons,  et  le 
désarmement  opéré. 

Si  le  Morbihan  n'eut  guère  à  se  louer  de  la  présence  de 
Prieur,  il  eut  bien  plus  à  se  plaindre  du  voisinage  de  Car- 
rier. Tréliouard  avait  été  laissé  dans  le  département  par 
Prieur  pour  y  veiller  à  l'œuvre  commune;  mais  Tréhouard, 
nouveau  venu  dans  la  Convention,  était  suspect  aux  mon- 
tagnards, qui  n'avaient  pas  eu  l'occasion  de  l'éprouver  dans 
les  circonstances  décisives.  Blavier  transmettait  à  Prieur, 
le  20  frimaire,  une  lettre  de  la  même  date,  adressée  par 
Guermeur  à  Prieur  lui-même  et  à  ses  collègues  Bourbotte 
et  L.  Turreau,  où  on  lisait  : 

«  Votre  collègue  Prieur  sait  avec  quelle  franchise  je  me  suis 
expliqué  sur  le  compte  de  B.  Tréhouard.  Ce  représentant  du 

verlu  de  cette  loi,  Legourd  a  cru  qu'il  devait  jouir  de  la  liberté  pour  ses 
opinions  religieuses,  dès  lors  qu'il  ne  les  a  surtout  jamais  manifestées.  » 
(Jbid.,  carton  109,  dossier  23,  pièce  3.) 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  125,  dossier  Prieur  de  la  Marne,  8  brumaire  (29  oc- 
tobre), 10,  13,  14,  18,  20,  25  brumaire;  carton  126,  1",  l,  H,  12,  13,  li 
brumaire;  sur  les  prêtres  en  particulier,  carton  269,  27  nivôse  :  «  Nous 
faisons  donner  dans  le  département  une  chasse  très  active  aux  prêtres 
réfractaires  qui  l'infestent.  Déjà  quelques-uns  ont  été  pris.  Nous  espérons 
ne  pas  manquer  ceux  qui  restent.  » 

2.  Les  administrateurs  du  département  étaient  non  pas  seulement  des- 
titués, mais  emprisonnés.  (Arch.  nat.,  AF  II,  carton  46,  dos.  160,  pièce  218.) 

3.  Ibid.,  carton  125,  10  brumaire. 


26  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

peuple  est  incapable  de  faire  le  bien  et  peut  produire  un  très 
grand  mal.  Quelle  fut  ma  surprise,  pour  ne  pas  dire  plus,  lors- 
qu'en  me  rendant  près  de  lui  à  Vannes,  d'après  vos  ordres,  je 
le  trouvai  entouré  des  plus  enragés  fédéralistes!  Ils  dispa- 
rurent bientôt  à  ma  vue,  mais  je  n'eus  pas  de  peine  à  m'aper- 
cevoir  des  impressions  funestes  qu'ils  avaient  faites  sur  l'esprit 
de  votre  collègue.  Le  langage  du  plus  détestable  modérantisme 
était  dans  sa  bouche  '. 

On  comprend  qu'un  pareil  collègue  ait  paru  à  Carrier 
tout  à  fail  insuffisant  dans  un  département  qui  touchait  à 
son  domaine.  Ce  fut  bien  pis  lorsque  Tréhouard  fit  arrêter 
Le  Batteux  que  Carrier  y  avait  envoyé.  J'ai  dit  plus  haut 
comment  Tréhouard,  que  le  Comité  de  salut  public  avait 
d'abord  paru  approuver,  dut  céder  devant  les  menaces  de 
Carrier  et  fut  renvoyé  à  Brest,  où  les  ressentiments  de  son 
terrible  collègue  ne  laissèrent  pas  que  de  le  poursuivre  ^. 

Prieur  (de  la  Marne),  associé  à  Carrier  pour  établir  le 
gouvernement  révolutionnaire  dans  la  Loire-Inférieure,  y 
était  resté,  nous  l'avons  vu,  après  le  rappel  de  Carrier.  Il  n'y 
oubliait  pas  le  Morbihan,  qui  était  d'ailleurs  toujours  dans 
son  ressort  ^  Par  une  lettre  du  19  ventôse  il  signalait  Je 
dénuement  de  forces  où  on  le  laissait,  et  pourtant  il  y  avait 
des  côtes  à  surveiller,  des  communes  k  contenir,  «  vu,  disait- 
il,  que  le  cy-devant  carême  et  les  cy-devant  Pâques  y  sont 
un  temps  redoutable  par  l'ascendant  des  prêtres  réfrac- 
taires  *  ». 

Prieur  (de  la  Marne),  ayant  mis,  non  pas  seulement  à 
Vannes,  mais  dans  tout  le  Morbihan,  la  terreur  à  l'ordre 
du  jour,  les  autorités  qu'il  avait  renouvelées  de  fond  en 
comble,    les   sociétés   populaires    qu'il    avait  régénérées, 

1.  Aix-h.  nat.,  AF  II,  carton  109,  n"  23,  pièce  73. 

2.  Voy.  ci-dessus,  t.  I,  p.  423. 

3.  L'agent  Vérité  Corbigny  écrivait  au  ministre  des  Affaires  étrangères 
(Lorienl,  14  frimaire,  4  décembre)  :  «  Tu  as  su  quels  dangers  ont  menacé 
le  Morbilian,  qui  serait,  à  coup  sûr,  devenu  une  Vendée,  sans  les  mesures 
de  rigueur  que  l'on  a  prises.  »  (Arch.  du  min.  des  AITaires  étrangères. 
France,  reg.  328.) 

4.  AFII,  carton  20',),  ventôse,  pièce  32.  —  Cf.  carton  170,  23  noréal, 
pièce  121. 


cil.    VII.   —   LA   BRETAGNE  27 

n'avaient  pu  que  suivre  son  impulsion,  et  elles  avaient 
signalé  leur  zèle  par  des  arrestations  de  toute  sorte  '.  Si 
l'on  n'y  trouvait  pas  en  toute  ville,  comme  à  Nantes,  ces 
riches  négociants  que  Carrier  livrait  en  pâture  à  son 
comité,  il  y  avait,  à  un  degré  inférieur,  une  classe  qui 
pouvait  dédommager  de  la  qualité  par  la  quantité  :  «  les 
demi-riches,  les  bourgeois,  les  petits  marchands  »,  que 
Prieur  (de  la  Marne)  signalait  aux  comités  locaux,  en  leur 
disant  qu'ils  «  pressuraient  la  classe  des  sans-culottes  et 
des  pauvres  et  qu'ils  devaient  être  réduits  au  silence  », 
Aussi  ne  savait-on  bientôt  plus  que  faire  des  suspects 
arrêtés.  On  en  avait  rempli  les  anciennes  tours  de  la  ville 
de  Vannes,  et  ce  qu'on  appelait  le  Petit  Couvent,  même 
l'espèce  de  donjon  où  le  connétable  de  Clisson,  pris  comme 
au  piège,  avait  autrefois  failli  perdre  la  vie;  on  en  avait 
rempli  encore  la  citadelle  de  Port-Liberté  (nom  nouveau 
de  Port-Louis)  et  le  château  de  Josselin,  vieille  demeure 
des  Clisson  et  des  Rolian  :  on  les  y  avait  entassés  depuis 
les  culs-de-basse-fosse  jusque  sous  les  toits  des  tourelles, 
dont  les  créneaux  étaient  fermés  par  des  planches  pour  leur 
dérober  le  jour  et  la  vue  du  dehors.  M.  A.  du  Châtellier  ^ 
a  fait  le  dépouillement  des  pièces  sur  lesquelles,  après  le 
9  thermidor,  on  prononça  leur  mise  en  liberté,  et  il  en 
relève  les  motifs,  où  se  trahissent  des  peurs  qui  seraient 
risibles,  si  elles  n'étaient  si  tragiques.  C'est  le  plus  fort 
témoignage  que  ce  régime  de  terreur  ait  jamais  porté 
contre  lui-même. 

Au  Petit-Couvent  de  Vannes,  on  comptait  jusqu'à  six 
familles  détenues  «  pour  l'absence  de  leurs  enfants  »,  sans 
qu'on  puisse  dire  ce  qu'ils  sont  devenus.  Un  père  affirme 
qu'il  a  remis  ses  deux  fils  aux  administrateurs  de  la  Roche- 
des-Trois  (Malestroit)  ;  il  proteste  «  qu'il  adore  la  liberté 


1.  Du  Châtellier,  la  Révolution  en  Bretagne,  t.  III,  p.  394.  —  Cf.  Brest  et 
le  Finistère  sous  la  Terreur,  p.  G  et  suiv.,  et  Levot,  p.  MO  et  suiv. 

2.  Prisons  et  Détenus  de  l'an  II,  etc.,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Aca- 
démie des  sciences  morales,  t.  LXXIV,  p.  246  et  suiv. 


28  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

et  qu'il  jure  de  maintenir  de  tout  son  pouvoir  la  Répu- 
blique une,  indivisible  et  impérissable  ».  Malgré  ce  ren- 
chérissement sur  la  formule,  il  est  retenu  en  prison.  Un 
enfant  de  quinze  ans  est  là,  comme  fils  d'un  émigré 
nommé  Fr...  dont  on  n'a  pu  trouver  ni  la  femme,  ni  i^, 
sœur,  ni  la  mère;  un  homme  de  soixante-deux  ans, 
infirme,  parce  qu'il  est  père  d'émigré;  une  vieille  dame 
octogénaire,  comme  sœur  d'un  émigré  qui  était  septua- 
génaire. La  plus  humble  condition  ne  parvenait  pas  à 
soustraire  aux  défiances  du  comité  ;  mais  si  l'on  était 
noble,  toutes  les  preuves  possibles  de  civisme  n'en  préser- 
vaient pas  davantage  :  «  Le  citoyen  L...,  habitant  à  la  cam- 
pagne, près  de  Redon,  un  ancien  fief  de  sa  famille,  a  quitté 
les  champs  pour  couper  court  aux  soupçons  ;  il  a  successi- 
vement habité  Redon,  Vannes,  où  il  a  prêté  tous  les  ser- 
ments demandés,  en  même  temps  qu'il  s'est  inscrit  pour 
tous  les  dons  patriotiques;  il  a  concouru  à  l'armement  des 
volontaires  et  à  l'équipement  d'un  cavalier  fourni  par  la 
commune  de  Vannes  ;  enfin  depuis  vingt  et  quelques 
années  il  n'a  jamais  mis  en  recouvrement  un  seul  de  ses 
fiefs.,,,  il  a  remis  lui-même  au  district,  pour  ô-tre  brûlés, 
tous  ses  titres  féodaux.  —  Il  est  arrêté  le  7  floréal  an  II, 
à  la  demande  du  comité  révolutionnaire  de  Redon,  et 
incarcéré  à  Vannes  \  » 

Il  fallait  un  tribunal  spécial  pour  des  crimes  de  cotte 
sorte.  Le  tribunal  criminel  de  Vannes,  aux  débuts  des  mou- 
vements insurrectionnels  de  la  Vendée  et  de  la  Bretagne, 
avait  prononcé  plusieurs  condamnations  à  mort,  mais 
toutes  pour  des  faits  graves,  à  Vannes,  à  Auray,  à  la  Roche- 
Bernard^;  quand  on  se  mit  à  faire  des  arrestations  sans 
motifs,  il  ne  s'était  plus  signalé  que  par  des  acquittements. 
Prieur  (do  la  Marne),  à  peine  arrivé  à  Vannes,  en  destitua 

1.  Du  Chàlellier,  1.  1.,  p.  246  cl  suiv.  —  Cf.  la  Révolutmi  en  Bretagne, 
l.  III,  p.  147  et  suiv. 

2.  A  Vannes  les  24  mars  et  i  avril;  à  la  Roche-Bernard  les  5  et  6  mai:  à 
Auray  les  25  et  26  mai;  à  la  Roche-Bernard  encore  le  31  août.  (Berrial 
Saint-Prix,  la  Justice  rcvol.,  p.  256.) 


en.    VII.   —   LA   BRETAGNE  29 

les  juges  et  les  mit  en  prison  (15  brumaire,  o  novembre 
1793).  Il  les  remplaça  par  un  nouveau  tribunal  qui  eut 
pour  président  Raoul  et  pour  accusateur  public  Marion  '. 

Le  président,  à  peine  installé,  envoya  l'accusateur  public 
à  Prieur  et  à  son  collègue  pour  lui  proposer  une  mesure  plus 
radicale  qu'un  simple  changement  de  personnes  :  c'était  la 
translation  du  tribunal  de  Vannes  à  Lorient  : 

Voulez-vous,  lui  disait-il,  imprimer  au  Morbihan  ce  mouve- 
ment révolutionnaire  qui  seul  peut  le  tirer  de  l'apathie  dans 
laquelle  il  est  plongé?  Voulez-vous  rendre  le  tribunal  criminel 
l'effroi  des  traîtres  et  des  malveillants  par  sa  juste  et  impar- 
tiale sévérité?  Entourez  le  tribunal,  non  d'une  force  armée  qui 
ne  peut  servir  qu'à  protéger  l'exécution  de  ses  jugements, 
mais  d'une  force  morale  qui  les  dicte.  Or  cette  force  morale 
existe-t-elle  à  Vannes?  Non,  et  c'est  en  vain  que  Prieur,  l'un 
de  vous,  a  cherché  les  moyens  de  réchauffer  les  glaces  du 
patriotisme  dans  cette  ville.  Son  ouvrage  est  presque  détruit, 
et  Corbigny  -  vous  l'atteste.  En  voulez-vous  une  autre  preuve? 
Deux  hommes  étaient  traduits  devant  le  tribunal  criminel.  Le 
délit  était  révolutionnaire  :  ils  méritaient  la  mort.  Eh  bien!  le 
juré  de  jugement  les  a  acquittés.  Pourquoi?  Parce  que  les  jurés, 
avant  l'ouverture  de  la  session,  ont  été  influencés,  apitoyés  par 
les  habitants  de  Vannes. 

Voici  ce  que  nous  vous  proposons  : 

1°  La  translation  du  tribunal  criminel  à  Lorient.  Les  jurés, 
loin  d'y  recevoir  de  ma,lignes  influences,  n'entendront  autour 
d'eux  que  le  cri  de  Injustice  et  de  la  sévérité  :  le  respect  que 
leur  imprimera  l'opinion  publique  est  d'avance  le  garant  de 
leur  décision.  Aucun  coupable  n'échappera  à  la  punition  qu'il 
aura  encourue. 

2°  Nous  demandons  que  le  président  et  l'accusateur  public, 
d'accord  avec  le  procureur  du  département,  soient  autorisés  à 
former  un  jury  de  jugement,  pris  dans  les  cités  les  plus  pa- 
triotes; 

3° Que  le  tribunal  soit  autorisé  à  choisir  les  juges  dans 

tous  les  tribunaux  de  district  du  département  et  que  le  civisme 
soit  le  titre  de  celui  qui  sera  appelé; 

\.  La  nomination  de  Marion  est  un  peu  antérieure.  Un  arrêté  du  12  lui 
enjoint  de  se  rendre  immédiatement  à  Vannes.  (AF  II,  carton  126,  pièce  58.) 
2.  Corbigny  est  l'agent  dont  nous  avons  déjà  parlé. 


30  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

40 Que  le  tribunal  soit  autorisé  à  juger  révolutionnaire- 

ment  dans  les  cas  d'émigration  et  de  déportation; 

5° Même  pour  les  délits  ordinaires,  à  retenir  en  détention 

ceux  qui,  ayant  échappé  à  la  conviction  des  jurés 

6° Que  les  exécutions  se  fassent  toutes  à  Lorient. 

En  adoptant  ces  mesures,  Lorient,  qui  s'est  rendu  la  terreur 
du  département,  sera  plus  redouté  encore,  et  cette  crainte  salu- 
taire peut  produire  les  plus  heureux  effets. 

Si  vous  donnez  votre  approbation  à  ce  que  vous  propose 
Corbigny,  Marion  se  rendra  de  suite  à  Vannes,  pour  travailler 
à  cette  translation,  à  celle  des  prisonniers;  passant  à  Aurai,  il 
fera  également  partir  le  prêtre  qui  y  est  détenu  et  nous  com- 
mencerons nos  travaux  par  lui. 

L'exemple  de  vos  collègues  à  Rochefort  est  pour  vous,  non 
un  guide,  mais  un  point  de  comparaison. 
Salut  et  fraternité. 

J.  M.  Raoul  '. 

Le  tribunal  ne  fut  pas  enlevé  à  Vannes;  mais,  devenu 
tribunal  révolutionnaire,  avec  le  droit  de  juger  les  accusés 
sans  défenseurs,  il  n'y  fut  pas  non  plus  fixé,  et,  du  18  bru- 
maire au  16  thermidor,  il  promena  sa  justice  sommaire  à 
Lorient,  à  Josselin,  à.  Auray  et  prononça  quarante  et  une 
condamnations  :  trente  à  mort,  onze  à  la  déportation  perpé- 
tuelle ^ 

Un  tiers  des  condamnés  à  mort  étaient  des  prêtres  réfrac- 
taires,  demeurés  en  France  au  péril  de  leur  tête,  pour  y 
remplir  auprès  des  fidèles  les  devoirs  de  leur  ministère.  On 
aurait  bien  voulu  prendre  avec  eux  ceux  qui  leur  donnaient 
asile  :  ce  n'est  pas  d'eux  qu'il  fallait  en  attendre  la  déclara- 
tion. Mathurin  Léon,  interrogé  (9  messidor,  27  juin  1794), 
répondit  que  la  «  terre  était  son  lit  et  le  ciel  son  toit  et  qu'il 
ne  mendiait  son  pain  qu'à  des  personnes  qui  ne  le  connais- 
saient pas  ».  Deux  autres  (19  messidor,  7  juillet  1794)  dirent 

i.  29  brumaire  an  II  (19  décembre  1793).  AF  II,  126  (Morbihan);  dossier 
Prieur  et  Tréhouard,  pièce  3. 

2.  Berrial  Saint-Prix,  t.  I,  p.  258.  On  a  aux  Archives  nationales  (BB3, 
carton  12)  plusieurs  de  ces  jugements  :  18  brumaire,  21  et  22  frimaire; 
n,  21,  25,  28  nivôse;  1,  3,  23  pluviôse;  6,  10,  24  ventôse;  12,25  germinal; 
n,  20,  23,  26  floréal;  7  ju-airial  an  II. 


cil.   VII.   —   LA   BRETAGNE  31 

«  qu'ils  avaient  vécu  errants  dans  les  bois  »;  et  c'était  vrai. 
Un  vieux  prêtre,  Jacques  Santehke,  mis  en  jugement,  dit  : 

J'ai  près  de  quatre-vingts  ans;  j'étais  prêtre  à  Ferel;  je  me 
cachais  comme  les  autres;  on  peut  me  fusiller  ou  me  guillo- 
tiner. Je  suis  prêt  à  rendre  mes  comptes  là-haut  *. 


Côtes-du-Nord. 

Le  département  des  Côtes-du-Nord,  qui  avait  partagé  les 
manifestations  des  autres  départements  bretons  contre 
Fanarchie  avant  le  31  mai  et  ses  résistances  à  la  révolu- 
tion de  ce  jour,  s'était  soumis  comme  eux  après  le  décret 
du  19  juillet  qui  avait  frappé  les  administrateurs  du  Finis- 
tère ^.  Les  représentants  chargés  de  la  répression  n'y 
trouvèrent  plus  personne  à  combattre.  Carrier  y  passa 
aux  débuts  de  ses  missions  (10  septembre  1793)  :  ce  fut 
lui  qui,  avant  la  loi  du  17  septembre,  autorisa  le  comité 
de  salut  public,  établi  à  Saint-Brieuc,  à  désarmer  et  à 
mettre  en  arrestation  tous  les  suspects  ^.  Les  prisons  n'y 
suffirent  pas  :  le  couvent  des  Capucins,  le  séminaire 
furent  convertis  en  maisons  d'arrêt.  Lannion,  Trég-uier, 
Guingamp,  Pontrieux,  comptèrent  aussi  une  foule  de 
détenus.  Les  documents  où  s'étalent  le  zèle  et  l'ineptie  des 
gens  de  ces  comités  ont  offert  à  M.  du  Châtellier  des 
écrous  toujours  aussi  curieux  à  signaler.  Dans  le  district 
de  Lannion,  il  y  a  un  homme  dont  il  est  dit  qu'on  n'a  pas 
remarqué  de  nuances  dans  ses  opinions  politiques,  mais 
que,  «  vraisemblablement,  elles  ne  sont  pas  dans  le  sens  de 
la  Révolution  »;  une  jeune  fille  de  vingt  ans,  «  vaine, 
légère,  dissipée  jusqu'à  l'insolence  »;  néanmoins  l'agent 
national  la  signale  comme  «  incapable  de  nuire,  propre  à  la 

1.  Berriat  Sainl-Prix,  p.  259. 

2.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  1193,  t.  I,  p.  468. 

3.  Geslin  de  Bourgogne  et  A.  de  Barthélémy,  Études  sur  la  Révolution  en 
Bretagne,  principalement  dans  les  Côtes-du-S'ord,  p.  58,  67. 


32  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

propagation  :  h  élargir  »,  Même  note  pour  cinq  ou  six 
autres,  mais  peu  furent  élargies  :  elles  étaient  sœurs  d'émi- 
g-rés.  Une  autre  «  aime  la  retraite  »,  mais  elle  n'a  mani- 
festé aucune  opinion  politique  aux  époques  demandées 
(et  elle  n'a  que  vingt  ans!).  Une  femme  de  soixante  et 
un  ans  a  reçu  des  prêtres  réfractaires;  quelques-unes 
sont  «  hautaines,  hargneuses,  intraitables,  fanatiques  par 
esprit  de  parti;  suggérant  aux  autres  leurs  dangereux 
principes  et  ne  donnant  aucun  espoir  de  les  voir  revenir 
de  leur  égarement  »;  une  autre,  «  femme  d'émigré,  voyag-e 
avec  sa  mère  depuis  deux  ans,  mais  elle  est  d'un  caractère 
tin  et  délié,  a  critiqué  les  principes  de  la  révolution  el 
même  les  membres  qui  composent  les  autorités  ».  A  Pon- 
trieux,  c'est  une  famille  de  huit  détenus  dont  le  chef  est 
avocat  priseur;  l'écrou  porte  :  «  fait  société  avec  sa  famille, 
a  paru  très  réservé  dans  les  crises  de  la  révolution  ».  Un 
autre  est  dit  «  tenant  à  l'émigration  par  des  liens  de 
parenté;  ayant  tourné  en  dérision  les  meilleures  actions 
des  patriotes  »;  un  autre  enfin  est  détenu  «  pour  avoir 
refusé  avec  mépris  sa  solde  de  garde  national  et  être,  à  la 
connaissance  du  comité,  sans  amour  pour  la  patrie  '■  ». 
Chose  à  noter  :  parmi  les  détenus,  la  proportion  des  femmes 
aux  hommes  est  de  quatre  ou  cinq  à  un  :  c'est  l'effet  naturel 
de  l'émigration  ou  de  la  guerre  civile.  Les  femmes,  demeu- 
rées en  plus  g-rand  nombre  au  logis,  donnaient  plus  à  la 
prison.  Heureusement  la  proportion  des  condamnés  aux 
détenus  fut  aussi  beaucoup  moins  forte.  Des  mois  entiers, 
mars  et  avril  1793  (du  18  février  au  3  mai),  se  passèrent 
sans  condamnation  h  mort.  En  tout,  le  tribunal  criminel 
de  Saint-Brieuc  n'en  prononça  que  seize,  avec  des  renvois 
aux  conseils  de  guerre  ou  au  tribunal  révolutionnaire  d<^ 
Paris.  a 

\.  Du  Chàtellier,  Prisons,  etc.,  dans  les  Comptes  7-en(his  de  VAcadéinie  des 
sciences  momies  et  politiques  (18C5),  t.  LXXIV,  p.  23i  cl  suiv.  —  La  circu- 
laire de  M.  Labuze,  naguère  sous-secrétaire  d'État  aux  finances  (sep- 
lembre  1882),  aura  fourni  sans  doute  aux  Archives,  sur  noire  époque,  des 
documents  de  même  sorte. 


nil.    VII.   —   LA    BRETAGNE  33 

Parmi  les  condamnés  (14  floréal),  il  faut  citor  deux  prê- 
tres, et  une  femme,  Ursule  Tierrière,  femme  lopin,  qui  les 
avait  recueillis;  tous  les  trois,  dénoncés  par  un  traître. 
Empruntons  à  MM.  Gcslin  de  Bourgogne  et  A.  de  Bar- 
thélémy le  fragment  qu'ils  ont  cité  de  l'intcrrog-atoire  de 
la  femme  : 

Ton  mari  n'ost-il  pas  émigré?  lui  dit  le  juge.  —  Oui,  il  est 
avec  Monseigneur. 

Quel  est  ce  seigneur  dont  tu  parles?  —  L'évêque  de  Tréguier. 

N'as-tu  pas  recelé  chez  toi  deux  prêtres?  —  Oui,  monsieur. 

Les  connaissais-tu  auparavant  et  à  quelle  intention  les  recé- 
lais-tu?  —  Je  n'avais  pas  l'honneur  de  les  connaître  et  je  les 
recelais  pour  le  hien. 

As-tu  dit  que  tu  étais  contente  de  mourir  pour  ton  roi  et  ta 
religion?  Où  as-tu  tenu  ces  propos  et  devant  qui?  —  J'avoue 
avoir  tenu  ces  propos  et  je  crois  que  ce  fut  à  la  municipalité, 
après  mon  arrestation. 

Persistes-tu  dans  les  mêmes  sentiments?  —  Toujours,  mon- 
sieur. 

Tu  aimais  donc  bien  ton  roi?  Désirerais-tu  en  avoir  un  autre? 
—  Je  l'aimais  comme  je  devais  faire,  et  je  désire  en  avoir  un 
autre. 

Tu  abhorres  donc  le  régime  républicain?  —  Absolument. 

Est-ce  le  désir  de  revoir  ton  mari  qui  te  fait  penser  et  parler 
ainsi?  —  Ma  religion  est  la  première  et  la  seule  cause  de  mon 
opinion,  etc. 

Si  le  juge,  en  multipliant  les  questions,  espérait  offrir 
quelque  biais  à  l'accusée  et  provoquer  des  circonstances 
atténuantes,  il  faut  convenir  qu'il  ne  réussit  guère.  Les 
deux  prêtres  avaient  été  exécutés  àLannion\  Ursule  Topin 

1.  Lannion,  15  floréal,  l'an  II.  Voici  comment  l'accusateur  public  en 
rendit  compte  au  commissaire  des  administrations  civiles,  police  et  tri- 
bunaux  : 

Citoyen  commissaire, 

En  te  renvoyant  les,  accusés  de  réception,  etc.,  je  t'annonce  que  je  fis 
condamner  hier  deux  prêtres  à  mort  et  la  ci-devant  femme  de  chambre 
de  l'ex-évêque  de  Tréguier,  convaincue  de  royalisme  et  qui  sera  exécutée 
aujourd'hui  à  Tréguier,  où  un  exemple  terrible  est  nécessaire  :  on  y  est 
gangrené  d'aristocratie.  Nos  prêtres  gras  et  dodus  sont  montés  à  l'écha- 
faud  avec  l'audace  du  fanatisme.  Je  t'enverrai  le  jugement.  (Arch.  nat., 
BB^  carton  10.) 

n.  —  3 


34  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

devait  l'être  à  Tréguier,  lieu  de  sa  résidence.  Elle  fut  mise 
sur  un  cheval  et  conduite  dans  cette  ville,  à  la  suite  de 
l'écliafaud  tout  dégouttant  du  sang  des  deux  martyrs.  On 
lui  disait  sur  la  route  :  «  Vous  êtes  donc  une  mère  déna- 
turée? vos  enfants  mourront  de  faim,  puisque  leur  père 
émigré  ne  peut  revenir.  —  Mes  enfants,  répondit-elle,  ont 
un  père  dans  le  ciel  auquel  je  les  recommande.  Je  meurs 
pour  la  religion,  Dieu  ne  les  abandonnera  pas.  » 

Et  le  père  revint  :  il  avait  juré  de  venger  sa  femme.  Un 
an  après,  comme  le  dénonciateur  dormait  dans  un  beau 
domaine  qu'il  venait  d'acheter  à  vil  prix,  Topin  apparut 
tout  à  coup  devant  son  lit. 

«  Me  reconnais-tu?  lui  dit-il. 
.  —  Vous  êtes  Topin  !  Prenez  ma  fortune  et  laissez-moi 
la  vie. 

—  Rends-moi  ma  femme,  ou  recommande  ton  âme  à 
Dieu  :  car  dans  deux  minutes  tu  seras  mort. 

—  Pitié  pour  mes  enfants  ! 

—  Tu  n'as  eu  pitié  ni  de  ma  femme  ni  de  mes  enfants.  » 
Et  il  lui  brisa  la  tête  d'un  coup  de  pistolet;  puis,  se  jetant 

dans  le  pays,  il  leva  une  troupe  et  devint  un  des  chefs  de 
partisans  les  plus  redoutés  K 

La  dernière  victime  du  tribunal  à  Lannion  fut  une  reli- 
gieuse, ancienne  noble,  Rose  NoiiL,  condamnée  pour  propos 
tendant  au  rétablissement  de  la  royauté  (28  messidor, 
46  juillet  1794).  Elle  avait  dit  que,  s'il  n'avait  fallu  que 
perdre  sa  vie  pour  son  roi,  il  existerait  encore.  L'accu- 
sateur public  Besné,  en  envoyant  le  jugement  à  la  com- 
mission des  administrations  civiles,  ajoute  : 

Je  ne  vous  dissimulerai  pas  que  j'ai  eu  quelque  doute  sur  la 
compétence  du  tribunal,  d'après  la  loi  du  lît  floréal;  mais,  après 
discussion,  le  tribunal  a  pensé  à  l'unanimité  que  la  Convention 
nationale  n'avait  pas  exclu  cette  compétence,  accordée  par  la 
loi  antérieure,  et  que  la  loi  ne  permettait  pas  de  douter  qu'il 

1.  Ibid.,  p.  87.  Sur  les  chouans  en  Bretagne,  voy.  Le(|uinio,  Guerre  de  la 
Vendée  et  des  Chouans,  p.  205  et  suiv.,  et  la  note"  H  aux  Ai)pcn(lices. 


en.    VII.   —   LA   BRETAGNE  35 

fût  compétent;  que  ce  crime  était  trop  sérieux  pour  en  différer 
la  punition  et  que  le  triijunal  partageait  cette  compétence  avec 
le  tribunal  révolutionnaire.  Si  le  tribunal  s'est  mépris,  son 
zèle  l'aura  trompé.  Mais  je  ne  crois  pas  qu'on  l'improuve.  Le 
tribunal  a  pensé,  comme  moi,  que  la  Convention  nationale 
n'avait  pas  eu  l'intention  de  multiplier  les  frais  de  translation 
des  accusables  de  ce  crime  à  Paris,  et  les  exemples  ne  sont 
utiles  que  pour  Paris,  et  il  faut  que  les  principes  républicains 
soient  maintenus  partout  contre  celles  de  quelques  royalistes 
disséminés,  qu'il  faut  effrayer  par  la  terreur  des  exemples,  de 
manière  que  l'action  de  la  justice  réprime  le  crime  sitôt  qu'il 
est  commis. 

Salut  et  fraternité. 

Besné  K 

C'était,  on  le  voit,  par  mesure  d'économie  autant  que  par 
théorie  judiciaire,  passer  assez  lestement  par-dessus  la 
loi^ 

Du  reste,  l'autorité  d'un  représentant  couvrait  tout.  A 
Dinan,  le  14  brumaire  (4  novembre),  on  n'usa  ni  de  tri- 
bunal ni  de  commission  :  on  fusilla  (c'étaient  des  Ven- 
déens!). 11  est  vrai  que  ce  fut  en  présence  de  Prieur  (de  la 
Marne)  et  comme  pour  saluer  son  arrivée.  Quatorze  vic- 
times furent  ainsi  immolées  devant  lui  :  neuf  hommes, 
trois  femmes  et  deux  enfants.  Une  affiche  appelait  le 
peuple  à  ce  spectacle  : 

Ces  monstres,  dit  le  Bulletin  du  département  des  Côtes-du- 
Nord,  imprimé  en  placard,  ces  monstres  doivent  être  fusillés  à 
midi,  en  présence  de  Prieur  (de  la  Marne),  qui  vient  d'arriver  ^. 

1.  Arch.  nat.,  BB^,  carton  10,  28  messidor. 

2.  On  trouvera,  aux  Archives  nationales  (BB^,  carton  10),  un  jugement 
de  la  commission  militaire  établie  à  Lamballe,  le  2  avril  1793,  frappant 
9  accusés  (17  avril),  et  plusieurs  jugements  du  tribunal  criminel  des  Côtes- 
du-Nord  :  19,  26  et  30  avril;  1",  10  mai;  13  août;  12,  17  frimaire;  12,  30 
pluviôse;  13  ventôse;  2  germinal;  14  floréal  (André  Lagall  et  François 
Lageat,  prêtres  insermentés,  et  Ursule  Tierrière,  femme  Topin,  dont  nous 
avons  parlé,  23  floréal;  11  prairial,  28  messidor  (Rose  Noël). 

3.  Berriat  Saint-Prix,  p.  237. 


36  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

VI 

Finistère. 

C'est  du  Finistère  qu'étaient  parties  les  premières  et  les 
plus  énergiques  protestations  contre  les  anarchistes;  c'est 
de  là  qu'étaient  venues  les  troupes  les  plus  disposées  à  les 
combattre  après  leur  triomphe  au  31  mai;  c'est  dans  le 
Finistère  aussi  que  les  députés  proscrits  avaient  cherché 
un  asile,  après  que  leurs  efforts  eurent  échoué  en  Norman- 
die; c'est  là  que  les  nouveaux  maîtres  de  la  Convention 
espéraient  étouffer  le  fédéralisme,  en  se  faisant  livrer  leurs 
têtes.  La  résistance  cessa  tout  à  couj).  Le  décret  qui  met- 
tait les  administrateurs  du  Finistère  en  accusation,  et 
transférait  le  siège  du  département  de  Quimper  à  Lander- 
neau,  avait  eu  un  effet  décisif';  et  les  représentants  délé- 
gués de  la  Convention  n'eurent  plus  qu'à  étendre  les  des- 
titutions, les  arrestations  et  à  préparer  à  la  justice  révolu- 
tionnaire un  choix  de  victimes. 

C'étaient  Gillet,  Cavaignac,  Sevestre  et  Merlin  de  Douai 
qui,  attachés  à  l'armée  des  côtes  de  Brest,  avaient  eu  d'abord 
à  veiller  sur  cette  partie  de  la  Bretagne  (Finistère  et  Mor- 
bihan marchant  ensemble);  puis  Bréard,  Tréhouart,  Prieur 
(de  la  Marne)  et  Jean-Bon  Saint -André.  Les  nouveaux 
administrateurs  du  Finistère  avaient  mis  surtout  leurs 
espérances  en  Prieur  (de  la  Marne),  membre  du  Comité 
de  salut  public.  Ils  lui  écrivaient  à  Vannes,  où  il  était 
encore  le  20  frimaire  (10  décembre  1793)  : 

Les  administrateurs  sans-culottes  du  département  du  Finis- 
tère au  sans-culotte  Prieur  (de  la  Marne),  représentant  près 
l'armée  des  côtes  de  Brest  : 

Représentant  montagnard,  nous  te  prévenons  que  l'intrigue 
et  le  fédéralisme  lèvent  une  tête  audacieuse  dans  le  départe- 
ment du  Finistère;  qu'il  existe  un  projet  de  terrasser  les  mara- 
tistes  et  de  les  culbuter  des  places  où  la  confiance  de  la  Mon- 
tagne les  avait  placés  ^ 

i.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  h  fédéralisme  en  1793,  t.  I,  p.  iOS. 
2.  Arcli.  nal.,  AF  II,  carlon  102,  à  la  date. 


CH.    VII.   —   LA   BRETAGNE  37 

Mais  le  danger  principal  était  alors  du  côté  des  Ven- 
déens, repoussés  d'Angers  et  marchant  sur  le  Mans.  Prieur 
leur  répond  le  24  (14  décembre),  annonçant  la  prochaine 
arrivée  de  Jean-Bon  Saint-André  ou  la  sienne.  On  peut 
se  rassurer,  ils  poursuivent  les  fuyards  : 

Exterminez-les,  ajoutait-il,  et  les  fédéralistes  rentreront  dans 
la  poussière. 

C'est  aussi  ce  que  Bréard  écrivait  de  Brest  le  29  (19  dé- 
cembre) : 

Un  courrier  nous  a  appris  que  ces  rebelles  sont  en  fuite  et 
en  déroute;  c'est  précisément  dans  ce  moment  qu'il  faut 
s'élever  en  masse  pour  les  exterminer  tous  *. 

Les  Vendéens  n'allèrent  pas  plus  loin  que  Savenay,  mais 
il  y  avait  d'autres  victimes  a  frapper  dans  la  Bretagne 
même. 

Le  Finistère,  comme  le  Morbihan,  regorgeait  de  pri- 
sonniers. 

La  population  avait  été  provoquée  par  les  outrages  les 
plus  odieux  faits  à  ses  croyances.  C'est  le  jour  de  la  Saint- 
Corentin  que  l'on  avait  choisi  pour  fermer  la  cathédrale 
de  Quimper;  et,  avant  qu'on  la  fermât,  le  représentant  de 
la  Montagne  avait,  devant  le  peuple,  souillé  les  vases  sacrés 
d'une  manière  infâme  '.  Les  campagnes  comme  les  villes 
avaient  été  inondées  d'agents  cherchant  les  suspects.  Ils 
en  trouvèrent  autant  qu'ils  en  voulurent. 

Des  deux  représentants  Bréard  et  Tréhouart,  tous  deux 
nobles  d'origine,  le  premier  mettait  surtout  une  activité 
extrême  à  les  poursuivre  :  «  Je  suis  né  dans  un  pays 
libre  (Saint-Domingue),  disait-il,  et  y  ai  sucé  le  lait  d'une 
sauvage  ^  »  Ce  n'était  pas  assez  dire.  Les  commissions 


1.  Arch.  nat.,  AF  H,  carton  102,  à  la  date. 

2.  Lequinio,  Guerre  de  la  Vendée,  p.  166;  du  Chàtellier,  B?rs<  et  le  Finis- 
tère sous  la  Terreur,  p.  81. 

3.  Levot,  p.  104. 


38  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

locales,  stimulées  par  lui,  opéraient  partout  les  arresta- 
tions. Un  frère  et  une  sœur  du  contre-amiral  Trogofî,  qui 
livra  Toulon,  habitaient  à  Morlaix  :  ils  furent  arrêtés  sans 
autre  motif  que  leur  parenté  '.  Redon,  ordonnateur  de  la 
marine,  dénoncé  par  des  ennemis,  et  beaucoup  d'autres, 
qu'il  serait  trop  long-  d'énumérer  -,  eurent  le  nirme  sort. 
Les  bâtiments  du  collège,  les  anciens  couvents  étaient 
remplis  de  détenus,  et  jdusieurs  maisons  furent  mises  en 
réquisition  pour  leur  servir  de  succursales.  Dans  une  de 
ces  maisons,  dite  Cremar^  il  y  avait  vingt-quatre  filles 
nobles;  dans  une  autre,  vingt  et  une  religieuses  qui 
avaient  refusé  le  serment;  et  les  registres  du  comité  de 
surveillance  constatent  à  quel-  dénuement,  à  quelle  misère 
elles  étaient  réduites.  Dans  la  maison  de  Cremar,  sur  les 
dix  sous  par  jour  attribués  aux  détenus  pour  leur  nour- 
riture, deux  sous  étaient  prélevés  pour  la  concierge,  et 
d'autres  prélèvements  s'y  ajoutaient  pour  le  bois  et  pour 
la  chandelle;  dans  une  autre  maison,  les  dix  sous  ne 
furent  même  pas  payés  aux  religieuses  pendant  près  d'un 
mois  :  elles  seraient  mortes  de  faim,  sans  l'humanité  de 
leur  gardien  ^  Est-il  besoin  de  dire  les  motifs  de  ces 
arrestations?  C'est  toujours  la  même  chose.  On  était 
détenu  «  pour  être  de  caractère  et  de  relation  inconnus  », 
ou  «  pour  avoir  des  opinions  secrètes  »;  —  «  pour  avoir 
vécu  avec  des  parents  qui  ne  sont  pas  dans  de  bons  prin- 
cipes; —  pour  avoir  rencontré  deux  officiers  municipaux 
et  leur  avoir  dit  :  Bonjour,  messieurs  »;  —  telle  jeune 
fille,  «  pour  être  spirituelle  et  disposée  à  ridiculiser  les 
patriotes  »,  —  ou  «  pour  avoir  reçu  des  lettres  à  double 
sens  »;  d'autres,  «  pour  être  hautaines,  morgueuses,  quoi- 
que sans  fortune  »;  —  «  pour  tenir  à  leur  caste  et  aux 

1.  Levot,  ibid.,  p.  127. 

2.  Ibid.,  p.  129;  cf.  p.  89.  — Voyez-en  la  Hsle  par  commune,  donnée  par 
M.  Levot,  ouvrage  cité,  p.  131  et'siiiv. 

3.  Du  Chàlellier,  Prisons  et  détenus  de  Van  11,  dans  les  Comptes  rendus 
de  l'Aoadémie  des  sciences  morales  et  politiques,  t.  LXXIV  (1865),  p.  369, 
370. 


cil     VII.   —   LA   BRETAGNE  39 

préjugés  dos  ex-nobles;  —  pour  avoir  des  liaisons  avec 
leurs  semblables;  —  pour  être  ineorrigibles  »,  etc.  '. 

Devant  de  pareils  attentats,  le  tribunal  criminel  du  Finis- 
tère, comme  celui  du  Morbilian,  ne  s'était  pas  montré  bien 
sévère  -.  Il  s'était  même  borné  à  condamner  à  quelques 
années  de  déportation  quatre  jeunes  gens,  accusés  d'avoir 
coupé  un  arbre  de  la  liberté  :  condamnation  qui  parut  insuf- 
fisante et  fut  cassée  à  Tégard  de  trois  d'entre  eux,  et  on 
les  renvoya  devant  le  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Ce 
sont  ces  Bas-Bretons  qui,  jetés  par  Fouquier-Tinville  dans 
une  fournée,  furent  condamnés  sans  avoir  été  interrogés, 
ni  entendus  :  fait  attesté  indirectement  par  le  greffier  dont 
la  déclaration  constate  qu'il  n'y  avait  pas  d'interprète  ^ 
Mais  le  Finistère  n'eut  pas  seulement  son  tribunal  ordi- 
naire à  Quimper  :  il  eut  son  tribunal  révolutionnaire  à 
Brest,  comme  la  Charente-Inférieure  à  Rocliefort. 

Ce  fut  Bréard  qui  le  fit  établir. 

Il  n'y  réussit  pas  de  prime  abord.  La  position  considé- 
rable de  Brest  et  l'esprit  insoumis  de  la  flotte  y  avaient 
motivé  l'envoi  de  deux  représentants,  outre  ceux  qui  s'y 
trouvaient  déjà  :  c'étaient  Jean-Bon  Saint-André  et  Prieur 
(de  la  Marne).  Bréard  ne  voyait  qu'un  remède  :  la  création 
d'un  tribunal  semblable  à  celui  de  Paris,  et  Tréhouart 
l'appuyait;  mais  Jean-Bon  Saint-André  s'y  refusa.  Ce 
n'est  pas  qu'il  répugnât  à  cette  justice,  et  il  en  donna  la 
preuve  en  ce  temps  même  :  chargé  comme  ancien  capi- 


1.  Du  Chàtellier,  Brest  et  le  Finistère  sous  la  Terreur,  p.  103,  106.  —  Cf. 
la  Révolution  en  Bretagne,  t.  III,  p.  141  et  suiv.  —  Il  y  cite  entre  autres  un. 
jeune  homme  de  vingt-sept  ans,  appelé  Éon,  incarcéré  pour  avoir  refusé 
la  solde  de  garde  national,  signe  de  mépris. 

2.  Prudhomme  lui  rapporte  six  condamnations  à  mort  d'avril  1793  à 
germinal  an  II  (mars-avril  1794).  M.  Berriat  Saint-Prix  n'en  a  vérifié  que 
trois  :  Prigext,  22  avril,  comme  chef  de  rébellion;  Riou,  26  ventôse,  et 
Raguenez,  23  germinal,  tous  deux  prêtres  réfractaires  {Justice  révolution- 
naire,p.  2o3,234).  Il  omet  Barbier,  maire  comme  Prigent  et  rendu  respon- 
sable de  la  rébellion  des  jeunes  gens  de  la  commune,  9  avril.  Voy. 
ci-dessus,  p.  98. 

3.  6  messidor  (2i  juin).  Voy.  Histoire  du  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris,  t.  IV,  p.  310. 


40  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

taine  clans  la  marine  marchande  de  faire  enquête  sur 
l'état  de  la  flotte,  il  rédigea  un  rapport  sur  les  mouve- 
ments  qui  ont  eu  lieu  sur  Vescadre  commandée  par  le  vice- 
amiral  Morard  de  Galle^  suivi  d'un  arrêté  qu'il  transmit 
au  Comité  de  Salut  public  (22  octobre  1793).  Et  ce  ne 
furent  pas  les  matelots  indisciplinés,  ce  furent  les  chefs, 
anciens  nobles,  contre  lesquels  les  canonniers  de  la  ville 
avaient  excité  l'esprit  des  équipages,  qui  en  portèrent 
surtout  la  peine.  L'amii'al  Morard  de  Galle,  les  contre- 
amiraux  Lelarge  et  Kerguelen,  les  capitaines  Boissau- 
veur  et  Thomas  et  le  commandant  Yilleson  furent  desti- 
tués. Les  capitaines  Duplessis-Grenédan  et  Cootnempren, 
Verneuil,  sous-chef  d'administration  sur  la  Côte  d'or, 
Lebourg-,  Enouf  et  Le  Duc,  officiers  du  Tourville,  furent 
renvoyés  devant  le  tribunal  révolutionnaire  de  Pans  \  et 
nous  avons  dit  ailleurs  quel  fut  leur  sort  -.  Mais  une 
autre  circonstance  parut  favoriser  l'accomplissement  de 
l'idée  que  Bréard  nourrissait  toujours  :  la  création  d'un 
tribunal  révolutionnaire. 

Des  équipages  provençaux  et  ponantais  se  trouvaient, 
nous  l'avons  vu,  sur  la  flotte  qui  tomba  au  pouvoir  des 
Anglais  par  l'occupation  de  Toulon.  Les  Provençaux 
s'étaient  opposés  à  toute  lutte;  les  Ponantais,  qui  auraient 
voulu  combattre,  avaient  obtenu  d'être  renvoyés  à  leurs 
ports  d'attache  sur  l'Océan.  Quatre  des  plus  mauvais  vais- 
seaux de  la  flotte  furent  mis  à  leur  disposition  à  cet  effet  : 
le  Patriote  et  l'Entreprenant  avec  destination  pour  Brest; 
V Apollon  pour  Rochefort,  et  VOrion  pour  Lorient;  plus 
tard,  la  corvette  le  Pluvier  pour  Bordeaux.  Ils  revenaient 
avec  la  conscience  du  devoir  accompli,  et  ils  ne  pouvaient 
s'attendre  qu'à  être  bien  reçus,  ramenant  au  moins  quel- 
ques vaisseaux  de  l'escadre.  Mais  on  les  tint  pour  traîtres. 


1.  Lcvol,  ouvrage  cité,  p.  U'.i. 

2.  Histoire  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  l.  Il,  p.  500.  Los  trois 
premiers  furent  coinlamnés  le  27  nivôse  an  II;  Lebourg  fui  aci|uiUé,  le 
lieutenant  Enouf  et  l'enseigne  Le  Duc  ne  furent  pas  mis  en  juKemcnt. 


CH.    VII.   —   LA   BRETAGNE  41 

sans  nul  égard  aux  circonstances  qui  les  avaient  empê- 
chés de  livrer  un  combat.  A  Brest  le  Patriote  et  VEntve- 
prenant  furent  mis  d'abord  comme  en  quarantaine,  et  les 
officiers  conduits  au  château  où  les  rejoignirent  bientôt 
ceux  de  ïOrio7i,  envoyés  de  Lorient  par  Prieur  (de  la 
Marne)  '.  A  Rochefort,  les  représentants  Lequinio  et  Lai- 
gnelot  instituèrent,  en  toute  hâte,  un  tribunal  révohition- 
•naire  pour  juger  ceux  de  V Apollon,  et  ils  invitaient  leurs 
collègues  de  Brest  à  faire  de  même  ^. 

Les  dispositions  déjà  manifestées  par  Jean-Bon  Saint- 
André  empêchèrent  qu'il  n'en  fut  ainsi.  Mais  il  dut  partir 
pour  Cherbourg-,  appelé  par  la  Convention  à  mettre  la 
presqu'île  du  Cotentin  en  défense  (2-3  brumaire,  13  novem- 
bre), et  Bréard,  demeuré  seul,  ne  tarda  point  beaucoup  à 
exécuter  son  projet.  Il  l'annonçait  au  Comité  de  salut 
public,  dans  une  lettre  du  23  frimaire  (13  décembre)  : 

Les  infâmes  coupables  des  trahisons  de  Toulon,  y  disait-il, 
viennent  de  recevoir  à  Rochefort  le  prix  de  leur  scélératesse; 
leurs  complices  détenus  ici  devront  avoir  leur  tour.  Aussitôt 
que  quelques  troupes,  qui  vont  rentrer  dans  la  ville  qui  en  est 
entièrement  démunie  dans  le  moment,  m'auront  rendu  certain 
d'y  maintenir  la  tranquillité,  je  formerai  un  tribunal  révolu- 
tionnaire dont  l'existence  devient  de  jour  en  jour  plus  néces- 
saire ^. 

Jean-Bon  Saint- André,  qui  revenait  de  Cherbourg-  à 
Brest,  opposait  à  la  création  du  tribunal  le  même  refus  *. 
Cette  divergence  des  deux  représentants  les  porta  l'un  et 
l'autre  à  solliciter  leur  éloignement,  mais  cela  même  hâta 


1.  Arrêtés  à  Lorient  le  12  octobre.  Tréhouart  écrivait  de  Lorient  (4  du 
2e  mois,  23  octobre),  au  sujet  de  VOrion  :  «  Jusqu'à  ce  moment  les  diverses 
lettres  que  les  matelots  écrivaient  à  leurs  familles  ne  m'ont  laissé  voir  que 
la  haine  qu'ils  portent  aux  Anglais,  aux  Toulonnais.  »  (Arch.  nat.,  AFII, 
carton  170,  à  la  date.) 

2.  Lettre  du  8  brumaire  (29  octobre  1793).Levot,  p.  lo.5.  Voyez  ci-après. 
!}.  Il  exprimait  le  désir  qu'on  lui  envoyât  Hugues,  accusateur  public  de 

Rochefort  et  ajoutait  qu'il  s'occupait,  non  sans  peine,  à  choisir  les  juges 
de  son  tribunal.  Voy.  la  lettre  entière  dans  Levol,  p.  1"1. 
4.  Levot,  p.  114. 


42  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

rétablissement  du  tribunal  :  car  Bréard,  en  partant,  eut 
pour  successeur  Laignelot,  qui  avait  établi  le  tribunal  de 
Rocbefort  et  s'en  était  si  bien  trouvé,  et  Jean-Bon  Saint- 
André  fut  remplacé  par  Tréliouart,  qui  déjà,  collègue  de 
Bréard,  avait  agréé  l'idée  de  cette  institution.  Laignelot 
amenait  avec  lui  Ance,  le  bourreau  amateur  do  Rocbe- 
fort, et  fut  bientôt  rejoint  par  Hugues,  raccusateur  public 
du  tribunal  de  cette  ville,  selon  le  vœu  exprimé  par 
Bréard.  ïréliouart  et  Laignelot  préludèrent  à  leur  œuvre 
commune  en  supprimant  une  commission  que  Jean-Bon 
Saint-André  venait  de  former  pour  faire  un  rapport  sur 
chacun  des  détenus,  et  en  créant  un  comité  de  surveil- 
lance qui  comptait,  entre  autres,  parmi  ses  membres, 
Taccusateur  public  Hugues,  le  chirurgien  Palis  et  le 
menuisier  Le  Bars;  puis,  sept  jours  après,  un  arrêté  des 
deux  représentants  constituait  le  tribunal  (17  pluviôse 
an  n,  5  février  1794).  Le  tribunal  comprenait  un  prési- 
dent, trois  juges,  un  accusateur  public  et  son  substitut, 
un  greflier  et  son  commis  '.  H  jugeait  avec  le  concours  de 
douze  jurés,  sans  appel  en  cassation.  Les  comités  de  sur- 
veillance, les  autorités  constituées,  les  tribunaux  des  côtes 
de  Brest  et  de  Lorient  devaient  lui  envoyer  les  prévenus 
qui  étaient  de  leur  ressort  ^ 

Hugues  tout  d'abord  avait  requis  la  commission  admi- 
nistrative de  fournir  au  tribunal  un  lieu  où  il  put  siéger  : 
ce  fut  la  chapelle  de  l'Hôpital;  et  le  20,  il  ordonnait  au 
charpentier  de  la  commune  de  dresser  le  lendemain  sur 
la  place  de  la  Liberté,  la  sainte  guillotine,  pour  y  rester 
en  permanence.  Ce  jour  même  ,  2 ,  le  tribunal  était 
installé  ^ 

On  aurait  pu  croire  que  ses  premières  victimes  seraient 

1.  Levot,  p.  198. 
^  2.  Du  Chàlellier,  Brest,  etc.,  p.  "1.  —  Voyez  aussi  la  Répo7ise  de  Jean-Bon 
Sainl-André  à  la  dénonciation  de  la  commune  de  Brest  (après  la  Terreur). 
11  se  décharge  de  toute  responsabilité  à  cet  égard,  aux  dépens  de  Laignelot. 
(Arch.  nat.,  XV  II,  carton   102,  dossier  13,  pièce  20.)  —  Cf.  Levot,  p.  198. 

3.  Levot,  p.  202  et  suiv.,  et  Berriat  Saint-Prix,  la  Justice  révolutionnaire, 
p.  239. 


CH.    YII.   —  LA    BRETAGNE  43 

les  deux  capitaines  et  quelques-uns  des  officiers  du 
Patriote  et  do  VEtiireprenatit,  revenus  de  Toulon.  C'était 
à  eux  que  pensait  Bréard  quand  il  voulut  instituer  son 
tribunal;  c'est  pour  leur  ménager  le  sort  subi  par  leurs 
collègues  de  V Apollon  à  Rocliefort  qu'il  écrivait  à  Hugues, 
le  remerciant  de  l'envoi  de  l'acte  d'accusation  où  ils 
étaient  impliqués  comme  complices,  et  il  le  priait  en 
même  temps  de  lui  faire  passer  promptement  les  rensei- 
gnements «  certains  et  nominatifs  »  qu'il  lui  annonçait, 
«  afin  que  le  tribunal  révolutionnaire  en  purgeât  la 
société  »  :  il  ajoutait  qu'il  comptait  bien  pour  cela  sur 
son  concours  : 

Je  te  préviens  que  je  demande  au  Comité  de  salut  public  de 
t  ordonner  de  te  rendre  ici  pour  remplir  les  fonctions  d'accu- 
sateur public,  pour  ce  qui  sera  relatif  à  la  conspiration  de 
Toulon.  Tu  dois  sentir  les  motifs  de  cette  mesure  et  je  pense 
que  tu  l'approuveras  *. 

Hugues  était  venu  remplir  les  fonctions  d'accusateur 
public  ;  mais  les  officiers  du  Patriote  et  de  l'Entreprenant  lui 
faisaient  défaut  :  soit  que  Jean-Bon  Saint-André,  recon- 
naissant leur  innocence,  les  eût  voulu  soustraire  à  une  jus- 
tice dont  il  avait  pressenti  les  aveugles  rigueurs,  soit  pour 
toute  autre  cause.  Ce  furent  d'autres  officiers  de  marine,  et 
pour  d'autres  motifs,  qui  inaugurèrent  le  nouveau  tribunal. 
Hs  appartenaient  à  la  division  que  l'amiral  Rivière  avait  ran- 
gée sous  le  pavillon  espagnol  :  c'étaient  Claude-Robert  de 
RoLGEMONï,  lieutenant  de  vaisseau,  âgé  de  trente-quatre  ans, 
ancien  commandant  de  la  corvette  le  Ballon,  Cbarles-Marie 
Le  Dall  de  Kéréon,  enseigne,  âgé  de  dix-neuf  ans,  et  Henri 
Louis  DE  MoNTECLER,  élèvc  dc  marine,  âg"é  de  dix-huit  ans, 
enfin  Jean-Fortunat  Baudvachères,  âg-é  de  quarante  ans, 
capitaine  de  vaisseau.  L'accusation  portait 

Qu'embarqués  sur  des  bâtiments ,  faisant  partie  de  la 
station  sous  les  ordres  du  traître  Rivière,  les  quatre  accusés 

1.  Levot,  p.  172. 


44  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

avaient  persécuté,  maltraité  les  patriotes,  avili,  foulé  aux 
pieds  le  pavillon  national,  arboré  le  pavillon  blanc,  porté  la 
cocarde  blanche;  qu'ils  s'étaient  battus  contre  les  patriotes  à 
qui  ils  n'avaient  cessé  de  faire  la  guerre  jusqu'au  moment  que 
les  traîtres  avaient  enlevé  la  station  de  la  République  en  con- 
duisant le  vaisseau  la  Ferme,  la  frégate  la  Calypso^  la  flûte  le 
Maréchal  de  Castries  et  la  corvette  la  Légère  dans  les  ports 
d'Espagne,  où  ils  avaient  été  livrés  à  nos  ennemis  ^ . 

Ce  qui  était  constant,  c'est  que  Baudvachères,  qui  avait 
commandé  comme  lieutenant  de  vaisseau  la  ilàte  le  Maré- 
chal de  Casù'ies,  destitué  comme  noble  avant  son  retour 
en  France,  s'était  séparé  avec  tant  d'éclat  de  Rivière  qu'à 
son  arrivée  à  Brest  on  lui  fit  le  plus  chaleureux  accueil  : 
il  fut  rétabli  dans  son  grade  (12  juin  1793)  et  un  peu 
plus  tard  promu  capitaine  de  vaisseau  par  les  représen- 
tants (26  brumaire  an  II,  16  novembre  1793).  Que  pou- 
vait-on opposer  à  ces  faits?  On  l'acquitta.  Et  l'accusation 
n'était  pas  mieux  établie  contre  les  autres.  La  défection 
était  le  crime  de  Rivière;  ils  avaient  témoigné  qu'ils  n'en 
voulaient  pas  être  complices,  en  rentrant  en  France  dès 
qu'ils  l'avaient  pu.  Mais  il  fallait  des  victimes  :  ils  étaient 
nobles  et  Montécler  en  particulier  avait  écrit  à  sa  mère 
une  lettre  anti-civique,  datée  du  10  juin  1792,  avant  la 
chute  de  la  royauté!  Ils  furent  tous  les  trois  condamnés 
à  mort,  21  pluviôse  (9  février  1794)  ^  Les  deux  jeunes 
gens  avaient  employé  leurs  derniers  moments  à  écrire, 
l'un  à  son  père,  l'autre  à  sa  mère. 
Le  Dali  de  Kéréon  à  son  père  : 

Du  courage,  cher  papa,  et  de  la  fermeté,  il  en  faut;  il  faut 
savoir  prendre  sur  vous  et  vous  conserver  pour  vos  cinq  autres 
enfants.  Cachez  surtout  votre  chagrin  à  ma  pauvre  mère,  car 
elle  n'a  pas  le  caractère  assez  ferme  pour  résister  à  de  pareilles 
épreuves.  Quand  vous  recevrez  ma  lettre,  l'infortuné  Charles 
n'existera  plus  ;  mais  consolez-vous,  il  a  fait  un  retour  sur  lui- 
même  et  se  repent  bien  amèrement  des  erreurs  qu'une  jeunesse 

1.  Levot,  p.  20f;. 

2.  Arch.  nal.,  BB^'  carton  11. 


en.   VII.   —   LA   BRETAGNE  45 

trop    fougueuse   et   des    passions    trop   violentes   lui    ont   fait 
commettre.  Priez  pour  lui!  Dieu  est  bon  et  miséricordieux. 

Il  est  tout  aux  espérances  qu'il  trouve  dans  la  foi.  Il 
exhorte  son  père  à  y  chercher  des  consolations  lui-même, 
et  ses  frères  à  prendre  exemple  de  sa  conversion.  Mais  il 
n'accepte  pas  l'accusation  dont  il  est  victime  : 

Au  moment  quon  m'a  lu  mon  jugement,  j'ai  protesté  de 
mon  innocence  et  j'ai  crié  le  premier  vive  la  République!  On  a 
admiré,  a-t-on  dit,  mon  courage,  mais  l'effet  du  témoignage  de 
ma  conscience  et  l'espoir  de  l'autre  vie  me  soutenaient.  Quant 
à  mon  supplice,  le  crime  fait  la  honte  et  non  pas  Véchaffaud.  Je 
meurs  innocent  '... 

Montécler  à  sa  mère  : 

Geôle  du  château  de  Brest,  le  2:2  phiviôse   an  II, 
à  4  heures  du  matin. 

Dans  huit  heures,  je  jouirai  donc  du  bonheur  de  voir  mon 
créateur,  de  l'adorer  en  paix  et  de  chanter  ses  louanges.  Je 
vous  l'avouerai,  ma  chère  maman,  cette  vie  que  je  vais  perdre 
dans  huit  heures,  je  ne  la  regrette  qu'à  cause  de  vous  et  de 
ma  chère  Agathe  :  mais  enfin  il  faut  vous  faire  une  raison. 
Il  faut  mourir  un  jour  ou  l'autre.  C'est  l'arrêt  de  Dieu  qui  ne 
nous  a  mis  en  quelque  façon  sur  la  terre  que  pour  faire  péni- 
tence :  il  est  irrévocable;  celui  du  tribunal  révolutionnaire  de 
hier  l'est  aussi.  Je  compte  que  ma  fermeté  ne  m'abandonnera 
pas  dans  mes  derniers  moments;  c'est  à  Dieu  que  je  suis  rede- 
vable de  ma  tranquillité. 

Il  pardonne  à  ses  ennemis,  comme  il  compte  sur  la  misé- 
ricorde divine;  et  dans  ses  derniers  adieux  à  sa  mère  il 
n'oublie  pas  sa  jeune  sœur  :  qu'elles  se  consolent  l'une 
par  l'autre  et  cherchent  surtout  en  Dieu  leur  consolation  ^ 

Le  lieutenant  de  vaisseau  de  Rougemont  aurait  pu,  lui, 
faire  de  vive  voix  ses  adieux  à  sa  femme.  C'était  presque 
sous  ses  fenêtres  qu'était  dressé  l'échafaud.  Il  était  malade 

1.  Voy.  la  lettre  entière  dans  l'ouvrage  de  M.  Levot,  p.  207. 

2.  Ibid.,  p.  209. 


46  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

depuis  son  débarquement  :  il  avait  fallu  le  porter  au  tri- 
bunal et  au  lieu  du  supplice,  où  il  se  montra  d'ailleurs 
digne  des  autres  par  son  courage. 

Le  bourreau  amateur  Ance,  qui  faisait  à  Brest  ses  dé- 
buts, avait  suivi  le  tombereau,  coiffé  d'un  énorme  bonnet 
rouge  et  habillé  en  muscadin. 

Cette  mascarade  n'atténua  point,  tant  s'en  faut!  l'im- 
pression douloureuse  que  l'exécution  de  ce  jeune  officier  et 
de  ces  deux  enfants  causa  dans  la  ville;  mais  Laignelot 
avait  amené  à  sa  suite  dans  Brest  un  bataillon  dit  de  la 
Montagne,  et  les  soldats  parcouraient  la  ville,  chantant  la 
carmagnole  et  le  Ça  ira  \  Cependant  ça  n'alla  point  d'abord 
comme  ils  l'avaient  espéré.  Jean-Bon  Saint- André,  revenu 
à  Paris,  avait  lu  à  la  Convention  son  rapport  sur  sa  mis- 
sion (12  pluviôse  an  II,  31  janvier  1794),  et  l'assemblée, 
convaincue  des  grands  services  qu'il  pouvait  continuer 
de  rendre  à  la  flotte,  le  pressa  de  retourner  à  Brest.  Il  n'y 
revint  qu'à  la  condition  de  renvoyer  les  juges  et  l'accusa- 
teur public  venus  de  Rochefort  et  de  les  remplacer  par  des 
juges  d'un  esprit  modéré  que  le  Comité  de  salut  public  nom- 
merait lui-même.  Étrange  illusion  s'il  croyait  modérer  par  là 
l'esprit  de  ce  tribunal!  Le  Comité  puisa  dans  le  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris.  Il  envoya  pour  président  à  Brest 
Ragmey,  un  des  collègues  de  Coffinhal  et  de  Dumas,  et 
pour  accusateur  public  Donzé-Verteuil,  substitut  de  Fou- 
quier-Tinville,  qui  lui  céda,  comme  secrétaire,  son  propre 
secrétaire,  Bonnet  -.  Pour  estimer  ce  qu'allait  devenir  le 
tribunal  de  Brest  avec  ces  trois  suppôts  du  tribunal  de 
Paris,  il  eut  suffi  à  Jean-Bon  Saint-André  de  lire  le  rap- 
port ^  que  le  comité  de  surveillance  de  Landerneau  écrivit 
aux  représentants  du  peuple  à  Brest  (Saint-iVndré  y  était 
de  retour)  sur  «  trois  individus  à  bonnets  rouges,  trois  sans- 


1.  Levot,  \>.  210.  Laifïnclol  en  parle  dans  sa  lettre  à  la  Convention  du 
22  pluviôse  (10  février  1794).  Moniteur  du  le"-  ventôse  (dU  février). 

2.  Archiv.  nat.,  AF  H.  carton  22.  dossier  49.  pièce  49. 

3.  15  venlùse  an  II. 


en.    VII.   —  L\   BRETAGNE  47 

culoltcs  en  berline  verte  »  qui  venaient  de  traverser  Lan- 
derneau  à  grand  fracas,  menaçant  de  leur  autorité  ceux 
qui,  ne  les  connaissant  pas,  les  voulaient  soumettre  aux 
règlements  de  police  comme  les  autres  : 

Ces  citoyens,  ajoutait  le  comité,  sont  des  hommes  qui  vont 
exercer  l'honoraljle  fonction  de  juges  au  tribunal  rcvolution- 
naire  de  Brest,  et  ils  méconnaissent  la  loi,  et  ils  ne  savent  pas 
s'y  soumettre  *. 

Mais  quel  plus  sur  apprentissage  du  despotisme  que 
d'appliquer  de  pareilles  lois! 

Avant  l'établissement  du  tribunal,  il  existait  une  com- 
mission militaire  créée  par  Merlin,  Gillet  et  Gavaignac, 
commission  dont  les  membres  devaient  être  renouvelés 
tous  les  quinze  jours.  Elle  n'avait  subi  aucun  renouvel- 
lement, et,  du  12  novembre  1793  au  17  février  1794,  elle 
avait  rendu  cent  vingt-cinq  jugements.  Elle  aurait  pu  en 
rendre  encore  si  le  citoyen  Bonassier,  qui  remplissait 
près  d'elle  les  fonctions  d'accusateur  public,  n'eût  appelé 
l'attention  de  Laignelot  sur  sa  situation  irrégulière.  Il 
fallait  ou  proroger  ses  pouvoirs  ou  les  faire  passer  à 
d'autres  \  Mais  dès  lors  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Brest  pouvait  très  largement  en  tenir  lieu. 

Ce  tribunal,  renouvelé  lui-même  comme  on  vient  de  le 
voir,  allait  regagner  le  temps  perdu  ".  C'est  le  17  ventôse 
(7  mars  1794)  que  Jean-Bon  Saint- André  avait  installé  à 
Brest  le  président  et  l'accusateur  public  dont  une  lettre  du 
13  lui  avait  annoncé  le  passage  bruyant  à  Landerneau.  Le 
18,  le  substitut  Grandjean  avait  fait  réinstaller  la  guillo- 
tine et  commandé  minutieusement  ce  qui  devait  servir,  soit 
au  transport  des  condamnés,  soit  à  l'enlèvement  des  cada- 
vres \  Le  22,  le  tribunal  reprit  séance,  en  faisant  compa- 


1.  Levot,  p.  2113. 

2.  Levot,  p.  203. 

3.  Sur  les  actes  du  tribunal  révolutionnaire  de  Brest,  et  notamment  sur 
le  registre  de  ses  jugements,  voy.  la  note  III  aux  Appendices. 

4.  Levot,  p.  270. 


48  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

raître  devant  lui  Hervé  Brolstaille,  négociant,  ancien 
administrateur  de  Morlaix.  Donzé-Verteuil  inaugura  la 
série  de  ses  actes  d'accusation  par  une  pièce  qui  était 
comme  le  tableau  en  raccourci  de  tous  les  ennemis  de  la 
Révolution  dont  il  comptait  demander  les  têtes  : 

Parmi  les  nombreux  et  impuissants  ennemis  de  la  Révolu- 
tion, disait-il,  il  en  est  plus  d'une  espèce  et  qui  diffèrent  par 
leurs  vues  et  leurs  moyens.  Les  uns,  vils  esclaves  de  ces  bri- 
gands couronnés,  dont  l'Europe  entière  sera  purgée,  se  sont 
armés  au  dehors  contre  la  liberté.  D'autres,  plus  indignes 
encore,  répandant  à  grands  flots  tous  les  poisons  de  l'aristo- 
cratie, du  royalisme,  du  fédéralisme,  du  fanatisme,  ont  porté 
la  guerre  sur  leurs  propres  foyers,  le  fer  dans  le  sein  de  leur 
patrie.  D'autres,  pour  l'asservir,  l'ont  lâchement  trahie  en 
livrant  des  places,  en  retenant  la  hache  républicaine  levée  sur 
d'infâmes  cohortes,...  sur  d'odieux  despotes....  D'autres,  aban- 
donnant la  terre  de  la  liberté  et  de  l'égalité  au  moment  de  leur 
résurrection,  sont  allés  échanger  au  loin  des  bras  et  des  tré- 
sors contre  le  deuil  et  les  livrées  de  l'esclavage.  D'autres  enfin 
ont  décrié  le  papier  monnaie  de  la  République,  entretenu  des 
correspondances  avec  les  ennemis  de  la  République,  déploré  la 
mort  du  dernier  de  ses  tyrans,  fait  passer  des  secours  aux 
émigrés,  affiché  le  regret  pour  l'ancien  régime,  l'horreur  pour 
le  nouveau  ^ 

Tout  cela  pour  reprocher  à  Broustaille  d'avoir  fait  passer 
à  un  émigré  une  somme  provenant  de  ses  biens.  Mais  c'en 
était  assez  pour  qu'il  fût  constant  (Donzé-Verteuil  le  savait 
par  son  habitude  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris)  que 
l'accusé  «  avait  agi  à  dessein  d'opérer  une  contre-révolu- 
tion en  France,  d'en  favoriser  l'entrée  aux  ennemis  de  la 
République  et  d'y  établir  à  la  place  de  la  liberté  et  de  l'éga- 
lité l'ancien  régime  avec  toutes  ses  horreurs  -.  «Broustaille 
fut  condamné,  et  exécuté  le  lendemain. 

Le  23  (13  mars),  c'était  un  prêtre  réfractaire,  François 
Le  Coz  :  il  suflit  pour  l'envoyer  au  supplice  de  constater 
son  identité. 

1.  Lcvot,  p.  271. 
■2.  l'jld.,  p.  272. 


CH.    VII.   —   LA    BRETAGNE  49 

Le  26  (16  mars),  un  marin,  François  Li:  Gouy,  quartier- 
maitre  du  vaisseau  VImpétueux;  il  s'était  permis  de  regretter 
l'ancien  régime.  Pour  son  exécution  on  dressa  la  guillotine 
sur  un  ponton,  afin  d'en  donner  le  spectacle  à  la  flotte,  et 
le  <(  veng-eur  »  Ance,  tenant  sa  tète  sanglante,  la  montra  à 
chacun  des  vaisseaux  que  l'on  avait  groupés  à  l'enlour  '. 

Le  28,  un  autre  marin,  Jean-Marie  Jézéquel,  fut  con- 
damné à  la  déportation  pour  avoir  tenté  de  faire  passer 
en  barque  des  émigrants  en  Angleterre.  Il  avait  déjà  été 
jugé  pour  ce  fait  et  condamné  à  l'amende,  comme  ayant 
manqué  de  faire  sa  déclaration  ^  Mais  l'exception  de  la 
chose  jugée  n'était  point  admise  en  pareil  lieu. 

Un  grand  nombre  de  condamnations  suivirent  pour  les 
crimes  nouveaux  qui,  dans  le  code  révolutionnaire,  entraî- 
naient peine  de  mort. 

Prêtres  réfractaires.  — C'est  le  cas  le  plus  fréquent,  avec 
la  peine  de  la  déportation  pour  ceux  qui  leur  avaient  donné 
asile  ^.  La  mort  fut  plus  tard  le  prix  de  celte  hospitalité. 

Émigrés.  —  On  traita  comme  tel  François  Nicolas  Phi- 
ciNOT,  ancien  notaire  à  Troyes,  qui  était  sorti  de  France  en 
1790  pour  se  soustraire  à  ses  créanciers  :  il  cherchait  un 
accommodement  avec  eux,  et,  sur  l'assurance  que  la  loi 
contre  les  émigrés  ne  lui  était  pas  appliquable,  il  revenait 
de  Londres  avec  un  simple  affidavit  du  lord-maire,  quand 


1.  Levot,  p.  273. 

2.  Ibid.,  214. 

3.  Prêtres  réfractaires.  —  Jean  Drévez,  ancien  curé  de  Saint-Sauveur  de 
Brest,  o  germinal  (25  mars}:  deux  de  ceux  qui  étaient  accusés  de  l'avoir 
recelé  furent  celte  fois  acquittés.  —  24  germinal  (13  avril),  Jean-Marie 
Habasqce  et  Guillaume  Peton,  arrêtés  chez  des  cultivateurs  avec  leurs 
objets  sacrés;  les  deux  hôtes  presque  octogénaires,  vu  leur  âge,  furent 
simplement  condamnés  à  la  réclusion.  —  27  germinal  (16  avriD,  Jean- 
Marie  Branellec;  la  veuve  Le  Gcex  qui  l'avait  reçu,  déportée.  —  25  floréal 
(14  mai),  Jean-Sébastien  Rolland:  son  hôte,  mis  en  jugement  avec  lui. 
fut  condamné  à  la  déportation.  Notons  que  pour  Rolland  le  jugement 
n'est  pas  même  formulé.  Le  tribunal  «  ordonne  que  Le  Roux  [qui  avait 
déposé  en  sa  faveur]  soit  conduit  au  château  comme  faux  témoin;  à 
l'égard  de  Rolland,  qu'il  sera  livré  dans  les  vingt-quatre  heures  à  l'exé- 
cuteur ».  Registre  du  tribunal  révol.  de  Brest,  P  16.)  —  L'exécution  sans 
la  condamnation  ! 

H.   —  4 


oO  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

le  bateau  qui  le  portait  fut  capturé  par  Vlnsiirgent.  Arrivé 
à  Brest,  il  se  présenta  devant  Jean-Bon  Saint-André,  qui 
le  fit  écrouer  (1  germinal,  21  mars),  et  quatre  jours  après 
il  était  condamné  et  exécuté.  Le  8  germinal  (28  mars), 
une  pauvre  femme,  Françoise  Boehhex,  couturière,  trico- 
teuse et  malheureusement  aussi  commissionnaire,  accusée 
d'avoir  fait,  en  cette  qualité,  plusieurs  voyages  à  Guer- 
nesey,  à  Londres  et  même  en  Allemagne,  eut  le  même 
sort. 

Propos,  écrits  contre-révolutionnaires,  ou  simplement 
possession  d'écrits  contre-révolutionnaires,  le  crime  le  plus 
commun  devant  cette  sorte  de  tribunaux.  Toutes  les  classes 
fournirent  leurs  victimes.  Le  8  germinal  (28  mars),  Anne 
PichotKerdiziex,  dont  un  frère,  administrateur  de  Quimper, 
s'était  prononcé  contre  les  montagnards.  On  l'accusait 
d'avoir  attenté  à  l'égalité  en  se  faisant  peindre  des  armoi- 
ries, d'avoir  eu  en  sa  possession  le  testament  de  Louis  XVI, 
des  cantiques,  des  prières  pour  le  roi;  catéchisé  le  peuple 
dans  l'église,  entretenu  des  relations  avec  des  prêtres 
réfractaires,  etc.  L'accumulation  de  ces  charges  prouvait 
bien  qu'on  ne  voulait  point  qu'elle  échappât. 

Le  27  (16  avril),  Jean-Pierre  Hippolyte,  ancien  soldat,  qui 
avait  maudit  les  assignats,  exprimé  le  regret  de  n'avoir 
pas  rejoint  les  brigands,  dit  qu'il  était  sorti  de  France  avec 
230  gentilshommes,  etc.,  tous  propos  qui,  s'ils  étaient 
constants,  ne  pouvaient  être  que  d'un  fou  ou  d'un  homme 
ivre. 

Le  2  floréal  (21  avril),  deux  charpentiers,  J.-  J.-  François 
Levée  et  Joseph  Algant,  accusés  d'avoir  voulu  débaucher 
les  matelots,  en  disant  qu'il  était  plus  avantageux  d'être  au 
service  des  Anglais  que  de  la  République. 

Le  1 1  (30  avril],  un  tailleur,  Edmond-Félix  Roussel,  pour 
des  cris  séditieux,  et  le  caporal  Fabien  Croy,  qui  avait  écrit 
le  3  ventôse  (21  février)  au  commandant  de  son  bataillon  : 

Citoyen,  depuis  quatre  ans,  nous  sommes  travaillés  par  une 
révolulion  qui    nous   a  conduits  à  l'anarchie   et  à  la  guerre 


CH.   VII.   —   LA    BRETAGNE  M 

civile,  et  considérant  que,  non  contents  d'avoir  fait  mourir  le 
roi,  ils  ont  encore  renversé  l'autel  et  introduit  lidolàtrie  en 
France,  aussi  je  désapprouve  cette  nouvelle  constitution,  je 
demande  ma  démission  du  grade  de  caporal,  et  à  ne  servir  que 
pour  fusilier  dans  les  troupes  de  la  République  '. 

Arrêté,  on  l'avait  trouvé  porteur  d'un  crucifix  et  de  deux 
pièces  qu'on  estimait  de  son  écriture  :  c'était  une  protes- 
tation contre  la  constitution  civile  du  clergé. 

L'étraugeté  de  la  lettre  avait  inspiré  la  bonne  pensée  de 
le  faire  examiner  par  des  docteurs,  et  ils  avaient  déclaré 
((  qu'il  leur  avait  paru  avoir  le  cerveau  très  faible  et  même 
bourrelé  par  ses  idées  et  ses  sentiments  religieux  poussés 
jusqu'au  fanatisme  ».  Mais  la  folie  par  fanatisme  n'était 
point  une  excuse  aux  yeux  du  jury,  et  Croy  fut  condamné 
comme  «  coupable  d'avoir  composé,  dans  toute  la  plénitude 
de  sa  raison,  des  écrits  tendant  à  l'avilissement  de  la  repré- 
sentation nationale  -  ». 

A  ces  sentences  il  convient  de  joindre  plusieurs  condam- 
nations à  de  moindres  peines  "  et  même  quelques  acquit- 
tements \ 

Le  tribunal  subit  dans  ces  derniers  jours  des  remanie- 
ments où  l'on  s'étonne  de  retrouver  la  main  de  Saint- 
André.    Le    secrétaire    de    l'accusateur    public,    l'actif   et 


1.  Levot,  p.  290. 

2.  Ibid. 

3.  Kerlé.vn  père  et  fils,  ex-noble-^,  détention  de  fusils  de  chasse  :  dépor- 
tation, G  germinal  (26  mars  1794).  .Marie-Jeanne  Bury,  femme  divorcée  de 
réniigré  Pinard  et  remariée  à  Armand-Isidore  Le  Silvai.n.  gendarme  : 
elle  était  accusée,  ainsi  que  Le  Silvain,  d'avoir  soustrait  des  meubles  et 
de  l'argenterie  du  premier  mari,  choses  qui  devaient  appartenir  à  TÉtat 
par  la  confiscation.  Le  Silvain  fut  condamné  à  quatre  ans  de  fer  et  sa 
femme  à  quatre  ans  de  réclusion  (3  floréal,  22  avril). 

4.  Michel-Louis-Marc  Lesqui.n,  négociant  à  Morlaix,  et  Daniel-Nicolas 
MiORCEC  DE  Kebdanet.  homme  de  loi  à  Lesneven,  accusés  d'intelligences 
avec  les  émigrés,  IG  floréal  i^5  mai  1794).  Lesquin,  acquitté,  fut  retenu  en 
prison  jusqu'à  la  paix;  Kerdanet,  mis  en  liberté.  Son  défenseur  avait 
produit  une  grande  impression  sur  l'auditoire,  en  tirant  de  son  dossier 
et  produisant  à  l'audience  des  pièces  qui  montraient  combien  le  dénon- 
ciateur était  l'obligé  de  l'accusé.  L'indignation  du  public  menaçait  de  se 
tourner  conlr-î  le  tribunal.  Kerdanet  fut  acquitté  sans  que  l'accusateur 
)iublic  osât  le  retenir.  [Ibid..  p.  211-293.) 


52  LES  REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

redoutable  Bonnet,  reçut  un  traitement  égal  à  celui  de 
juge  et  se  vit  bientôt  après  nommé  substitut;  un  qua- 
trième juge  fut  institué,  et  Saint-André,  auteur  de  ces 
arrêtés,  décida  même  que  les  fonctions  de  juge  pour- 
raient être  remplies  par  les  substituts  dans  les  procès  où 
ils  ne  prendraient  point  la  parole  :  confusion  des  deux 
ordres  de  magistrature,  qui  pouvait  appeler  le  même 
homme  à  résoudre  comme  juge  l'affaire  dans  laquelle  il 
avait  requis  comme  accusateur  '  ;  et  le  jury,  comme  le 
tribunal,  fut  modifié  dans  sa  composition  par  le  représen- 
tant (P*"  floréal,  20  avril).  Saint- André,  qui  avait  montré 
tant  de  répugnance,  à  l'origine,  pour  l'institution  du  tri- 
bunal; qui  avait  quitté  Brest  pour  ne  point  l'établir  et 
n'y  était  rentré  qu'à  la  condition  de  ne  s'en  point  occuper, 
en  était  donc  venu  à  le  remanier  lui-même,  et  il  en  avait 
fait  tellement  sa  chose  qu'à  la  veille  de  s'embarquer 
pour  aller,  avec  Villarct-Joyeuse,  protéger  l'arrivée  d'un 
grand  convoi  de  vivres,  attendu  d'Amérique  ^  ce  fut  au 
tribunal  révolutionnaire  qu'il  s'en  remit  du  soin  de 
veiller  à  la  tranquillité  de  la  ville,  lui  déléguant  tous  ses 
pouvoirs  : 

Le  représentant  du  peuple  dans  les  départements  mari- 
times de  la  République, 

Arrête  que,  conformément  à  la  déclaration  qu'il  en  a  faite 
au  Comité  de  salut  public,  il  se  repose,  en  son  absence  de 
Brest,  de  la  tranquillité  et  de  la  sûreté  publique,  sur  la  vigi- 
lance et  sur  la  fermeté  du  tribunal  révolutionnaire  séant  en 
cette  commune;  qu'en  conséquence  l'accusateur  public  est 
autorisé  à  requérir,  toutes  les  fois  qu'il  le  jugera  nécessaire 
pour  le  service  du  tribunal  et  le  libre  exercice  de  la  justice, 
toutes  les  espèces  de  forces  armées  composant  la  garnison  de 
Brest,  lesquelles,  sous  la  responsabilité  de  leurs  chefs  respectifs, 
seront  tenues  de  déférer  sur-le-champ  à  ladite  réquisition,  et 
de  se  conformer  exactement  et  sous  peine  de  désobéissance, 

1.  Lcvot,  p.  278. 

2.  Expédition  (jiii  réussit,  mais  (|iii  coùln  à  la  France  une  partie  de  sa 
flulle  dans  les  sanglantes  batailles  des  U  et  12  prairial  (30  et  31  mai  1794). 


en.   VII.  —  LA   BRETAGNE  53 

aux  ordres  et  à  la  consigne  qu'elles  recevront  de  l'accusateur 
public  près  ce  tribunal. 

Jkan-Bon  Saint-André  '. 

Toute  la  force  armée  de  Brest  aux  ordres  du  tribunal 
révolutionnaire  !  c'est  ce  qui  fit  accuser  plus  tard  Jean- 
Bon  Saint-André  d'avoir  concouru  à  l'établir.  Il  ne  l'éta- 
blit pas,  il  l'accepta  seulement;  mais  par  cet  arrêté  il 
l'avait  investi  de  pouvoirs  tels  que  le  tribunal  révolution- 
naire de  Paris  lui-même  n'en  avait  jamais  connu.  Tout 
ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  le  tribunal  n'usa  point  de 
cette  dictature  dont  il  aurait  été  fort  embarrassé,  sans 
doute,  et  que  l'arrivée  de  Prieur  (de  la  Marne),  trois  jours 
après  le  départ  de  Saint- André,  fit  naturellement  cesser; 
mais  l'acte  n'en  est  pas  moins  énorme  en  lui-même  et 
prouve  combien,  en  ces  temps  de  tourmentes,  toutes  les 
idées  sur  les  limites  et  la  distinction  des  pouvoirs  se  trou- 
vaient confondues. 

C'est  peu  de  jours  après  avoir  reçu  ces  témoignages  de 
la  confiance  du  représentant  que  le  tribunal  entama  le 
grand  procès  des  administrateurs  du  département  du  Finis- 
tère. 

J'ai  dit  ailleurs  ^  comment  ils  s'étaient  compromis  par 
un  opposition  courageuse  aux  entreprises  de  la  Monta- 
g-ne  avant  et  après  le  31  mai.  Dès  que  les  vainqueurs  de 
cette  funeste  journée  eurent  été  rassurés  par  la  défaite 
de  leurs  adversaires  dans  réchauffourée  de  Pacy-sur-Eure 
ou  Yernon,  ils  recoururent,  pour  achever  leur  triomphe, 
aux  armes  que  leur  offrait  leur  justice.  Quiconque  avait 

1.  23  floréal,  Arch.  nat..  AF  II.  carton  125,  dossier  2,  pièce  1.  —  Cf.  Levot, 
p.  228. —  Par  un  autre  arrêté  du  19  floréal  :  «  Considérant  qu'il  a  été  fait 
et  qu'il  se  fait  chaque  jour  dans  ce  département  une  multitude  d'arres- 
tations sur  prétextes  ou  faits  qui,  ne  pouvant  motiver  d'accusation,  peu- 
vent être  juf,'és  par  le  représentant  »,  il  autorisait,  vu  sa  prochaine  absence, 
le  parquet  du  tribunal  à  statuer,  en  présence  et  de  l'avis  du  président,  sur 
toutes  les  arrestations,  et  à  ordonner,  s'il  y  avait  lieu,  l'élargissement 
des  prévenus  dans  toute  l'étendue  des  départements  maritimes.  (Levot, 
p.  231.) 

2.  La  Révolution  du  31  mai  et  le  Fédéralisme  en  1793,  t.  I,  p.  391  et  suiv. 


54  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

eu  la  pensée  de  les  combattre  était  ennemi  de  la  Répu- 
blique et  tombait  sous  le  coup  des  lois  portées  au  nom  de 
la  Révolution.  L'administration  du  Finistère  fut  décrétée 
d'accusation  (19  juillet  1793).  Elle  pouvait  voir  elle- 
même  que  toute  résistance  était  désormais  impossible  el 
ne  songea  plus  qu'à  désarmer,  par  sa  soumission,  le  parti 
triompbant. 

La  délibération  qu'elle  prit  à  cet  égard  présentait  dans 
les  considérants  ses  excuses  : 

Considérant  que  l'administration  du  Finistère  a  obtenu  deux 
fois  de  la  Convention  l'honorable  témoignage  d'avoir  bien 
mérité  de  la  patrie  ; 

Considérant  qu'elle  n'a  rien  fait  qui  ait  démenti  cette  décla- 
ration et  que  toutes  ses  mesures  n'ont  eu  d'autre  but  que  de 
maintenir  l'unité  et  l'indivisibilité  de  la  République,  la  liberté, 
l'égalité  et  le  respect  des  lois; 

Le  procureur  général  syndic  entendu  : 

Le  conseil  général  du  département  rétracte  son  adresse  aux 
habitants  des  campagnes,  du  9  juillet,  dont  les  termes  indé- 
cents ont  été  insérés  à  la  hâte  dans  une  lettre  qui  a  été 
imprimée,  sans  avoir  été  mise  en  délibération,  ni  signée  indi- 
viduellement ^ 

Le  représentant  Cavaignac,  ayant  reçu  une  copie  de 
cette  pièce,  la  transmit  à  la  Convention  avec  des  observa- 
tions qui  tendaient  à  la  faire  agréer  : 

Je  présume,  disait-il,  citoyens  collègues,  que  vous  aurez  été 
touchés  du  repentir  des  habitants  de  Quimper  et  des  adminis- 
trateurs, et  que  vous  aurez  rapporté  le  décret  qu'une  juste  et 
indispensable  sévérité  vous  avait  forcés  à  rendre.  Les  vœux 
que  je  forme  pour  cet  acte  de  clémence  ne  doivent  pas  vous 
être  suspects.  Sevestre  et  moi  avons  eu  à  vous  porter  contre  le 
département  du  Finistère  des  plaintes  extrêmement  graves. 
Son  retour  aux  bons  principes  et  son  ralliement  à  la  Conven- 
tion nationale  doivent  tout  faire  oublier  ^ 


1.  Voir,  pour  le  reste  de  l'arrêté,  Levot.  p.  306. 

2.  Ibid.,  p.  308. 


cil.    VII.   —   LA   BRETAGNE  53 

Mais  les  administrateurs  avaient  à  Brest  et  dans  d'autres 
villes  du  Finistère  des  ennemis  qui  avaient  trop  d'intérêt 
à  ce  que  le  décret  reçût  son  exécution  '.  Le  décret  fut 
maintenu,  étendu  même.  Dix-neuf  administrateurs  étaient 
nommés  dans  le  décret  primitif-;  trente  furent  arrêtés. 
Plusieurs,  iT  est  vrai,  s'étaient  constitués  prisonniers 
volontairement.  L'administration  de  Quimper  avait  été 
décrétée  d'accusation  pour  une  adresse  aux  communes  du 
département  :  or  plusieurs  ne  l'avaient  point  signée;  mais 
n'y  avaient-ils  pas  consenti?  n'en  étaient-ils  pas  morale- 
ment complices?  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  être  sus- 
pects, et  il  n'était  pas  bon  do  rester  sous  le  coup  d'une 
poursuite.  Dix-neuf  avaient  été  distribués  entre  les  pri- 
sons de  Quimper,  de  Carliaix,  de  Morlaix,  de  Landerneau. 
Dix  autres,  dirigés  sur  Paris  et  retenus  à  Rennes,  furent 
transférés  au  cliâteau  de  Brest  avec  un  de  leurs  collègues, 
et  ce  fut  là  aussi  que  les  premiers  leur  furent  réunis  pour 
être  jugés  ^.  Les  mémoires  justificatifs  que  plusieurs 
avaient  publiés  dans  l'intervalle  ^  ne  purent  prévenir  ce 
dénouement. 

L'acte  d'accusation  qui  répondait  à  leur  requête  fut 
remis,  non  pas  à  cliacun  d'eux,  mais  à  leurs  défenseurs 
Riou  Kersalaun,  Leliir  et  Cbiron,  en  trois  expéditions,  une 
pour  cliacun,  le  30  floréal  au  soir,  veille  du  jugement. 
C'est  en  quelques  lieures  que  les  trois  avocats  durent 
recueillir  leurs  moyens  de  défense.  Le  lendemain,  dès  le 
malin,  l'accusateur  public,  invoquant  l'arrêté  récent  qui 
donnait   au   tribunal  le   droit  de   requérir  toute  la  force 


1.  Royou,  dit  Guermeur,  emprisonné  par  la  précédente  administration, 
Perrin  le  démagogue,  et  à  Carhaix,  doux  autres  terroristes,  Blanchard. 
Vallée. 

2.  M.  Levot,  p.  303,  en  nomme  18.  II  renvoie  pour  le  décret  à  M.  du  Chà- 
tellier.  Histoire  de  la  Révolution  dans  les  départements  de  Vancientie  Bre- 
tagne, t.  V,  p.  293.  (Au  lieu  de  Lenoan  lire  Morvan.)  M.  du  Chàtellier 
en  nomme  19,  y  compris  le  secrétaire  général. 

3.  18  germinal.  Du  Chàtellier,  t.  IV,  p.  123. 

4.  Le  deuxième  est  du  28  ventôse  (18  mars  1794).  Du  Chàtellier,  t.  IV, 
p.  123  et  129. 


56  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

armée,  avait  mis  sur  pied  toute  la  garnison.  Quatre  mille 
hommes  bordaient  les  rues  et  huit  cents  soldats  de 
l'armée  révolutionnaire  faisaient  escorte  aux  accusés.  Les 
deux  premières  séances  furent  consacrées  à  la  lecture  des 
pièces;  les  débats  ne  commencèrent  que  le  troisième  jour, 
et  quels  débats!  Le  premier  témoin,  un  imprimeur  de 
Landerneau,  faisant  une  déposition  dont  les  accusés  pou- 
vaient tirer  avantage,  le  président  Ragmey  le  fit  conduire 
au  Cbâteau  pour  y  être  détenu  jusqu'à  nouvel  ordre;  un 
autre,  déposant  dans  le  même  sens,  le  président  lui  fit 
fermer  la  bouche  par  un  gendarme.  La  défense  ne  fut 
guère  plus  libre.  Les  avocats  s'étaient  partagé  ainsi  la 
tâche  :  Riou  Kersalaun  devait  traiter  la  question  géné- 
rale; Leliir,  ce  qui  s'appliquait  à  chacun  des  accusés. 
Riou  Kersalaun  avait  à  peine  commencé  que  Ragmey, 
l'interrompant,  lui  dit  :  <(  Avant  que  tu  ailles  plus  loin, 
le  tribunal  a  besoin  de  connaître  tes  opinions  person- 
nelles sur  les  arrêtés  de  cette  administration  »  ;  et  comme 
Riou  demeurait  tout  interdit  :  «  Le  tribunal,  continua 
Ragmey,  t'interpelle  de  l'expliquer  et  te  demande  si  tu 
ne  regardes  pas  ces  arrêtés  comme  liberticides,  parce 
que,  d'après  ta  réponse,  il  aura  peut-être  des  mesures  à 
prendre  contre  toi  '.  » 

Les  faits  qui  servaient  de  base  à  l'accusation  étaient 
constants,  du  moins  pour  tous  ceux  qui  avaient  signé  les 
actes.  Ces  actes  étant  réputés  criminels,  les  signataires  no 
pouvaient  être  acquittés  qu'en  raison  de  l'imiocence  de 
leurs  intentions.  Les  accusés  et  leurs  défenseurs  deman- 
daient donc  que  la  question  intentionnelle  fût  posée  au  jury, 
conformément  à  la  loi  du  21  octobre  1791.  Mais  le  président 
répondit  par  la  loi  du  26  frimaire  an  II  qui  la  supprimait. 

Il  se  borna  donc  à  ces  questions  : 

1"  Est-il  constant  qu'il  a  existé  une  conspiration  contre  la 
liberté  du  peuple  français,  tendant  à  rompre  l'unité  et  findi- 

1.  Levot,  p.  311-316. 


cil.    vu.    —   LA   BRETAGNE  S7 

visibilité  de  la  République,  à  allumer  le  feu  de  la  guerre  civile 
en  armant  les  citoyens  les  uns  contre  les  autres,  en  les  provo- 
quant à  la  désobéissance  à  la  loPet  à  la  révolte  contre  l'au- 
torité légitime  de  la  représentation  nationale? 

2°  Les  accusés  (la  question  était  posée  pour  chacun  d'eux) 
sont-ils  convaincus  d'être  auteurs  ou  complices  de  cette  cons- 
piration? 

La  réponse  no  pouvait  pas  être  douteuse  sur  la  première 
question:  qui  eût  douté  aurait  été  jugé  complice  du  crime; 
elle  fut  négative  sur  la  seconde  pour  quatre  des  accusés  '  : 

Les  vingt-six  autres  furent  coudamnés  à  mort  -. 

Le  matin  même,  toutes  les  mesures  étaient  prises  en 
vue  de  l'exécution  :  Ance,  le  vengeur  du  peuple,  avait 
commandé  la  charrette.  C'était  l'usage  à  Paris;  cela  sur- 

1.  François-Marie  Bienvenu,  liomme  de  loi  et  notaire;  Vincent-Julien 
Descocrbes,  homme  de  loi;  ParNÉ.  marchand,  et  Le  Cornec,  homme  de 
loi;  les  trois  premiers  avaient  depuis  donné  à  la  Révolution  de  tels  gages 
qu'on  ne  les  avait  mis  en  jugement  que  pour  la  forme.  Trois  autres 
étaient  au  nombre  des  accusés  avec  cette  indication  :  Poulain  (Auguste), 
Baron-Boisjaffkay,  actuellement  à  Paris,  et  Le  Goazre  (François-Marie- 
Hyacinthe),  fugitif.  Ils  ne  furent  donc  point,  à  cause  de  cela,  compris  dans 
le  procès.  (Levot,  p.  320.) 

2.  1°  Kergariou  (François-Louis  de),  ancien  maréchal  de  camp  et  chevalier 
de  Saint-Louis;  2"  Brichet  (.Mathieu-Michel-Marie),  homme  de  loi  et  ex-pro- 
cureur général  syndic  du  département  du  Finistère;  S"  Aymez  (Jacques- 
Remy),  négociant,  ex-secrétaire  général  de  l'administration  départemen- 
tale; i"  MoRVAN  (Olivier-Jean),  homme  de  loi;  o"  Guillier  (Louis-Jean-Marie), 
marchand;  6°  Bergevin  Pierre -Marie  de),  homme  de  loi;  1"  Dubois 
(Joseph-Marie),  juge  au  tribunal  du  district  de  Landerneau  ;  8"  Doucin 
(Thomas-Bernard),  homme  de  loi;  9°  Derrien  (Louis),  cultivateur;  10"  Postic 
(Yves),  cultivateur;  II"  Guny  (Antoine),  négociant,  ancien  militaire; 
12"  Le  Roux  (Guillaume),  marchand  de  toile;  13°  Le  Prédour  (Louis-Joseph- 
Marie),  homme  de  loi  et  juge  au  tribunal  du  district  de  Chàteaulin  ; 
14°  Daniel  Kersaux  (Yves);  15°  Expilly  (Louis-.\lexandre),  ex-curé  de  Saint- 
Martin  de  Morlaix,  ex-évêque  constitutionnel  du  Finistère;  16°  Herpeu 
(Guillaume),  juge  au  tribunal  du  district  de  Pont-Croix;  17°  Mérienne 
(Jean-Louis),  sous-chef  des  vivres  de  la  Marine;  18°  Malmanche  (Charles- 
François),  chirurgien,  ancien  maire  de  Brest;  19»  Banéat  (Charles-François), 
marchand  et  cultivateur;  20»  Lepennec  (Jean-Marie),  homme  de  loi;  21°  Le 
Thoux  (Julien),  juge  au  tribunal  du  district  de  Quimper  ;  22°  Déniel 
(François-Marie),  marchand  et  cultivateur;  23°  Moulin  (Julien),  militaire 
réformé;  24°  Le  Gac  (Yves),  homme  de  loi;  23"  Piclet  (Louis),  homme  de 
loi,  juge  à  Pont-Croix;  26»  Le  Denmat-Kervern  (Yves-Joseph-Louis), 
homme  de  loi  (Levot,  p.  320-323).  —  Notons  que  Le  Prédour,  qui  est  bien 
compris  dans  la  condamnation,  est  omis  sur  le  registre  dans  la  liste  des 
accusés  (f°'  n  et  suiv.). 


o8  LES   REPRESENTANTS   EN    MISSION 

prit  à  Brest  :  car  il  n'y  avait  encore  qne  des  accusés 
devant  leurs  juges.  Donzé-Yerteuil,  non  moins  sur  de 
son  fait,  avait,  lui,  commandé  pour  ses  clients  un  grand 
repas  :  un  repas  de  trente  couverts  «  bien  servi,  mais 
sans  couteaux  »,  et  il  avait  fait  rechercher  en  ville  «  trente 
bouteilles  du  meilleur  vin,  parce  que  l'humanité,  disait-il, 
exigeait  qu'ils  fissent  au  moins  un  bon  repas  avant  de 
mourir  ».  Trente  couverts!  ïl  voulait  paraître  compter 
que  les  trente  seraient  condamnés.  Mais  les  condamnés 
se  refusèrent  à  sa  politesse.  Ance  put  donc,  sans  plus  de 
retard,  les  soumettre  à  ses  lugubres  préparatifs  et  les 
mener  sur  la  place  du  Triomphe  du  peuple  (place  du  Châ- 
teau), où  ils  furent  exécutés  (2  prairial,  20  mai  1794)  '. 

On  dit  que  pour  montrer  leurs  têtes  au  peuple,  selon 
l'usage  pour  les  grands  criminels,  il  eut  l'ingénieuse  idée 
de  les  ranger  toutes,  les  unes  auprès  des  autres,  sur  l'es- 
planade de  la  guillotine,  de  composer,  selon  l'expression 
de  la  pétition  de  Brest,  présentée  à  la  Convention  nationale 
le  11  frimaire  an  III,  «■  un  parterre  avec  ving"t-six  tètes 
de  suppliciés-  ». 

C'était  une  fantaisie  d'amateur!  Mais  ce  qui  était  un 
nouvel  outrage  à  ces  victimes,  c'est  la  lettre  adressée  par 
l'accusateur  Douze- Verteuil,  le  G  prairial  an  II,  au  Journal 
de  Paris  :  «  Avant-hier,  dit-il,  vingt-six  administrateurs  du 
Finistère  ont  porté  leurs  têtes  sur  l'échafaud.  Ces  messieurs 
voulaient  donner  la  ci-devant  Bretagne  aux  Anglais  ^. 


1.  Cf.  Arehiv.  nat.,  VV.  121,  pièce  106  :  «  L'exécution  des  vingt-six  admi- 
nistrateurs susdits  a  eu  lieu  le  même  jour,  entre  six  et  sept  heures  du 
soir,  à  la  vue  d'un  peuple  immense  qui.  à  la  chute  de  chaipie  tète,  s'écriait, 
avec  l'accent  le  plus  prononcé  et  le  mouvement  des  chapeaux  levés  en 
l'air  :  Vive  la  République  !  » 

2.  Moniteur  du  13  frimaire  an  III  (3  décembre  179i). 

3.  Du  Chùtellier,  Brest  et  le  Finistère,  p.  188.  Prieur  (de  la  Marne)  avait 
écrit  de  Brest  au  Comité  de  salut  public  le  i  prairial  (23  mai  1794)  :  «  Des 
Irenle-un  administrateurs  ci-devant  du  département  du  Finistère,  vingt- 
six  ont  payé  hier  de  leur  tète  leurs  infâmes  projets  contre-révolution- 
naires; toutes  sûretés  furent  prises;  ce  qui,  joint  au  concours  de  la 
grande  majorité  du  peuple,  formait  un  cortège  imposant.  Les  cris  mille 
fois  répétés  de  vive  la  Ré  publique '.  raccompagnaient,  et  ce  qui  est  bien 


CH.    VU.   —   l.A    BRETAGNE  59 

Un  fait  viaimoiit  monstrueux  qui  semble  résulter  des 
pièces  ofticielles,  c'est  que  les  actes  de  décès  des  condamnés 
furent  dressés  avant  leur  exécution.  Les  actes  sont  datés  de 
cinq  heures  du  soir  et  un  extrait  du  jugement  de  condamna- 
tion porte  que  l'exécution  eut  lieu  entre  «  six  et  sept  heures 
du  soir  S).  Le  greffier,  en  constatant  l'exécution  par  avance, 
voulait  peut-èlrc  se  donner  le  temps  de  l'aller  voir,  sans 
retarder  son  dîner. 

Le  jugement  des  hommes  qui  avaient  prétendu  résister 
à  la  révolution  du  31  mai  fut  suivi  de  celui  d'autres 
hommes  qui  avaient  provoqué  ;i  cette  résistance  :  Thomas- 
Marie  Raby,  étudiant  en  droit;  Jean  Yves  Daniel  du  Coloé, 
lieutenant  de  gendarmerie,  et  Jean-César  SiviiMant,  g-reffier 
de  la  cour  martiale  de  Brest. 

Raby,  à  dix-huit  ans,  avait  été  un  des  promoteurs  de  la 
Révolution  à  Quimper  en  1789;  il  s'était  montré  ardent 
révolutionnaire  dans  tous  les  troubles  qui  suivirent,  tenant 
un  des  premiers  rôles  dans  l'affaire  des  Suisses  de  Chàteau- 
vieux,  demandant  la  déchéance  du  roi,  applaudissant  à  sa 
chute.  Mais  il  s'était  trouvé  à  Paris  au  mois  de  mai  1793  ;  il 
avait  partagé  les  sympathies  des  députés  de  son  pays  pour 
la  Gironde,  et,  revenu  à  Quimper  après  la  révolution  du 
31  mai,  il  avait  fait  au  département  un  récit  détaillé,  tout 
plein  de  son  indignation.  Sur  la  demande  du  département, 
il  l'écrivit  et  le  signa.  On  avait  donc  contre  lui  un  témoi- 
gnage de  sa  propre  main;  et  Donzé-Verteuil  ne  manque 
pas  de  s'en  servir  dans  l'acte  d'accusation.  Du  Coloé  avait 
pris  part  à  l'organisation  de  la  force  fédéraliste;  Siviniant 
avait  été  député  à  ÎSantes  pour  étendre  le  mouvement. 
Donzé-Verteuil  le  constate;  mais  c'est  surtout  contre  Raby 
qu^il    s'acharne,  comme   il   arrive   entre   révolutionnaires 

flatteur  pour  le  tribunal  qui  a  prononcé, c'est  qu'il  n'a  fait  ([ue  confirmer 
le  jugement  que  le  peuple  avait  porté  lui-même  pendant  l'instruction.  » 
(Arch.  nat..  AF  II.  carton  1"2,  prairial,  pièce  4  ]  La  pétition  des  habitants 
de  Brest  du  2  frimaire  an  III  (l^f  décembre  1194)  montre  à  quoi  se  rédui- 
sait le  peuple  de  Prieur. 

1.  Levot,  p.  325  et  les  pièces  qu'il  cite. 


60  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

contre  les  agents  les  plus  actifs  d'une  opinion  rivale.  Le 
jeune  Raby  fut  condamné  et  les  deux  autres  acquittés; 
Donzé-Verteuil  avait  demandé  aussi  leurs  têtes;  mais  sa 
victoire  sur  Raby  lui  fait  oublier  son  écliec  à  l'égard  des 
deux  autres.  Il  écrit  à  la  Convention  pour  lui  annoncer  cette 
grande  nouvelle.  Il  ne  craint  pas  de  reproduire  tous  les 
titres  révolutionnaires  de  Raby,  son  activité,  son  ardeur, 
à  l'aurore  de  la  Révolution,  dans  TafTaire  des  Suisses  de 
Cbâteauvieux,  dans  la  journée  de  10  août;  mais 

Le  froid  poison  du  modérantisme  se  glissa  dans  ses  veines, 
tandis  qu'on  allumait  dans  son  cœur  tous  les  feux  de  l'ambi- 
tion. Parti  de  Paris  après  l'immortelle  journée  du  31  mai,  ce 
jeune  bomme,  profondément  corrompu  par  le  traître  Kervé- 
légan,  son  intime  et  son  allié,  à  ce  que  je  crois,  vint  répandre 
parmi  les  autorités  constituées  et  le,s  sociétés  populaires  de 
Brest  et  de  Quimper  l'esprit  de  trouble  et  de  révolte  contre  la 
Convention... 

Il  cbercliait  en  vain  à  donner  le  cbaniie  sur  l'énergie 
que  ce  jeune  liomme  avait  montrée  jusqu'à  la  fin  : 

Raby,  formé  à  l'école  impure  du  fédéralisme,  a  montré 
pendant  l'instruction  du  procès  une  duplicité  de  caractère  et 
un  feint  amour  de  la  République  qui  n'en  a  imposé  à  per- 
sonne K 

Le  jugement  des  administrateurs  du  Finistère  avait 
ouvert  devant  Donzé-Yerteuil  de  plus  vastes  borizons.  Le 
tribunal  révolutionnaire  de  Brest  allait  effacer  le  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris.  Il  s'agissait  de  mettre  en  juge- 
ment une  Hotte  tout  entière  de  15  à  18  gros  vaisseaux.  Il 
écrivait  à  quelque  collègue  du  parquet  de  Fouquier-Tin- 
ville  : 

Brest,  22  prairial,  2  de  la  Ri''piil)li(|uc  une  et  indivisible. 

Citoien, 
Quoiqu'il  paraisse  qu'on  est  décidé  à  nous  oublier  à  Paris, 
nous  n'en  sommes  pas  moins  attacbés  à  votre  tribunal  primitif, 
et  ce  sentiment  n'en  sera  pas  moins  durable. 

1.  LcYOt,  ibUL,  p.  329-337. 


CH.   VII.   —   LA   BRETAGNE  61 

Je  t'invite  de  m'envoier  au  premier  moment  ce  que  depuis 
longtemps  jai  demandé  à  Fouquier-Tinville;  comme  cela  est 
de  ton  ressort,  je  m'adresse  directement  à  toi. 

J'ai  un  besoin  très  pressant  et  très  pressé  du  jugement 
rendu  par  le  tribunal  de  Paris,  le  26  ou  27  nivôse,  concernant 
des  officiers  de  la  marine  qui  ont  été  guillotinés  à  Paris,  parmi 
lesquels  se  trouvent  les  noms  de  Duplessis-Grenédan,  capitaine 
du  vaisseau  de  la  Côte-cVOr ,  de  Kœrnampren,  capitaine  du 
Jean-Bart  et  Verneuil,  et  par  le  même  jugement  Lebourg,  lieute- 
nant du  vaisseau  le  Sourville  (sic),  a  été  acquitté.  C'est  ce 
jugement  qu'il  me  faut  absolument,  vu  qu'à  ce  moment  j'ins- 
truis le  fond  de  cette  affaire,  unique  en  son  genre,  et  peut-être 
la  plus  solennelle  qui  puisse  être  portée  devant  un  tribunal 
révolutionnaire, /)u/,s-<yu'/7  est  question  de  juger  une  armée  navale 
toute  entierre  qui  alors  était  composée  de  I  5  à  18  gros  vaisseaux. 
Je  t'invite  donc  à  me  faire  faire  sur-le-champ  une  expédition 
(non  pas  un  extrait),  et  de  me  l'envoyer  incontinent.  Montre 
ma  lettre  à  l'accusateur  public,  fais-lui  mes  amitiés,  ainsi  qu'à 
tous  nos  camarades.  Remets  à  Tinville  un  exemplaire  du  juge- 
ment que  vient  de  rendre  notre  tribunal,  garde  l'autre  pour  toi. 
Adieu!  je  t'embrasse. 

Donzé-Verteuil  '. 

Son  projet  n'eut  pas  de  suite  :  Jean-Bon  Saint-André 
voulut-il  au  moins  défendre  sa  flotte!  Dans  tous  les  cas, 
l'énormité  de  l'instruction  eût  mené  au  delà  de  l'époque  où 
de  pareils  procès  pouvaient  se  concevoir.  Le  tribunal  con- 
tinuait du  reste  ses  procès  ordinaires,  frappant  indistincte- 
ment des  nobles,  des  cultivateurs,  des  parents  de  victimes, 
pour  lettres  reçues  ou  propos  tenus  -;  des  prêtres,  le  curé 
de  Plestin,  Augustin  Clech  et  deux  pauvres  femmes,  la 
mère  et  la  fille,  Anne  et  Anastasie  Le  Blanc,  la  mère, 
âgée  de  quatre-vingts  ans,  coupables  de  lui  avoir  donné 


1.  Archives,  W,  12),  pièce  101. 

2.  Le  27  prairial,  deux  receleurs  de  prêtres,  Jacques  Pe.nglily.  cultiva- 
teur, et  Yves  Leroux,  agent  national,  furent  comdamnés  à  la  déportation. 

Le  28,  Yves  Laine,  cultivateur,  et  la  femme  Duquéao  furent  condamnés, 
le  premier  à  six  ans  de  fer,  la  seconde  à  six  ans  de  réclusion,  pour  vente 
et  achat  de  deux  boisseaux  de  froment  en  numéraire.  Le  juge  de  paix 
Pierre  Prigent,  qui  avait  condamné  le  dénonciateur  à  Tamende.  comme 
calomniateur,  fut  condamné  lui-même  à  six  ans  de  fers.  t.Levot,  p.  339.) 

En  messidor,  plusieurs  condamnations  à  mort  pour  propos  inciviques  : 


62  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

asile  '.  Enfin  des  fédéralistes  aussi,  il  y  en  eut  trois  de 
marque  : 

Florentin  Le  Buonsort,  ex-procureur,  ex-notaire-g-reffier 
de  la  municipalité  de  Brest  et  juge  du  tribunal  du  district; 

Pierre-Jean  Rideau,  ex-prètre,  ex-administrateur  de  la 
commune  dlndre  (Basse-Indre,  près  de  Nantes); 

Pierre  Toullec,  administrateur  de  Fliôpital,  capitaine  de 
la  garde  nationale,  administrateur  du  district. 

Membres  de  la  Société  populaire  de  Brest,  ils  étaient 
accusés  de  l'avoir  faussée  dans  son  esprit  et  poussée  à  ne 
point  accepter  la  constitution  du  24  juin  :  <(  C'était,  dit  l'acte 
d'accusation,  le  triumvirat  qui  dirigeait  les  démarches  de 
cette  société.  » 

Rideau  s'était  présenté  avec  une  députation  de  la  société 
aux  administrateurs  du  district,  pour  leur  demander  l'arres- 
tation des  représentants  Sevestre  et  Cavaignac. 

Le  Bronsort  faisait  imprimer  et  distribuer  les  pamphlets 
fédéralistes  de  Rennes,  de  Caen  et  de  Quimper;  il  disait  : 
Je  voudrais  être  assez  riche  jmur  acheter  tous  les  suffrages, 
afin  qu'on  rejette  la  constitution;  et  encore  :  Que  toute  la 
France  adopte  la  constitution,  seul  je  la  rejetterai,  parce 

le  l"  (19  juin),  Vincent-Marie-Urbain  Glillier,  frère  cadet  de  l'adminis- 
Irateur  condamné  à  mort;  il  avait  applaudi  à  la  mort  de  Marat,  approuvé 
l'envoi  de  la  force  départementale,  parlé  mal  de  la  faction  de  la  Montagne 
et  censuré  la  Constitution. 

Le  4  (22  juin),  Louis  Kérébel,  accusé  en  outre  d'avoir  fait  partie  d'at- 
troupements séditieux. 

Le  21  (19  juillet),  Marie  Gigant,  ancienne  religieuse,  pour  propos  ten- 
dant au  rétablissement  de  la  royauté. 

Relations  avec  les  émigre's  :  le  9  messidor  (27  juin),  deux  vieilles  nobles, 
Anne-Marie-Françoise  de  Coatanscours,  veuve  Lalway  de  l'Etang,  ex-com- 
tesse, et  Suzanne-Augustine  Barbier  de  Lescoët,  veuve  de  Coatanscours, 
ex-manpiise,  arrêtées  <<  pour  n'avoir  fréquenté  que  la  caste  nobiliaire  et 
avoir  manifesté  des  principes  contraires  à  la  Révolution  »  ;  condamnées 
pour  des  lettres  i[u'elles  avaient  reçues  des  émigrés,  comme  on  pouvait 
bien  s'y  attendre.  (Levot,  p.  342.)  Le  19  (7  juillet),  Yves-Michel  Hervé  de 
Chefdobois,  ancien  maire  de  Léon,  gérant  trop  lidèle  des  biens  de  plu- 
sieurs émigrés.  {Ibid.,  p.  3i8.) 

1.  13  messidor  (l^r  juillet).  Ajoutons  un  matelot  suédois,  Laurent  Revers, 
prisonnier  sur  le  Patriote,  coupable  d'y  avoir  provoqué  un  soulèvement 
parmi  d'autres  prisonniers  (2i  messidor,  12  juillet).  Registre  du  tribunal 
l'évolutionnaire  de  Brest,  aux  dates. 


CH.   VII.   —    LA   BRETAGNE  63 

quelle  est  le  fruit  du  crime;  il  avait  célébré  le  meurtre 
de  Marat  et  proposé  d'élever  un  mausolée  à  son  assas- 
sin. 

Toullec  avait  proposé  d'établir  un  comité  central  de 
résistance  à  l'oppression  ;  il  avait  dit,  dans  une  assem- 
blée extraordinaire  de  la  société  populaire ,  réunie,  sur 
sa  convocation,  à  la  Comédie,  que  la  nouvelle  constitu- 
tion était  l'ouvrage  dliommes  de  sang  ;  il  disait,  s'appro- 
priant  la  parole  d'Isnard  pour  l'appliquer  au  moins  par 
ses  vœux,  qu'  «  il  aurait  volontiers  passé  la  charrue  sur 
les  ruines  de  Paris,  après  l'avoir  détruit'  ». 

Nombre  de  témoins  furent  assignés  pour  affirmer  la  vérité 
de  ces  faits  :  il  en  est  un  qu'on  s'étonne  d'y  trouver,  c'est 
le  juge  Palis;  et  il  s'en  étonna  lui-même,  car  il  biffa  son 
nom  de  la  sentence  qu'il  avait  signée,  en  mentionnant 
qu'il  avait  été  témoin  -.  Quant  aux  témoins  à  décharge,  on 
les  élimina  comme  n'ayant  pas  voté  la  constitution  ou 
pour  toute  autre  cause.  La  sentence  ne  fut  prononcée  que 
très  tard;  mais  on  ne  voulut  pas  en  remettre  l'exécution 
au  lendemain,  et  l'on  donne  même  un  autre  motif  à  cette 
heure  tardive  : 

«  Quoique  l'on  fût,  dit  M.  du  Ghàtellier,  aux  plus  longs 
jours  de  l'année  (25  messidor,  13  juillet),  leurs  bourreaux, 
pour  échapper,  en  partie  du  moins,  à  l'aninadversion  publi- 
que, décidèrent  que  leur  exécution  n  aurait  lieu  que  de  nuit. 
C'est  donc  aux  flambeaux  qu'ils  montèrent  sur  l'échafaud. 
Le  Bronsort  fut  le  premier  à  passer  par  les  mains  d'Ance. 
A  l'instant  où  l'on  déliait  les  mains  de  Toullec,  pour  le 
placer,  après,  sur  la  bascule,  une  partie  des  torches,  portées 
par  les  aides,  vint  à  s'éteindre.  «  Mais  je  n'y  vois  plus,  dit 
Ance.  —  Voilà,  »  dit  Toullec,  saisissant  la  torche  de  l'un 
des  aides.  Pour  prix  de  cette  fermeté,  Ance  laissa  retomber 
le  couteau  jusqu'à  trois  fois  sur  sa  tête.  C'était  un  des 
jeux  de  ce  monstre,  quand  une  victime  montrait  trop  de 

1.  Levot,  p.  349-353. 

2.  Levot,  p.  353,  et  Registre  du  tribunal  révolutionnaire  de  Brest,  T  31. 


64  LES   REPRÉSENTANTS    EN   MISSION 

courage.  Mérienne,  l'un  des  26  adminislraleurs  du  Finis- 
tère, avait  subi  la  même  torture  \  » 

Le  mois  de  messidor  avait  eu  sa  fournée,  destinée  à 
faire  le  pendant  de  celle  des  administrateurs  du  Finistère. 
Elle  comprenait  les  douze  membres  du  district  de  Lan- 
nion  et  les  treize  du  comité  de  surveillance  de  Longuivy, 
accusés  de  prévarication  dans  l'exercice  de  leurs  fonc- 
tions; mais  le  substitut  Bonnet,  dans  l'instruction  de 
l'affaire,  aurait  donné  bien  d'autres  prises  contre  lui,  s'il 
y  avait  eu  un  autre  substitut  pour  le  poursuivre.  Les 
accusés  furent  acquittés,  sauf  deux  :  François-Louis-Bar- 
tliélemy  Cadiou,  président  du  tribunal  et  substitut  de 
l'ag-ent  national  du  district  de  Lannion  (singulier  cumul), 
et  Jean  Morvan,  officier  de  santé,  qui  furent  condamnés 
aux  fers  -. 

Le  mois  de  thermidor  ne  promettait  pas  moins  que  celui 
de  messidor.  Presque  chaque  jour  compte  quelque  vic- 
time, de  toute  condition,  pour  tous  délits  :  propos  incivi- 
ques, cocardes  foulées  aux  pieds,  etc.  ^ 

Le  12,  quand  s'accomplissait  à  Paris  la  dernière  expia- 
tion du  despotisme  de  Robespierre,  on  était  encore,  à 
Brest,  aux  plus  mauvais  jours  de  la  Terreur  et  treize 
accusés  comparaissaient  devant  le  tribunal  :  c'était  un 
capucin,  Yves  Mével,  et  douze  personnes  (un  homme  et 
onze  femmes)  à  qui  l'on  reprochait  de  lui  avoir  donné 
asile,  ou  d'avoir  gardé  des  écrits,  tenu  des  propos  ten- 
dant au    rétablissement  de    la    royauté,    moyen    aisé    de 


1.  Du  ChàtelUer,  Bresl  et  le  Finistère  sous  la  Terreur,  p.  197;  Berriat, 
t.  I,  p.  249,  et  Levot,  p.  354. 

2.  Levot,  p.  345. 

3.  Le  1er  (19  juillet),  un  tailleur  de  pierre,  canonnier  de  marine,  François 
Grard,  était  condamné  à  mort  pour  avoir  exhorté  des  soldats  à  s'enrôler 
parmi  les  brigands  de  la  Vendée;  le  3  (21  juillet),  un  bonnetier,  ancien 
chantre,  François  Beaugeard,  pour  avoir  foulé  aux  pieds  la  cocarde  natio- 
nale. Le  S,  Dejean  était  condamné  à  la  dégradation  pour  n'avoir  pas 
voulu  prêter  le  serment  civique;  le  1  (25  juillet),  un  officier  municipal  de 
Carhaix,  Le  Gogal,  fédéraliste  rallié  et  repentant,  était  acquitté:  mais 
le  11  (29  juillet)  Jean  Mingant,  accusé  de  fournitures  infidèles,  était  con- 
damné à  mort.  (Registre,  aux  dates,  et  Levot,  p.  354.) 


CH.    VII.    —   LA   BRETAGNE  6S 

perdre  ceux  dont  on  voulait  se  défaire.  Parmi  les  femmes 
il  faut  citer  Modeste-Emilie  de  Fousanz,  d'une  ancienne 
famille  du  pays.  Elle  avait  reçu,  comme  noble,  l'ordre  de 
s'éloigner  des  côtes;  elle  avait  choisi  Caen  pour  rési- 
dence, mais,  étant  sans  ressources,  elle  avait  sollicité 
d'une  amie  un  secours  pour  s'y  rendre  :  elle  habitait,  en 
attendant,  Morlaix.  Elle  s'y  trouvait  dans  la  demeure  où 
logeait  le  capucin;  elle  fut  arrêtée  avec  lui  et  les  autres 
personnes  de  la  maison.  C'est  ce  qu'elle  expose  elle- 
même  dans  une  lettre  adressée  à  Donzé-Verteuil,  avec 
l'expression  de  la  confiance  qu'elle  avait  dans  «  sa  pro- 
bité si  universellement  reconnue  \  »  compliment  analog-uc 
à  ceux  que  recevait  Fouquier-Tinville  lui-même.  On  aurait 
pu  relever  contre  elle  un  fait  qui  se  trouvait  consigné 
dans  un  registre  de  la  commune  de  Guerlesquin,  où  elle 
avait  résidé.  Interpellée  de  dire  «  si  elle  déclare  avoir 
eu  horreur  de  la  royauté  et  applaudi  à  la  destruction  de 
Louis  XVI,  dernier  tyran,  et  de  s'expliquer  par  oui  ou 
par  non  »,  elle  avait  répondu  7ion  et  avait  signé  sa 
réponse  '.  L'accusateur  public  ne  paraît  pas  avoir  eu 
ce  registre  sous  les  yeux,  et  il  se  borne  à  comprendre 
l'accusée  parmi  les  complices  en  fanatisme  du  capucin 
Mével.  Cinq  furent  condamnés  à  mort  :  le  capucin  Mével, 
Mme  Ruvilly-Lesaux,  Mlle  de  Forsanz,  Mlle  Demaret  Le 
CoANï  et  Barbe  Jago;  six  à  quatre  ans  de  réclusion  et  deux 
acquittés  ".  Les  cinq  condamnés  furent  exécutés  le  même 
jour. 

A  la  mort  d'Emilie  de  -  Forsanz  se  rapporte  un  trait 
monstrueux.  On  raconte  que  le  juge  Palis,  ancien  élève 
chirurg-ien,  avait  tenté  de  faire  condescendre  la  jeune  lille 
à  son  impure  convoitise.  Il  se  promit  pourtant  bien  de 
l'avoir.   Après   l'exécution,   quatre   corps  furent  conduits 


1.  Arch.  nat.,  W,  dossier  542,  pièce  62;  Levot,  p.  359,  et  Berriat  Saiiil- 
Prix,  qui  reproduit  la  lettre,  p.  250. 

2.  Arch.  nat.,  W,  dossier  3i2,  pièce  74,  et  Levot,  p.  358. 

3.  Arch.  nat.,  W,  doss.  542,  affiche  jointe  au  dossier. 


66  '  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

au  cimetière;  le  cinquième,  celui  de  la  noble  fille,  fut  porté 
à  la  salle  de  dissection  (c'était  le  domaine  de  Palis)  et 
livré  tout  sanglant  à  la  lubricité  du  juge  infâme  \ 

Un  des  derniers  jugements  frappa  Gabriel-Louis  Moreau, 
ex-juge  au  tribunal  de  Morlaix,  et  Marie-Barbe-Jacobe  de 
KerjéCtU.  Moreau  était  accusé  d'avoir  transmis  des  fonds  à 
Barbier  de  Lescoët,  émigré,  dont  il  était  le  receveur,  et 
Mlle  de  Kerjégu  d'avoir  écrit  à  Mlle  de  Lescoët  et  à  Leflocb, 
ancien  receveur  de  M.  de  Lescoët  :  elle  avait,  dans  une  de 
ses  lettres,  gémi  sur  la  persécution  des  prêtres  réfractaires. 
Moreau  était  le  père  du  général  qui  commandait  alors  une 
division  de  l'armée  du  Nord  et  de  trois  autres  enfants  qui 
étaient  sous  les  drapeaux.  Il  fut  exécuté  le  13  thermidor, 
trois  jours  après  que  son  fils,  rangé  déjà  parmi  les  meilleurs 
officiers  de  la  République,  avait  enlevé  l'île  de  Gadsand  et 
presque  au  moment  où  il  allait  prendre  le  fort  de  l'Écluse. 
Sur  la  lettre  que  le  général,  tardivement  instruit  du  péril  de 
son  père,  écrivait  au  citoyen  Yerteuil,  accusateur  public, 
Verteuil  se  contenta  d'écrire  pour  toute  réponse  :  Con- 
damné à  mort  -. 

Cette  condamnation  fut  prononcée  comme  on  savait 
déjà  les  événements  du  9  thermidor.  Le  tribunal  n'y 
voyait  pas  de  raison  pour  suspendre  ses  séances.  On  ne 
pouvait  cependant  point  paraître  ignorer  ce  qui  se  pas- 
sait à  Paris.  Mais  était-ce  la  fin  de  la  Terreur?  Les  ter- 
roristes n'en  croyaient  rien;  et  Prieur  (de  la  Marne)  ne 
voulait  pas  qu'on  le' crût  dans  le  Finistère.  En  écrivant  à 
la  commission  administrative  du  département  à  Lander- 
neau  : 

Réunissons-nous  autour  de  la  Convention  nationale,  seule 
palladium  de  la  liberté,  seul  point  central  où  doivent  aboutir 
nos  vœux  ; 


1.  Du  Cliàlellier,p.  133;  Berriat,  p.  249.  M.  Levol  (p.  362)  donne  une 
autre  version,  ([ui  atténue  riiorreur  de  l'acte,  sans  lui  ùter  son  caractère 
d'infamie. 

2.  Berriat,  t.  I,  p.  24i:  Levot,  p.  363. 


en.    VII.    —   LA   BRETAGNE  67 

il  ajoutait  : 

Surtout  redoublons  d'activité  pour  veiller  [surveiller]  les 
aristocrates  et  les  conspirateurs,  qui  cherchent  toujours  à 
profiter  des  moindres  crises  pour  montrer  une  tête  insolente; 
que  la  hache  de  la  justice  nationale  déjoue  leurs  complots, 
tandis  que  nos  armées  triomphantes  exterminent  les  tyrans  et 
leurs  satellites  •. 

C'est  ainsi  qu'on  venait  de  guillotiner  Moreau  père,  au 
lendemain  et  à  la  veille  de  victoires  de  son  fils! 

Le  tribunal  ne  jugea  pas  prudent  de  garder  non  plus  le 
silence.  Lui  qui  avait  été  formé,  on  le  peut  dire,  de  la  main 
de  Robespierre,  il  envoya  à  la  Convention  son  manifeste 
contre  «  les  conspirateurs  »  dont  u  la  justice  du  peuple  » 
venait  de  faire  «  un  si  terrible  exemple  »  : 

Le  tribunal,  disait-il,  considère  cet  événement  mémorable 
comme  la  victoire  la  plus  signalée  et  la  plus  efficacement  utile 
aux  intérêts  de  la  République. 

Et  il  immolait  de  nouAcUes  victimes  à  la  Terreur,  en 
frappant,  le  18,  un  noble,  Malescot  de  Kerangoué,  accusé 
de  correspondance  avec  les  ennemis  de  la  Révolution 
et  de  brochures  fanatiques;  le  19,  un  des  complices  de 
l'évasion  des  députés  girondins,  Charles-Marie  Delaporte 
Belval".  Le  22,  venait  une  affaire  qui  promettait  à  l'exé- 
cuteur une  riche  proie.  Trois  cocardes  blanches,  trouvées 
sur  la  plage  après  le  naufrage  de  la  Carmagnole  et  qui  pro- 
venaient de  cette  frég-ate,  avaient  fait  arrêter  le  capitaine 
d'armes  Rogueur,  trois  lieutenants  de  vaisseau,  trois 
enseig"nes,  un  officier  civil  et  huit  officiers,  marins  et 
soldats,  comme  coupables  d'avoir  voulu  rétablir  la  royauté 
en  France.  Rogueur  convenait  qu'il  avait  eu  en  sa  pos- 
session ces  cocardes;  il  avait  refusé  de  les  brûler,  disant 
qu'en  y  ajoutant  du  rouge  et  du  bleu,  il  en  ferait  des 

1.  Levot,  p.  366. 

2.  Les  trois  antres  coaccusés,  Michel  Le  Sganvic,  Henri  Magmknt  et 
Louise-Marie  Bi.nakd.  furent  acquittés.  (Registre,  aux  dates,  et  Levot,  p.  368.) 


68  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

cocardes  nationales.  Heureusement  on  ne  pressa  pas  ce 
procès  ridicule,  et,  quand  il  vint  au  rôle  le  22  thermidor, 
il  ne  pouvait  être  suivi  que  d'un  acquittement;  mais  le  sur- 
lendemain, 24,  Guillaume  Thomas,  ancien  maire  du  Con-= 
quel,  était  encore  condamné  à  la  déportation  pour  avoir 
décrié  le  10  août,  les  2  et  3  septembre,  les  31  mai  et  2  juin  : 
les  dates  révolutionnaires ,  même  les  plus  détestables , 
étaient,  jusqu'à  la  fm,  restées  sacrées  pour  le  tribunal  *. 
Après  cela,  il  avait  bonne  grâce  de  renier  Robespierre! 
Cette  lâcheté  du  reste  ne  devait  pas  le  sauver  longtemps. 
Ce  même  jour  24  thermidor,  à  Paris,  un  arrêté  du  Comité 
de  salut  public  suspendait  Ragmey  de  ses  fonctions  et 
ordonnait  que  les  scellés  seraient  mis  sur  ses  papiers  ^ 
Nous  verrons  plus  tard  ce  qui  advint  du  tribunal. 


1.  Registre,  aux  dates,  et  Levot,  p.  310.  371. 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  22,  dossier  69. 


CHAPITRE  VIII 

LA    NORMANDIE 


I 

Le  royalisme  et  le  fédéralisme  en  Normandie. 

La  Normandie,  au  point  de  vue  royaliste  et  religieux, 
fit  aux  excès  de  la  Révolution  moins  de  résistance  que  la 
Rretagne.  Le  royalisme  pourtant  avait  eu  sa  manifestation 
dans  Rouen  à  l'occasion  du  procès  de  Louis  XYI,  protes- 
tation énergique  et  résolue  qui  alla  jusqu'à  l'émeute  et 
fournit  une  de  ses  premières  hécatombes  au  tribunal  révo- 
lutionnaire de  Paris.  Le  sentiment  religieux  du  pays  se 
produisit  aussi,  quoique  d'une  façon  moins  tumultueuse, 
devant  la  Convention,  par  une  députation  de  deux  dépar- 
tements normands,  l'Eure  et  l'Orne,  auxquels  il  faut 
joindre  l'Eure-et-Loir  :  «  Notre  pétition ,  disaient  les 
envoyés,  ne  peut  manquer  d'être  accueillie,  parce  que 
vous  n'avez  pas  été  députés  par  des  athées  *.  » 

La  levée  des  300  000  hommes  rencontra  aussi  moins 
d'obstacles  en  Normandie.  En  Vendée,  elle  causa  une  in- 
surrection générale;  en  Bretagne,  des  soulèvements  armés 
sur  divers  points;  en  Normandie,  de  simples  attroupe- 
ments,   la    plupart    sans   armes   et   que  les  représentants 

1.  Ordre  du  jour  motivé  sur  l'existence  des  décrets  concernant  les 
ministres  du  culte  catholique  et  leur  traitement,  (il  janvier  1793,  Moni- 
teur, t.  XV,  p.  116.) 


70  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

purent  réprimer  sans  peine,  témoin  celui  qui  eut  lieu  aux 
portes  de  Caen  le  3  mars.  L'émeute  dissipée,  les  repré- 
sentants prirent  l'arrêté  suivant  : 

Les  députés  commissaires  de  la  Convention  nationale  dans  les 
départements  de  TEure  et  du  Calvados,  s'étant  fait  représenter 
les  pièces  concernant  les  nommés  Mallouin,  etc. ,  prévenus  d'avoir 
participé  au  rassemblement  qui  eut  lieu  le  3  mars  dernier,  dans 
la  prairie,  sous  les  murs  de  la  ville  de  Caen;... 

Considérant  que  ce  rassemblement  était  non  armé,  qu"il  s'est 
dissipé  sans  résistance  à  l'apparition  de  la  force  publique,  qu'il 
ne  s'y  est  exercé  ni  commis  aucune  voye  de  fait,  qu'encore  bien 
qu'il  y  ait  été  question  de  ne  pas  satisfaire  à  la  loi  du  24  février 
dernier  concernant  le  recrutement,  cette  loi  a  néanmoins  été 
exécutée  depuis,  et  que  la  ville  de  Caen  a  fourni  le  contingent  qui 
lui  était  assigné; 

Considérant  que  jusqu'à  présent  les  informations  qui  ont  été 
faites  annoncent  que  la  plupart  des  prévenus  sont  des  jeunes 
gens  dont  l'inexpérience  a  pu  être  égarée; 

Considérant  enfin  qu'il  existe  maintenant  au  tribunal  criminel 
plusieurs  affaires  de  la  même  nature,  dont  la  poursuite  rigou- 
reuse pourrait  influer  sur  la  tranquillité  dont  jouit  le  départe- 
ment du  Calvados... 

Ils  ordonnèrent  de  mettre  les  prévenus  provisoirement 
en  liberté  *. 

Il  y  eut  des  troubles  analogues  en  plusieurs  autres  can- 
tons ou  communes  du  Calvados,  à  Tilly,  à  Evrecy,  à 
Annelles,  et  on  les  réprima  de  même  sans  recourir  aux 
lois  révolutionnaires  -. 

La  Normandie  subit  pourtant  le  contrecoup  du  soulè- 
vement de  la  Vendée.  Ce  fut  la  conséquence  de  l'invasion 
des  Vendéens,  poussée  jusqu'à  Granville.  Nous  avons  donc 
été  amené  à  rattacher,  comme  pour  la  Bretagne,  deux  de 
ses  départements,  l'Orne  et  la  Manche,  au  groupe  des 
départements  envahis.  Représentants  en  mission,  tribunaux 

1.  Greffe  de  la  cour  de  Caen.  I,  f'  211-212.  Arrêt  conforme  du  tribunal, 
H  avril  1793. 

2.  Archives  du  Calvados,  Directoire  du  déparlement,  registre  IV,  T'  174- 
176. 


CH.    VIII.   —   LA   NORMANDIE  71 

criminels,  commissions  militaires  avaient  à  s'occuper  des 
Vendéens  autant  que  du  reste  de  la  population.  Mais  le 
propre  de  la  Normandie,  comme  de  la  Bretagne,  c'est  le 
fédéralisme. 

J'ai  eu  l'occasion  d'exposer  ailleurs  comment  la  ville  de 
Caen  était  devenue  le  centre  de  la  résistance  de  la  Nor- 
mandie et  de  la  Bretagne  à  la  révolution  du  31  mai,  et  de 
dire  pourquoi  ce  mouvement,  si  généreux  dans  son  prin- 
cipe, y  avait  échoué  *. 

Après  la  défaite,  la  Normandie  devait,  plus  que  toute 
autre  province,  recevoir  la  visite  des  représentants  envoyés 
par  les  maitres  de  la  Convention,  pour  achever  leur  vic- 
toire et  tirer  vengeance  de  ceux  qui  avaient  osé  protester 
contre  l'oppression. 

Ainsi  ce  régime  des  proconsuls,  contre  lesquels  s'étaient 
élevées  déjà  tant  de  plaintes,  ne  fit  que  s'étendre  et  redou- 
bler de  rigueur. 

II 

Seine-Inférieu  re. 

Entre  les  départements  de  la  Normandie,  il  en  est  un  qui 
avait  bien  le  droit  de  compter  sur  un  meilleur  traitement  : 
c'est  la  Seine-Inférieure,  et  l'on  ne  peut  pas  dire  que  sa 
confiance  ait  été  trompée.  A  Rouen,  les  nouveaux  envoyés 
de  la  Convention  auraient  pu  venir  en  amis.  Ils  ne  se  pré- 
sentèrent pas  en  dictateurs,  et  j'ai  dit  ailleurs  comment, 
dès  le  1"  juillet,  Lecointre  (de  Versailles)  et  Prieur  (de  la 
Marne)  y  avaient  été  accueillis  -.  Esnue-Lavallée  les  y  avait 
rejoints,  et,  après  l'affaire  de  Vernon,  ils  cédèrent  la  place 
à  deux  représentants,  dont  l'un  allait  se  faire  ailleurs  un 
renom  terrible  :  PoclioUe  et  Carrier  ^. 

1.  La  Révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  1793,  t.  I,  p.  416  et  suiv. 

2.  Ibid.,  p.  415. 

3.  Voy.  les  registres  du  Conseil  général  de  la  commune  de  Rouen, 
no  IV,  à  la  date  des  3  et  17  juillet.  (Arch.  de  riiôtel-de-ville  et  Gosselin, 
Journal  des  principaux  épisodes  de  l'époque  révolutionnaire  à  Rouen,  de  1789 
à  l79o.  Rouen,  1867,  p.  141  et  suiv.) 


72  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Un  point  pouvait  faire  doute.  Rouen  avait  été  en  corres- 
pondance avec  l'assemblée  centrale  siégeant  à  Caen  ;  et 
l'assemblée  centrale  avait  même  fait  imprimer  la  lettre  que 
le  conseil  général  de  la  Seine-Inférieure  avait  adressée  au 
conseil  général  du  Calvados.  Il  était  trop  facile  à  Rouen 
de  montrer  qu'il  n'avait  favorisé  en  aucune  sorte  (loin 
de  là  !)  le  mouvement  de  résistance.  Les  explications  du 
procureur  général  syndic  furent  des  plus  nettes,  et  Carrier 
lui-même  s'en  montra  satisfait  \ 

Carrier  ne  tarda  point  à  quitter  Rouen  pour  Caen,  où 
nous  le  retrouverons.  Après  lui,  nous  y  voyons  Loucliet, 
et  en  même  temps  Delacroix  et  Legendre,  envoyés  par  un 
décret  du  45  août  pour  examiner  la  question  des  subsistances 
dans  la  Seine-Inférieure.  Devaient-ils  s'en  tenir  là?  C'était, 
a  leur  gré,  bien  peu  de  cbose.  Par  une  lettre  du  3  sep- 
tembre, ils  prient  le  Comité  de  salut  public  de  demander  à 
la  Convention  si  leurs  pouvoirs  sont  limités  à  cette  mis- 
sion spéciale,  ou  si,  comme  les  autres  représentants,  ils 
ont  le  droit  de  suspendre,  de  destituer,  de  veiller  à  la  levée 
des  troupes  et,  au  besoin,  d'aller  dans  le  département  de 
l'Eure  -.  Mais  ils  n'avaient  pas  laissé  d'agir  comme  s'ils  en 
étaient  investis;  car,  le  29  août,  on  voit  Legendre,  avec 
Loucliet,  supprimer  le  comité  de  surveillance  de  Rouen  et 
le  remplacer  par  un  comité  de  salut  public  de  quatorze 

1.  Le  conseil  général  de  la  Seine-Inférieure  avait  reçu  du  comité  central, 
le  3  juillet,  une  première  lettre,  à  laquelle  il  répondit  en  proposant  des 
moyens  de  conciliation  :  les  représentants  Lecointre  el  Prieur  (de  la  Marne) 
en  avaient  eu  communication  du  conseil  même.  C'est  à  cette  réponse 
que  la  lettre  imprimée  répliquait.  Les  voies  d'accommodement  n'ayant 
point  été  accueillies,  il  avait  paru  inutile  d'insister  davantage.  (Archives 
de  la  Seine-Inférieure,  Administration  départementale,  n"  VII,  séance  du 
23  juillet.)  Toutefois  une  réponse,  dans  les  circonstances  présentes,  pou- 
vait contribuera  ramener  les  esprits  ébranlés.  Un  membre  en  lit  la  pro- 
position, qui  fut  votée  à  l'unanimité,  et  une  dernière  lettre  fut  adressée 
au  comité  central  le  24  juillet.  En  blâmant,  avec  une  grande  modération 
de  langage,  d'ailleurs,  la  résistance  armée  qui-  venait  d'être  tentée,  on  y 
pressait  le  comité  de  renoncer  désormais  à  la  lutte  et  de  se  rallier 
autour  de  la  nouvelle  constitution  qui  venait  d'être  acceptée  par  la  France. 
(Archives  départementales  de  Rouen,  registre  du  Conseil  général,  Vil, 
séance  du  24  juillet.) 

2.  Arch.  nat.,  AFII,  149,  à  la  date. 


CIL    VIII.   —  LA    NORMANDIE  Tl"} 

membres  '  ;    el,   par  la   suite,  ils  en  usèrent  encore  bien 
davantage  '. 

Les  trois  représentants,  si  l'on  en  juge  par  leurs  actes, 
n'étaient  pas  toujours  du  même  esprit.  Louchet,  étant 
allé  à  Eu,  trouva  la  municipalité  mauvaise  et  il  écrivit  au 
Comité  de  salut  public  : 

J'ai  tonné  contre  le  modérantisme,  le  fanatisme,  le  royalisme 
auxquels  cette  commune  était  en  proie.  J'ai  rappelé  le  peuple 
à  sa  dignité.  J'ai  parlé  à  la  municipalité  et  à  la  société  anti- 
populaire avec  le  mépris  et  l'indignation  que  devaient  m'inspi- 
rer  leurs  principes. 

La  première  sera  destituée;  j'ai  pris  des  mesures  pour  régé- 
nérer la  seconde  ^. 

Et  le  Comité  y  applaudit.  Legendre  et  Delacroix,  au  con- 
traire, un  peu  plus  tard  (28  frimaire),  voyant  le  nouveau 
comité  de  surveillance  de  Rouen  fermer  les  églises, 
lui  écrivaient  : 

Citoyens,  ne  faisons  pas  de  notre  révolution  une  querelle  reli- 
gieuse. 

Et  ils  transmettaient  leur  Icllrc  au  Comité  du  salut 
public  pour  s'assurer  qu'ils  ne  seraient  pas  démentis  \ 

Le  renouvellement  des  corps  constitués,  qui  était  dans 
le  programme  des  représentants  en  mission,  avait  été 
appliqué  à  Rouen  comme  ailleurs;  et  l'on  eut  alors  des 
administrations  qui  ne  laissèrent  rien  à  désirer  en  fait  de 

1.  AF  II,  141,  à  la  date,  et  divers  autres  arrêtés  dans  le  même  carton. 

2.  Des  agents  du  Conseil  exécutif  parcouraient  en  même  temps  la  Nor- 
mandie et  envoyaient  leurs  observations  à  leur  ministre.  Perrin,  qui  était 
venu  à  Rouen  et  se  trouvait  à  Caen,  signalait  le  16  août  le  contraste  des 
deux  villes  :  il  opposait  à  la  gloriole  canaise  la  douceur  rouennaise,  ajou- 
tant :  «  La  fibre  nécessaire  à  l'énergie,  soit  par  faiblesse,  soit  par  une 
longue  tension,  est  pour  ainsi  dire  nulle  chez  les  Rouennais.  »  Ils  disaient 
qu'ils  supporteraient  beaucoup,  s'ils  n'étaient  pas  heurtés  par  les  repré- 
sentants, mais  qu'ils  pouvaient  être  poussés  à  bout.  (Archiv.  nat.,  F  i^. 
531.  dossier  Perrin,  à  la  date.)  —  Cf.  plusieurs  lettres  de  Bedigis  à  Garât 
sur  l'état  moral  de  plusieurs  districts  de  la  Seine-Inférieure.  (Ifjid.,  carton 
550,  dossier  Bedigis.) 

3.  Arch.  nat.,  ÀF  II,  carton  151,  brumaire,  2"  partie,  pièce  19. 

4.  AF  II,  carton  132,  frimaire,  2"  partie,  à  la  date. 


74  LES   REPRÉSENTAiNTS   EN    MISSION 

soumission,  disons  Je  platitude.  On  en  peut  juger  par 
l'adresse  que  le  conseil  général  du  département  envoya  le 
9  frimaire  (29  novembre  1793)  à  la  Convention  pour  l'in- 
viter à  rester  à  son  poste  et  lui  prouver  qu'elle  ne  pouvait 
pas  s'en  aller  '  :  ce  à  quoi  elle  ne  songeait  pas;  car  l'opinion 
que,  la  constitution  étant  faite,  elle  n'avait  plus  qu'à  l'ap- 
pliquer et  à  partir,  était  regardée  comme  une  provocation 
à  la  dissolution  de  la  Convention  nationale,  crime  de  lèse- 
souveraineté  au  premier  chef,  que  le  code  révolutionnaire 
punissait  de  mort.  Après  la  loi  du  14  frimaire,  cette 
administration  bien  pensante  n  en  fut  pas  moins  renou- 
velée encore,  13  nivôse  (2  janvier)  ^ 

Disons  pourtant  qu'à  aucune  époque  l'administration 
départementale  de  la  Seine-Inférieure  n'appliqua  en  toute 
sévérité  les  lois  draconiennes  qui  lui  conféraient  une  part 
de  juridiction,  la  part  décisive,  sur  les  prêtres  réfractaires. 
Un  des  exemples  les  plus  curieux  de  l'indulg'ence  de 
l'administration,  avant  la  révolution  du  31  mai,  est  celui 
d'un  prêtre  assermenté,  nommé  Guéroult,  ancien  doyen 
des  chanoines  d'Yvetot  (13  avril  1793)  : 

Il  a  dit,  rapporte  le  procès- verbal,  qu'il  entend  rétracter  le 
serment  civique'  prêté  le  jour  d'hier,  attendu,  a-t-il  ajouté,  qu'en 
réfléchissant  sur  cette  adhésion  à  la  loi,  il  a  trouvé  qu'elle  devait 
être  improuvée  par  le  témoignage  de  sa  conscience  qui  lui 
commande  de  ne  communiquer  en  aucune  manière  avec  les 
citoyens  qui  n'adoptent  pas  l'opinion  des  prêtres  réfractaires 
dont  il  fait  membre. 

On  lui  fit  des  représentations,  mais  il  persista  : 

Rien  ne  me  fera  varier  mon  opinion,  dit-il.  S'il  faut  que  je 
périsse,  je  serai  plus  tôt  débarrassé. 

1.  Archives  de  Rouen,  administration  départementale,  registre  Vil, 
séance  du  9  frimaire. 

2.  Arcliivcs  départementales,  ibid.,  à  la  date.  L'arrêté  signé  par  Dela- 
croix, Legendre  et  Louchel  est  daté  de  Gournay,  9  nivôse,  29  décembre. 
(Arch.  nal.,  AFII,  carton  101,  nivôse,  pièce  52.)  ' 

3.  D'égalité  et  de  liberté. 


CH.   VIII.   —   LA   NORMANDIE  .0 

Cette  excommunication  générale  parut  si  extraordinaire 
que  deux  administrateurs  furent  désignés  pour  recevoir 
ses  explications.  Ils  rapportèrent  : 

Que,  par  les  termes  dont  il  s'agit,  il  n'a  voulu  dire  autre 
chose,  sinon  que,  pour  le  culte  et  les  opinions  religieuses,  il  ne 
veut  point  communiquer  avec  les  prêtres  assermentés,  mais 
que  d'ailleurs,  sous  tous  les  autres  rapports  de  société,  il  les 
regarde  comme  ses  concitoyens  et  comme  ses  frères. 

L'explication  parut  satisfaisante,  et  le  conseil  arrêta  qu'il 
serait  mis  en  liberté.  Toutefois,  comme  il  fut  représenté  que 
son  retour  à  Yvetot  pouvait  avoir  du  danger,  le  conseil 
décida  «  qu'il  serait  conduit  à  la  maison  commune  et 
tenu  d'y  faire  transférer  les  meubles  de  son  domicile  *  ». 

Assurément  à  Paris  on  lui  aurait  épargné  les  frais  de 
ce  déménagement. 

Dans  la  période  qui  suivit,  il  y  eut  encore  des  cas  de 
déportation  ;  mais,  après  la  loi  du  14  frimaire,  le  directoire 
du  département,  se  fondant  sur  ce  que  cette  loi  interdisait 
aux  administrations  départementales  la  connaissance  de 
toute  mesure  révolutionnaire,  se  déchargea  de  ces  atfaires 
sur  les  districts,  se  bornant  à  faire  arrêter  provisoirement 
les  personnes  sur  l'état  desquelles  les  districts  avaient  à 
se  prononcer  ^ 

Voilà  le  rôle  de  l'administration  à  Rouen;  voyons  celui 
du  tribunal. 

Le  tribunal  criminel  avait  reçu  le  droit  de  juger  révolu- 
tionnairement.  Un  membre  du  conseil  général  de  la  com- 
mune aurait  voulu  plus  que  cela  pour  le  département.  Après 
l'établissement  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  il  pro- 
posait que  l'on  demandât  pour  Rouen  aussi  un  tribunal 
révolutionnaire.  Mais  le  conseil  passa  k  l'ordre  du  jour, 
alléguant  pour  raison  qu'on  pourrait  toujours  envoyer  les 

1.  Archives  de  Rouen,  administration  départementale,  reg.  VI,  à  la  date. 

2.  13  et  25  nivôse:  2  pluviôse;  23  et  26  ventôse,  etc.  Archives  de  la 
Seine-Inférieure,  administration  départementale,  reg.  n"  VIII,  aux  dates, 
et  Gosselin,  ouvrage  cité,  p.  134. 


76  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

coupables  au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris  \  et  il  y  en 
eut  en  effet  des  exemples,  même  avant  que  les  lois  du 
27  germinal  et  du  19  floréal  en  fissent  une  obligation  -.  Le 
tribunal  criminel  de  Rouen  usa  rarement  des  pouvoirs 
extraordinaires  qui  lui  avaient  été  donnés.  Il  y  avait 
pourtant  beaucoup  de  suspects  dans  les  prisons.  Le  30  avril 
déjà,  on  avait  remontré  au  conseil  que  la  maison  d'arrêt 
était  trop  petite,  et,  après  Téchec  du  fédéralisme,  on  avait 
(à  défaut  d'amis  avoués  des  Girondins)  demandé  dans  le 
conseil  général  (17  juillet  1793)  de  dresser  la  liste  de  tous 
ceux  qui  n'avaient  pas  voté  la  constitution  :  c'eût  été  un 
supplément  cà  la  liste  des  suspects.  Mais  cette  fois  encore  le 
conseil  passa  à  l'ordre  du  jour.  Le  tribunal  n'eut  donc  à 
juger  aucun  fédéraliste.  En  fait  de  crime  contre-révolu- 
tionnaire, il  prononça  la  peine  de  mort  pour  fabrication  de 
faux  assignats  ^;  mais  la  contrefaçon  de  la  monnaie  a  été, 
jusqu'à  la  revision  du  code  pénal  en  1832,  punie  de  mort. 
On  peut  se  souvenir  encore  aujourd'liui  d'avoir  vu  imprimé 
sur  les  billets  de  banque  cet  avis  :  La  loi  punit  de  mort 
les  contrefacteurs. 

Les  prêtres  réfractaires  étaient,  sauf  d'étroites  exceptions, 
soumis  à  la  même  peine. 

Le  tribunal  eut  à  juger  le  1"  août  1793  un  prêtre, 
J.-B.  Leudet,  âgé  de  vingt-lmit  ans,  en  qui  l'on  retrouvait 

1.  Archives  de  l'hôtel  de  ville  de  Rouen,  administration  communale, 
registre  n"  VI,  à  la  date  du  29  mars  1793. 

2.  Les  frères  Lentaigne.  Voy.  Histoire  du  tribunal  récolutionnaire  de 
Paris,  t.  V,  p.  2i;  les  mandats  d'arrêt  sont  du  4  et  du  6  avril  l'93. 

3.  1er  niars  1793,  Lebucn  et  les  femmes  Barré  et  Fiquet;  28  frimaire 
(18  décembre  1793),  Michel  Jean,  dit  Durai;  i  nivôse  (24  décembre),  Nicolas 
Vallet,  dit  Lambert.  (Greffe  de  la  cour  d'appel  de  Rouen,' l^r  registre  du 
tribunal  criminel.)  Il  y  eut  à  Rouen,  le  l^r  mai  1793,  une  émeute  dont  les 
principaux  coupables,  au  nombre  de  cinq,  furent  condamnés  à  mort  le 
21  septembre  suivant  (voy.  Gosselin,  ouvrage  cité,  p.  135  et  suiv.);  mais 
cette  émeute  n'avait  point  le  caractère  contre-révolutionnaire  :  elle  avait 
pour  cause  la  famine.  Tout  autre  était  le  fait  suivant.  Sur  une  des  vitres 
de  la  salle  du  conseil  général  du  département  on  avait  tracé  avec  le  doigt 
ces  mots  :  République  nulle  et  invisible  (au  lieu  de  une  et  indivisible),  et 
c'était  le  jour  où  Carrier  passa!  On  fit  une  enquête,  mais  on  ne  trouva 
pas  le  coupable.  (Archives  de  la  Seine-Inférieure,  Administration  dépar- 
tementale, reg.  n»  Vili.  23  juillet  1793.) 


en.    VIII.    —  LA   NORMANDIE  77 

tous  les  signes  requis  pour  la  condamnatiou  la  plus  sévère  : 
il  n'était  ordonné  prêtre  que  depuis  un  an;  il  n'avait  pas 
prêté  le  serment  et  avait  exercé,  au  nom  et  avec  les  pouvoirs 
du  curé  de  Saint-Maclou,  les  fonctions  curiales,  disant 
la  messe,  confessant,  administrant  les  malades,  consacrant 
les  mariag-es,  et  il  en  tenait  registre.  A  Paris,  on  n'eût  pas 
manqué  de  lenvoyer  à  l'échafaud;  à  Rouen,  on  se  contenta 
de  le  déporter  (1"  août  1793)  '. 

Le  tribunal  eut  pourtant  aussi  ses  jours  mauvais.  Un  nou- 
veau représentant,  Siblot,  avait  été  envoyé  dans  la  Seine- 
Inférieure  et  dans  l'Eure  pour  y  établir  les  principes  du  gou- 
vernement révolutionnaire  -,  et  il  inaugura  ce  régime,  qu'on 
pouvait  à  peine  appeler  nouveau,  par  des  épurations  et 
des  arrestations  :  renouvellement  des  autorités  constituées, 
emprisonnements  de  suspects,  de  parents  de  suspects^; 
car,  où  s'en  tenir  dans  cette  voie?  témoin  ces  considérants 
sur  l'arrestation  de  la  marquise  de  Rubelles  : 

Considérant  qu'elle  est  une  femme  suspecte  ;  qu'elle  avait  deux 
fds  dont  un  a  été  tué  à  Paris,  à  l'Abbaye,  et  l'autre  est  incarcéré 
dans  une  maison  d'arrêt  ;  que  sa  fille  n'est  pas  moins  aristocrate  ; 
qu'on  a  trouvé  cbez  ladite  ci-devant  marquise  de  Rubelles  ses 
armes,  un  reçu  d'abonnement  à  un  journal  aristocrate  et  une 
lettre  aristocrate  à  elle  écrite  ; 

Considérant  combien  on  doit  se  bâter  d'acbever  la  destruction 
des  tyrans,  en  paralysant  les  complots  des  personnes  qui  par- 
tagent leurs  crimes  en  s'opposant  à  la  liberté  et  au  bonheur  des 
peuples... 

Rouen,  28  ventôse,  2"=  année. 

SiBLOT  \ 

Avec  les  nobles,  les  prêtres  attiraient  les  rigueurs  des 
représentants,  non  plus  seulement  les  prêtres  qui  avaient 
refusé  le  serment,  mais  ceux  qui  l'avaient  prêté,  s'ils  ne 
voulaient  pas  aller  plus  loin  et  déposer  leurs  lettres  de  prê- 

1.  Registre  du  tribunal  criminel,  à  la  date. 

2.  Il  y  fut  du  22  pluviôse  au  7  .messidor. 

3.  Arch.  nat.,  D.  §  1.  carton  42.  et  AF  II,  carton  162,  ventôse,  pièces  98, 
m,  185. 

4.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  lOi  (Eure),  à  la  date. 


78  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

trise.  Siblot  avait  créé  une  nouvelle  classe  de  prêtres  réfrac- 
taires  :  les  prêtres  «  réfractaires  à  la  volonté  générale  »  : 

Considérant  que  les  prêtres  qui  n'ont  pas  abdiqué  leurs  fonc- 
tions en  déposant  leurs  lettres  de  préirise,  sont  réfractaires  à 
la  volonté  générale... 

En  conséquence  il  leur  enjoignait  par  un  arrêté  du 
18  germinal  (7  avril  1794)  d'aller,  dans  les  vingt-quatre 
heures,  au  chef-lieu  du  district  pour  y  donner  leurs  noms, 
puis  de  se  rendre  à  la  maison  de  sûreté  désignée;  faute  de 
quoi,  ils  étaient  tenus  pour  rebelles  et  poursuivis  comme 
agents  et  complices  des  ennemis  de  la  liberté  \ 

Avec  un  pareil  représentant,  le  tribunal  criminel  pouvait 
difficilement  suivre  sa  marche  ordinaire.  Des  troubles  qui 
éclatèrent  dans  le  district  de  Dieppe,  à  l'occasion  des  subsis- 
tances, fournirent  à  Siblot  le  moyen  de  montrer  qu'avec 
des  juges  bien  conduits  on  pouvait  se  passer  de  commis- 
sion militaire  -.  Un  arrêté  du  27  ventôse  ordonna  donc  au 
tribunal  criminel  de  transporter  à  Dieppe  pour  y  juger 
révolutionnairement  ^ 

Sa  courte  session  fut  marquée  par  des  exécutions  capi- 
tales pour  de  simples  propos,  comme  à  Paris. 

C'est  d'abord,  4  germinal  (24  mars  1794),  un  simple 
berger,  âgé  de  cinquante  ans,  Jean  Lefebvre,  demeurant  à 
Roiville.  Voici  un  extrait  de  son  interrogatoire  qui  ren- 
ferme tous  les  éléments  de  son  jugement  : 

On  lui  demande  pourquoi  il  ne  portait  pas  la  cocarde.  —  Je 
ne  suis  pas  cocardier. 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  141  (Seine-Inférieure),  à  la  date. 

2.  A  l'exception  de  l'Orne  et  de  la  Manche,  visitées  par  les  Vendéens, 
la  Normandie  fut  étrangère  à  ce  régime.  Guimberleau  le  constate  offi- 
ciellement. Rouen,  22  messidor,  Arch.  nat.,  AFII,  141,  dos.  17,  pièce  125. 

3.  Arch.  Nat.,  AF  II,  carton  162,  pièce  236.  André  Dumont,(|ui  était  dans  la 
Somme,  aurait  bien  fait  qu'on  se  passât  de  tribunal.  Sur  le  bruit  que  des 
brigands  se  répandaient  aux  confins  des  districts  de  Dieppe  et  de  Neuf- 
chàtel,  il  avait  pris  avec  lui  quelques  «  courageux  «  citoyens  et  60  hus- 
sards :  «  Nous  avons  parcouru  toute  la  côte  maritime  et  les  forêts  », 
dit-il,  mais  il  avoue  qu'il  n'a  trouvé  personne.  (Lettre  du  4  germinal, 
AFII,  163,  germinal,  pièce  36.) 


CH.    VIII.   —  LA  NORMANDIE  79 

Ètes-vous  citoyen'?  —  C'est  une  risée  que  ce  mot-là.  Je  suis 
chrétien,  baptisé;  les  citoyens  ne  le  sont  pas. 

Pourquoi  il  n'avait  pas  de  cocarde  au  moment  de  son  arres- 
tation? —  Je  crois  que  ça  ne  fait  pas  grandchose,  on  n'en  a 
pas  pour  mendier  sa  vie  et  je  pensais  qu'on  pouvait  aller  aussi 
honnêtement  sans  cocarde  qu'avec  une  cocarde. 

Je  vous  représente  que  la  loi  veut  que  tous  les  Français  aient 
une  cocarde.  —  La  loi!  une  belle  loi  que  l'on  détruit  tous  les 
jours,  puisqu'il  n'y  a  plus  de  religion,  qu'on  détruit  les  églises, 
qu'on  ne  veut  plus  qu'on  dise  la  messe. 

Avez-vous  assisté  à  la  plantation  d'un  arbre  de  la  liberté?  — 
Il  y  a  sept  ou  huit  mois,  je  travaillais  à  Saint-Just,  on  plantait 
un  arbre  de  la  liberté,  je  m'y  suis  trouvé  comme  les  autres,  mais 
je  n'en  ai  pas  vu  d'autres. 

Avez-vous  crié  Vive  la  République?  —  Je  n'ai  jamais  crié 
cela. 

Etes-vous  bon  citoyen,  bon  républicain?  —  Je  suis  bon  citoyen 
dans  la  loi  où  nous  avons  tous  été  élevés  et  je  viens  ici  conmie 
les  autres. 

Rien  de  plus,  et  il  fut  condamné  à  mort  '. 

Deux  jours  après,  6  germinal  (26  mars  1794),  c'est  un 
tisserand  do  Lintot,  canton  do  Longueville,  nommé  François 
Mallkt,  qui,  à  table  dans  une  auberge,  comme  on  parlait 
de  la  guillotine  dressée  à  Dieppe,  dit  que,  s'il  était  là  pen- 
dant que  l'on  guillotinerait,  il  se  ferait  mettre  en  prison; 
car  il  ne  pourrait  s'empêcher  de  parler  et  monterait  même 
sur  l'échafaud  pour  tout  jeter  à  bas  ". 

Un  peu  plus  tard  (27  et  28  germinal),  dans  une  mise  en 
jugement  pour  propos,  qui  comprenait  dix  prévenus,  il  y 
en  avait  un  sur  qui  pesait  en  outre  l'imputation  du 
crime  d'émigration.  C'était  Michel-Thomas  Plabipel,  né 
à  Rouen,  versé  dans  les  sciences  naturelles  et  les  mathé- 
matiques. Son  père  l'avait  envoyé,  dans  le  cours  de 
l'année  1791,  en  Angleterre,  pour  y  étudier  les  procédés  de 
l'industrie,  et  il  y  était  resté  au  delà  du  terme  fixé  par  la 
loi  sur  l'émigration.  Il  était  donc  tenu  pour  émigré.  Mais 


1.  Registre  du  tribunal  criminel,  à  la  date,  et  Gosselin,  p.  112-173. 

2.  Registre  du  tribunal  criminel,  à  la  date. 


80  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

il  n'avait  pu  résister  au  désir  de  revoir  la  France,  et, 
n'ayant  pu  obtenir  que  son  nom  fût  rayé  de  la  liste  fatale, 
il  revint  pourtant,  et  il  errait  de  village  en  village,  quand 
les  recherches  plus  actives,  motivées  par  les  troubles  des 
environs  de  Dieppe,  le  firent  arrêter.  Son  cas  était  irré- 
missible :  il  fut  condamné  cà  mort  et  paya  en  quelque  sorte 
pour  ses  coaccusés  du  crime  de  propos.  Ceux-ci  furent 
acquittés,  mais  détenus  jus([u'à  la  paix  comme  suspects  ^ 
Le  tribunal,  avant  de  quitter  Dieppe,  prononça  encore 
une  condamnation  à  mort,  et  cette  fois  contre  un  prêtre, 
Etienne  Briche,  âgé  de  vingt-neuf  à  trente  ans.  Il  avait  été 
précepteur  chez  un  noble  qui  émigra,  lui  laissant  la  garde 
de  sa  maison  de  Martin-Église.  Il  y  demeura  en  effet  huit  à 
neuf  mois;  après  quoi,  il  était  allé,  disait-il,  chez  son  père. 
Mais  un  fait  certain  et  reconnu  par  lui,  c'est  que,  pendant 
quatorze  mois,  il  était  resté  à  Dieppe  ou  dans  les  com- 
munes voisines,  disant  la  messe,  faisant  des  baptêmes  et 
des  mariages,  n'ayant  point  d'ailleurs  prêté  serment.  L'ac- 
cusateur public  représentait  les  périls  auxquels  la  Répu- 
blique venait  d'être  exposée  par  là  : 

Les  maux  que  le  fanatisme  a  produits  dans  Dieppe  et  les  envi- 
rons sont  incalculables  et  les  suites  en  seraient  devenues  inces- 
samment très  funestes,  si  un  événement  imprévu  n'avait  pas  fait 
découvrir  les  coupables. 

Une  lettre  écrite  à  un  jeune  prêtre,  exilé  à  Londres,  lui 
annonçant  la  mort  de  son  père,  disait,  pour  le  consoler, 
que  les  derniers  sacrements  lui  avaient  été  administrés 
par  UQ  prêtre  insermenté  1  Cette  lettre  avait  mis  la  justice 
sur  la  piste.  Avec  le  prêtre  douze  hommes  ou  femmes,  qui 
avaient  usé  de  son  ministère  ou  qui  l'avaient  recelé  lui- 
même,  étaient  mis  en  jugement.  Le  prêtre  fut  condamné  à 
mort.  Sept  des  hommes  ou  femmes  qui  l'avaient  recelé 
furent  frappés  de  la  peine  de  la  déportation  ^;  pour  les  cinq 

1.  Mcnie  re/,'islre,  à  la  (ialc. 

i.  FouiLLET  et  sa  fille,  la  fille  Houlleveque,  la  (illc  Cauchoie,  Tiioumirb, 
Abraliam  Vasse,  la  lilie  Gautier. 


en.    VIII.   —   LA   NORMANDIE  81 

autres,  le  fait  fut  déclaré  non  constant,  mais  deux  furent 
encore  détenus  jusqu'à  la  paix  comme  suspect  *. 

Revenu  à  Rouen,  le  tribunal  sembla  rentrer  dans  les 
Habitudes  de  modération  d'où  il  était  si  étrangement  sorti, 
durant  cette  mission  fatale,  par  une  sorte  d'enivrement 
révolutionnaire.  On  arrivait  pourtant  au  plus  fort  de  la 
Terreur,  et  la  ville  avait  des  démagog'ues  qui  ne  le  cédaient 
en  rien  à  ceux  de  Paris.  Le  2-3  floréal  (12  mai  1794),  le 
maire,  ayant  convoqué  les  membres  de  la  société  popu- 
laire, leur  dit  que  le  moment  était  venu  de  frapper  un 
grand  coup  : 

Cette  nuit,  à  deux  heures,  on  battra  la  générale;  la  ville  sera 
cernée  dès  onze  heures  du  soir;  les  mesures  sont  prises  pour 
que  rien  ne  nous  échappe;  le  représentant  Guimberteau  est 
pour  nous  :  il  nous  approuve  et  nous  seconde. 

Et  l'agent  national  prenant  à  son  tour  la  parole  : 

Dès  dix  heures  du  soir,  la  ville  sera  cernée  par  cinq  cents 
gardes  nationaux  extra  muros;  une  heure  après  la  générale,  à 
trois  heures,  le  rappel  sera  battu  et  ceux  qui  ne  se  présenteront 
pas  seront  regardés  comme  suspects. 

Six  cents  hommes  des  plus  purs  et  des  plus  prononcés  seront 
divisés  par  dix,  et  ces  dix  seront  dirigés  par  les  membres  du 
conseil  général  et  du  comité  de  surveillance. 

Le  reste  de  la  troupe  fera  des  patrouilles  au  dedans  et  au 
dehors  de  la  ville. 

Soixante  membres  du  conseil  général  et  soixante  de  la  société 
populaire  se  trouveront,  à  minuit,  réunis  au  local  des  séances. 

A  quatre  heures,  chaque  groupe  de  dix  commencera  les  visites. 

Les  maisons  seront  visitées  et  sondées  de  la  cave  au  grenier 
avec  le  plus  grand  soin. 

Et  la  chose  s'exécuta,  le  maire  et  l'agent  national  par- 
courant la  ville  à  cheval  pour  surveiller  la  bonne  exécution 
de  ces  mesures  -. 

1.  Un  garçon  charpentier.  François  Prevel.  avait  tenu  dans  un  cabaret 
un  propos  ordurier  sur  la  Convention.  Le  fait  fut  déclaré  constant,  mais 
sans  intention  criminelle;  et  Prevel  fut  acquitté,  mais  détenu  jusqu'à  la 
paix  (3  germinal).  Même  registre.  —  Voy.  sur  les  jugements  de  Dieppe 
la  note  IV  aux  Appendices. 

2,  Hôtel  de  ville,  délibération  du  23  floréal  an  II.  (Gosselin,  p.  179-180.') 

n.  —  6 


/ 


8^  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Ainsi  la  ville  entière  avait  été  livrée  par  son  premier 
magistrat  à  la  discrétion  de  quelqnes  centaines  d'énergu- 
mènes.  On  se  trouva,  il  est  vrai,  assez  embarrassé  d'un 
si  grand  coup  de  filet.  Une  commission  fut  instituée  pour 
faire  le  triage  des  personnes  arrêtés,  et  elle  en  fit  trois 
parts  :  une  première  qu'on  relâcha;  une  deuxième  qu'on 
retint  en  prison;  une  troisième  qu'on  envoya  au  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris. 

Le  tribunal  criminel  de  Rouen  semblait  appelé  à  rece- 
voir une  part  de  ceux  que  l'on  avait  gardés  dans  les  pri- 
sons de  la  ville.  Il  n'en  fut  rien  pourtant,  et,  en  fait  de 
condamnation  pour  crime  de  contre-révolution,  on  ne 
trouve  plus  que  trois  émigrés  : 

Le  19  messidor  (7  juillet  1794),  Cb. -Germain  Deherte, 
seigneur  de  Ferrières  et  ancien  lieutenant  au  régiment 
d'infanterie  ci-devant  d'Armag-nac  (vingt-huit  ans)  ^  ; 

Le  l"''  thermidor  (19  juillet),  Victor- Alexandre  Delamare, 
ci-devant  gendarme  de  la  gendarmerie  ^; 

Enfin  le  11  thermidor  (29  juillet),  Charles  Ramfreville 
des  Noyers,  natif  de  Noyers,  district  de  Gournay,  ex-noble, 
ancien  officier  au  régiment  royal-comtois  (vingt-quatre 
ans)  :  —  le  11  thermidor,  le  lendemain  de  la  mort  de 
Robespierre.  Mais  les  lois  contre  les  émigrés  devaient 
rester  longtemps  encore  dans  le  code  révolutionnaire. 

Tous  les  trois,  aux  termes  de  la  loi,  furent  condamnés 
et  livrés  à  l'exécuteur  sur  la  simple  constatation  de  leur 
identité. 

Il  y  faut  joindre  une  dernière  condamnation,  celle  de 
Michel-Georges  François  d' Auferaet  de  Buhes  ,  exécuté  à 
Rouen  le  20  fructidor  an  II  (7  septembre  1794),  quarante 


1.  11  avait  Ole  porté  sur  la  liste  des  émigrés  et,  de  son  aveu,  il  avait 
émigré  dans  le  courant  de  IIOS  et  était  rentré  nonobstant  les  menaces  de 
la  loi.  Ajoutez  qu'il  avait  été  «  trouvé  saisi  de  reliques,  prières  et  autres 
signes  du  plus  absurde  fanatique  ». 

2.  Arrêté  à  la  Bouille,  il  avait  tenté  de  se  donner  la  mort  en  se  coupant 
les  veines  avec,  un  rasoir,  et  il  avait  dit  ensuite  «  (|u'il  aimait  nueux  se 
donner  la  mort  lui-même  que  de  la  recevoir  de  la  main  d'un  autre  ». 


cil.    VIII.   —   LA   NORMANDIE  83 

jours  après  la  mort  de  Robespierre  !  C'est  que  les  lois  san- 
g-lantes  portées  contre  le  clergé  fidèle  étaient  toujours  en 
vigueur,  et  le  vénérable  prêtre  avait  bien  mérité  sans  doute 
qu'on  les  lui  appliquât.  Il  avait  «  en  dix-huit  mois  parcouru 
soixante  communes  du  pays  de  Gaux  sous  le  nom  de  Pierre 
Toupin,  marchand  de  fil,  administrant  les  sacrements  et 
célébrant  la  messe  où  il  pouvait.  Il  portait  avec  lui  un 
calice  et  une  patène  d'argent  pour  les  saints  mystères, 
et  un  registre  pour  y  inscrire  les  actes  de  baptême  et  de 
mariage.  »  C'est  là  ce  qui  le  fit  reconnaître  quand  on 
l'arrêta.  Dans  l'interrogatoire  qu'il  subit  à  Maromme  le 
16  fructidor  (3  septembre),  il  ne  chercha  point  d'équi- 
voque : 

Je  n'ai  jamais,  dit-il,  eu  d'autre  profession  que  celle  de  prêtre; 
je  compte  l'être  encore. 

Il  refusa  de  nommer  les  personnes  qui  l'avaient  reçu,  et 
comme  on  lui  demandait  s'il  avait  accepté  la  constitution, 
il  répondit  qu'il  n'était  pas  citoyen  actif;  qu'il  ne  s'était 
jamais  mêlé  du  gouvernement  : 

La  religion  dont  je  faisais  profession  me  faisait  une  loi  impé- 
rieuse de  me  soumettre  aux  lois  de  ma  patrie. 

D.  Âs-tu  prêté  quelqu'un  des  serments  exigés? 

R.  Le  serment  exigé  parla  loi  de  novembre  1793  ne  me  regar- 
dait pas,  parce  que  je  n'étais  pas  fonctionnaire  public,  et  je  ne 
connais  pas  les  autres  décrets  concernant  les  ecclésiastiques. 

Prêtre  réfractaire,  resté  sur  le  territoire  de  la  Répu- 
blique! on  lui  fit  subir  la  loi  dans  toute  sa  rigueur  :  il  fut 
envoyé  à  l'échafaud  sur  la  constatation  de  son  identité  *. 

1.  L'abbé  Loth,  M.  l'abbé  d'Aufernel  de  Bures,  mort  pour  la  foi  à  Rouen, 
le  7  septembre  l'9i.  (Rouen,  1864,  in-18).  —  Le  père  du  général  Davousl 
faillit  avoir  le  sort  du  père  du  général  Moreau.  Dénoncé  au  Comité  de 
salut  public,  le  18  prairial,  par  una  gent  national  de  la  Seine-Inférieure, 
comme  ayant  toujours  tenu  une  conduite  incivique,  il  fut  arrêté  par 
ordre  du  Comité  le  7  messidor.  (Archives  nationales,  F^  4437,  registre  de 
la  police  du  Comité,  19'=  cahier.)  Mois  le  9  thermidor  survint  avant  qu'il 
eût  été  mis  en  jugement. 


84  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

III 

Eure. 

L'Eure  et  le  Calvados,  qui  avaient  été  le  principal  théâtre 
de  la  résistance  fédéraliste,  semblaient  devoir  être  plus 
particulièrement  livrés  aux  vengeances  de  la  Montagne. 
Les  représentants  Bonnet,  Duroy  et  Robert  Lindet,  ces 
deux  derniers  députés  de  l'Eure,  vinrent  tout  d'abord  cons- 
tater les  effets  de  la  victoire  obtenue,  sans  grand  effort,  à 
Pacy,  près  de  Vernon.  La  Constitution  était  acceptée  et  le 
département  soumis  '.  Déjà,  au  cours  de  la  lutte,  Evreux, 
la  ville  rebelle,  avait  été  frappée  par  la  translation  du  siège 
de  l'administration  à  Bernay.  Elle  subit  autrement  encore 
les  conséquences  de  la  défaite.  Les'  chasseurs  de  Paris  et 
les  hussards  de  la  Liberté  l'occupèrent  et  la  mirent  au 
pillage.  Puis  vinrent  les  exécutions  officielles.  Buzot, 
l'idole  d'Évreux,  ayant  échappé,  on  brûla  son  portrait 
(27  juillet),  on  rasa  sa  maison  et  sur  l'emplacement  on 
dressa  une  pyramide  avec  une  inscription  qui  flétrissait 
sa  mémoire  : 

Ici  fut  l'asile  du  scélérat  Buzot 
qui,  représentant  du  peuple, 

CONSPIRA  CONTRE  l'uNITÉ  ET  l'iNDIVISIBILITÉ 

DE    LA  République    française. 

Vinrent  ensuite  les  changements  de  personnes  que 
l'attitude  des  anciennes  autorités  appelait.  Les  représen- 
tants Legendre,  Lacroix  et  Musset,  arrivés  de  Rouen, 
remplacèrent  par  de  nouveaux  magistrats  les  juges  des 
tribunaux,  qui  étaient  en  prison,  et  renouvelèrent  les 
administrateurs  du  district,  la  municipalité,  ainsi  que  le 
commandant  de  la  garde  nationale.  Quant  aux  exécutions, 
elles  frappèrent  moins  les  personnes  que  les  choses.  Il 
avait  été  décidé  que  les  plus  compromis  seraient  envoyés 

1.  Arcl).  nat.,  AF  II,  carlon  1(38,  juillet,  pièces  86  et  81. 


CH.    VIII.   —   LA    NORMANDIE  85 

au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Le  maire  Jérôme 
Le  Tellier,  qui  était  au  premier  rang-,  se  tua  dans  sa  prison 
la  veille  du  départ.  Les  autres,  conduits  de  brigade  en  bri- 
gade par  la  gendarmerie,  eurent  l'incroyable  chance  d'être 
oubliés  en  prison  par  Fouquier-Tinville.  A  l'exception  de 
deux  qui  moururent  à  la  Conciergerie,  ils  revinrent  à 
Évreux  après  le  9  thermidor  '.  Les  simples  suspects  furent 
mis  en  arrestation,  et  des  sans-culottes,  logés  dans  leurs 
demeures  et  à  leurs  dépens  comme  garnisaires. 

Évreux  d'ailleurs,  à  d'autres  titres,  devait  désarmer  le 
ressentiment  des  Jacobins.  En  aucune  ville  on  n'imita 
plus  servilement  les  exemples  des  gens  de  la  Commune  de 
Paris.  L'évêque  constitutionnel,  Robert-Thomas  Lindet, 
s'était  marié;  son  grand  vicaire,  un  ancien  moine,  abjura 
solennellement,  à  la  façon  de  Gobel.  Les  statues  des  rois 
ou  des  saints,  qui  ornaient  le  portail  de  la  cathédrale,  furent 
jetées  par  terre.  La  cathédrale  était  devenue  le  temple  de 
la  Raison.  On  y  célébrait  les  fêtes  patriotiques,  on  y  déposa 
les  bustes  de  Rrutus,  de  Marat  et  de  Le  Peletier  sur  le 
grand  autel;  puis,  quand  la  fête  se  passait  au  dehors,  on 
venait  les  y  prendre,  on  les  portait  processionncllement, 
on  les  plaçait  sur  des  reposoirs,  et,  pour  que  rien  ne  man- 
quât à  cette  stupide  idolâtrie,  on  faisait  brûler  de  l'encens 
devant  eux  -.  A  Tune  de  ces  fêtes,  la  fête  de  l'Abondance 
(30  pluviôse,  18  février  1694),  on  avait  rattaché,  nonob- 
stant la  date,  la  fête  de  l'anniversaire  de  la  mort  du  roi. 
En  même  temps  que  les  bustes  de  Brutus  et  de  Marat,  on 
y  vit  le  bourreau  qui  portait  le  portrait  de  Louis  XVI,  et, 
au  temps  marque,  lui  coupa  la  tête  '\  Mais  en  fait  d'exécu- 
tions réelles,  on  n'en  compta  que  quatre  :  deux  pauvres 
journaliers  pour  cri  de  T7i'<?  le  Roi!  ou  provocation  au  réta- 
blissement  de  la  royauté  \   et   deux  prêtres  qui  avaient 


1.  Souvenirs  et  Journal  (Vun  bourgeois  cVÉvreux,  p.  "2,  73  et  88. 

2.  Ihid.,  p.  70,  72,  7i. 

3.  Ibid.,  p.  74. 

i.  PouRPOi>T,  2  mai  1793;  Ducastel,  3  mai.  Ibid.,  p.  78  el  84,  et  Boivin, 


86  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

refusé  le  serment  et  qui,  n'ayant  pas  quitté,  dans  la 
période  de  deux  décades,  le  territoire  de  la  République, 
étaient  passibles  de  mort.  Le  tribunal  criminel,  en  ce  cas, 
n'avait  qu'une  chose  à  faire,  constater  l'identité  du  pré- 
venu, le  condamner  et  le  remettre  au  bourreau. 

Le  premier  de  ces  deux  prêtres,  nommé  Yallée,  curé  de 
Pitliienville,  laissa  une  trace  profonde  dans  les  souvenirs 
du  pavs.  11  avait  trouvé  un  refuge  chez  un  ami;  mais,  ayant 
appris  que  la  loi  punissait  de  mort  cette  hospitalité,  il  ne 
voulut  pas  exposer  son  ami  et  vint  se  livrer  lui-même. 
L'identité  n'était  pas  contestable;  il  fut  condamné  et  livré 
dans  la  même  journée  à  l'exécuteur.  On  ne  pouvait  qu'être 
ému  de  voir  cet  homme,  jeune  et  remarquable  par  la  beauté 
du  visage  et  par  la  force  du  corps,  marcher  au  supplice  l'air 
calme,  la  figure  souriante,  victime  de  son  dévouement  à  la 
foi  et  à  l'amitié.  Les  circonstances  de  sa  mort  en  rendirent 
l'impression  ineffaçable.  Il  était  attaché  à  la  planche  et 
renversé  sous  le  couperet  quand  le  bourreau  s'aperçut  que 
la  détente  de  l'instrument  était  fixée  par  un  cadenas  :  il  fut 
deux  ou  trois  minutes  avant  d'en  retrouver  la  clef  dans  sa 
poche.  Le  fer  tomba,  et  le  bourreau  ayant,  sans  autre  pré- 
paration, relevé  la  planche,  on  vit  se  redresser  sanglant  ce 
corps  sans  tête.  La  multitude  s'enfuit  épouvantée  \ 

Disons  pourtant  que  si  le  département  de  l'Eure,  comme 
celui  de  la  Seine-Inférieure  et  d'autres,  ne  compta  pas  plus 
d'exécutions  capitales,  c'est  qu'on  envoyait  les  prévenus 
au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Avant  même  la  loi 
du  27  germinal  qui  posa  ce  renvoi  en  principe,  on  en 
trouve  de  nombreux  exemples  ;  et  Bernard  (de  Saintes)  en 
fournit  la  preuve  en  frimaire  dans  cette  lettre  qu'il  a  citée 
lui-même,  voulant  se  justifier  : 

Puisque  les  Gauthier  (de  Pomoy)  ont  été  renvoyés  au  tri- 
bunal révolulionnaire ,    dépêche-toi   de   les  faire  partir   pour 

Notices  hislork/ues  sur  la  Eévoliition  dans  le  département  de  l'Eure  (lîvreiix, 
1868).  Il  y  eut  cinq  acquittemenls,  voy.  Boivin,  /.  /. 
1.  Souuenirs  et  Journal  d'un  bourrjeois  d'Évreux,  p.  79. 


en.   VIII.   —   LA   NORMANDIE  87 

Paris;  il  ne    faut  pas   laisser  vivre  les  scélérats  ni  jeûner  la 
guillotine  *. 

Les  autorités  constituées,  renouvelées  une  première  fois 
après  l'échec  du  fédéralisme,  le  furent  de  nouveau,  avant 
même  que  le  gouvernement  révolutionnaire  eût  été  établi. 
Delacroix,  Legendre  et  Louchet,  délégués  dans  la  Seine- 
Inférieure  et  les  départements  circonvoisins,  étaient  venus 
à  Évreux  à  la  fin  de  brumaire,  et  voici  ce  qu'ils  disaient 
de  la  ville  dans  une  lettre  du  3  frimaire  (23  novembre)  au 
Comité  de  salut  public  : 

Arrivés  à  Evreux  depuis  le  29  brumaire,  nous  nous  sommes 
occupés  sans  relâche  de  la  réorganisation  des  autorités  cons- 
tituées; nous  nous  sommes  convaincus  que  tous  les  corps 
avaient  participé  aux  arrêtés  contre-révolutionnaires  de  l'admi- 
nistration supérieure  révoltée,...  et  tous  les  citoyens  d'Évreux 
ont  suivi  l'impulsion  de  leurs  magistrats  pervers.. 

L'esprit  public  d'Évreux  est  nul,  pour  ne  pas  dire  pervers.  La 
société  populaire  est  sans  énergie  comme  sans  talents.  11  n'y  a 
point  ici  de  républicains,  les  sans-culottes  paraissent  indécis, 
la  classe  indigente  du  peuple  est  insouciante  et  ne  prend  aucune 
part  à  la  révolution. 

Nous  ne  formons  qu'un  directoire  du  département,  car  nous 
trouverions  difficilement  de  quoi  former  le  conseil  général  ^ 

1.  Lettre  de  Bernard  (de  Saintes)  au  commissaire  national  du  district 
d'Évreux. 

2.  Archiv.  nat.,  AF  II,  carton  171,  brumaire,  pièce  27.  —  Par  une  autre 
lettre  du  7  frimaire,  ils  annoncent  la  réorganisation  etTectuée;  mais  ils 
ajoutent  qu'il  n'y  a  pas  de  patriotes  sûrs  à  Évreux  pour  les  places  de 
président  du  tribunal  et  d'accusateur  public:  il  faut  envoyer  des  patriotes 
chauds  de  Paris.  (IbicL.  pièce  37.)  Les  représentants  épuraient  les  adminis- 
trations; les  municipalités  se  chargeaient  quelquefois  d'épurer  les  cures. 
La  municipalité  de  Louversev,  canton  de  Couches,  écrit  le  30  frimaire 
an  II  : 

«  Nous  avons  envoyé  J.-Jos.  Vaillant,  curé  de  notre  commune,  au 
séminaire  d'Évreux  (maison  d'arrêt  du  département),  pour  y  apprendre  la 
soumission  aux  lois  et  le  républicanisme,  au  lieu  de  l'ancien  régime  qu'il 
prêchait  ici.  Dorénavant,  si  nous  n'avons  plus  de  curé,  comme  nous  nous 
en  passei'ons  fort  bien,  d'autant  que  ce  sera  une  charge  de  moins  pour 
la  République,  nous  désirerions  que  vous  y  suppléassiez  incessamment  en 
nous  envoyant  le  bulletin  qui  servirait  à  instruire  nos  concitoyens  et  à 
en  ramener  une  partie  de  l'égarement  dans  lequel  ledit  Vaillant  les  avait 
entraînés  par  ses  discours  fanatiques  et  mensongers.  »  (Arch.  nat.,  D  xl, 
§  4,  carton  19,  dossier  27,  à  la  date.) 


88  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

C'est  par  un  arrêté  de  la  veille  qu'ils  venaient  de  réor- 
ganiser l'administration  départementale  ;  par  un  autre  du 
11  nivôse,  ils  destituaient  encore  le  président  et  l'accusa- 
teur public  du  tribunal  criminel  et  pourvoyaient  à  sa  réor- 
ganisation *.  Siblot,  qui  leur  succéda,  fit  de  nouvelles  épu- 
rations ^  Nous  avons  parlé  de  ce  représentant  dans  la 
Seine-Inférieure,  où  il  avait  établi  le  siège  de  son  procon- 
sulat. 

IV 

Calvados. 

Caen  était  assurément  la  ville  la  plus  compromise  comme 
fédéraliste,  et  le  trouble  fut  grand  dans  la  séance  tenue 
par  le  directoire,  le  2  août,  lorsqu'on  y  reçut  et  qu'on  y 
enregistra,  sur  la  réquisition  du  suppléant  du  procureur 
général  syndic  (le  procureur  général  Bougon-Longrais 
étant  en  fuite),  le  décret  du  28  juillet  qui  déclarait  traî- 
tres les  députés  girondins,  naguère  réunis  en  ce  lieu  ^.  Et 
c'était  Carrier  qui  arrivait  pour  rétablir  l'ordre  \  Il  écri- 
vait ce  même  jour  à  la  Convention  : 

Citoyens  collègues,  le  trône  de  Buzot  est  renversé,  je  suis 
entré  à  Caen  aujourd'hui  (2  août),  à  deux  heures  après  midi. 
J'ai  eu  le  plaisir  d'y  voir  mes  collègues  Prieur  et  Romme  rendus 
à  la  liberté  ^. 

En  expiation  de  l'attentat  dont  ces  représentants  avaient 
été  victimes,  le  donjon  du  château  fut  rasé  ^\  et  l'on  avait 
à  redouter  d'autres  représailles.  Heureusement  Carrier  ne 
fit  que  passer,  et  les  représentants  Lindet  et  Duroy,  ses 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  101. 

2.  Ibid. 

3.  Archives  du  Calvados,  registre  du  directoire,  V,  f»  150,  séance  du 
2  août. 

4.  Voy.  sa  lettre  des  Andelys,  27  juillet,  Arch.  nat.,  AF  II,  168,  juillcl, 
pièce  109. 

5.  Séance  du  5  août  1793,  Moniteur  du  6. 

6.  Vaultier,  Histoire  de  la  ville  de  Caen  (1843). 


en.    VIII.   —   LA   NORMANDIE  89 

collègues,  se  bornèrent,  pour  le  moment,  à  renouveler 
les  administrations.  Il  y  eut,  à  cette  occasion,  entre  Lindet 
et  le  nouveau  procureur  général  syndic,  un  échange  de 
déclarations  et  de  protestations  qui  ne  laissaient  plus 
l'ombre  d'un  espoir  à  la  révolte  \  et  le  nouveau  direc- 
toire en  voulut  donner  lui-même  l'assurance  à  la  Con- 
vention par  une  adresse  où,  après  l'avoir  félicitée  de  sa 
victoire,  il  la  pressait,  comme  le  conseil  général  de  la 
Seine-Inférieure,  de  demeurer  là  pour  l'achever  : 

Restez  à  votre  poste  pour  y  recevoir  le  tribut  de  reconnais- 
sance d'un  grand  peuple  qui,  toujours  juste,  vous  proclame  ses 
libérateurs;  restez  et  continuez  de  terrasser  l'hydre  du  fédéra- 
lisme et  de  la  révolte,  etc.  ^ 

Arrêtons-nous  un  moment  sur  un  jeune  missionnaire 
que  nous  avons  déjà  vu  à  Nantes,  en  face  de  Carrier,  mais 
qui  débuta  par  la  Normandie  et  se  montra  en  ce  temps 
même  à  Caen  :  je  veux  parler  du  jeune  Jullien,  fils  du 
député  de  la  Drôme  et  le  bon  ami  de  Robespierre.  C'est 
le  type  et  le  précurseur  de  ces  jeunes  hommes  que  Paris, 
à  certaines  époques,  expédie  par  la  malle-poste  ou  autre- 
ment pour  faire  l'esprit  de  la  province.  Sa  correspon- 
dance avec  Robespierre,  retrouvée  dans  les  papiers  de  ce 
dernier,  nous  peint  l'homme  et  la  chose  au  naturel  :  on 
y  verra  un  curieux  échantillon  de  la  façon  de  penser  et 
d'agir  de  ces  jeunes  tout-puissants. 

Il  était  venu  d'abord  au  Havre.  Le  Havre  était  une  ville 
qui,  tout  en  accueillant  volontiers  les  principes  de  la  Révo- 
lution, ne  devait  pas  aimer  beaucoup  ses  agitations  et  ses 
troubles.  Le  jeune  Jullien  se  croit  appelé  à  y  relever  le 
patriotisme,  à  y  terrasser  l'aristocratie.  Il  a  proposé  son 
plan  au  Comité  de  salut  public;  il  presse  Robespierre 
(20  septembre  1793)  d'en  hâter  l'adoption.  C'est  par  l'agi- 


1.  Archives  du  Calvados,  ibid.,  16  août  1793 ;  voy.  la  note  V  aux  Appen- 
dices. 

2.  12"  jour  du  2°  mois  (2  novembre  1793). 


90  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

tation  qu'il  entend  procéder;  et  il  a  fait  prendre  aux 
sociétés  populaires  du  Havre  et  d'ingouville  un  arrêté 
pour  multiplier  les  clubs  dont  la  disette  est  grande  en 
ces  cantons.  Il  faut  répandre  cet  arrêté  :  or,  «  nos  bons 
sans-culottes  du  Havre  (car  il  n'y  a  pas  un  négociant  ni 
un  riche  dans  leur  société)  sont  trop  pauvres  pour  payer 
les  frais  d'impression  »  ;  il  demande  l'autorisation  de 
puiser  dans  une  caisse  publique,  et  c'est  bien  le  moins 
qu'elle  y  serve.  Mais  ce  n'est  pas  assez  des  clubs.  Le 
jeune  homme  veut  établir  dans  toutes  les  villes  des 
«  comités  de  salut  public  ».  H  y  en  avait  un  au  Havre  : 
dans  une  lettre  datée  du  lendemain,  21  septembre,  on  voit 
que  ce  comité  a  fait  arrêter,  et  va  envoyer  au  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris,  Duval  d'Éprémesnil,  ancien  con- 
seiller au  parlement  '.  Du  Havre,  Jullien  alla  à  Cher- 
bourg. C'est  par  une  lettre  écrite  de  Saint-Malo  à  Robes- 
pierre le  i^^  octobre  que  l'on  apprend  tout  ce  qu'il  a 
fait  dans  la  Basse-Normandie  durant  cette  période  de 
dix  jours  : 

J'ai  déjà,  dit-il,  témoigné,  mon  bon  ami,  au  Comité  de  salut 
public  toute  ma  joie  et  ma  reconnaissance  ainsi  que  celle  des 
sans-culottes  du  Havre  de  l'empressement  avec  lequel  il  a  fait 
décréter  les  mesures  que,  de  concert  avec  la  société  populaire,  je 
lui  avais  proposées.  Je  me  félicite  que  le  Comité  de  salut  public 
m'ait  chargé  d'une  tournée  patriotique  qui  me  fait  juger  chaque 
jour,  plus  que  je  ne  l'aurais  pu  faire,  de  l'excellence  de  l'esprit 
public,  pour  peu  qu'il  soit  éclairé  et  électrisé. 

C'est  lui  qui  avait  reçu  la  mission  de  répandre  la  lumière, 
de  communiquer  l'étincelle  sacrée  :  que  leur  enseigne-t-il? 

Partout  je  prêche  aux  sociétés  populaires  le  ralliement 
autour  de  la  Convention  nationale;...  partout  je  les  invite  à 
s'occuper  de  l'instruction  du  peuple  et  de  la  surveillance  des 
ennemis  du  peuple,  de  se  défier  des  commerçants,  des  musca- 
dins et  des  riches,  dont  l'aristocratie  est  à  l'ordre  du  jour  après 
celle  du  sacerdoce  et  de  la  noblesse... 

1.  Papiers  trouvés  chez  Robespierre,  n»  107  (d),  p.  3Sj-3o8. 


CH.    VIII.   —  LA   NORMANDIE  91 

En  d'autres  termes,  que  c'est  actuellement  la  classe  à 
proscrire  : 

Partout  je  m'attache  à  relever  le  peuple,  à  montrer  que  la 
Révolution  est  faite  pour  lui,  qu'il  est  temps  que  les  pauvres  et 
les  sans-culottes  dominent,  puisqu'ils  sont  la  majorité  sur  la 
terre  et  que  la  majorité  doit  dominer, 

Caen  avait  réuni  naguère  un  congrès  de  fédéralistes. 
Pour  y  remonter  l'esprit  public,  Jullien  eut  l'idée  d'y  for- 
mer un  congrès  de  sans-culottes  de  la  province  : 

J'ai  déterminé,  dit-il,  les  sociétés  populaires  de  Cherbourg 
et  de  Coutances  à  envoyer  chacune  six  commissaires  dans 
cette  ville  pour  y  rallier  les  sans-culottes,  efïacer  jusqu'aux 
traces  des  Buzot  et  des  Barbaroux,  relever  le  peuple  et  fonder 
un  bon  club  populaire  qui  purge  l'enceinte  qu'avaient  souillée 
les  muscadins  et  les  carabots. 

Mais  il  ne  fallait  pas  négliger  les  paysans  : 

J'ai  déterminé  aussi  ces  deux  sociétés,  ajoute-t-il,  ainsi  que 
celles  de  Granville  et  de  Dol,  à  disséminer  des  patriotes  dans  les 
campagnes  pour  établir  de  tous  côtés  des  sociétés  populaires. 

Il  tient  compte  aux  représentants  Lindet  et  Oudot  des 
renseignements  qu'ils  lui  ont  donnés  sur  le  Calvados  ;  il 
rend  témoignage  au  zèle  des  représentants  dans  la  Manche  : 

La  présence  de  vos  collègues  Le  Carpentier  et  Garnier  a 
ranimé  l'esprit  public. 

Il  distribue  aussi  des  mentions  honorables  aux  sociétés 
de  Coutances,  de  Valognes.  Granville  s'était  montrée  fort 
amie  de  la  Gironde;  les  représentants  dans  les  pays  jugè- 
rent qu'un  discours  du  jeune  Jacobin  y  ferait  bien  : 

J'ai  reproché,  dit-il,  avec  force  à  la  société  populaire  la  dé- 
marche criminelle  où  l'avaient  entraînée  quelques  intrigants... 
je  leur  ai  peint  la  guerre  civile  dont  Buzot  et  ses  complices 
avaient  arboré  l'étendard  dans  le  Calvados  ;  j'ai  retracé  les 
crimes,  j'ai  dévoilé  les  desseins  pervers  de  cette  faction  liberti- 
cide.  J'ai  parlé  de  la  révolution  du  31  mai,  des  bienfaits  de 
cette  journée  mémorable  et  de  la  constitution  nouvelle,  des 


92  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

services  rendus  par  la  Montagne.  J'ai  trouvé  les  cœurs  acces- 
sibles à  la  vérité...  J'ai  fait  adopter  par  la  même  société  un 
scrutin  épuratoire  pour  la  purger  de  certains  riches  qui  la  com- 
posent et  l'enrichir  d'un  hon  nombre  de  sans-culottes  :  car  il  y 
a  dans  Granville  un  excellent  faubourg  qui  est  le  petit  Saint- 
Antoine  de  l'endroit. 

Et  en  finissant  il  presse  Robespierre  de  lui  expédier  le 
plus  vite  possible  son  diplôme  de  Jacobin  de  Paris  qui  doit 
donner  autorité  à  son  jeune  âge  \ 

C'est  avec  ce  diplôme  qu'il  allait  parcourir  la  Bretagne  ^ 
Nous  l'avons  vu  à  Nantes;  nous  le  retrouverons  plus  tard  à 
Bordeaux. 

JuUien  passa  en  Normandie  comme  un  météore.  Un  re- 
présentant véritable,  éprouvé  ailleurs,  arrivait  à  Caen  pour 
y  rester  :  c'était  Laplanclie.  Il  venait  relever  Robert  Lindet 
de  sa  mission  ^;  et  le  lendemain,  3  novembre  (13"  jour  du 
2"  mois),  il  fut  reçu  avec  un  appareil  dont  il  régla  lui-même 
la  pompe.  C'est  le  type  des  programmes  de  réception  offi- 
cielle sous  la  République,  et,  à  ce  titre,  ilmérite  d'être  repro- 
duit textuellement  : 


Caen,  le  13  du  2"  mois  de  la  2^  année  de  la  République  française, 
une  et  indivisible. 

Le  représentant  du  peuple  Laplanche  aux  administrateurs 
du  directoire  du  département  du  Calvados. 

Citoyens  administrateurs, 
Mon  projet  étant  de  tenir  ce  soir  une  séance  publique  qui 
commencera  à  trois  heures,  vousvoudrezbienl'indiquer  dans  le 

1.  Saint-Malo,  l""'  octobre,  Papiers  trouves  chez  Robespierre,  n"  107  (e), 
p.  359-363. 

2.  Sur  ses  actes  en  Bretagne,  nolaninienl  à  Quimper,  il  avait  fait  un 
rapport  auquel  il  se  borne  à  faire  allusion  dans  une  lettre  datée  de  Vannes, 
22  octobre.  (Papiers  trouvés  chez  Robespierre,  n°  lxxiii^,  p.  244.) 

3.  Décret  du  7  brumaire,  Moniteur  du  8.  Le  Moniteur  ne  parle  (pie  de 
l'Eure  :  il  était  désigné  aussi  pour  le  Calvados,  puisqu'il  était  substitué 
à  Dabarran,  nommé  pour  remplacer  Robert  Lindet  (séance  du  5  bru- 
maire, Moniteur  du  7).  —  Le  lendemain  il  annonçait  à  la  commune  de 
Paris  son  mariage,  qui  effaçait,  disait-il,  en  lui  sa  qualité  de  ci-devant 
prêtre  (Moniteur  du  10).  Dans  son  apostasie,  il  se  faisait  au  moins  une 
juste  idée  du  caractère  du  sacerdoce. 


CH.   VIII.   —   LA   NORMANDIE  93 

lieu  le  plus  vaste  de  cette  ville.  Eu  conséquence  je  vous  requiers 
de  la  faire  annoncer  au  son  du  tambour  pour  l'heure  cy- 
dessus  indiquée.  Vous  y  ferés  inviter  tous  les  corps  adminis- 
tratifs, la  société  populaire  et  les  sections  de  cette  ville  et  enfin 
tous  les  citoyens  et  citoyennes  généralement  quelconques  de 
cette  ville.  Vous  intimerés  à  tous  l'obligation  de  s'y  rendre  ainsi 
qu'à  tous  les  fonctionnaires  publics,  civils  et  militaires.  Je 
jugerai  par  leur  empressement  à  s'y  trouver  de  la  mesure  du 
républicanisme  de  chacun  d'eux. 

Le  représentant  du  peuple, 

Laplancue  K 

Les  choses  se  firent  comme  il  l'avait  prescrit.  Si  toute  la 
ville  ne  le  suivit  pas,  on  peut  croire  que  l'église  choisie 
pour  le  lieu  de  réunion  était  pleine  :  car  c'était  du  sort  de 
la  cité  que  devait  décider  la  parole  du  représentant  : 

Envoyé,  dit-il,  dans  ce  département  pour  y  propager  les  vrais 
principes  d'un  gouvernement  libre,  j"y  viens  remplir  la  tâche 
pénible  de  passer  les  administrateurs  au  crible  national,...  de 
faire  punir  le  crime  partout  où  il  se  trouvera,  de  rechercher 
surtout  ceux  qui  l'ont  réfléchi. 

Mais  la  menace  devait  rester  quelque  temps  suspendue. 
Car  le  représentant  était  forcé  de  partir  pour  combattre 
les  Vendéens,  qui,  vaincus  en  Vendée,  avaient  passé  la 
Loire,  envahi  l'Orne  et  se  dirigeaient,  croyait-on,  soit  sur 
Cherbourg-,  soit  sur  Granville  ^  Il  revint  bientôt  et  fut  reçu 
avec  un  enthousiasme  «  indescriptible  ».  Toutes  les  auto- 
rités constituées  avaient  été  commandées,  contremandées, 
commandées  à  nouveau,  et  toujours  par  son  ordre  ^  : 

Le  département,  dit  le  procès-verbal  des  séances  du  direc- 
toire (10  frimaire,  30  novembre  1793),  est  sorti  avec  les  autorités 
constituées,  les  troupes  de  toutes  armes  et  de  toute  ligne,  et  s'est 

1.  Archives  du  Calvados,  autographes  et  circulaires  des  représentants 
du  peuple. 

2.  Voy.  le  discours  belliqueux  et  les  exhortations  patriotiques  qu'il 
adresse  à  la  population  au  moment  où  il  part  pour  la  guerre  ^reg.  VI, 
fo'  56-37),  et  sa  lettre  du  14  à  la  Convention  (séance  du  16,  Moniteur  du  20; 
et  séance  du  22,  Moniteur  du  24,  14  novembre  1193). 

3.  Arch.  du  Calvados,  même  registre,  à  la  date  du  9  frimaire. 


94  LES  REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

rendu  auprès  du  représentant  du  peuple  Laplanche,  aux  fins  de 
l'accompagner  dans  la  promenade  civique  qu'il  s'était  proposé 
de  faire,  pour  l'ouverture  de  la  séance  publique  par  lui  fermée 
à  ce  jour. 

On  se  rend  ensuite  processionnellement  (car  les  pro- 
cessions n'avaient  fait  que  changer  de  forme)  à  la  ci- 
devant  église  des  Jésuites  ',  désignée  et  préparée  pour  la 
séance,  et  le  représentant  y  fait  une  nouvelle  allocution. 
Le  procès-verbal  ajoute  : 

Les  cris  mille  fois  répétés  de  :  Vive  la  République  !  Vive  la 
Montagne!  Vive  Laplanche!  n'ont  permis  de  recueillir  que  ce 
fragment  de  son  discours. 

Et  le  frag'ment  a  plusieurs  pag"es!  Notons-y  ces  traits  qui 
se  rapportent  aux  procédés  de  sa  politique  judiciaire  : 

Je  viens  encourager  les  patriotes  à  terrasser  l'hydre  du  fana- 
tisme et  de  la  réaction  et  à  marcher  sur  les  cadavres  amoncelés 
des  aristocrates,  des  fédéralistes,  des  muscadins  et  des  roya- 
listes ^. 

Le  procès-verbal,  qui  a  noté  les  applaudissements  donnés 
aux  paroles  du  représentant,  raconte  ainsi  la  fin  de  la 
cérémonie  : 

La  marche  a  été  plusieurs  fois  interrompue  par  l'affluence  du 
peuple,  qui  se  serrait  autour  de  son  représentant  et  ne  se  las- 
sait pas  d'examiner  son  père  et  son  ami.  Le  peuple,  satisfait, 
criait  sans  cesse,  avec  cette  candeur  naturelle  à  des  républi- 
cains :  Vive  la  République!  Vive  la  Montagne!  Vive  Laplanclie  ! 

Pendant  la  marche,  les  fenêtres  étaient  illuminées  et  les 
citoyennes  qui  y  étaient  servaient  avec  allégresse  d'écho  au 
peuple  qui  entourait  le  représentant  ^. 

Après  de  telles  démonstrations,  le  représentant  pouvait 
écrire  à  la  Convention  (13  frimaire,  3  décembre  1793)  : 

1.  Aujourd'hui  Noire-Dame. 

2.  Le  discours  tout  entier  et  la  scène  sont  à  voir.  Nous  les  donnons  avec 
quelques  suppressions  aux  Appendices,  n"  VI. 

3.  Archives  du  Calvados.  Direcloire,  resistrc  n"  VI,  P  97. 


cil.    VIII.    —   LA   NORMANDIE  9o 

<(  Le  bon  esprit  commence  à  renaître  à  Caen  »  ;  et  il  y  tra- 
vaillait d'ailleurs.  Il  épurait,  il  régénérait,  il  réorganisait, 
il  ne  parlait,  dans  le  tableau  qu'il  faisait  de  ses  opérations 
à  la  Convention  \  que  de  «  creuset  national  »,  de  caput  mor- 
tuum  des  fédéralistes  bientôt  dissous;  il  était  surtout  heu- 
reux, en  sa  qualité  d'ancien  prêtre,  de  mentionner  les  vases 
et  ornements  d'église  apportés  par  les  communes,  les  curés 
chassés  -;  et  il  célébra,  le  surlendemain,  ce  triomphe  par  une 
solennité  nouvelle.  On  recommença  la  promenade  patrio- 
tique. Le  représentant,  accompag-né  de  toutes  les  autorités, 
des  membres  des  administrations,  des  comités,  de  la  force 
armée,  du  tribunal,  se  rendit  à  l'ancienne  église  des  Jé- 
suites ^  (quel  g'oùt  pour  les  processions!  quelle  attraction 
vers  les  jésuites!)  (18  frimaire,  8  décembre  1793),  et  là, 
donnant  carrière  à  ses  vieilles  habitudes  de  prédicateur  : 

Enfin,  dit-il,  la  cause  de  l'éternelle  justice  triomphe.  Le  règne 
de  la  vérité  commence  et  le  patriotisme  l'emporte!  Tremblez, 
brigands  couronnés,  et  vous,  monstres  parricides,  qui  tentez 
de  déchirer  le  sein  de  la  patrie!  Nous  voulons  la  liberté,  l'éga- 
lité; sous  ces  augustes  auspices,  les  républicains  vont  punir  vos 
forfaits. 

Les  Vendéens  errent  encore  dans  les  départements  du 
nord  de  la  Loire.  Il  convie  ses  auditeurs  à  les  exterminer; 
mais  il  y  a  d'autres  ennemis  à  détruire  : 

Républicains,  prenez-y  bien  garde,  tous  nos  ennemis  ne 
sont  pas  à  la  Vendée  ;  ils  ont  des  partisans  et  des  agents 
jusque  sur  le  sol  de  la  liberté.  Rangez  dans  cette  classe  les 
modérés  ;  ces  êtres  dangereux,  ennemis  des  mesures  révolution- 
naires, calomnient  sans  cesse  Tastre  bienfaisant  qui,  du  haut 
de  la  Montagne,  darde  ses  rayons  vivifiants.  Les  insensés!  ils 
veulent  obscurcir  son  disque  éclatant,  comme  si  quelques  légers 
nuages  pouvaient  éclipser  l'astre  rayonnant  du  jour!  Il  faut 
découvrir  les  uns  et  les  autres  et  les  livrer  à  la  vengeance  des 
lois. 

1.  Séance  du  17  frimaire,  Moniteur  du  19. 

2.  Lettre  du  18  frimaire,  lue  dans  la  séance  du  22.  Moniteur  du  24. 

3.  Par  un  arrêté  du  surlendemain,  20  frimaire  an  II,  il  l'alTecta  à  la 
société  populaire  pour  la  tenue  de  ses  séances. 


96  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Et  il  leur  indique  plus  prosaïquement  ce  qu'il  va  faire 
pour  préparer  l'action  des  tribunaux  : 

Je  vais  à  cet  effet  établir  un  comité  de  surveillance  révolu- 
tionnaire, composé  de  neuf  membres,  tous  vrais  sans-culottes 
et  d'un  patriotisme  reconnu  *. 

Avec  ce  comité,  il  pouvait  poursuivre  la  chasse  aux  sus- 
pects. On  en  remplissait  les  prisons,  et  il  y  avait  d'autres 
contre-révolutionnaires  qu'en  sa  qualité  de  renégat  il  n'était 
pas  disposé  à  y  garder  longtemps.  Il  disait  à  la  Conven- 
tion, le  23  pluviôse,  rendant  compte  de  ses  actes  : 

Partout  j'ai  fait  disparaître  les  prêtres  comme  autant  de  vers 
rongeurs,  etc.  ^. 

Cette  fois  encore,  la  Vendée,  la  Vendée  ressuscitée  par 
les  massacres  et  les  incendies  de  Turreau,  sauva  le  caput 
mortuum  du  fédéralisme  : 

Caen,  ajoute-t-il,  s'élevait  à  la  hauteur!...  Une  me  restait  plus 
qu'à  prononcer  sur  le  sort  des  détenus,  lorsque  les  ordres  réi- 
térés du  Comité  de  salut  public  m'appelèrent  à  la  tête  de  la 
colonne  infernale  venue  du  Nord  pour  foudroyer  les  bri- 
gands; etc. 

Nous  avons  vu  ailleurs  ses  exploits. 

Ajoutons  seulement  ce  trait,  qui  nous  révèle  comment 
étaient  traités  les  détenus  dans  l'Eure  et  le  Calvados,  en 
attendant  que  le  représentant  prononçât  sur  leur  sort. 
C'était  peu   que   de   les  entasser   en  prison  ^,  si  l'on  n'y 

1.  Archives  du  Calvados,  ibicL,  f"  106. 

2.  Séance  du  2u  pluviôse  (13  février  1794),  Moniteur  du  27,  t.  XIX,  p.  471. 
Tant  que  le  culte  constitutionnel  fut  toléré,  il  tâchait  de  n'y  appeler,  au 
moins,  que  des  prêtres  mariés.  C'est  ce  que  l'on  voit  par  cette  lettre 
des  administrateurs  du  département  du  Calvados  au  citoyen  Laplanche, 
17  frimaire  an  II  : 

X  ]N''ayant  pu  trouver  un  prêtre  marié  pour  la  cure  de  Saint-Pierre,  tu 
nous  invites  à  tâcher  du  moins  d'en  découvrir  un  non  marié  patriote  et 
révolutionnaire.  «(Archives  du  Calvados,  Correspondance  des  représentants 
en  mission,  2°  carton.) 

3.  A  Caen,  dès  le  mois  d'octobre  1793,  les  maisons  des  Carmélites  et 
des  Bénédictins  avaient  servi  de  supplément  aux  prisons  :  la  maison  des 


eu.    VIII.   —   LA    NORMANDIE  97 

joignait  les  incommodités  de  toute  sorte;  et  mal  leur  en 
pouvait  advenir  s'ils  ne  s'y  résignaient  pas, 

«  A  Ycrneuil,  il  prit  envie  à  un  misérable  savetier, 
membre  du  comité  révolutionnaire,  de  mettre  en  arresta- 
tion trois  porcs  pour  faire  compagnie  aux  prisonniers, 
paître  l'herbe  de  leur  cour  et  infecter  la  maison  d'arrêt  de 
leurs  immondices.  Un  de  ces  animaux  se  blessa  en  pâtu- 
rant; on  s'aperçut  qu'il  saignait  au  pied.  Aussitôt  le 
comité  révolutionnaire  est  averti,  il  se  transporte  à  la 
maison  d'arrêt,  dresse  un  procès-verbal  dans  lequel  il  spé- 
cifie que  les  détenus  ont  frappé  le  cochon  avec  des  inten- 
tions contre-révolutionnaires.  »  Le  cas  devenait  grave  : 
car  si  les  crimes  les  plus  odieux,  même  l'assassinat,  dès 
qu'ils  n'avaient  pas  été  commis  dans  une  pensée  de  contre- 
révolution,  étaient  suivis  d'un  acquittement  devant  les 
tribunaux  révolutionnaires  (témoin  le  procès  du  comité  de 
Nantes),  les  moindres  délits,  où  l'on  constatait  ces  inten- 
tions, étaient  frappés  de  mort.  Le  comité  fit  donc  une  des- 
cente dans  la  prison,  commença  une  enquête  pour  décou- 
vrir les  auteurs  du  méfait,  s'érigea  en  tribunal,  nomma  un 
jury.  La  déclaration  du  jury  fut  que  le  cochon  s'était  blessé 
en  marchant  sur  du  verre  cassé,  que  l'on  trouva  dans  la 
cour  '. 

J'ai  parlé  des  suspects  et  rappelé  les  deux  catégories  de 
personnes  auxquelles  on  n'avait  pas  cessé  de  faire  une 
g-uerre  impitoyable,  les  émigrés  et  les  prêtres  réfractaires. 
L'émeute  royaliste  de  Rouen  avait  donné  l'éveil,  et,  le 
20  janvier  1793,  des  mesures  furent  prises  pour  activer  leur 
poursuite.  Une  prime  de  100  francs  était  promise  à  qui  les 
arrêterait  et  la  Convention  était  invitée  à  faire  davantage  : 

Le  conseil  sollicitera  incessamment  de  la  Convention  natio- 
nale une   loi   répressive,   qui  condamne  toute  personne  con- 

Gai-mélites  pour  les  hommes  ;  celle  des  Bénédictins  pour  les  femmes. 
(Archives  du  Calvados.  Directoire  du  département,  registre  n°  VI,  f»  29 
verso). 

1.  Histoire  des  prisons. 

II.  —  7 


y8  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

vaincue  de  receler  un  émigré  ou  ecclésiastique  sujet  à  la  dépor- 
tation à  une  peine  de  dix  ans  de  détention,  et  qui  accorde  au 
dénonciateur  une  prime  de  300  francs  à  prendre  sur  les  biens 
meubles  et  immeubles  de  l'individu  chez  lequel  on  le  saisirait'. 

La  Convention  devait  aller  plus  loin  par  la  suite.  En 
attendant,  la  prime  de  100  francs  fut  gagnée,  le  3  avril, 
par  les  citoyens  de  la  commune  de  Mathieu,  qui  avaient 
arrêté  le  prêtre  réfractaire  Gombault,  curé  de  Saint-Gilles. 
Gombault  fut  condamné  à  morl  et  exécuté  selon  les 
formes  sommaires  que  l'on  connaît  -;  et  il  y  en  eut  d'au- 
tres exemples. 

Les  émigrés  n'étaient  pas  plus  épargnés  que  les  prêtres 
réfractaires.  Le  7  mai,  Stanislas-Ferdinand  de  Cingal,  dit 
de  Métlgny,  fut  envoyé  à  l'échafaud  par  le  tribunal  cri- 
minel, sur  la  seule  constatation  de  son  identité  ^  Le  crime 
vulgaire  de  fabrication  de  fausse  monnaie,  quand  il  s'agis- 
sait d'assignats,  devenait  crime  contre-révolutionnaire,  et 
la  peine  de  mort  qui  le  frappait  était  sans  recours  en  cas- 
sation :  il  y  en  eut  plusieurs  exemples  au  tribunal  criminel 
du  Calvados  \ 

Avant  le  mouvement  fédéraliste,  le  tribunal  criminel  avait 
eu  à  juger  quelques  émeutes  que  l'on  pouvait  qualifier  de 
contre-révolutionnaires,  par  exemple  le  rassemblement  du 
3  mars  à  propos  de  la  levée  des  300  000  hommes.  Toutefois, 
la  manifestation  n'était  pas  armée,  les  représentants  eux- 
mêmes  avaient,  on  se  le  rappelle,  cru  devoir  user  d'indul- 
gence et  ordonné  au  tribunal  de  mettre  les  prévenus  provi- 
soirement en  liberté  ;  mais  la  résistance  à  l'enrôlement  ne  se 

1.  Archives  du  Calvados,  Conseil  général,  reg.  n"  lY,  f»  28,  cl  Arrêtés 
du  conseil  r/ënéral  du  département,  à  la  date. 

2.  Archives  du  Calvados,  Directoire   du    département,  rcg.  V,  f'"  515-59. 

3.  GrelTe  de  la  Cour  de  Caen.  Registre  du  tribunal  criminel  du  Cal- 
vados, à  la  date. 

4.  Gabriel  Simon  et  Jean-Pierre  Simon,  son  iils.  30  frimaire  an  II.  La 
femme  Simon,  comprise  dans  la  même  accusation,  fut  acquittée.  (Reg.  du 
tribunal  criminel  du  Calvados,  n"  IL  f"  61.)  —  Le  21  décembre  1702,  il  y 
avait  eu  déjà  condamnation  à  mort  de  trois  accusés  {un,  contumace) 
pour  crime  de  fabrication  de  faux  assignats.  [Ibicl.,  1er  registre,  à  la  date.) 


en.   VIII.   —  LA   NORMANDIE  99 

borna  pas  à  ces  premiers  temps,  et  plus  tard  on  fui  idus 
sévère.  Le  23  germinal,  le  tribunal  criminel  se  transporta  à 
Vire  pour  y  juger  surplace  les  jeunes  gens  arrêtés  dans  une 
semblable  émeute.  Il  y  avait  neuf  accusés  présents  et  trois 
contumaces.  Les  trois  contumaces  portèrent  tout  le  poids 
de  la  poursuite.  Ils  furent  condamnés  à  mort  et  les  autres 
à  l'amende  :  quatre,  à  20  livres  d'amende;  cinq,  à  3 livres  *. 
Quant  aux  propos  inciviques,  on  peut  citer,  comme  un 
exemple  de  l'indulgence  de  l'administration  avant  l'établis- 
sement de  la  Terreur  dans  le  Calvados,  TalTaire  de  la  dame 
Desplanclies.  Elle  était  accusée  d'avoir  dit  à  ses  gens,  le 
bruit  courant  que  les  Anglais  avaient  fait  une  descente 
sur  le  rivage  de  Salenelles  :  «  Mes  amis,  laissez-les 
débarquer.  »  Les  officiers  municipaux  de  Sannerville  la 
dénoncèrent  au  procureur  général  syndic  ;  mais  avec  quels 
ménagements,  quel  soin  de  faire  valoir  les  circonstances 
atténuantes  au  milieu  des  déclamations  du  temps  :  elle 
était  respectée,  chérie;  elle  pourrait  l'être  encore,  etc.  La 
municipalité  de  Sannerville,  devant  la  plainte  qu'elle  avait 
reçue  et  l'aveu  de  l'accusée,  lui  avait  infligé  un  blâme  avec 
injonction  (c  d'être  à  l'avenir  plus  circonspecte,  sous  peine 
d'être  poursuivie  avec  toute  la  rigueur  des  lois  ».  Le  con- 
seil général  du  département,  extraordinairement  convoqué 
et  saisi  à  son  tour  de  l'affaire,  ne  se  montra  pas  plus  rigou- 
reux (.30  avril)  : 

Le  conseil,  extraordinairement  convoqué,  vu  l'état  de  faiblesse 
de  la  citoyenne  Desplancbes  et  vu  qu'il  ne  résulte  aucunes  nou- 
velles charges  de  son  interrogatoire,  après  avoir  entendu  le 
procureur  général  syndic,  arrête,  en  approuvant  la  délibération 
de  la  commune  de  Sannerville,  qu'il  est  enjoint  à  la  citoyenne 
Desplanches  de  se  retirer  en  son  domicile,  où  elle  restera  en 
liberté,  parce  (à  la  condition)  que  toutes  fois  elle  y  sera  plus 

1,  Greffe  de  la  cour  de  Caen.  Registres  du  tribunal  criminel,  t.  II,  f  111. 
Le  4  prairial,  Charles  Lacour,  accusé  d'être  un  des  principaux  auteurs  de 
l'émeute  de  Pont-Chaslier,  fut  acquitté,  le  fait  n'ayant  pas  été  reconnu 
constant:  mais,  comme  il  avait  tenu  des  propos  séditieux,  le  tribunal 
ordonna  qu'il  demeurait  en  arrestation  et  qu'il  en  serait  rendu  compte  à 
la  Convention.  {Ibid.,  f"  134.) 


100  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

circonspecte  à  l'avenir  et  y  tiendra  une  conduite  plus  mesurée  ; 
que  le  présent  arrêté  sera  imprimé  à  ses  frais,  pour  être  lu, 
publié  et  affiché  dans  les  communes  du  département  ^ 

L'exemple  n'était  pourtant  pas,  de  sa  nature,  très  commi- 
natoire. 

C'était  surtout  après  la  défaite  du  fédéralisme  que  l'on 
devait  s'attendre  à  une  répression  sanglante  dans  la  ville 
où  il  avait  eu  son  centre  d'action.  Mais  les  plus  compromis 
s'étaient  éloignés;  et,  pour  les  autres,  la  soumission  avait 
été  si  prompte  et  si  complète  ! 

Un  agent  du  Conseil  exécutif,  Leliodey,  envoyé  en  obser- 
vation dans  la  Normandie  au  moment  de  la  lutte,  mis  au 
secret  à  Caen,  interrogé  à  Vire,  obligé  de  traverser  «  des 
flots  de  peuple  qui  le  traitait  de  gueu!s,  anarchiste,  mara- 
tiste  »,  et  tenu  aux  arrêts  dans  une  auberge,  délivré  enfin 
par  la  retraite  des  bataillons  fédéralistes  sur  la  Bretag-ne, 
avait  fait  connaître  à  Paris  les  hommes  qu'il  avait  vus 
de  près,  ceux  qu'il  appelait,  à  côté  des  Girondins,  les 
meneurs  subalternes,  et  il  les  dénonçait  ainsi  à  la  ven- 
geance nationale  : 

Caille,  procureur  syndic  du  district  de  Caen,  fameux  fédéra- 
liste, orateur  patologlste;  Bougon,  procureur  général  syndic, 
grand  diseur  de  riens,  qui  se  permettait  de  presque  légitimer 
l'insurrection  de  la  Vendée;  Destanges,  curé  de  Saint-Etienne  de 
Caen,  Gascon  de  naissance  et  prêtre  dans  toute  l'acception  du 
mot;  Mauger,  ex-bénédictin,  professeur,  j'ai  pensé  dire  escamo- 
teur de  physique,  tous  deux  prêtres,  essentiellement  prêtres, 
d'autant  plus  dangereux  qu'ils  ont  eu  l'adresse  d'intenter  (sic) 
sur  l'arbre  éternel  de  la  liberté  le  rameau  pestilentiel  du  sa- 
cerdotisme;  Flot,  Fléaux  ou  Flaux,  ex-constituant,  honune  nul 
pour  ses  talents,  mais  ennemi  juré  du  nouvel  ordre  de  choses. 
Celui-ci  est  maire  de  Vire  ^. 


1.  Ai'chivcs  du  Calvados,  Conseil  général,  reg.  V,  à  la  date.  On  a  raflicho 
confni'inc  à  la  décision. 

2.  Arch.  nat.,  Fi"  o:JI.  2'»  Juilld  17'.t3.  Il  d(Mnande  de  l'argent,  de  nou- 
veaux pouvoirs.  —  On  lui  envoie  de  l'argent,  on  lui  enverra  les  pouvoirs 
ipiand  il  .uira  donné  son  signalement  et  son  âge. 


CH.   VIII.   —    LA   NORMANDIE  101 

Parmi  ces  hommes,  Boiigon-Longrais  s'était  éloigné  : 
on  le  reprit  ailleurs.  Il  n'en  fut  pas  de  même  de  François 
Chaix  d'Estangi:,  curé  de  la  paroisse  Saint-Élienne  de  Caen  : 
il  avait  été  arrêté  par  ordre  du  représentant  Robert  Lindct. 
Membre  du  conseil  général  du  Calvados,  il  avait  proposé 
une  adresse  à  la  Convention,  invitant  les  députés  à  s'unir 
pour  le  bien  général,  démarche  toute  girondine;  il  avait 
signé  l'ordre  d'arrêter  les  représentants  Romme  et  Prieur 
(de  la  Côte-d'Or)  :  il  le  reconnaît  dans  son  interrogatoire;  il 
dit  seulement  à  sa  décharge  qu'il  a  proposé  de  les  tenir  à 
l'évèché,  le  lieu  étant  plus  convenable,  non  pour  leur  faire 
du  mal,  mais  pour  les  garder  comme  otages.  Il  avait  fait 
partie  de  l'assemblée  centrale  de  résistance  à  l'oppression  : 
il  le  nie;  au  moins  fut-il  nommé  président  de  l'assemblée 
générale  du  département  (J"  juillet),  qui  existait  à  côté 
de  l'assemblée  centrale  des  départements  du  Nord-Ouest  et 
marchait  d'accord  avec  elle;  et  le  22  juin  il  avait  été  un  de 
ses  délég'ués  auprès  du  département  de  la  Manche,  pour 
concerter  avec  lui  les  mesures  de  salut  public  '.  Tout  ce 
<|u'il  avançait  pour  excuse,  c'est  qu'il  avait  agi  d'après  les 
rapports  des  commissaires  envoyés  à  Paris,  lesquels  repré- 
sentaient l'Assemblée  nationale  comme  violée  -.  L'excuse 
était  bien  faible.  Comment  un  personnage  de  cette  impor- 
tance échappa-t-il  au  tribunal?  D'après  une  cote  inscrite 
sur  d'autres  pièces,  le  citoyen  Chaix  fut  envové  à  Paris 
par  le  représentant  Laplanche  vers  le  mois  de  pluviôse 
an  II  ^  Cette  mesure,  prise  pour  le  perdre  plus  sûrement, 
le  sauva.  Il  n'a  point  passé  devant  le  tribunal  révolution- 
naire de  Paris. 

Deux  autres  prêtres  constitutionnels,  arrêtés  comme 
lui,  étaient  un  peu  moins  compromis.  C'était  Lexkveu, 
curé  de  Billy,  et  François-Jean  Boutix,  curé  de  Saint-Agnan. 

1.  Bulletin  des  autorités  constituées  réunies  à  Caen,  Ed.  de  1875,  n»  1, 
p.  3;  n"  4,  p.  1. 

2.  Archives  départementales  du  Calvados,  pièces  détachées.  Interroga- 
toire, 1er  et  2  septembre  IIQ-S. 

?.  Archives  du  Calvados,  même  dossier. 


10"2-  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Le  premier  était  accusé  d'avoir  pris  parla  l'insurrcclion, 
de  s'être  rendu  à  Evreux  et  d'avoir  ménagé  un  achat  de 
chevaux  pour  les  insurgés.  Il  nie  tout,  proteste  de  son 
patriotisme  et  réclame  sa  mise  en  liherté  :  ce  sont  les 
aristocrates  qui  l'ont  calomnié  pour  échapper  à  sa  surveil- 
lance. 

Le  second,  Boutin,  convient  qu'il  est  allé  en  armes  à 
Evreux  : 

qu'il  s'était  enrôlé  dans  l'armée  qui  a  marché  pour  Evreux, 
mais  qu'il  n'a  pas  eu  connaissance  qu'elle  fût  destinée  contre 
les  Parisiens,  mais  uniquement  parce  qu'il  avait  entendu  dire 
publiquement  que  laConvention  n'était  pas  libre  et  que  c'en  était 
fait  de  l'unité  et  de  l'indivisibilité  de  la  République,  si  les  vrais 
patriotes  et  républicains  ne  volaient  au  secours  '. 

Il  demandait  sa  mise  en  liberté,  reconnaissant  son 
erreur. 

Je  ne  sais  si  on  les  mit  en  liberté  l'un  et  l'autre,  mais 
du  moins  ne  les  mit-on  pas  en  jugement.  On  ne  les 
retrouve  pas  sur  les  registres  du  tribunal. 

Si  le  tribunal  sévissait  peu,  les  dénonciateurs  ne  chô- 
maient pas.  On  trouve,  dans  le  carton  des  Dénonciations  aux 
arcliives  du  Calvados,  celte  note  du  comité  do  Moyaux 
contre  Morin,  juge  du  district  de  Lisieux  (2  octobre  1793)  : 

Morin,  sous  l'habit  national  qu'il  déshonore,  a,  dans  l'égHse 
de  Moyaux,  au  milieu  du  peuple  assemblé,  proclamé  Vergniaux, 
Buzot,  Guadet,  Pétion,  etc.,  les  sauveurs  de  la  liberté;  il  a  dit 
qu'ils  n'étaient  coupables  que  de  vertu. 

Un  peu  plus  tard,  on  rencontre  (dans  les  carions  du  tri- 
bunal révolutionnaire  de  Paris,  aux  Archives  nationales  ') 
celle  pièce,  dont  l'auteur  fait  preuve  de  patriotisme  plus 
(|uc  de  bonne  orthographe  : 

Citoyen, 
Il  doit  tarriver  en  ton  tribunal  les  insurgée  de  Ponlévesqiic 
pour  estre  récompensée  des  bons  services  qu'ils  onts  rendue  a 

1.  Arch.  nat.,  W,  121,  pièce  n3. 


en.    VIII.   —   LA   NORMANDIE  103 

la  r.!'puljlii[uc,  veux-tu  avoir  connoissance  des  abominatious 
que  plusieurs  denlreux  oiils  failles  tu  peux  tadresser  aux  com- 
munes de  Saint-Melainiie  et  de  Coudray  près  Ponlévesque  et 
leurs  demander  coppie  des  proceds  verbeaux  que  ces  deux 
comumnes  onls  rédigé  contre  ces  scélérats  et  plusieurs  autres 
qui  ne  sonts  pas  arrêtée.  .Jespère  citoyen  que  lorsque  tu  auras 
eu  connoissance  de  ces  proceds  verbeaux  tu  feras  arrester  les 
autres  coquins  qui  reste  dans  le  pays  et  tu  rendras  un  grand 
service  aux  bons  et  vraye  républicains  qui  sonts  a  chaque  ins- 
tant exposée  à  perdre  la  vie  par  ces  scélérats  et  la  perdre  moy 
mesmes  sy  jelois  connu.  Je  suis  avec  fraternité  ton  concitoyen 
républicain. 

Ponchailler  ce  sept  floréal  de  l'an  II  de  la  république  *. 

Les  seules  condamnations  d'un  caractère  grave,  en 
matière  de  contre-révolution,  frappent  toujours  les  prêtres 
réfractaires  et  les  émigrés.  Par  contrecoup,  la  recherche 
des  prêtres  réfractaires  amenait  quelquefois  d'autres  con- 
damnations. Des  bandits  endossaient  volontiers  runiforme 
nalional,  et,  sous  prétexte  de  recherches  juridiques,  ils  se 
faisaient  ouvrir  les  maisons  de  par  la  loi,  pour  y  commettre 
des  vols  à  main  armée.  Il  y  en  eut  un  exemple  fameux 
k  Caen  le  31  juillet  1793.  Douze  de  ces  brigands  furent 
condamnés  à  mort  et  plusieurs  autres  aux  fers  -.  Pour  les 
prêtres,  ils  sont  généralement  condamnés  à  la  déportation 
durant  cette  période  comme  dans  la  précédente  ^ 

1.  Un  républicain  (plus  fort  en  latin  qu'en  français)  dénonce  comme 
suspectes  deux  pièces  de  canon  :  «  Le  républiquain  soussigné  dénonce  au 
comité  de  surveillance  de  la  commune  de  Caen  qu'il  y  a,  dans  le  parc  du 
cy-devant  château  de  Caen,  deux  pièces  de  dix-huit  en  bronze  sur  chaqu' 
une  desquelles  se  trouve  les  épittètes  latines  :  ultima  ratio  regum.  A 
Caen,  le  16  pluviôse  an  2  de  l'ère  rcpubliquaine  une,  indivisible  et  révo- 
lutionnaire jusqu'à  la  paix.  Delasalle.  »  (Archives  du  Calvados,  Dénoncia- 
tions.) 

•2.  Greffe  de  la  cour  de  Caen,  Registre  du  tribunal  criminel  du  Cal- 
vados, 1"  registre,  P  272-279. 

3.  Paul-Gabriel  Rcelle,  prêtre  réfractaire;  Madeleine  Leneven,  qui  l'avait 
recelé,  vit  sa  peine,  eu  égard  à  ses  infirmités  et  à  son  âge  de  plus  de 
quatre-vingts  ans,  commuée  en  détention  dans  une  maison  d'arrêt  (16  plu- 
viôse). —  Etienne  Gourbix,  qui  n'avait  prêté  qu'un  serment  restrictif, 
i6  pluviôse  et  5  germinal.  —  IMerre-Auguste  Gallot,  réfractaire  :  mais  il 
n'avait  pu  s'exiler,  à  l'époque  prescrite  par  la  loi,  étant  en  prison  pour 
autre  chose,  et,  après  son  acquittement  sur  ce  point,  ses  infirmités  l'avaient 


■104  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Il  s'agit  des  réfractaires  ;  quant  aux  prêtres  constitu- 
tionnels, on  ne  tarda  point  à  les  chasser  eux-mêmes  des 
églises.  J'ai  cité  à  cet  égard  les  actes  de  Frémanger. 
Complétons-les  par  les  considérants  de  -son  arrêté  du 
30  ventôse  : 

Convaincus  de  la  nécessité  d'ûter  tout  prétexte  au  fanatisme, 
qui,  surtout  dans  les  campagnes,  continue  d'exercer  ses  ravages 
par  l'obstination  des  ministres  du  culte  catholique  ; 

Considérant  que  ceux  de  ces  ministres  obstinés  qui  n'ont  pas 
renoncé  aux  mûmeries  sacerdotales,  pour  embrasser  le  culte 
éternel  de  la  raison,  ne  peuvent  être  regardés  que  comme  des 
ennemis  secrets  de  notre  révolution  et,  comme  tels,  sont  néces- 
sairement suspects: 

Considérant  qu'il  est  de  notre  devoir  d'ùter,  aux  mauvais 
citoyens,  de  quelque  état  qu'ils  soient,  le  prétexte  dont  ils  se 
servent  pour  abuser  la  crédulité  et  occasionner  des  troubles,  en 
respectant  le  principe  de  la  liberté  des  opinions,  consacré  dans 
les  Droits  de  l'homme,  et  laissant  à  tous  l'usage  privé  et  domes- 
tique du  culte  qu'ils  ont  embrassé... 

Suivait  l'arrêté  qui  prescrivait  :  1°  la  fermeture  des 
églises;  2°  la  destruction  de  tons  les  sig-nes  extérieurs  du 
culte,  à  moins  qu'il  ne  s'agît  de  tableaux  précieux  ; 
3°  l'envoi  au  chef-lieu  du  district  des  cloches  qui  n'avaient 
pas  été  remises.  On  en  laissait  une  seule  par  commune 
pour  l'horloge  '. 

retenu  en  France.  On  se  borne  à  le  garder  dans  une  maison  de  réclusion 
en  confisquant  ses  biens  (6  germinal).  (Greffe  de  la  cour  de  Caen,  Registre 
du  tribunal  criminel  du  Calvados,  aux  dates  indiquées.)  Robert  Rolyer, 
prêtre,  âgé  de  soixante-huit  ans,  fut  acquitté  comme  n'ayant  pas  été 
obligé  au  serment,  mais  retenu  en  prison  jusqu'à  la  paix  (28  lloréal, 
n  mai  1794). 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  m,  germinal,  pièce  13,  et  ci-dessus,  t.  I, 
p.  89.  Voy.  aussi  son  Précis  moral  et  politique  fie  l'état  du  Calvados,  pré- 
senté au  Comité  de  salut  public.  Paris,  21  germinal.  {Ihid.,  carton  163, 
germinal,  pièce  165.)  Et  il  y  avait  des  sociétés  populaires  (|ui  l'accusaient 
de  n'avoir  pas  assez  fait!  On  lit  dans  les  cahiers  de  la  police  du  Comité 
de  salut  public  (28  floréal)  :  La  société  populaire  d'Orbec  (Calvados)  envoie 
plusieurs  dénonciations  :  elle  accuse  le  représentant  du  iieuple  Frcmangé 
de  n'avoir  pas  épuré  les  autorités  constituées,  la  municipalité,  le  juge  de 
paix  et  le  comité  de  surveillance  d'Orbec.  de  n'avoir  pas  été  assez  sévère 
pour  les  gens  suspects;  le  département  du  Calvados,  de  s'être  opposé  à 
l'exécution  des  lois,  etc.  (Arch.  nat.,  F",  1137.) 


CH.    VIII.   —   LA    NORMANDIE  105 

Quant  à  l'émigTalion,  on  Irouve,  à  la  date  des  23  et  26 
floréal,  deux  accusés  :  Robert  Bigot  et  Pierre  Depaigne. 

Robert  Bigot,  âgé  de  trente  ans,  demeurant  à  Rouen, 
fut  renvoyé  au  département  de  la  Seine-Inférieure  «  pour 
être  statué  par  lui  sur  la  forme  et  la  validité  des  certiHcats 
produits  *  »  :  et  il  ne  reparut  pas  au  tribunal. 

Pierre  Depaigm:,  âgé  d'environ  trente-trois  ans,  s'était, 
d'après  ce  qu'il  déclare  dans  son  interrogatoire,  enrôlé 
A'ers  la  mi-novembre.  Il  était  parti  de  Rouen  pour  Vire  avec 
son  bataillon,  et  c'est  là  qu'on  l'avait  arrêté.  Avant  son 
arrestation,  il  était  resté  comme  garçon  cliez  un  épicier, 
pendant  quatre  mois,  et  auparavant  cliez  un  autre,  pendant 
huit  mois.  Au  commencement  de  la  Révolution,  il  avait  un 
emploi  dans  les  aides;  en  1792,  il  s'y  trouvait  occupé  à 
faire  rentrer  les  deniers  de  la  ferme,  puis  il  était  allé  à 
Paris  pendant  quatre  ou  cinq  mois,  cherchant  une  place  : 
c'est  pour  cette  période  qu'il  ne  pouvait  justifier  de  son 
domicile,  un  peu,  avoue-t-il,  à  cause  de  l'irrégularité  de  sa 
vie.  Comment  se  trouvait-il  sur  la  liste  des  émigrés?  Il 
n'en  savait  rien.  Il  affirmait  qu'il  n'était  pas  noble,  qu'il 
avait  manifesté  son  attachement  à  la  patrie  en  servant  dans 
la  garde  nationale,  en  s'enrôlant  dans  l'armée;  que  jamais, 
depuis  la  Révolution,  il  n'avait  quitté  le  territoire  français. 
Il  n'en  fut  pas  moins  condamné  à  mort  pour  ce  seul  fait, 
qu'il  était  sur  la  liste  des  émigrés.  Les  témoins  appelés  ne 
constatèrent  pas  autre  chose  (26  floréal,  lo  mai  1794)  -. 

J'ai  dit  que,  dans  la  dernière  période  de  la  Terreur,  il 
n'y  avait  eu  contre  les  prêtres  réfractaires  dans  le  Calvados 
que  des  condamnations  à  la  déportation.  Pour  trouver 
deux  condamnations  à  mort,  il  faut  dépasser  le  9  ther- 
midor. 

C'est  le  24  thermidor,  quinze  jours  après  la  chute  de 
Robespierre,  que  le  tribunal  procéda  au  jugement  de  Jac- 
ques RiBLiER,  ancien  vicaire  de  la  commune  de  Martin,  près 

\.  Registre  du  tribunal  criminel  du  Calvados,  II,  î°  131,  2o  floréal. 
2.  Greffe  de  la  cour  de  Gaen,  dossier  Depaigne. 


106  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

de  Carouge,  Agé  de  cinquante-huit  ans,  et  d'une  vieille  fdle 
du  même  Age,  Marie-Jeanne  Guedon,  marchande  de  fil,  ([ui 
lui  avait  donné  asile. 

Jacques  Riblier  n'avait  pas  prêté  le  serment.  Il  était 
resté  en  France,  malgré  la  loi,  sachant  bien  qu'il  y  risquait 
sa  vie,  et  accomplissant  dans  le  secret  les  devoirs  de  son 
ministère.  Il  avait  trouvé  parmi  les  fidèles  une  pieuse  fille 
qui  n'avait  pas  craint  de  braver  le  même  péril  :  car  depuis 
la  loi  du  22  germinal  tout  receleur  d'ecclésiastique  réfrac- 
taire  n'était  plus  seulement  frappé  d'une  peine  fixe,  la 
déportation;  il  était  tenu  pour  complice  et  puni  en  consé- 
quence :  la  déportation,  la  réclusion  ou  la  mort,  selon  les 
cas.  Riblier  avait  donc  été  arrêté  chez  Marie-Jeanne  Gue- 
don-Dessacre,  et  l'inventaire  des  objets  trouvés  chez  lui 
ne  laissait  aucun  doute  sur  sa  persévérance  à  remplir  son 
saint  ministère  \ 

Il  confessa  courageusement  sa  foi  devant  le  comité  de 
surveillance,  comme  plus  tard  devant  le  juge  ^  Marie- 
Jeanne  Guedon-Dessacre  ne  fut  pas  moins  ferme  dans  ses 
déclarations.  Il  faut  citer  son  interrogatoire,  où,  tout  en  con- 
fessant sa  foi,  elle  fait  honte  à  ces  gens  qui  avaient  pro- 
clamé la  liberté  et  ne  savaient  pratiquer  que  la  persécu- 
tion. Après  avoir  répondu  aux  questions  préliminaires, 
elle  dit  qu'une  femme  lui  a  amené  Riblier  : 

Que  c'est  la  seule  humanité  qui  le  lui  a  fait  recevoir,  qu'elle 
avait  bien  quelque  temps  donné  asile  à  Tabbé  Le  Sault,  mais 
qu'elle  n'avait  pas  voulu  le  garder. 


1.  «  Deux  corporaux,  une  patène,  des  lavaljos  ou  purilu-atoires,  un  petit 
crucifix,  un  chapelet  et  plusieurs  feuilles  de  lettres  de  confiance  et  (juatre 
images  représentant  le  ci-devant  saint  Sacrement,  deux  missels,  un  bré- 
viaire, contenant  dilierentes  images  représentant  le  signe  de  la  super- 
stition sacerdotale,  dix  tomes  de  religion  avec  un  ordo  et  un  manuscrit 
de  même,  ?m  chaziible  avec  une  manipule,  une  étole  et  un  voile,  le  tout 
en  taiïetas  vert  galonné  en  faux  or,  un  auhe  et  ses  cordons,  une  fontaine, 
un  grand  crucifix.»  ((îrclTe  du  tribunal  criminel  du  Calvados,  dossier  Ri- 
blier, 4''  j)ièce,  n  thermidor,  scellés  mis  à  la  requête  de  la  société  de  sur- 
veillance chez  Marie-Jeanne  des  Acres,  dite  Guedon.) 

2.  Ibid.,  n  cl  20  thermidor,  3°  et  5e  pièces. 


I 


en.    VllI.   —  LA   NORMANDIE  107 

A  elle  demandé  si  elle  a  été  instruite  que  Riblier  n'avait  pas 
voulu  prêter  le  serment? 

A  répondu  oui.... 

A  dit  qu'elle  n'ignorait  pas  qu'il  était  ordonné  aux  prêtres 
réfractaires  de  sortir  hors  la  république,  mais  qu'elle  se  croyait 
authorisée  par  la  loi  qui  permet  la  liberté  des  cultes,  qu'en 
conséquence  elle  croyait  pouvoir  avoir  un  oratoire  et  un  prêtre 
pour  le  desservir,  pourvu  que  cela  ne  troublât  point  la  tran- 
quilité  publique. 

Les  ornements  ont  été  fournis  par  la  femme  qui  lui 
avait  amené  le  prêtre. 

A  elle  demandé  si  elle  ne  répondait  pas  la  messe  audit  Riblier? 

A  répondu  oui,  «  parce  que  je  ne  voulais  introduire  personne 
chez  moi  >->. 

A  elle  demandé  si  Riblier  ne  confessait  pas  et  n'administrait 
pas  les  prétendus  sacrements? 

A  répondu  que  deux  ou  trois  personnes  de  l'escallier  dans 
l'enceinte  de  sa  maison  et  elle,  répondante,  ont  été  deux  ou  trois 
fois  en  confesse  et  reçu  la  communion  administrée  par  ledit 
Riblier. 

A  elle  demandé  quelles  étaient  les  occupations  de  Riblier? 

A  répondu  qu'il  brodait  des  images. 

Représentation  à  elle  faite  d'un  petit  sac  entortillé  contenant 
différents  imprimés  sur  la  constitution  civile  du  clergé,  et  de 
troispapiers  manuscrits, dont  l'und'euxcommenceparcesmots: 

A  la  nouvelle  loi  je  veux  être  fidèle, 

et  finissant  par  ceux-ci  : 

Messieurs  de  l'Assemblée  ont  seul  tout  le  bon  sens; 
le  second  commençant  par  ces  mots  : 

Les  pleurs  de  Rachel(/e)  désolée, 
et  finissant  par  ceux-ci  : 

Du  bercail  vous  serez  chassés; 

et  enfin  le  3°,  intitulé  :  Serment  de  Faucher,  président  du  club 
de  Caen,  si  elle  les  reconnaît  pour  lui  appartenir? 

Elle  répond  qu'ils  n'ont  pas  été  trouvés  chez  elle  ;  mais 
il  se  peut  qu'on  les  lui  ait  prêtés. 


108  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

A  elle  demandé  quels  étaient  ses  entretiens  avec  Riblier 
et  s'il  ne  lui  inspirait  pas  de  l'aversion  et  du  mépris  pour  la 
Convention  nationale  et  le  gouvernement  républicain? 

A  répondu  que  ni  elle,  ni  Riblier  nont  jamais  rien  dit  contre 
le  gouvernement  ni  la  Convention,  qu'elle  a  toujours  eu  pour 
principe  de  se  soumettre  au  gouvernement  que  le  peuple  français 
voudrait  se  donner,  qu'elle  a  cru  pouvoir  suivre  la  religion  à 
laquelle  elle  est  attachée. 

A  elle  remontré  que  le  1"  devoir  de  la  religion  est  d'observer 
les  lois  de  son  pays  et  qu'elle  les  violait  ouvertement  en  don- 
nant asile  à  un  homme  qu'elle  sçavait  être  en  révolte  contre 
la  loi... 

Toujours  les  lots  existantes! 

A  répondu  qu'elle  ne  croyait  pas  violer  la  loi,  persuadée  que 
la  liberté  des  cultes  lui  permettait  de  suivre  chez  elle  telle  pra- 
tique religieuse  qu'elle  voulait. 

A  elle  remontré  qu'elle  ne  pouvait  ignorer  que  Riblier  avait 
été  vicaire  ;  que,  par  conséquent,  il  ne  pouvait  résider  en  France. 

A  répondu  qu'au  moment  où  il  fut  introduit  chez  elle,  elle 
ignorait  qu'il  eût  été  vicaire,  mais  qu'il  est  vrai  qu'elle  l'a  su 
par  la  suite. 

A  elle  demandé  pourquoi,  lorsqu'elle  a  su  la  qualité  de  Riblier, 
elle  ne  l'a  pas  renvoyé  comme  elle  a  fait  l'abbé  Sault? 

A  dit  que,  l'ayant  gardé  plus  longtemps,  elle  n'en  eut  pas  le 
courage. 

Signé  :  Marie  GuEDON-DBSSACRt:. 

Plusieurs  femmes,  appelées  en  témoignage,  déclarèrent 
qu'elles  avaient  assisté  à  la  messe  du  prêtre  réfractaire  '. 
—  C'est  un  témoigna<je  qui  les  pouvait  perdre  elles- 
mêmes  :  honorons-le.  On  ne  les  impliqua  point  pourtant 
dans  le  procès  :  mais  le  prêtre  et  la  sainte  femme  qui  lui 
avait  donné  asile  furent  condamnés  à  mort  et  exécutés 
dans  les  vingt-quatre  heures  '. 

Est-ce  tout?  Le  8  fructidor,  presque  un  mois  après  la 

1.  Maric-.Ieannc  Pciroii,  veuve  de  Philiiiiie:  Franenise-Cliru'lnlle-Cnn- 
stance  Angot,  vingl-trois  ans;  Maric-Alexandrino  Aiifrol.  dix-liuit  à  dix- 
neuf  ans;  Charlolte-riabricl  Briard,  veuve  Angol  :  elles  avouent  avoir 
assisté  ])liisieurs  fois  aux  messes:  elles  ne  savent  si  des  mariages  ont 
étf'  célébrés. 

2.  Voyez,  le  jugement  aux  .Vpiiendiees,  n"  VU!. 


CIL   VIII.  —  L.\  NORMANDIE  109 

révolution  où  l'on  croyait  voir  la  lin  de  la  Terreur,  un 
autre  prêtre,  François-Armand  Saint- Agnan,  ex-noble  et 
ex-vicaire  de  la  commune  de  Saint-Ouen,  à  Séez,  fut 
amené  au  tribunal,  comme  coupable  de  la  violation  de  la 
loi  pour  nètre  pas  sorti  de  France.  Un  défenseur,  le 
citoyen  Maubant,  lui  fut  donné  d'office.  Il  était  bien  juste 
qu'il  prit  connaissance  des  moyens  de  défense  de  son 
client.  L'accusé  demanda  pour  cela  remise  de  l'audience 
au  lendemain  et  l'obtint  sans  difficulté.  Le  lendemain  il 
fut  ramené  au  tribunal;  mais  le  défenseur  avait  disparu. 
On  entendit  l'accusateur  public,  on  entendit  l'accusé  aussi, 
puis  le  tribunal  entra  dans  la  chambre  du  conseil  et  en 
sortit  avec  un  arrêt  de  mort  '  (9  fructidor,  26  août  1794). 
Nous  ne  suivrons  pas  plus  loin  le  tribunal.  Notons  seu- 
lement que  par  la  suite  il  eut  souvent  à  juger  des  maires, 
des  officiers  municipaux,  accusés  d'avoir  soustrait  des 
effets  d'émigrés,  qu'ils  avaient  pour  mission  de  placer 
sous  le  séquestre.  Ils  furent  généralement  acquittés. 


1.  Registre  du  tribunal  criminel  du  Calvados,  t.  II,  f"=  183-184.  Le  dos- 
sier n'existe  plus. 


CHAPITRE   IX 


LOIRET,    LOIR-ET-CHER,    INDRE-ET-LOIRE 

Les  départements  qui  confinaient  par  l'ouest  et  par  le  sud 
au  théâtre  de  la  guerre  de  Vendée  se  ressentirent  aussi  du 
trouble  que  cette  guerre  jetait  au  sein  de  la  République,  et 
les  représentants  qui  s'y  trouvaient  en  mission  eurent  à 
veiller  sur  des  mouvements  dont  ils  pouvaient  ressentir  le 
contre-coup.  On  peut  ranger  dans  cette  catégorie  le  Loiret, 
où  Ton  forma  les  bataillons  recrutés  par  compagnies  dans 
les  armées  de  la  frontière,  le  Loir-et-Cher  et  ITndre-et- 
Loire  :  car  Blois  et  Tours  furent  plus  d'une  fois  le  siège  de 
réunions  où  les  représentants  en  mission  près  les  armées 
eurent  à  se  concerter.  Etrangers  du  reste  à  la  guerre  ven- 
déenne, ces  départements  durent  à  leur  position  de  n'avoir 
pas  été  engagés  davantage  dans  le  mouvement  fédéraliste. 
Ils  étaient  trop  sur  le  chemin  des  troupes  républicaines  et 
sous  l'œil  des  commissaires  de  la  Convention. 


I 

Loiret. 

Avant  de  recevoir  les  représentants  qui  lui  étaient  des- 
tines en  mars  1793,  pour  la  levée  des  300  000  hommes,  le 
Loiret  en  vit  arriver  un  qui  était  envoyé  ailleurs,  mais  qui, 
originaire  d'Orléans,  avait  voulu  d'abord  visiter  sa  ville 


CH.    IX.   —   LOIRET  111 

natale,  Léonard  Bourdon;  et  sa  visite  y  laissa  des  traces 
sanglantes.  J'ai  dit,  en  parlant  du  tribunal  révolutionnaire 
de  Paris,  le  dénouement  implacable  qu'y  eut  cette  rixe  où 
le  représentant  fut  blessé,  —  assassiné  comme  il  s'em- 
pressa de  le  faire  savoir  à  la  Convention  :  d'où  le  décret  du 
18  mars,  qui  déclara  les  habitants  d'Orléans  «  en  état  de 
rébellion  jusqu'il  ce  qu'ils  eussent  livré  les  prévenus  de 
riiorrible  attentat  commis  le  16  du  même  mois  dans  son 
enceinte  ».  Les  prétendus  coupables  ayant  été  arrêtés,  et 
le  décret  rapporté  (24  mars)  à  la  demande  de  Tallien,  deux 
autres  représentants  en  mission  dans  la  Nièvre  et  le  Loiret, 
CoUot  d'Herbois  et  Laplanche  ,  accourus  de  Nevers  à 
Orléans,  demandèrent  qu'il  fût  maintenu.  La  ville,  disaient- 
ils  dans  une  lettre  du  26  mars ,  n'était  pas  convertie. 
Le  dimanche  précédent,  on  avait  donné  au  théâtre  X Honnête 
Criminel.  «  La  salle  était  pleine  et,  au  moment  où  un  per- 
sonnage brusque  lâche  une  attaque  contre  des  commis- 
saires nouvellement  arrivés  »,  les  applaudissements  éclatè- 
rent. Ils  signalèrent  encore  des  hommes  (à  leur  tournure 
on  les  pouvait  prendre  pour  d'anciens  militaires)  qui  les 
avaient  menacés.  Ils  avaient  une  garde  de  patriotes  et  de 
sans-culottes  :  mais  les  corps  administratifs  convenaient 
que  l'on  ne  pouvait  pas  compter  sur  30  piques.  Le  décret 
fut  maintenu  à  la  demande  de  Marat  '.  Bourbotte,  Prieur 
(de  la  Marne)  et  Julien  (de  Toulouse)  continuèrent  l'œuvre 
de  CoUot  d'Herbois  et  de  Laplanche  avec  l'approbation  du 
Comité  de  salut  public  ■;  mais  d'autre  part,  Louvet  (député 
du  Loiret)  disait,  le  19  mai,  à  la  Convention  comment  le 


1.  Séance  du  27  mars;  Monileur  du  28,  t.  XV,  p.  807.  Voy.  encore  la 
lettre  de  Collot  d'Herbois  et  de  Laplanche  au  Comité  de  salut  public  sur 
les  mesures  qu'ils  ont  prises,  les  destitutions,  les  remplacements,  les 
arrestations  qu'ils  ont  opérés  (Orléans,  l^r  avril).  (Arch.  nat.,  AF  II,  carton 
167,  avril,  pièce  21.) 

2.  Voy.  la  lettre  de  Bourbotte,  Prieur  (de  la  Marne)  et  Julien  (de  Tou- 
louse) sur  les  suites  qu'ils  donnent  aux  mesures  de  leurs  prédécesseurs 
(5  avril),  avec  l'approbation  du  Comité,  et  le  rapport  général  des  mêmes 
représentants  (2o  avrilj.  (Arch.  nat.,  AF  II,  carton  167,  avril,  pièces  18 
et  128-171.) 


112  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

décret  était  appliqué  :  la  nouvelle  municipalité,  substituée 
à  l'ancienne,  vivait  largement  et  joyeusement  aux  dépens 
de  la  ville;  elle  faisait  des  diners  de  6000  livres,  régalait 
les  sans-culottes  à  10  livres  par  tète,  sans  exclure  d'ailleurs 
de  la  fête  les  femmes,  les  filles  qui  venaient  implorer  la 
mise  en  liberté  de  leurs  parents  arrêtés; 

Là,  dit-il,  on  leur  jetait  des  plats  de  dessert;  après  le  repas, 
on  les  força  à  danser  et  l'on  poussa  la  barbarie  jusqu'à  les 
contraindre  à  donner  des  démonstrations  de  joie.  Après  la 
danse,  elles  espérèrent,  pour  prix  de  tant  d'outrages,  obtenir  un 
adoucissement  à  leur  peine;  elles  demandèrent  l'élargissement 
de  leurs  maris,  qu'on  leur  refusa;  elles  insistèrent  :  un  sans- 
culotte  tira  sou  sabre  en  disant  qu'il  avait  servi  à  égorger  bien 
des  aristocrates;  mais  il  n'y  avait  là  que  des  femmes,  et  tant 
de  vaillance  fut  perdue  *. 

Voilà  ce  que  Louvet  disait  à  la  Convention,  à  la  face  de 
Collet  d'Herbois  et  de  Laplanclie,  qui  protestaient,  il  est 
vrai,  et  des  tribunes  qui  murmuraient.  La  Convention,  con- 
formément au  rapport  du  Comité  de  législation,  qui  faisait 
l'objet  du  débat,  autorisa  ce  jour-là  une  commission  à 
mettre  en  liberté  ceux  qui  auraient  été  emprisonnés  sans 
mandats  d'arrêt;  c'est  tout  ce  que  put  faire  alors  le  parti 
girondin.  Après  le  31  mai,  les  personnes  compromises  à 
Orléans  en  devinrent  d'autant  plus  suspectes;  neuf  des  pré- 
tendus assassins  furent  condamnés  (12  juillet)  et  le  lende- 
main la  Convention  se  montra  insensible  aux  prières  et  aux 
larmes  des  familles  ([ui  venaient  demander  leur  grâce  ^. 

A  l'époque  de  la  levée  en  masse,  vers  la  fin  du  mois  sui- 
vant, Laplanclie  eut  avec  Maure  une  nouvelle  mission  dans 
le  Loiret.  Ils  trouvèrent  à  Orléans  un  prince  de  la  maison  de 
liesse,  passé  au  service  de  la  République,  le  général  liesse, 
comme  on  l'appelait.  Cliargé  d'organiser  pour  la  guerre  de 
Vendée  ces  bataillons  formés  d'emprunts  aux  armées  du 
Nord  et  des  Ardennes,  afin  d'y  encadrer  les  volontaires  ^, 

1.  Séance  du  19  mai  1793,  Moniteur  du  21,  t.  XVI,  p.  427. 

2.  Voy.  Histoire  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  t.  I,  p.  185. 

3.  Voy.  ci-dssus,  p.  115. 


en.   IX.   —  LOIRET  413 

le  général  sans-culoUe  n'en  était  pas  moins  suspect  aux 
représentants,  Maure  convenait  qu'il  se  montrait  excel- 
lent patriote,  et  cela  même  le  mettait  en  défiance;  il  disait 
de  lui  aux  Jacobins  de  Paris  : 

Tout  le  monde  vante  son  zèle,  ses  talents  et  son  amour  pour 
régalitc.  Je  crois  que  ce  pourrait  être  un  fort  honnête  homme, 
s'il  n'était  pas  gentilhomme.  Au  surplus,  il  est  plus  dangereux 
qu'un  autre,  s'il  n'est  qu'un  mauvais  sujet,  parce  qu'il  a  par- 
faitement le  masque  des  vertus  civiques  et  qu'il  gagne  le 
peuple  par  une  grande  popularité  '. 

Maure  avait  séjourné  peu  à  Orléans  ^  ;  quand  il  faisait 
cette  communication  aux  Jacobins,  il  traversait  Paris  pour 
se  rendre,  avec  des  pouvoirs  plus  étendus,  en  Seine-et- 
Marne.  Laplanclie,  au  contraire,  était  maintenu  dans  le 
Loiret,  où  il  n'était  que  trop  connu;  et  il  ne  demandait 
qu'à  s'y  consacrer  plus  entièrement.  Ayant  à  gouverner 
le  Loiret  et  le  Cher,  il  écrivait  le  3  septembre  au  Comité 
de  salut  public  : 

Pour  ma  part,  je  me  charge  bien  en  particulier  de  patrio- 
tiser  et  de  républicaniser  tout  le  département  du  Loiret  qui 
est  semi-aristocrate  et  semi-fédéraliste  ^. 

Mais  il  demandait  à  être  déchargé  de  l'autre  départe- 
ment. Il  avait  donc  beaucoup  à  faire,  et  il  lit  beaucoup, 
si  l'on  en  juge  par  les  longues  et  nombreuses  lettres 
qu'il  écrit  en  ce  mois  au  Comité  de  salut  public  sur  les 
destitutions  qu'il  prononce,  sur  les  auxiliaires  qu'il  s'est 
donnés  par  la  création  d'un  comité  révolutionnaire  formé 
de  sans-culottes,  sur  les  arrestations  qu'il  opère,  sur  les 
séances  qu'il  préside,  sur  les  fêtes  qu'il  célèbre,  sur  les 

1.  Séance  des  Jacobins  du  8  septembre,  Monileur  du  11.  t.  XVII.  ]>.  614. 

2.  II  y  fait  acte  de  présence  le  G  septembre  par  des  arrestalions.  (Arch. 
nat.,  AF  II,  carton  168,  septembre,  pièce  6U.) 

3.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  267,  2"=  dossier,  pièce  4.  Voy.  le  plan  de 
travail  qu'il  se  trace  et  qu'il  fit  approuver  du  Comité  de  salut  public 
(3  septembre,  ibid.,  carton  168,  septembre,  pièce  19). 

H.  —  S 


114  LES   REPRESENTANTS   EN    MISSION 

résultats  qu'il  a  déjà  obtenus  \  A  la  date  du  16  septembre, 
il  écrit  au  Comité  : 

Je  vous  invite  et  vous  prie  même  instamment  de  faire  part 
analytiquement  à  la  Convention  nationale  et  d'insérer  dans  le 
bulletin  ce  qui  suit  : 

Aujourd'hui,  à  Orléans,  la  sans-culotterie  triomphe;  le 
patriotisme,  sous  mes  auspices  et  ma  surveillance,  terrasse 
chaque  jour  l'aristocratie  et  le  fanatisme. 

Il  s'agissait  d'une  fête  pour  la  plantation  d'un  arbre 
de  la  liberté,  fête  célébrée  avec  enthousiasme  ";  et,  le  23, 
parlant  d'une  séance  tenue  la  veille  : 

J'ai  destitué  en  entier  le  département  et  je  l'ai  sur-le-champ 
remplacé  par  des  montagnards  et  des  clubistes.  A  peine  sortis 
de  la  séance,  les  administrateurs  les  plus  coupables  et  les  plus 
fédéralistes  ont  été  mis  par  mes  ordres  en  arrestation. 

Je  vous  réponds  de  la  ville  d'Orléans.  Si,  sous  le  règne  des 
administrateurs  fédéralistes  qui  la  gouvernaient,  elle  a  été 
sur  le  point  de  donner  la  main  à  la  Vendée,  aujourd'hui  elle 
est  irrévocablement  attachée  à  la  République  ^. 

11  se  plaisait  à  faire  passer  au  Comité  cette  pièce,  qui 
témoignait  des  sentiments  des  petits  citoyens  d'Orléans 
pour  lui,  —  et  des  progrès  qu'il  leur  restait  à  faire  en 
orthographe  : 

Ci  Toyen  res  présentans  : 

Les  petitz  Citoyen  enfantains  De  la  sec  lion  De  Lepeltier  vienne 
vous  offrir  leur  veux  pur  et  simple  et  la  graiule  satisfaction 
qu'ils  ont  devoir  dans  Lesmure  De  Leur  Cité  détruire  Les  progest 
qui  se  mulliplioit  par  Laristocralie  et  L'hanarchie.  Sequi  nous 
flatte  cesl  devoir  que  vous  avés  Labalauce  juste  pour  punir 
leur  forfait  libertieide  en  proportions  de  leurs  faits  person- 
nells,  etc. 


i.  10  soptcmbre.  Arch.  nat..  AI-'  II.  If,s.  septembre,  pièce  116.  cf.  36. 

2.  Arcli.  nal.,  AFII,  169,  se|»trmlnv,  :>■  parlie,  pièce  2.  —  Cf.  carton  116, 
pièces  9  cl  25. 

'.i.  ]l)id..  carton  1G9,  septemi)rc,  T  i)aiiic.  pièce  65.  —  Il  envoie  le  procès- 
verbal  <li'  cette  séance.  IhkL,  carton  208,  {^^  dossier,  pièce  P. 


CH.    IX.   —   LOIRET  115 

Ils  promettent  «  Desofrire  toute  en  masse  quan  il  en 
seront  requis  et  capable  '  ». 

Tout  cela  n'empèclia  pas  qu'il  ne  fût  attaqué.  Lui-même 
se  plaint  au  Comité  de  salut  public  des  calomnies  répan- 
dues contre  lui  et  reproduites  dans  la  Correspondance 
politique  dont  il  envoie  le  numéro.  Le  compte  rendu  de  la 
séance  du  30  septembre  portait  (p.  127)  : 

Laplanclie,  représentant  du  peuple  dans  le  département  du 
Loiret,  taxe  arbitrairement  les  habitants,  dont  il  exige  des 
sommes  exorbitantes.  C'est  une  véritable  sangsue.  Ce  voleur 
public  est  dénoncé  à  la  Convention  par  un  membre.  La  plus 
vive  indignation  se  manifeste  dans  l'assemblée.  On  parle  de 
l'envoyer  au  tribunal  révolutionnaire  et  on  finit  par  passer  à 
l'ordre  du  jour  sur  la  dénonciation,  jusiju'à  ce  qu'il  y  ait  des 
preuves  de  plus  contre  Laplanche. 

Laplanche  ajoute  : 

Vengeance  contre  ces  vils  folliculaires  dont  le  virus  aristo- 
cratique empoisonne  toutes  les  sections  de  la  République. 

Au  Comité  on  était  plus  porté  à  croire  Laplanche  que  ses 
accusateurs.  Aussi  fut-il  appelé  sur  un  théâtre  plus  impor- 
tant, où  nous  avons  eu  à  le  montrer.  Avant  de  se  rendre  à 
Caen,  il  envoyait  d'Orléans  son  programme  à  Paris  : 

Citoyens  collègues, 
Conformément  à  vos  désirs,  demain  matin,  je  partirai  pour 
me  rendre  dans  votre  sein...  J'ai  besoin  de  me  concerter  avec 
vous  pour  le  succès  de  ma  nouvelle  mission.  D'abord,  je  vous 
préviens  que  je  ne  sçais  pas  faire  de  révolution  sans  argent. 
Nos  ennemis  se  ruinent  bien  pour  faire  la  contre-révolution. 
Ensuite,  avec  l'armée  révolutionnaire  que  vous  metterez  à 
mes  ordres,  laissez-moi  le  choix  de  deux  militaires  dont  le 
républicanisme  et  les  lumières  connues  me  deviendront  néces- 
saires. Enhn,  promettez-moi  de  n'écouter  aucune  dénonciation 
contre  moi  ;  permettez-moi  de  taxer  révolutionnairement  et  de 
faire  guillotiner  militairement  les  contre-révolutionnaires  que 
je  jugerai  dignes  de  l'échafaud.  Alors  je  vous  répondrai  du 
salut  du  Calvados. 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  116,  pièce  24. 


-116  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Il  atteste  qu'il  n'a  jamais  abusé  de  ses  pouvoirs  extraor- 
dinaires, et  il  ajoute  : 

J'ouloliais  de  vous  prévenir  encore  que  l'habitude  que  j'ai  de 
pareilles  commissions  m'a  appris  qu'il  faut  être  seul  pour 
mieux  faire  le  bien  et  pour  n'éprouver  dans  sa  marche  aucune 
entrave  '. 

Nous  avons  vu  que,  s'il  ne  fut  pas  toujours  seul,  il  ne  fut 
jamais  entravé. 

Mais  il  repassait  par  Paris.  Il  avait  donc  l'occasion  de 
s'expliquer,  devant  la  Convention  elle-même,  sur  les  accu- 
sations dout  il  était  l'objet  :  c'est  ce  qu'il  fit  dans  la  séance 
du  28  du  l"mois  (17  octobre  1793).  On  ne  peut  mieux  faire 
que  de  recueillir  de  sa  bouche  ce  résumé  de  sa  dernière 
mission  dans  le  Loiret  et  dans  le  Cher  : 

Vous  m'aviez  envoyé  dans  les  départements  du  Loiret  et  du 
Cher;  je  n'avais  pas  des  instructions  particulières  du  Comité  de 
salut  public,  mais  j'ai  pensé  que  je  devais  agir  révolulionnai- 
rement.  J'ai  mis  partout  la  terreur  à  l'ordre  du  jour;  j"ai  taxé 
les  riches. et  les  aristocrates,  non  pas  arbitrairement,  mais  de 
l'avis  du  peuple  que  j'ai  toujours  consulté.  J'ai  destitué  à  Or- 
léans les  administrations  fédéralistes;  j'ai  porté  de  grands 
coups  au  fanatisme;  j'ai  supprimé  toutes  les  cloches,  excepté 
une,  à  condition  qu'elle  ne  sonnerait  que  dans  les  grands  évé- 
nements et  pour  faire  lever  le  peuple.  Je  sais  que  jai  été 
accusé,  que  j'ai  eu  l'honneur  d'être  calomnié;  mais  mes  mains 
sont  pures  comme  la  cause  que  je  défends,  et  je  ne  doute  pas 
que  les  taxes  révolutionnaires  que  j'ai  mises  sur  les  riches 
aristocrates  auront  votre  approbation.  Je  n'ai  pas  voulu  prendre 
sur  les  riches  patriotes;  je  me  suis  dit  :  On  ne  fait  pas  de  révo- 
lution sans  argent,  il  faut  faire  payer  ceux  qui  ne  l'aiment  pas. 
Ma  conduite  m'a  valu  les  bénédictions  des  patriotes,  il  n'y  a 
que  les  aristocrates  qui  m'ont  accusé,  il  n'y  a  que  les  crapauds 
du  Marais  qui  ont  coassé  la  calomnie  contre  moi.  {On  applaudit.) 

J'ai  visité  les  hôpitaux;  je  les  ai  trouvés  dans  un  grand  dénû- 
ment.  J'ai  été  dans  la  maison  de  réclusion  des  prêtres  [les  sexa- 
génaires]; ils  étaient  couchés  sur  le  duvet.  J'ai  pris  leurs 
matelas  et  les  ai  fait  porter  aux  volontaires.  [On  applaudit.) 

1.  Arch.  nat.,  AFII.  carlon  109,  octobre,  pièce  182. 


en.  IX.  —  LOIRET  liT 

Suit  le  compte  «  de.s  fruits  »  de  sa  mission  :  53  000  francs 
en  assignats,  5000  francs  en  argent,  etc. 

J'apporte  aussi  deux  montres  d'or,  des  boucles  d'argent  et 
autres  bijoux  :  ce  sont  les  dépouilles  des  mauvais  prêtres  de 
Bourges.  [On  rit  et  on  applaudit.) 

Mais  il  ajoute  : 

Je  demande,  en  terminant,  que  la  Convention  décrète  que 
tous  ceux  qui  ont  des  efTets  d'or  ou  d'argent  soient  tenus  de 
les  convertir  en  assignats.  {On  murmure .) 

—  On  murmure  :  car  la  mesure  aurait  pu  atteindre  plu- 
sieurs de  ceux  qui  tout  à  l'heure  riaient  et  applaudissaient. 
Sur  la  proposition  de  Julien  (de  Toulouse),  la  conduite  de 
Laplanche  fut  approuvée  '. 

C'est  à  une  époque  postérieure  à  la  mission  de  Laplanche 
que  se  rapporte  la  condamnation  de  deux  prêtres  par  le  tri- 
bunal criminel  d'Orléans.  Ces  deux  prêtres,  qu'on  appelait 
réfrac taires  parce  qu'ils  ne  voulaient  pas  être  apostats,  osè- 
rent invoquer  la  liberté  des  opinions  devant  leurs  juges.  On 
leur  répondit  en  les  envoyant  à  l'échafaud,  et  ils  y  montrè- 
rent une  fermeté  héroïque  -. 

Orléans  était  trop  proche  du  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris  pour  que  le  tribunal  criminel  du  Loiret  eût  beaucoup  à 
faire.  C'est  à  Paris  qu'avaient  été  renvoyés  les  fameux 
«  assassins  »  de  Léonard  Bourdon  ;  c'est  à  Paris  que 
furent  expédiés  et  condamnés  le  jésuite  Der^-illé,  l'ancienne 
religieuse  Marie-Anne  Poullin,  qui  l'avait  recueilli,  et  Mar- 
guerite Bernard,  la  domestique,  qui  n'avait  pas  pu  faire 
autrement  que  de  le  recevoir  de  même,  en  sa  qualité  de 
domestique  (1"  nivôse,  21  décembre  1793)  ^;  c'est  à  Paris 
que  Laplanche  envoyait,  le  15  septembre,  Jacques-Martin 

i.  S;'ance   du  2S    du    i"  mois   (19   octobre).  Moniteur   du   22   octobre, 
t.  XVIII.  p.  16",  et  la  note  IX  aux  Appendices. 

2.  Porcher,  27  floréal  ;  Garmer.   14  thermidor.  Berriat  Saint-Prix,  dans 
le  Cabinet  ftislorique,  t.  XII.  p.  39. 

3.  Histoire  du  trifjunal  révolutionnaire  de  Paris,  t.  II,  p.  278. 


118  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Ploquin,  prêtre  réfractraire,  Barthélémy  La  Roche,  émigré, 
et  deux  femmes  qui  lui  avaient  donné  asile,  disant  :  «  Le  juré 
Orléanais  est  en  sens  inverse  de  la  Révolution  '  »  ;  ils  furent 
condamnés  à  mort  tous  les  quatre  le  7  ventôse  (25  févr'er 
1794)  ^ 

Les  prêtres,  comme  on  le  voit,  avaient  aussi  leur  place 
privilégiée  dans  ces  poursuites.  Déjà,  dans  leur  1"  mission, 
Collot  d'Herhois  et  Laplanche  avaient  fait  arrêter  deux 
ecclésiastiques,  L.-E.  Moreau  et  S.  Ferneau,  avec  quatre 
ci-devant  religieuses,  qui  cependant  avaient  prêté  le  ser- 
ment de  liberté  et  d'égalité  :  «  Ils  n'ont  fait,  disaient-ils,  en 
prêtant  le  serment  prescrit  depuis  le  mois  d'août  dernier, 
qu'ajouter  une  nouvelle  perfidie  à  celles  dont  ils  se  sont 
rendus  coupables  »  (30  août  1793)  ^  La  mission  de  Lefiot 
dans  le  Loiret  et  dans  la  Nièvre  ,  postérieure  à  la 
2*^  mission  de  Laplanche  ^  fut  aussi  marquée  par  ce  qu'on 
peut  appeler  une  complicité  dans  les  actes  du  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris.  Le  21  thermidor  an  III  (8  août 
1795),  il  fut  accusé  devant  la  Convention  d'avoir  envoyé 
quatre  habitants  de  Montargis  au  tribunal  révolutionnaire 
pour  une  adresse  au  roi,  du  29  juin  1792,  à  l'occasion  de  la 
journée  du  20  ^  En  marge  de  l'arrêté,  on  lisait  cette  note  : 
«  Les  quatre  personnes  traduites  au  tribunal  révolution- 
naire par  cet  arrêté  ont  été  guillotinées.  »  Il  ne  se  défendit 
qu'en  disant  qu'on  l'avait  pourtant  accusé  de  modéran- 
tisme  ". 

Indépendamment  des  représentants,  le  Comité  de  snlut 
public,  on  l'a  vu,  avait  des  agents  qui  le  renseignaient  sur 

1.  Arcli.  nat.,  AF  II,  carton  IfiS  (Loiret),  pièce  191. 

2.  Hisloire  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  t.  II,  p.  438. 

3.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  Ilfi  (Loiret),  à  la  date. 

4.  On  le  trouve  épurant  les  autorités  constituées,  maintenant  ou  établis- 
sant d'autres  administ râleurs,  qui  auraient  bien  mérité  la  même  ojiéra- 
lion  à  partir  du  l"'  pluviôse  (20  janvier  1794).  Orléans,  l>--^  pluviôse  Arch. 
nat..  AFlI,17o,  pluviôse,  pièce  5).  Pithiviers,  16  pluviôse  {iOid.,  carbm  1U>, 
à  la  date). 

.■■'.  V<iy.  la  pièce,  Archives  nationales,  AFII,  carton  110,  n"  10,  pièce  11. 
f).  Moniteur  du  20  thermidor  an  III  (13  août  1~95,  t.  XXV,  p.  44u).  Nous 
y  reviendrons  au  chapiti-e  des  Chûtinients. 


CH.   IX.   —  LOIR-ET-CHER  119 

l'osprit  des  populations  ot  pouvaiont^ajoiitcr  à  raction  de  la 
justice  révolutionnaire.  On  lit  dans  les  cahiers  de  la  police 
particulière  du  Comité,  à  la  date  du  21  floréal  (10  mai  1794)  : 

Demaillot,  agent  du  Comité  de  salut  public,  mande  que  l'es- 
prit du  peuple  d'Orléans  est  bon,  que  les  riclies  seuls  sont 
iiidilTérents  ;  que  la  société  populaire  est  pure,  quoique  de 
temps  en  temps  influencée  par  quelques  intrigants  qu'il  décou- 
vrira. 

Suivent  les  dénonciations,  et  cette  note,  de  la  main  de 
Robespierre  : 

Envoler  au  commissaire  du  comité  un  arrêté  qui  le  charge 
de  faire  arrêter  les  individus  et  de  les  faire  transférer  à  Paris  '. 

Beaucoup  restèrent  dans  les  prisons  d'Orléans,  de  Pithi- 
viers,  etc.  Brival,  en  mission  dans  le  Loiret  après  le  9  ther- 
midor, en  fit  mettre  un  erand  nombre  en  liberté  -. 


II 

Loir-et-Cher. 

Les  premiers  représentants  envoyés  à  Blois  et  à  Tours 
pour  le  recrutement,  Tallien  et  Goupilleau,  eurent  surtout 
à  s'occuper  de  la  Vendée.  Le  fédéralisme,  sans  ce  voisi- 
nage, aurait  pu  avoir  accès  à  Blois,  où  le  conseil  générai 
de  Loir-et-Cher  avait,  dès  le  mois  de  janvier,  tonné  contre 
les  factieux;  mais  il  y  avait,  en  regard  du  conseil  dépar- 
temental, une  société  populaire  formée  de  jacobins,  et,  dès 
le  lendemain  de  la  Révolution  du  31  mai,  elle  s'y  rallia 
avec  éclat.  Le  représentant  Carra,  qui  vint  alors  à  Blois 
et  dans  lequel  le  conseil  chercha  un  appui,  ne  fit  que  le 
compromettre  davantage.  Les  progrès  des  Vendéens  qui, 
maîtres  de  Saumur,  pouvaient,  à  leur  gré,  remonter  ou  des- 

1.  Archiv.  nat..  F',  4i37. 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  116,  2"  dossier,  2  et  22  vendémiaire  an  III 
(23  septembre  et  13  octobre  1794).  Vov.  aussi  son  rapport,  Bibl.  Nat., 
Lb*o.  1052. 


120  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

cendre  la  Loire,  ne  laissèrent  d'ailleurs   au   département 
d'autre  parti  à  prendre  que  d'accepter  la  Constitution  '. 

Pendant  la  guerre  des  Vendéens  au  nord  de  la  Loire, 
Guimberteau  eut  à  épurer  l'administration  dans  le  Loir- 
et-Cher  -.  Après  leur  défaite  et  quand  il  s'agit  d'établir  le 
g-ouyernement  révolutionnaire,  c'est  Garnier  (de  Saintes) 
qui  en  eut  la  charge  pour  ce  département,  en  même  temps 
que  pour  la  Sarlhe.  Nombre  de  pièces  témoignent  de  son 
activité  à  cet  égard,  pendant  les  mois  de  pluviôse  et  de 
ventôse  (janvier-mars  1794)  ^ 

La  justice  révolutionnaire  n'était  pas  non  ]»lus  restée 
inactive.  C'est  le  tribunal  criminel  qui  jugea  révolulion- 
nairement  à  Blois.  Il  eut  à  juger,  à  ce  titre,  une  afïaire 
de  quelque  importance,  une  émeute  provoquée  parmi  les 
jeunes  gens  des  environs  de  Mondoubleau  })ar  la  levée 
des  30  000  hommes  de  cavalerie,  décrétée  le  23  juillet 
1793.  Le  tribunal  reçut  l'ordre  de  se  transporter  à  Mon- 
doubleau. Sept  furent  condamnés  à  mort  \  mais  quatre 
étaient  contumaces;  trois,  à  savoir  deux  laboureurs  et  un 
berger,  furent  livrés  au  supplice  pour  avoir  crié  :  Vivent 
le  roi  et  la  nation  ^  ! 

Ce  ne  fut  pas  du  reste  la  seule  épreuve  qu'eut  à  tra- 
verser le  département  de  Loir-et-Cher.  Blois,  dans  le  cours 
de  brumaire,  fut  soumis  à  un  triumvirat,  dans  lequel 
entraient  deux  anciens  prêtres,  et  qui  commit  des  excès 
de  tout  genre  :  «  On  se  demandera,  dit  un  de  ceux  qu'ils 
jetèrent  en  prison,  comment  une  }»oignée  de  vils  factieux 
a    pu    commettre    impunément   tant    de    forfaits.    Notre 


1.  Yoy.  la  Révulution  du  31  inui  et  le  fédcrnlisme  en  t70.3.  t.  Il,  p.  L*4 
et  suiv.,  cl  sur  Ciirra,  Arrli.  nal..  AFII.  carloii  Ui  (Loii-el).  à  la  dalr  i\u 
8  Juin. 

2.  Arcli.  nat.,  ih/d..  k  la  date  du  9  brumaire  (lîO  oclohre  1793). 

3.  Arcli.  nat.,  AF  11,  cartons  H 't  et  d"6. 

4.  11  y  en  eut  de  jthis  deux  condaninés  à  douze;  ans  do  fers,  deux  con- 
tumaces à  la  déportation  jus<|n'à  la  paix;  huit  furent  retenus  en  prison 
coniuK!  suspects;  (|uatrc  mis  en  liberté,. 

o.  Arcli.  nat.,  BK^,  carton  11.  —  Cf.  Berriat  Saint-l'rix,  dans  le  Cuhincl 
liisloriiiuc,  t.  XII,  p.  (iU. 


CIL   IX.   —   LOIR-ET-CHER  121 

réponse  est  dans  le  silence  du  gouvernement  qui  sem- 
blait les  favoriser,  dans  l'exemple  des  autres  communes 
de  la  République  et,  plus  que  tout  cela,  dans  notre  timi- 
dité. »  —  On  s'en  accuse  trop  tard.  Ce  fut  pourtant  un 
grand  effroi  parmi  ces  terroristes,  quand  les  Vendéens 
parurent  au  Mans  :  la  distance  ne  les  rassurait  pas;  mais, 
quand  on  sut  leur  défaite,  la  rigueur  ne  fit  que  redoubler  \ 
Garnier  (de  Saintes)  lui-même ,  quand  il  vint  dans  le 
déparlement,  en  fut  choqué.  Il  essaya  d"y  mettre  un  frein 
jusqu'à  provoquer  les  plaintes  de  ces  prétendus  patriotes. 
Un  nommé  Mogué,  «  envoyé  par  le  Comité  de  salut  public 
près  de  l'armée  de  l'Ouest  et  dans  les  départements  circon- 
voisins  »,  s'en  fit  l'org-ane  au  sein  de  la  Convention,  dans 
la  séance  du  4  ventôse  ^.  Garnier  (de  Saintes)  y  répond 
(Blois,  7  A'entôse)  : 

A  votre  séance  du  4  ventôse,  plusieurs  députations  sont 
venues  se  plaindre  de  diverses  arrestations  contre  des  patriotes. 

Dans  mes  courses  multipliées,  j'ai  vu  des  individus  se  disant 
plus  patriotes  que  les  autres,  qualifiant  d'aristocrates  et  les 
traitant  comme  tels  ceux  qui,  patriotes  vertueux  et  purs,  ne 
caressent  pas  leurs  passions  et  n'encensent  pas  leur  orgueil. 
Ces  hommes  disposent  des  places  et  destituent  à  leur  gré,  ils 
ordonnent  à  eux  seuls  les  incarcérations,  forcent  tous  les 
citoyens  au  silence,  substituent  la  consternation  à  la  place  de 
l'énergie,  et  quand  je  demande  quels  sont  leurs  titres  à  la 
reconnaissance  publique,  j'apprends  que  le  peuple  s'est  levé 
en  masse  pour  aller  contre  les  brigands,  mais  qu'ils  n'ont  pas 
voulu  marcher;  que,  lorsque  l'ennemi  s'est  présenté,  le  peuple 
s'est  battu,...  et  que  messieurs  les  patriotes  par  excellence  ont 
mis  leurs  personnes  en  sûreté  comme  trop  précieuses  à  la 
République. 

Il  signale  deux  hommes  accusés  par  Mogué  à  la  Con- 
vention et  prend  leur  défense  : 

Sans  entendre  faire  aucune  allusion  à  Mogué,  puisque  je  ne 
le  connais  pas,  je  dois  vous  dire  que  partout  je  trouve  de  pré- 

1.  Tableau  des  prisons  de  Blois,  par  le  citoyen  Durie-Masson,  Histoire 
des  prisons,  t.  I,  p.  309. 

2.  Moniteur  du  6,  t.  XIX,  p.  547. 


li>2  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

tendus  patriotes  s'attachant  à  la  patrie,  comme  des  escrocs 
s'attachent  à  des  joueurs  tant  qu'ils  leur  sentent  de  l'argent  à 
dévaliser  ^ 

L'accusation  avait  été  mise  au  Moniteur.  La  réponse 
n'y  est  pas. 

III 
Indre-et-Loire. 

Le  département  d"Indre-et-Loire  en  général  (ses  sociétés 
populaires  faisaient  exception)  était,  avant  la  révolution  du 
31  mai,  plus  favorable  aux  Girondins  qu'aux  Montag-nards; 
mais,  après  la  révolution,  le  girondin  Carra  tenta  vaine- 
ment de  l'entraîner  dans  une  manifestation  hostile.  Le 
conseil  général  aurait  pris  difficilement  un  autre  parti,  en 
présence  de  ces  représentants  commissaires  qui,  envoyés  à 
l'armée  contre  les  Vendéens,  avaient  formé  un  comité 
central  à  Tours  -.  Il  y  eut  donc  là  moins  de  fédéralistes; 
mais  il  y  avait  toujours  des  prêtres,  des  suspects.  C'était 
matière  pour  l'administration  et  pour  le  tribunal  criminel. 

Les  prêtres  avaient  été  les  premières  victimes  des 
rigueurs  de  la  loi.  Cent  cinquante,  sujets  à  la  déportation, 
ramassés  à  Tours  des  communes  environnantes,  furent  en- 
voyés par  charretées  à  Bordeaux,  au  cri  de  :  A  la  (juiUotine'^\ 
Quant  aux  suspects,  grâce  à  l'activité  de  Senart,  procureur 
do  la  commune,  dès  les  premiers  mois  de  1793,  ils  rem- 
plissaient les  prisons.  Tallien,  qui  était  du  pays,  envoyé 
dans  rindre-et-Loire  comme  commissaire  au  mois  de  mars, 
en  fit  rendre  un  grand  nombre  à  la  liberté  :  ce  qui,  sans 
doute,  motiva  l'empressement  que  l'on  mit  à  solliciter  son 
maintien,  quand  il  fut  rappelé,  à  la  suite  de  la  nouvelle 
répartition  des  représentants  entre  les  armées  *. 

1.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  176,  pièce  "73. 

2.  Yoy.  la  Révolution  du  31  mai  elle  fédéralisme  en  /753,  l.I,p.n  et  siiiv. 

3.  Carré  de  Busserolcs,  Souvenirs  de  la  Révolution  dans  le  département 
d'Indre-et-Loire  (1SG4),  p.  112. 

4.  Voy.  Carré  de  Busserolcs,  ibid.,  p.  144. 


cil.    IX.   —   INDRE-ET-LOIRE  123 

C'est  au  tribunal  criminel  que  devaient  être  envoyés 
ceux  qui  tombaient  sous  le  coup  de  la  loi,  et  plusieurs 
émeutes  y  donnèrent  lieu  :  émeute  à  propos  des  approvi- 
sionnements à  Amboise  et  à  Tours  en  novembre  1792; 
émeute  à  propos  de  la  répartition  de  l'impôt  mobilier  en 
mai  1793  \ 

Le  tribunal  criminel  ne  dut  pas  seulement  remplir  à 
Tours  ses  fonctions .  Chinon  ayant  été  occupé ,  puis 
évacué  par  les  Vendéens,  on  l'y  envoya  pour  juger  les 
habitants  compromis  pendant  leur  séjour.  Cinq  per- 
sonnes étaient  accusées  d'avoir  arboré  le  drapeau  blanc, 
et  abattu  l'arbre  de  la  liberté  :  la  chose  ne  fut  pas  prouvée 
sans  doute,  car  le  tribunal  les  acquitta;  mais  celte  indul- 
g-ence  le  rendit  suspect  lui-même  et  hâta  l'établissement 
des  commissions  militaires. 

La  première  fut  instituée  le  16  juin  par  arrêté  des  repré- 
sentants Richard,  etc.,  assistés  de  l'adjoint  du  ministre 
(le  la  guerre  (Ronsin),  et  elle  eut  pour  président  Senart,  qui 
avait  mis  tant  de  zèle  à  remplir  les  prisons  -.La  commission 
voulait  sans  doute  donner  bon  exemple  aux  habitants  de 
Tours  :  elle  allait  à  la  messe,  et  c'était  Tallien  qui  faisait 
le  prône,  si  l'on  en  croit  une  lettre  du  temps  : 

La  commission  (militaire)  est  allée  à  la  messe  célébrée  par 
(}...  Tallien  a  fait  le  prune  et  la  citoyenne  B...  (de  Tours)  a 
quêté.  Le  peuple  a  été  fort  content  du  discours,  mais  les 
femmes  qui  se  croient  de  bon  ton  ne  doivent  pas  être  satis- 
faites. Tallien  les  a  vertement  tancées,  et  il  a  bien  fait;  elles 
sont  toutes  aristocrates  et  ne  vont  point  à  la  messe  des  prêtres 
constitutionnels  ". 


1.  Six  sur  treize  individus  arrêtés  furent  alors  traduits  devant  les 
Juges;  deux  furent  condamnés  à  mort,  un  à  quatre  ans  de  réclusion,  trois 
acquittés  [ibid..  p.  127i. 

2.  Un  arrêté  du  18  lui  désigna  un  local.  (Arch.  d'Indre-et-Loire,  registre 
du  directoire,  f»  42.)  Peut-être  n'entra-t-elle  en  exercice  que  le  2o,  car  c'est 
de  ce  jour  que  le  représentant  Ichon,  dans  sa  lettre  sur  les  commissions 
militaires  établies  dans  l'Indre-et-Loire  (Tours,  19  messidor),  la  fait  com- 
mencer. (Arch.  nat.,  AF  II.  carton  269,  messidor  an  II,  pièce  61.) 

3.  Lettre  vue  par  M.  Carré  de  Busserolles,  ibid.,  p.  148. 


124  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Cette  commission,  qui  ne  siégea  que  six  semaines,  ne  se 
signala  pas  elle-même  par  ses  rigueurs  :  elle  ne  frappa  de 
mort  que  huit  accusés,  —  pour  les  crimes  du  jour,  il  est 
vrai,  et  c'est  tout  dire,  —  et  prononça  cent  trente-cinq 
acquittements.  Mais  sa  façon  de  procéder  n'en  élait  pas 
moins  un  mépris  de  toutes  les  règles  de  la  justice,  et  le  con- 
seil général  d'Indre-et-Loire,  dès  le  12  juillet,  libella  cette 
protestation  : 

Sur  robservation  faite  par  un  membre  que  la  commission 
militaire,  instituée  par  Tadjoint  du  ministre  de  la  guerre, 
semble  n'avoir  pour  attribution  principale  que  de  remplacer 
instantanément  les  tribunaux  militaires  établis  à  la  suite  des 
armées  par  la  loi  du  12  mai  dernier...;  que  cette  commission, 
n'étant  que  le  tribunal  représentatif  d'un  tribunal  militaire,  ne 
peut  et  ne  doit  s'écarter  en  aucune  manière  des  formes  pres- 
crites à  ces  tribunaux;  qu'il  est  cependant  de  notoriété  que, 
non  seulement  elle  connaît  journellement  de  délits  qui  ne  sont 
aucunement  militaires,  mais  encore  qu'elle  en  connaît  sans 
laisser  aux  accusés  la  faculté  d'invoquer  la  faveur  de  l'institu- 
tion des  jurés  et  met  ainsi  hors  la  loi  tous  les  prévenus  tra- 
duits devant  elle,  quand  les  lois  n'y  ont  mis  que  les  prévenus 
d'avoir  pris  part  aux  révoltes  ou  émeutes  contre-révolution- 
naires, les  émigrés  ou  les  prêtres  sujets  à  la  déportation; 
qu'un  pareil  tribunal,  créé  contre  toutes  les  lois,  ne  peut  sub- 
sister plus  longtemps  et  doit  enfin  faire  place  aux  institutions 
légales,  et  qu'il  est  plus  que  temps  de  rassurer  les  amis  de  la 
liberté  sur  les  craintes  que  peut  leur  faire  concevoir  un  établis- 
sement aussi  monstrueux  que  celui  d'un  tribunal  où  le  citoyen 
qui  se  dévoue  à  la  défense  de  la  patrie...  se  trouve,  pour  insu- 
bordination, comme  le  scélérat  pris  les  armes  à  la  main  contre 
son  pays,  privé  de  la  faculté  d'être  déclaré  convaincu  par  ses 
égaux,  et  où  la  vie,  l'honneur,  la  liberté  des  citoyens  se  trou- 
vent entre  les  mains  de  cinq  hommes  qui  sont  à  la  fois  juges 
du  fait  et  de  l'application  de  la  peine,  et  retracent  aux  yeux 
des  Français  libres  tout  ce  cpie  le  plus  absolu  despotisme  en- 
fante de  plus  odieux... 

Le  conseil  invoquait  les  lois  du  19  mars,  du  2G  avril,  du 
12  mai,  toutes  les  lois  pénales,  et  ajoutait  : 

Considrraut  (|ue  la  commission  militaire  établie  à  Tours  par 
les  représentants  du  peu|)le  prés  l'armée  des  côtes  de  la  Ro- 


en.    IX.   —  INDRE-ET-LOIRE  125 

chelle,  par  leur  arrêté  du  10  juin  dernier,  se  trouve  en  opposi- 
tiou  formelle  avec  toutes  les  lois,  avec  les  droits  immuables 
des  citoyens  et  surtout  avec  la  loi  du  15  mai  dernier,  qui  porte 
textuellement  que  la  Convention  nationale  déclare  nulle  et 
comme  non  avenue  toute  opération  de  tribunal  extraordinaire 
qui  pourrait  être  faite  dans  toute  ville  de  la  République  sans 
son  autorisation  expresse,  et  prononce  la  peine  de  mort  contre 
ceux  qui  exerceraient  ces  fonctions; 

Considérant  que  l'institution  d'un  pareil  tribunal  est  une 
institution  monstrueuse,  attentatoire  à  tous  les  principes  de 
liberté  nécessaire... 

Arrête,  ouï  le  procureur  général  syndic,  que  les  commissaires 
du  département,  actuellement  à  Paris,  demeurent  spécialement 
chargés  de  demander  à  la  Convention  nationale  la  suppression 
du  tribunal  extraordinaire  existant  à  Tours,  sous  le  nom  de 
commission  militaire  instituée  par  arrêté  des  représentants  du 
peuple  prés  l'armée  des  côtes  de  la  Rochelle  \  etc. 

La  commission  fut  supprimée  à  la  hn  de  juillet;  le  tri- 
bunal criminel  semblait  sufhre,  et  d'ailleurs  la  justice 
révolutionnaire  n'était  pas  désarmée.  Le  représentant 
Richard  avait  étalili  à  Tours,  le  27  du  premier  mois  (18  oc- 
tobre), un  comité  de  surveillance  qui  rivalisait  avec  celui 
de  Blois  -.  Guimberteau  écrivait  de  Tours  (2.5  brumaire, 
15  novembre)  : 

J'ai  à  Rlois  un  comité  de  surveillance  révolutionnaire  et 
une  société  populaire  bien  prononcés  et  qui  me  préparent  de 
bonne  besogne. 

Celle  que  j'ai  à  faire  dans  le  département  d'Indre-et-Loire 
sera  un  peu  plus  difficile;  mais  ce  que  je  vois  avec  satisfaction, 
c'est  que  l'esprit  public  s'élève  chaque  jour. 

Il  serait  dangereux  d'aller  trop  vite  en  besogne;  le  peuple 
est  engourdi,  mais  il  est  bon...  En  attendant,  le  comité  révo- 
lutionnaire que  j'ai  établi  fait  main  basse  sur  tous  les  aristo- 
crates, prêtres,  parents  d'émigrés,  fanatiques,  accapareurs, 
modérés  et  autres.  Les  prisons  s'emplissent.  Je  vous  jure  que 
je  déjouerai  toutes  les  manœuvres,  tous  les  complots  et  que  la 
purgation  sera  bonne  ^ 

i.  Arch.  d'Indre-et-Loire,  ibid.,  f  86. 

2.  Carré  de  Busseroles,  ihid.,  p.  252. 

3.  Aroh.,  nat.,  AF  II,  carton  170,  brumaire,  pièce  192.  Il  ajoutait  (ce  qui 


126  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Mais  ce  jour-là  même  il  se  donnait  un  instrument  plus 
actif.  Un  événement  imprévu,  un  affreux  attentat,  le  bonnet 
rouge  foulé  aux  pieds  au  théâtre  de  Tours,  lui  offrait  l'oc- 
casion d'y  établir  une  nouvelle  commission  militaire  : 

Considérant  qu'il  s'est  commis  un  grand  attentat  hier  24  et 
avant-hier  23,  dans  la  salle  de  spectacle  de  cette  ville  de 
Tours  contre  le  symbole  de  la  liberté  :... 

Art.  1".  —  Il  sera  établi  dans  la  ville  de  Tours  une  com- 
mission militaire  composée  de  sept  membres  nommés  par  le 
représentant  du  peuple. 

Art.  2.  —  Cette  commission  sera  chargée  de  juger  définiti- 
vement et  en  dernier  ressort  : 

1"  Tous  les  fauteurs,  complices  et  adhérents  à  l'attentat  lior- 
rible,  commis  contre  la  liberté  dans  la  ville  de  Tours,  le  23  et 
le  24  de  ce  mois,  en  criant  :  A  bas  le  bonnet  rouge! 

2"  Tous  les  émigrés  rentrés  et  les  prêtres  qui  ne  se  sont  pas 
soumis  à  la  déportation  ; 

3°  Tous  ceux  qui,  par  leurs  discours  ou  par  leurs  écrits,  ont 
provoqué  ou  provoqueront  par  la  suite  le  rétablissement  de  la 
royauté,  ou  un  changement  de  forme  dans  le  gouvernement,  ou 
l'avilissement  de  la  Convention  nationale. 

Par  l'article  7  il  en  fixait  la  résidence  à  Tours  : 

Nous  réservant,  ajoutait-il,  de  la  faire  transporter  dans  les 
divers  lieux  du  département  d'Indre-et-Loire  et  de  Loir-et-Cher 
où  il  y  aura  des  conspirateurs.  Elle  pourra  délibérer  à  cinq  K 

Avec  cette  commission,  les  condamnations  à  mort  se 
mulliplièrent.  Il  y  avait  deux  guillotines  à  son  service  : 
l'une  établie  en  permanence,  place  d'Aumont,  à  Tours, 
sur  une  base  en  niac^onnerie,  et  elle  y  resta  jusqu'en  fri- 
maire an  III;  l'autre,  qui  accompagna  la  commission  dans 
ses   excursions  à   Chinon,  à    Prmilly,  à  Loches,  jusqu'à 

était  à  l'ordre  du  jour)  :  «  Tous  les  vases  ci-devant  sacrés  des  églises 
vont  être  sous  peu  de  jours  onvovés  à  la  Convention,  et  j'espère  aussi 
être  bientôt  en  état  de  melire  dans  loutcs  los  parties  de  radminislralion 
de  véritables  sans-culottes.  » 

1.  Arcli.  nat.,  AFll.  carton  lli,  2o  brumaire  an  II  (lo  novembre  1103). 
—  Cf.  sur  cette  alTaire  du  bonnet  ronge  une  lettre  du  même  Guimberleau 
du  -Il  JM'iimairc.  ibid..  carlon  170.  lirumaire,  pièce  215. 


I 


cil.   IX.   —   INDRE-ET-LOIRE  127 

l'époque  où  elle  fut  supprimée,  le  8  ou  le  11  floréal,  en 
veiiu  (le  la  loi  du  27  germinal  qui  ramenait  tout  au  tri- 
bunal révolutionnaire  de  Pari.s  '.  Je  n'ai  point  parlé  des 
massacres  de  Vendéens  qui  se  faisaient,  \k  comme  ail- 
leurs, en  dehors  de  toute  formalité  de  justice.  Au  dépar- 
tement d'Indre-et-Loire  se  rattache  un  épisode  de  ce 
genre.  Une  troupe  de  trois  cent  quatre-vingt-neuf  prison- 
niers (et  dans  le  nombre  quarante-six,  dont  vingt-deux 
hommes  et  vingt-quatre  femmes,  détenus  comme  sim- 
ples suspects)  avaient  été,  à  l'approche  des  Vendéens  sur 
Angers,  expédiés  de  Saumur  vers  Orléans,  sous  la  con- 
duite de  Le  Petit,  jeune  démagogue  de  l'endroit.  Le 
3  décembre,  à  leur  arrivée  à  Cliinon,  le  bruit  courut  qu'on 
les  voulait  massacrer;  mais  la  municipalité  s'y  opposa  : 
cela  ne  ht  que  retarder  l'heure  du  sacrifice.  A  quelques 
lieues  de  là,  le  massacre  commença.  Le  Petit  en  avertit  la 
municipalité  de  Ghinon  par  une  lettre  qui  ne  témoignait 
pas  beaucoup  de  regrets  de  l'affaire  : 

Citoyens, 
Malgré  les  précautions  que  j "avais  prises,  les  environs  de 
votre  ville  ont  été  souillés  du  sang  des  brigands.  Je  n'ai  pu 
contenir  plus  longtemps  l'indignation  des  soldats.  Leur  juste 
fureur  s'est  satisfaite.  Citoyens,  cette  opération  s'est  faite  aux 
cris  mille  fois  répétés  de  Vive  la  République  d'une  multitude 
de  citoyens  de  votre  vitle  qui  nous  avaient  suivis.  Répétons 
aussi  :  Vive  à  jamais  la  République/ 

Le  Petit. 

Le  6  décembre,  les  prisonniers,  réduits  à  cent  cinquante, 
arrivèrent  à  Tours.  Un  deux  fut  égorgé  au  moment  du 
départ;  d'autres  massacrés  dans  le  trajet  de  Tours  à 
Orléans.  A  l'arrivée,  le  convoi  ne  contenait  plus  que  les 
quarante-six  suspects  et  une  cinquantaine  de  prisonniers  ^. 

1.  Cette  (Njnimission  prononça  onze  condamnations  à  mort.  Voy.  Carré 
de  Busseroles,  p.  241.  Le  ohàleau  de  Loches  échappa  aux  démolitions 
comme  maison  d'arrêt. 

2.  Plus  tard  une  instruction  fut  commencée  sur  cette  afTaire  (23  ven- 
tôse an  m,  13  mars  l"9.j):  mais  elle  n'aboutit  pas.  Voy.  l'art,  de  M.  de 
Cougny,  dans  la  Touraine  catholique,  n"  3,  et  Carré  de  Busseroles,  p.  170. 


128  LES   REPHÉSENTANTS   EN   MISSION 

IV 

Indre. 

L'Indre  n'avait  pas  fait  de  résistance  à  la  levée  des 
300  000  hommes.  Des  deux  représentants  envoyés  dans  ce 
département  et  dans  la  Vienne  pour  veiller  à  cette  opéra- 
tion, l'un,  Le  Jeune,  qui  avait  pris  l'Indre  pour  sa  part, 
eut  beaucoup  moins  à  faire  que  son  collègue  Piorry  qui 
choisit  la  Vienne,  et,  pour  mieux  dire,  il  sut  faire  beau- 
coup moins  :  ce  dont  la  population  ne  se  trouva  pas 
mal  '.  Le  département  ne  s'était  pas  compromis  davan- 
tage dans  le  fédéralisme.  Julien  en  rend  témoignage  dans 
son  Rapport  sur  les  administrations  rebelles,  et  Ingrand, 
envoyé  dans  cette  région  (Indre,  Vienne,  etc.),  à  l'occasion 
de  la  levée  en  masse  [décret  du  '23  août  ^),  constate  ce  fait 
pour  l'Indre  dans  son  procès-verbal  d'épuration  (car  il 
fallait  épurer  quand  même)  : 

A  l'appel  nominal,  tous  les  citoyens  présents  ont  manifesté 
par  leurs  applaudissements  qu'aucun  de  leurs  fonctionnaires 
publics  ne  s'était  fédéralisé  et  n'avait  coopéré  ni  adhéré  à  des 
arrêtés  liberticides  ^. 

Dans  l'Indre,  d'ailleurs,  le  tribunal  criminel  paraît  avoir 
été  assez  occupé.  Il  prononça  quarante  jugements  selon  les 
formes  révolutionnaires,  sans  jurés.  En  outre,  un  grand 
nombre  d'accusés  furent  acquittés  et  d'autres  renvoyés 
au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  C'est  à  Paris  (jue 
devaient  aller  aussi  deux  nobles  du  pays,  Louis  et  Charles 
BiGU  Di:  Chezy,  accusés  de  «  propos  incendiaires  et  contre- 
révolutionnaires  tendant  à  entraver  le  recrutement  de 
l'armée   ».   Un  premier  arrêt   d'avril   1793   les  renvoyait 

1.  Arch.  nal.,  AF  11,  carton  11  i. 

2.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  I'Ï93,  l.  11,  p.  391. 

3.  Château  roux,  27  du  l^r  mois  (18  ortobre).  Archiv.  nal.,  AF  II,  carton 
109,  octobre,  pièce  197.  —  Cf.  ilnd.,  carton  111,  divers  extraits  des  délibé- 
rations du  conseil  L'cncral. 


i 

4 


en.   IX.   —  INDRE  129 

(levant  ce  tribunal.  Mais  le  représentant  Le  Jeune  trouva 
meilleur  qu'ils  fus.sent  jugés  sur  place,  pour  ciFrayer  leurs 
complices  et  «  déconcerter  leurs  complots  par  l'exécution 
sévère  et  littérale  de  la  loi  ».  La  justice  n'avait  qu'à 
s'incliner  devant  la  volonté  d'un  représentant  ;  et  cet 
ordre  de  rejuger  était  comme  un  ordre  de  condamner. 
Cela  ne  manqua  pas  (23  avril).  Deux  prêtres  furent  éga- 
lement condamnés  à  mort  parce  tribunal'  :  l'un,  le  curé 
J.-B.  RoLLiN,  le  28  du  premier  mois  de  Tan  11  (19  octobre 
1793),  pour  avoir  «  le  15  septembre  précédent  recom- 
mandé au  prône  la  famille  des  princes  chrétiens  aux 
prières  publiques  -  »  (recommandation  qui  était  dans  la 
formule);  l'autre,  le  22  prairial,  qui  refusa  de  dire  son 
nom  :  mais  cela  n'arrêta  pas  le  tribunal  dans  la  rédaction 
de  son  jugement.  En  voici  la  teneur  : 

Le  tribunal  criminel  du  département  de  Tlndre, 

Vu  un  écrit  en  forme  de  testament  trouvé  dans  le  havre-sac 
d'un  ecclésiastique  non  assermenté  et  qui  n'a  voulu  dire  son  nom, 
ni  indiquer  son  domicile,  tant  devant  le  conseil  de  la  commune 
d'Issoudun  que  devant  le  tribunal; 

Considérant  que  de  cet  écrit  et  des  réponses  de  cet  accusé,  il 
résulte  qu'il  est  ex-prêtre,  curé  destitué,  à  défaut  de  serment; 

Que,  sujet  à  la  déportation,  il  est  demeuré  sur  le  territoire  de 
la  République,  et  vu  la  loi  du  30  vendémiaire  an  II,  etc., 

Condamne  ledit  ecclésiastique  à  la  peine  de  mort,  avec  con- 
fiscation de  ses  effets,  impression  et  affiche  du  jugement. 

Fait  et  prononcé  publiquement  au  prétoire  du  tribunal  cri- 
minel de  l'Indre,  le  22  prairial,  huit  heures  après  midi,  par 
Jaymebon,  président,  Lafont,  Poisle  et  Turquet,  juges,  qui  ont 
signée 

Ces  condamnations  de  prêtres  n'avaient  pas  déraciné 
les  habitudes  religieuses  du  pays.  Dans  l'intervalle  de 
ces  deux  exécutions,  Michaud  écrivait  au  Comité  de  salut 
public  (9  pluviôse,  28  janvier  1794)  : 

1.  Archiv.  nat.,  BB^,  11,  et  Berriat  Saint-Prix  dans  le  Cabinet  liistorique, 
t.  XVI,  p.  123. 

2.  Archiv.  nat.,  BB^,  U. 

3.  Berriat  Saint-Prix,  dans  le  Cabinet  historique,  t.  XVI,  p.  124. 

H.  —  9 


130  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Les  églises  sont  fermées  depuis  quelque  temps  à  Indre-Com- 
mune rChàteauroux].  Une  seule  chapelle  y  est  restée  ouverte. 
Quelques  femmes  s'y  réunissent  de  temps  en  temps  pour  y  dire 
bonnement  leurs  chapelets.  Elles  se  lasseront  de  cette  ridicule 
pratique  et  dans  peu  elles  y  renonceront  tout  à  fait.  Les  habi- 
tants des  communes  paraissent  tenir  un  peu  plus  opiniâtrement 
à  la  messe.  Ils  vont  l'entendre  dans  des  villages  éloignés  d'ici 
d'environ  une  lieue.  Si  l'empire  de  la  raison  ne  les  détache  pas 
de  cette  habitude,  je  pourrais  faire  fermer  les  églises  qui  l'entre- 
tiennent '. 

Les  sociétés  populaires  étaient  allées  plus  loin.  Les 
patriotes  de  Blanc  firent  placer  sur  l'autel  de  la  ci-devant 
ég"lise  paroissiale  la  statue  de  la  Liberté  ;  mais  rindignatiou 
des  habitants  éclata  et  la  statue  fut  mutilée.  Cela  excite 
la  fureur  du  représentant  contre  ces  «  lâches  fanatiques  ». 
Sept  furent  envoyés  au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris  -.  & 

11  était  sûr  que  celui-là  ne  lâcherait  point  sa  proie. 

1.  Archiv.  nat.,  AF  II,  carton  172,  pluviôse,  pièce  26. 

2.  14  ventôse  (4  mars  1194),  ibid.,  carton  116,  ventôse,  pièce  196. 


CHAPITRE  X 

VIENNE    ET    HAUTE-VIENNE,    CORRÈZE    ET    CREUSE 


La  Vienne. 

L'oppression  qui  pesa  sur  la  Vienne,  la  Haute- Vienne  et 
la  Creuse  en  Tan  II  nous  a  été  décrite  par  un  représentant 
nommé  Chauvin,  chargé  tout  spécialement  par  la  Conven- 
tion d'une  enquête  dans  ces  trois  départements  '. 

Si  les  journées  de  septembre  à  elles  seules  ne  furent  pas 
une  Saint-Barthélémy  universelle,  ce  ne  fut  pas  la  faute  de 
ceux  qui  accomplirent  ce  massacre,  et  le  département  de 
la  Vienne  en  sut  quelque  chose.  Un  correspondant  de  Paris 
écrivait  à  Poitiers  à  la  date  du  6  septembre  : 

On  a  massacré  depuis  sept  à  huit  jours  tous  les  bandits,  scé- 
lérats et  contre-révolutionnaires  qui  étaient  renfermés  dans  les 
prisons  de  Paris.  Le  nombre  s'élève  à  sept  à  huit  mille  hommes. 
Tous  les  prisonniers  d'Orléans  sont  maintenant  accrochés  aux 
arbres  de  la  forêt  de  Cercottes.  C'est  un  bruit  qui  se  répand.  Cet 
exemple  terrible  doit  se  propager,  dit-on,  dans  toutes  les  villes 
du  royaume.  Gare  aux  aristocrates  de  toutes  les  couleurs! 

La  leçon  ne  fut  pas  suivie  à  Poitiers;  mais  le  donneur 
d'avis  ne  se  découragea  pas,  et  une  nouvelle  lettre  de  ce 

1.  Analyse  des  désordres  des  départements  de  la  Vienne,  de  la  Haute-Vienne 
et  de  la  Creuse  pendant  la  â"  année  de  la  République  (Bibl.  nal.,  Le^s  245). 


432  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

correspondant  àBobin,  greffier  du  tribunal,  lui  mandait  ce 
qui  se  faisait  ou  se  préparait  à  Paris,  citant  pour  exemple 
Marat  :  «  ce  limier  le  plus  utile  du  peuple  ». 

Ce  fut  la  levée  des  300  000  hommes  qui  donna  l'occa- 
sion d'appliquer  dans  la  Vienne  les  lois  révolutionnaires 
en  toute  leur  rigueur. 

Les  deux  représentants  du  peuple  envoyés  dans  la  Vienne 
et  dans  l'Indre  pour  accélérer  l'exécution  du  décret  étaient, 
nous  l'avons  dit,  Le  Jeune  et  Piorry  '.  Nous  avons  vu  Le 
Jeune  dans  l'Lidre.  Piorry  resta  à  Poitiers  et  il  a  publié 
un  rapport  sur  sa  mission  avec  cette  épigraphe  : 

Ut  quo  quisque  valet  suspectes  terreat,  ulque 
Imperet  hoc  natura  potens,  sic  collige  mecum. 

Ctiacua  fait  ce  qu'il  peut  pour  effrayer  les  hommes  suspects,  ce 
qui  prouve  que  c'est  la  nature  même  qui  le  commande  (Horace, 
Sat.,  Il,  i). 

On  ne  s'attendait  guère  à  voir  Horace  en  cette  affaire; 
Horace  invoqué  comme  ayant  donné  la  formule  de  la  loi 
des  suspects! 

Il  raconte  donc  avec  ampleur  (le  rapport  est  de  1793)  les 
mesures  qu'il  a  prises  pour  terroriser  le  département.  Un 
comité  de  salut  public,  composé  de  plusieurs  des  membres 
de  la  municipalité  et  du  district  de  Poitiers,  fit,  sous  son 
inspiration  et  en  sa  présence,  un  arrêté  qui  prescrivait  : 

1*^'  Qu'il  serait  fait  dans  toutes  les  maisons  suspectes  des  visites 
domiciliaires  pour  découvrir  le  fil  des  manœuvres  ourdies  contre 
les  libertés  publiques; 

2"  Qu'il  serait  apposé  des  scellés  sur  les  papiers  des  personnes 
reconnues  les  plus  suspectes. 

Attendu  que  les  complots  contre-révolutionnaires  se  font 
par   correspondance,   ordre   était  donné    d'intercepter  les 


1.  Dans  une  Icllre  ilaLée  de  l'oilicrs,  du  20  mars  ll'.KÎ,  ils  parlent  du 
succès  de  l'opération  cl  font  connailre  leur  proclamalion  anx  liaijitanls 
.de  la  Vienne.  (.Vrch.  nat.,  AFll,  carton  1C7,  mars,  pièce  35.) 


CH.    X.   —   LA    VIENNE  133 

lettres.  Chaque  jour  trois  commissaires  devaient  se  rendre 
au  bureau  de  poste  et  arrêter  celles  qu'ils  suspecteraient  : 

L'ouverture  d'une  infinité  de  lettres  venant  de  la  part  des 
prêtres  réfractaires  et  des  émigrés,  ajoutait  le  représentant,  nous 
a  effectivement  donné  la  clé  de  leurs  intrigues  et  de  leurs  per- 
fidies. 

J'ai  laissé  ces  renseignements  précieux  entre  les  mains  des 
trois  corps  administratifs;  j'aime  à  croire  que  leur  civisme  pur 
et  éclairé  exercera  une  justice  vigoureuse  contre  les  traîtres  qui 
assassinent  aussi  lâchement  la  patrie  et  leurs  propres  conci- 
toyens. 

Les  Jacobins  du  lieu  rivalisaient  de  zèle  avec  le  délég"ué 
de  la  Convention.  C'est  Piorry  lui-même  qui  en  rend  témoi- 
gnage. 

Une  adresse  des  Amis  de  la  liberté  et  de  l'égalité  de 
Poitiers  demandait,  comme  mesure  de  sûreté  et  de  tran- 
quillité publique,  que  toutes  les  femmes  des  émigrés,  les 
ci-devant  nobles,  les  religieuses,  les  prêtres  réfractaires  et 
toutes  autres  personnes  suspectes,  fussent  mises  en  état 
d'arrestation  pendant  les  dangers  de  la  patrie.  On  fit,  en 
partie,  droit  cà  cette  demande.  Un  arrêté  prescrivit  que  les 
ci-devant  religieuses,  les  sœurs  converses  et  les  tourières 
seraient  tenues  de  se  retirer  dans  leurs  communes  et  d'y 
rester  consignées  sous  peine  de  réclusion.  Toutes  les  reli- 
gieuses supérieures  furent  mises  en  état  d'arrestation 
comme  prévenues  de  correspondances  coupables;  et  il  fut 
arrêté  «  qu'il  serait  retenu  aux  ecclésiastiques,  aux  reli- 
gieuses et  aux  familles  d'émigrés  un  quart  de  leur  traite- 
ment ,  provision  ou  pension  alimentaire ,  pour  venir  au 
secours  de  nos  défenseurs  les  plus  nécessiteux  ». 

Parmi  les  couvents,  il  y  en  avait  trois  qui  avaient  été 
maintenus  pour  soigner  les  malades  : 

J'ai,  dit  Piorry,  de  concert  avec  les  corps  administratifs, 
anéanti  ces  trois  corporations  religieuses  '. 

1.  Rapport,  p.  9. 


134  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Et  leurs  ressources  furent  appliquées  à  l'hôpital  général. 
Grand  avantage  pour  l'hôpital  général  ;  mais  pour  les  ma- 
lades ? 

Il  était  impitoyable  dans  l'exécution  des  lois  contre  les 
prêtres  réfractaircs.  Pendant  ce  mois  de  mars  1793  où 
Piorry  était  à  Poitiers,  la  Convention  avait  décrété  les 
lois  révolutionnaires  les  plus  terribles  ';  et  les  Jacobins  de 
Poitiers,  la  société  des  Amis  de  la  liberté  et  de  l'égalité, 
en  réclamaient  l'application.  Piorry  n'était  pas  homme  à 
leur  résister. 

La  loi  du  18  mars  sur  le  jug-ement  des  émig-rés  et  des 
prêtres  soumis  à  la  déportation  voulait  que  tout  citoyen  fût 
tenu  de  les  dénoncer;  c'est  une  des  lois  dont  les  Jacobins 
demandaient  l'exécution  rigoureuse.  Un  arrêté  fut  pris  en 
conséquence  qui  en  rendait  les  corps  administratifs  respon- 
sables. 

Le  conseil  général  du  département  de  la  Vienne  s'em- 
pressa de  se  l'approprier.  Un  placard,  en  date  du  9  avril, 
faisait  savoir  :  1°  que  tout  citoyen  était  tenu  de  dénon- 
cer, arrêter  ou  faire  arrêter  sur-le-champ  les  émigrés  et 
les  prêtres;  2°  100  francs  de  récompense  étaient  promis 
à  qui  les  dénoncerait;  3"  qui  ne  les  dénonçait  pas  était 
tenu  pour  fauteur  de  leur  crime  et  traître  à  la  patrie; 
4°  qui  les  recelait,  puni  de  six  ans  de  fers;  S°  les  corps 
administratifs  coupables  étaient  destitués,  sans  préjudice 
des  peines  applicables  à  chacun  de  leurs  membres  :  —  et 
ce  placard  était  sig-né  Montault,  évêque,  président  '.  C'est 
l'évêque  de  la  Vienne,  président  du  conseil  général  du 
département,  qui  poursuivait  les  prêtres  coupables  de 
n'avoir  [)as,  comme  lui,  parjuré.  Plusieurs  étaient  arrêtés 
déjà  et  Piorry  eut  la  satisfaction  d'en  acheminer  quel- 
ques-uns vers  le  lieu  de  leur  exil.  Le  commandant  de  la 
gendarmerie  de  Chàtellerault  ayant  remis  au  départe- 
ment un  ordre  de  route  et  différents  arrêtés,  pris  à  Or- 

1.  Voy.  llist.  du  irib.  révol.  de  Paris,  I.  1,  p.  ùl. 

2.  Archives  du  dcparlcmcnl  de  la  Vieiuie,  liasse  L,  16. 


CEI.    X.   —   LA   VIENNE  135 

léans,  à  Blois  et  à  Tours,  pour  la  translation  de  prêtres  à 
la  Guyane  : 

Sitôt  leur  arrivée  à  Poitiers,  dit  notre  représentant,  les  Amis 
de  la  liberté  et  de  l'égalité  manifestèrent  le  désir  civique  de  ren- 
forcer la  cohorte  fanatique  et  réfractaire  *. 

Et  une  dizaine  de  prêtres,  ajoutés  à  cette  troupe  df» 
martyrs,  furent  expédiés,  avec  les  autres,  sur  Bordeaux 

S'il  prescrivait  et  pratiquait  l'exécution  des  lois,  il  ne 
souffrait  pas  qu'on  les  adoucît  par  interprétation.  La  loi  du 
19  mars,  portant  peine  de  mort,  s'appliquait-elle  à  ceux  qui 
avaient  fait  partie  d'un  rassemblement  armé  ou  de  tout 
autre  rassemblement  suspect?  Rampillon,  l'accusateur  pu- 
blic du  tribunal  criminel,  croyait  qu'elle  se  bornait  au  pre- 
mier cas,  et  que,  dans  le  second  cas,  il  fallait  se  borner  à 
mettre  les  coupables  en  arrestation.  Ainsi  fut-il  jugé  le 
27  mars  dans  l'affaire  de  Cadois  de  Mornay  ^  Piorry  le 
destitua  pour  avoir  empiété  sur  le  législateur  «  à  qui  seul 
appartient  d'interpréter  la  loi  *  ». 

Pour  les  rassemblements  armés,  le  texte  était  formel;  et 
Piorry  montra  que,  s'il  tenait  à  l'application  de  la"  loi,  il 
saurait  aussi,  au  besoin,  prendre  part  à  l'exécution  de 
l'arrêt. 

Deux  hommes,  J.-B.  Guireblaxc  et  Georges  Pasqlkron- 
FoJDiERVAULT  ^  avaient  été  condamnés  à  mort  le  28  mars 
1793,  comme  chefs  d'une  émeute  contre-révolutionnaire 
armée.  Le  lendemain,  aucun  préparatif  n'était  fait  pour 
l'exécution  de  la  sentence.  Le  commissaire  national  était 
absent,  et  le  juge  délég-ué,  sans  refuser  d'agir,  demandait 
qu'on  le  suspendit  de  ses  fonctions,  marquant  par  là  sa 
répugnance.  «  L'aristocratie,  dit  Piorry,  pensait  rendre  la 

1.  Rapport,  p.  12. 

i.  Registre  du  tribunal  criminel  de  la  Vienne,  à  la  date. 

3.  Rapport,  p.  17. 

4.  Il  est  appelé  Fonmarvau  dans  le  registre  des  jugements  du  tribunal 
criminel  de  la  Vienne  à  cette  date.  Le  jugement  dont  on  a  le  texte  aux 
Archives  nationales  (BB»,  carton  15,  à  la  date)  porte  Cuirblanc  et  Pacron- 
Fontmerveau. 


136  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

loi  et  le  jugement  sans  effet  »;  mais  elle  fut  bien  trompée. 
Le  représentant  ordonne  aux  gendarmes  de  se  transporter 
chez  l'exécuteur.  Ce  dernier  s'excuse  :  les  charpentiers 
étaient  ivres;  l'échafaud  n'avait  pu  être  monté;  avant 
cela,  il  n'y  avait  pour  lui  rien  à  faire.  Mais  Piorry  est  là. 
L'ivresse  réelle  ou  prétendue  des  charpentiers  se  dissipe 
(lovant  ses  menaces.  La  guillotine  se  dresse  et  l'exécu- 
tion a  lieu  aux  cris  réitérés  de  Vive  la  république!  car  il 
V  avait  là  aussi  des  crieurs  aux  exécutions'. 

J'ai  indiqué  la  dissidence  du  représentant  Piorry  et  de 
l'accusateur  public  RampiUon  sur  l'interprétation  de  la  loi 
du  19  mars.  La  jurisprudence  de  l'accusateur  public  resta 
celle  du  tribunal,  et  il  en  avait  donné  la  preuve  dans 
cette  affaire  même  qui  fut  suivie  de  deux  condamnations 
à  mort  ^  Sur  quatorze  accusés,  douze  échappèrent  à  la 
condamnation,  comme  n'ayant  pas  été  convaincus  d'avoir 
pris  les  armes  dans  l'émeute.  Il  est  vrai  que  le  tribunal 
n'avait  pas  été  jusqu'à  les  absoudre  et  qu'il  les  avait 
maintenus  eu  arrestation,  jusqu'à  ce  que  la  Convention  qui 
était  tout,  faisait  tout,  pouvait  tout,  eût  décidé.  Un  des  cas 
jug"és  par  le  tribunal  présentait  même  un  caractère  assez 
grave.  Félix  Lavergne  et  ses  domestiques,  Jacques  Guyon  et  m 

Louis  Buisson,  étaient  accusés  d'avoir  provoqué  une  sédition  a 

dans  la  paroisse  de  Romagne,  en  criant  qu'il  ne  fallait  pas  * 

partir;  et  ils  avaient  frappé  l'arbre  de  la  liberté  de  leurs 
bâtons,  disant  qu'il  fallait  l'abattre;  ils  avaient  dit  encore 
«  qu'ils  ne  voulaient  marcher  qu'autant  que  tous  les 
autres  marcheraient,  ajoutant  que  ceux  qui  marcheraient 
ne  feraient  que  des  bêtises,  qu'ils  n'empêciicraient  pas  les 
nobles  de  remporter  la  victoire  »;  et  l'agitation  fut  telle 
que  le  recrutement  ne  put  avoir  lieu  ce  jour-là,  Cepen- 

\.  Rapport,  p.  17. 

2.  Il  y  en  eut  un  autre  exemple  le  5  avril,  à  propos  d'un  nommé  Vincent, 
qui  avait  mC'me  crié  :  «  Au  diable  les  patriotes,  vivent  les  aristocrates,  et 
à  de\ix  liards  la  tête  des  patriotes!  »  Plusieurs,  poursuivis  en  même  temps 
et  réservés  jusi|u"à  décision  de  la  Convention,  furent  mis  en  liberté  le 
21  juillet.  (Registre  du  Iriljunal  criminel  de  la  Vienne,  à  cette  date.) 


CH.    X.   —   LA   VIENNE  137 

(lant,  comme  il  s'était  opéré  quelques  jours  après  sans 
trouble,  les  accusés  échappèrent  encore  à  rapj>lication  de 
la  loi  : 

Attendu  que  l'attribution  extraordinaire  donnée  par  la  loi  du 
11)  mars  dernier  aux  tribunaux  criminels  n'est  qu'une  exception 
à  la  loi  du  1^1  du  même  mois  et  autres  précédentes,  que  cette 
attribution  ne  peut  être  étendue  à  aucun  autre  cas  que  ceux 
essentiellement  exprimés  par  la  dite  loi, 

Le  tribunal  déclare  qu'il  n'est  pas  compétent,  ordonne 
que  les  pièces  seront  envoyées  à  ladite  administration.  — 
Et  il  prononça  contre  les  coupables  la  détention  provisoire 
(9  avril)  \ 

A  la  suite  de  son  exploit  sanglant,  Piorry  avait  écrit  au 
Comité  du  salut  public  pour  être  fixé  sur  le  sens  de  la  loi,  et 
le  Comité  lui  répondit  d'avoir  l'œil  sur  les  malveillants  et 
de  les  faire  exécuter.  Fort  de  cette  interprétation  un  peu 
large  (elle  ne  venait  pas  du  législateur  non  plus),  Piorry 
requit  le  tribunal  d'appliquer  la  loi  du  19  mars  contre  tous 
ceux  qui  prendraient  part  à  un  rassemblement  avec  armes 
ou  sans  armes. 

Le  tribunal  montra  en  cette  circonstance  une  fermeté  qui 
n'était  pas  commune.  Il  répondit  à  la  réquisition  du  repré- 
sentant qu'il  allait  s'assembler  et  s'occuper  des  affaires 
dont  il  s'agissait  :  «  Vous  n'avez  sans  doute  pas,  ajouta- 
t-il,  entendu  nous  dicter  nos  jugements.  La  loi  à  la  main, 
nous  les  prononcerons  publiquement  d'après  les  lumières 
de  notre  raison  et  le  vœu  de  notre  conscience.  » 

C'est  Piorry  lui-même  qui  raconte  cet  incident  et  repro- 
duit ces  paroles  ^  La  conduite  des  juges  ne  démentit  pas 

1.  Même  registre,  à  la  date. 

2.  Rapport,  p.  18.  Et  il  l'avait  écrit  au  Comité  de  salut  public  (Poitiers, 
19  avril)  :  »  Si  j'éprouve  une  délicieuse  satisfaction  à  l'aspect  du  civisme 
des  sans-culottes,  j'éprouve,  d'un  autre  côté,  beaucoup  de  peine  et  de 
fatigue  du  côté  du  tribunal  criminel.  J'ai  suspendu  il  y  a  un  mois  l'accusa- 
teur public  pour  avoir  voulu  défigurer  la  loi  salutaire  du  19  mars.  —  Nos 
prisons  regorgent  de  prisonniers  qui  se  sont  opposés  au  recrutement.  Il 
s'agirait  de  punir  les  plus  coupables  qui  ne  sont  que  des  nobles;  mais 
le  tribunal  criminel,  qui  ne  veut  blesser  personne,  soit  par  faiblesse,  soit 


138  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

leur  no])lc  langage.  Le  lî)  avril,  le  tribunal  revint  sur 
l'affaire  des  douze  qui  avaient  été  réservés  dans  le  jug'e- 
ment  du  28  mars,  et,  ne  trouvant  pas  contre  eux  d'autres 
charges,  se  déclara  incompétent  et  renvoya  les  pièces  à  la 
Convention', 

Piorry,  dans  la  suite  de  son  rapport,  donne  quelques 
détails  sur  les  troubles  relatifs  à  ce  recrutement  qui  avait 
motivé  son  arrivée,  et  sur  les  mouvements  des  Vendéens 
qui  peuvent  bien  avoir  liàté  son  départ  '  : 

Dans  quelques  endroits,  dit-il,  les  révoltés,  munis  de  bâtons 
et  ayant  toujours  des  instigateurs  à  leur  tête,  se  portaient  chez 
les  citoyens  des  campagnes  pour  les  piller  et  les  rançonner.  On 
les  entendait  dire  hautement  qu'il  était  inutile  d'exciter  les  gens 
à  aller  se  faire  tuer;  que  les  possesseurs  de  domaines  nationaux 
devaient  seuls  partir. 

D'autres  insultaient  grièvement  les  officiers  municipaux. 

D'autres  encore  criaient  :  Vivent  le  roi  et  les  aristocrates  et 
au  f. ..  la  nation  '! 

Quant  aux  Vendéens,  ils  lui  inspirent  plus  que  de  l'inquié- 
tude. J'ai  cité  l'épigraphe  de  son  rapport.  Pour  compléter 
cette  pièce,  on  pourrait  lui  donner  comme  épilogue  les 
paroles  qu'il  prononça  à  la  Convention  à  son  retour  et  qui 
montrent  avec  quel  effroi  cet  ef frayeur  (si  je  puis  ainsi 


par  arislocralio.  s'accroclie  à  la  loi  du  19  mars  qui  rend  le  tribunal  révo- 
lutionnaire compéLenl  des  troubles  et  émeutes  relatifs  au  recrutement.  » 
(Arch.  nat.,  AFII,  carton  213,  actes  du  l"  février  au  21  juin,  pièce  36.)  11 
joint  à  sa  lettre  copie  de  celle  qu'il  a  adressée  au  tribunal  (pièce  'M, 
18  avril),  et  de  la  réponse  du  tribunal  :  Vous  n'avez  sans  doute  pas  entendu 
nous  dicter  nos  jugements. 

1.  Registre  du  tribunal  criminel,  à  la  date.  Piorry  se  vante,  il  est  vrai, 
de  l'avoir  fait  fléchir,  et  pour  montrer  l'efficacité  de  son  intervention,  il 
cite  un  jugement  qui  condamna  postérieurement  à  mort,  pour  émeute 
contre-révolutionnaire,  cinq  domestiques  de  ci-devant  nobles.  Le  28  avril 
en  eiïet,  cinq  malheureux,  qui  avaient  cette  qualité,  étaient  condamnés  à 
mort,  tandis  (|ue  cincj  autres,  humbles  journaliers,  étaient  simplement 
détenus  jus(|u'à  décision  de  la  Convention  nationale  (même  registre,  à 
la  date).  C'est  cpie,  dans  la  loi  du  19  mars,  les  domestiques  de  nobles 
avaient  un  privilège  :  —  Egalité,  Lihertk  ou  la  Mokt!!! 

2.  On  en  trouve  aussi  le  contre-coup  dans  le  registre  du  conseil  général 
du  déparlement,  10,  22,  23  avril.  (Arcii.  de  la  Vienne.) 

3.  Rapport,  p.  1<J,  20. 


en.    X.   —   LA   VIENNE  139 

traduire  le  mot  de  son  texte)  avait  quitté  précipitamment 
Poitiers  : 

Citoyens,  j'arrive  de  Poitiers,  où  j'étais  allé  pour  faire  mettre 
à  exécution  votre  Un  sur  le  recrutement,  et  qui,  peut-être,  est 
maintenant  envahi  parles  rebelles.  Le  général  qui  évacua  Bres- 
suire,  sous  prétexte  de  se  fortifier  à  Thouars,  est  accusé  d'intel- 
ligence avec  les  rebelles.  Les  révoltés  ont  une  cavalerie  supé- 
rieure à  la  nôtre. 

Ils  ont  des  corps  de  tirailleurs  très  adroits,  composés  de 
gardes-chasse  des  émigrés;  des  prêtres  réfractaires  suivent  leurs 
armées,  et  chantent  des  Te  Deum  dans  tous  les  lieux  où  ils  pas- 
sent, et  dont  ils  se  rendent  maîtres.  A  mesure  que  les  rebelles 
avancent,  les  aristocrates  soulèvent  les  communes,  et  portent 
le  peuple  des  campagnes  à  l'insurrection,  en  les  faisant  tirer  à 
la  milice.  On  pense  que  leur  projet  est  de  s'emparer  du  dépar- 
tement des  Deux-Sèvres  et  de  nos  arsenaux  de  La  Rochelle.  Tel 
est,  en  aperçu,  l'état  des  révoltés.  Nos  braves  soldats,  au  con- 
traire, sont  obligés  de  marcher  sans  guides  et  de  combattre 
sans  généraux.  Ils  se  trouvent  souvent  victimes  de  leur  zèle, 
et  succombent  souvent  sous  le  nombre.  Aux  armes  donc, 
citoyens!  volez  aux  armes  pour  secourir  vos  frères,  si  vous 
voulez  conserver  votre  liberté  '. 

C'est  pour  cela  que  lui-même  il  avait  volé  vers  Paris! 

Après  comme  avant  le  départ  de  Piorry,  le  tribunal  per- 
sévéra dans  sa  jurisprudence  touchant  la  loi  du  19  mars. 
Si  les  rassemblements  n'étaient  suivis  d'aucune  prise  d'ar- 
mes, il  se  déclarait  incompétent  ';  ou  bien  il  renvoyait,  soit 
à  l'autorité  administrative,  soit  à  la  police  correctionnelle, 
qui  suffisait  bien  en  cette  matière  ^;  ou  encore,  si  le  délit 

1.  Séance  du  10  mai  ligS,  Moniteur  du  12,  t.  XVI,  p.  336.  On  lisait  déjà 
dans  le  compte  rendu  de  la  séance  du  9  :  «  Piorry,  commissaire  de  la  Con- 
vention, arrivant  du  département  de  la  Vienne,  a  rendu  compte  de  la 
situation  alarmante  de  ce  déparlement  et  de  celui  des  Deux-Sèvres.  Un 
nouveau  corps  de  4000  gardes  nationaux  vient  d'être  requis  et  levé 
dans  ces  départements;  mais  les  rebelles  sont  en  force  supérieure.  Leur 
nombre  est  évalué  à  120  000  hommes,  mais  beaucoup  ne  sont  armés 
que  de  fourches  ou  même  de  bâtons;  ils  paraissent  avoir  reçu  des  secours 
étrangers  en  cavalerie.  »  (Séance  du  0  mai  1793,  Moniteur  du  11  mai,  t.  XVL 
p.  352.) 

2.  Affaire  Franchf.ville  et  La  Piérille,  20  avril,  registre  du  tribunal 
criminel  de  la  Vienne,  à  cette  date. 

3.  Pressac-Desplanches,  11  avril;  Dalou,  20  avril  (ibid.). 


140  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

avait  un  caractère  contre-révolutionnaire,  au  tribunal  révo- 
lutionnaire de  Paris,  institué  pour  cela  *;  car  il  n'était,  lui, 
que  tribunal  criminel,  et  il  n'avait  pas  reçu,  comme  beau- 
coup d'autres,  le  pouvoir  déjuger  révolutionnairement.  A 
plus  forte  raison  se  déclarait-il  incompétent  et  renvoyait-il 
à  Paris  pour  tout  le  menu  des  délits  contre-révolutionnaires 
qui  déjà  alors,  et  surtout  un  peu  plus  tard,  pouvaient 
entraîner  peine  de  mort  :  propos  inciviques  -,  lettres  sus- 
pectes %  ou  autres  délits  peu  caractérisés  ''. 

Des  faits  d'un  caractère  plus  grave  auraient  pu  le  mettre 
plus  sérieusement  en  action. 

La  révolution  du  31  mai  venait  de  s'accomplir  et  elle 
avait  excité  une  vive  indignation  dans  la  Vienne.  J'ai  dit 
ailleurs  comment  le  conseil  général  du  département,  si 
prompt  à  souscrire  alors  aux  j^ropositions  énerg-iques  de  la 
Côte-d'Or  avant  que  la  Révolution  eût  éclaté,  se  montra 
non  moins  empressé  de  le  suivre,  après,  dans  sa  reculade  ^. 
Les  représentants  Creuzé-Pascal  et  Tiiibaudeau,  qui  se 
trouvaient  à  Poitiers  '^,  et  avaient  craint  un  mouvement 
fédéraliste,  purent  annoncer  que  l'accord  s'était  fait  entre 
le  club  montagnard  et  le  conseil  du  département  {aux 
dépens  du  conseil  du  département)  et  que  la  Constitution 
était  acceptée  (19  juillet  1793).  Thibaudeau,  qui  était  du 
pays,  avait  pu  aussi  faire  agréer  à  Paris  cette  capitulation  : 
la  Convention,  à  la  fin  de  juin  et  jusqu'en  juillet,  était  assez 
menacée  pour  ne  pas  se  montrer  trop  difficile. 

A  la  fm  de  juillet,  il  en  était  déjà  autrement,  et  au  mois 
d'août,  la  Vienne,  en  même  temps  que  l'Lidre,  échut  à 
un  nouveau  représentant,  d'humeur  moins  accommodante, 

1.  Artaud,  etc.,  19  avril;  d'Argence,  elc,  même  date;  François  el 
Nicolas  Seguin,  20  avril  (ihid.). 

2.  9  avril,  Marie  Caii,  ;  L.  François  Mahquet;  19  avril,  feiume  Sai.nt-Savin, 
{ibid.). 

3.  19  avril,  la  femme  Runz  de  Carole  [ibid.). 

4.  3  mai,  le  maire  Ciiaulu;»;  le  eiiré  Roy  (ibid.). 

5.  Voy.  /«  Révolution  du  :u  mai  el  le  Fédéralisme  en  1793,  l.  H,  p.  3i 
el  siiiv. 

6.  Leur  mission  dalail  du  10  mai  [Moniteur  du  12,  l.  XVI,  p.  3ii7). 


cil.    X.   —   L.V   VIENNE  141 

Ingraiid  '.  Sa  mission  le  retint  d'abord  ailleurs;  ce  sont 
d'autres  conventionnels  attachés  à  l'armée  des  côtes  de 
la  Rochelle,  Richard  et  Choudieu,  que  l'on  trouve  à  Poi- 
tiers après  Creuzé-Pascal  et  Thibaudeau.  Ils  y  établirent 
(10  septembre  1793)  un  comité  de  surveillance  qui  sem- 
blait réunir  les  deux  fractions  principales  du  parti  répu- 
blicain -. 

Ce  comité,  nommé  par  eux,  avait  pour  président  Thi- 
baudeau père,  procureur  général  syndic  du  département, 
pour  vice-président  Planier  fils,  ancien  prêtre,  vice- 
président  du  comité  de  surveillance  de  la  Société  popu- 
laire ^  Il  se  réunissait  tous  les  jours  de  8  à  10  heures 
et  de  2  à  4  heures;  et  ses  opérations  étaient  nombreuses  : 
certificats  de  civisme  à  accorder,  à  refuser,  enquêtes, 
arrestations,  inventaires,  etc.  On  le  voit  même  dès  le 
début  (13  septembre)  condamner  un  nommé  Dubois  à 
quatre  jours  de  détention  pour  propos  tenus  sur  la  place 
publique  \  Puisqu'il  pouvait  faire  détenir  pour  un  temps 
indéfini,  il  trouvait  tout  simple  de  condamner  à  quatre 
jours  de  détention  :  c'était  à  l'officier  de  police  à  réclamer. 
Quant  au  tribunal  criminel,  il  ne  paraissait  pas  plus  pressé 
qu'auparavant  de  prêter  sa  juridiction  aux  délits  contre- 
révolutionnaires.  Le  4  septembre,  il  s'était  cependant 
transporté  à  Lusignan  pour  y  rendre  solennellement  sur 
place  un  arrêt  en  cette  matière.  Trois  hommes,  Jacques 
Auzuret-Gremioux,  Groua,  dit  YOrcuifje,  et  Le  Bergeois, 
étaient  accusés  d'avoir  abattu  l'arbre  de  la  liberté  et  pro- 
féré  des  cris   tendant   au   rétablissement  de  la  rovauté  ; 


J.  Son  passeport  pour  aller  dans  les  départements  de  la  Vienne,  de 
l'Indre  et  autres  circonvoisins,  conformément  au  décret  du  23  août,  était 
du  27  août.  (Registre  des  délibérations  du  conseil  général  de  la  Vienne, 
18  du  2<-  mois,  8  novembre.) 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  146,  h  la  date. 

3.  Ajoutez  pour  membres:  Alexandre, commissaire  de  guerre;  Fr.  Giraud, 
membre  de  la  Société  populaire;  Lecarlier,  administrateur  du  district; 
Jîarbot,  notable,  et  Fradin,  professeur  de  philosophie.  (Archives  de  la 
Vienne,  registre  des  délibérations  du  comité  de  surveillance,  à  la  date.) 

4.  Registre,  ibid. 


142  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

mais  le  délit  ne  fut  pas  trouvé  constant  à  leur  égard,  et 
ils  furent  acquittés  \ 

Les  Jacobins  de  Poitiers  pouvaient  se  croire  déshérités 
de  la  justice,  quand  ils  reçurent  de  Piorry  une  lettre  ainsi 
conçue  : 

Vigoureux  sans-culottes,  je  vous  ai  obtenu  le  patriote  Ingrand 
pour  aller  dans  vos  murs.  Songez  qu'avec,  ce  bon  b...  de  monta- 
gnard, vous  pouvez  tout  faire,  tout  briser,  tout  renverser,  tout 
incendier,  tout  déporter,  tout  guillotiner,  tout  régénérer. 
Ne  lui  laissez  pas  une  minute  de  patience  ;  que  par  lui  tout 
tremble,  tout  croule  *  ! 

IngTand  a-t-il  rempli  ce  programme?  Nous  le  voyons, 
dès  son  arrivée  à  Poitiers,  établir,  d'accord  avec  l'admi- 
nistration de  la  Vienne,  une  commission  militaire  qui  ne 
devait  guère  chômer,  si  Ton  en  juge  par  les  considérants 
de  l'arrêté  du  représentant  : 

Vu  l'arrêté  de  l'administration  du  département  de  la  Vienne, 
en  date  du  22  brumaire  l'an  II,  dans  lequel  il  est  dit  que  la 


1.  Registre  du  tribunal  criminel,  à  la  date.  Au  retour,  le  28  septembre, 
il  refusait  de  juger  Grandseione-Desroches,  arrêté  sous  le  déguisement 
d'un  laboureur  et  accusé,  à  ce  titre,  comme  suspect,  par  le  district  de 
Montmorillon,  et  il  renvoyait  les  pièces  au  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris.  On  ne  trouve  plus  de  sérieux  dans  cette  période  que  FafTaire  de 
trois  prêtres  réfraclaires,  Jean  Gaurau  (19  du  2*^  mois,  9  novembre),  Marc- 
Louis  RicHAitD,  même  date,  et  Augustin-Fortuné  Leclerc  (21  =  11  novem- 
bre), qui  furent  renvoyés,  le  premier  devant  le  directoire  du  départe- 
ment des  Deux-Sèvres,  le  second  devant  le  directoire  de  la  Vienne,  et  le 
troisième  devant  celui  de  la  Mayenne,  pour  la  constatation  de  leur  étal; 
la  veuve  Aymes  et  sa  fille,  qui  avaient  recelé  Garrau,  Radegonde  Richard, 
coupable  du  même  délit  au  sujet  de  son  frère,  et  Pothon  Leduc,  receleur  de 
Leclerc,  furent  simplement  renvoyés  devant  l'officier  de  police.  (Registre 
du  tribunal,  aux  dates.) 

2.  Cette  lettre,  certifiée  par  les  administrateurs  de  Poitiers,  fut  avouée 
par  Piorry  dans  la  séance  du  22  thermidor  an  III,  Moniteur  du  2",  t.  XXV, 
p.  i'rl.  L'influence  de  Piorry  avait,  sans  doute,  décidé  le  Comité  de  salut 
public  et  la  Convention  à  diriger  plus  particulièrement  du  côté  de  la 
Vienne  la  mission  qui  le  retenait  dans  les  départements  voisins.  L'acte 
(|ui  autorise  Ingrand,  envoyé  dans  les  départements  de  l'Indre,  de  la 
Vienne  et  départements  circonvoisins,  à  rester  dans  la  Vienne  jiour  y 
achever  les  o[M'rati(jns  commencées  par  Richard  et  Choudieu,cst  du  14  bru- 
maire et  fui  lu  dans  la  séance  du  18  au  conseil  général  de  la  Vienne. 
(Registre  cité,  à  la  date.) 


CH.    X.   —   LA   VIENNE  143 

Convention  nationale  et  le  représentant  du  peuple,  actuelle- 
ment à  Poitiers,  seront  invités  de  former  dans  la  dite  ville  une 
commission  militaire  qui  prononcera  les  peines  et  les  fera  sur- 
le-champ  exécuter; 

Considérant  combien  il  est  nécessaire,  dans  un  temps  révo- 
lutionnaire, de  prendre,  sans  le  moindre  délai,  toutes  les 
mesures  propres  à  réprimer  les  malveillants; 

Considérant  que  le  département  de  la  Vienne,  par  sa  posi- 
tion près  de  la  Vendée  et  d'après  le  grand  nombre  de  contre- 
révolutionnaires  que  le  stupide  fanatisme  et  d'antiques  pré- 
jugés de  toutes  espèces  ont  entassés  sur  son  territoire,  etc.; 

Considérant  qu'une  foule  de  grands  coupables  languissent 
dans  les  maisons  de  détention  et  que  la  justice  nationale  doit 
les  frapper  le  plus  promptement  possible. 

Nous  arrêtons  qu'il  sera  formé  provisoirement  à  Poitiers  une 
commission  militaire  dans  les  formes  prescrites  par  les  lois. 

Il  aimoiicait  qu'il  attendait  un  décret  de  la  Convention 
pour  l'établir  '. 

Dans  une  lettre  du  27  (17  novembre)  à  la  Convention,  il 
lui  exposait  l'état  de  la  ville,  et  ce  qu'il  y  comptait  faire  -, 
En  même  temps  il  communiquait  au  Comité  de  salut  public 
une  adresse  de  la  société  populaire  de  Poitiers  [les  Amis  de 
la  constilution  de  1793)  à  lui-même,  qui  témoignait  de  leur 
ardeur  à  voir  introduire  dans  leur  ville  le  tribunal  dont 
on  sollicitait  l'établissement  ^ 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carlon  110,  pièce  189;  cf.  pièce  183. 

2.  La  commune  de  Poitiers,  disait-il,  recelait  une  foule  d'hommes  sus- 
pects. Richard  et  Ghoudieu  ont  mis  tous  les  malveillants  hors  d'état  de 
nuire.  La  loi  du  17  septembre  est  scrupuleusement  exécutée  :  «  On  m'as- 
sure que  tous  les  suspects  sont  dans  les  maisons  de  détention.  »  Plusieurs 
fonctionnaires,  dénoncés  comme  fédéralistes,  ont  été  suspendus;  d'autre 
part,  il  y  a  des  prêtres  qui  rapportent  leurs  lettres  de  prêtrise  :  «  J'espère, 
que  tous  les  saints,  toutes  les  vierges,  et  tous  les  ostensoirs  et  ciboires 
tomberont  bientôt  dans  le  creuset  national  pour  nous  servir  enfin  à 
quelque  chose.  »  (Arch.  nat.,  AF  II,  carton  152,  frimaire,  l^e  partie,  à  la 
date.) 

3.  «  Déjà  trois  mois  se  sont  écoulés,  nos  prisons  sont  remplies  et  le 
glaive  est  immobile.  Cependant  les  membres  qui  composent  ce  comité 
sont  infatigables  et  ils  gémissent  avec  nous  de  ne  pouvoir  envoyer  à 
l'échafaud  les  royalistes  et  les  contre-révolutionnaires.  En  vain  ils  ont 
envoyé  les  procédures  de  plusieurs  prévenus,  soit  au  tribunal  criminel 
du  département,  soit  au  comité  de  sûreté  générale  de  la  Convention,  soit 


144  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Malgré  ces  instances,  le  décret  attendu  n'arrivait  pas. 
Dans  une  lettre  au  Comité  du  salut  public  du  14  frimaire 
(4  décembre),  Ingrand  exposait  «  la  nécessité  de  faire  juger 
un  g-rand  nombre  de  détenus  qui  se  trouvent  ewmoncelés 
dans  les  maisons  de  détention  de  Poitiers  »,  et  il  expliquait 
en  même  temps  pourquoi  il  ne  prenait  pas  sur  lui  d'établir 
un  tribunal  révolutionnaire,  à  l'exemple  de  tant  d'autres  de 
ses  collègues  : 

Un  décret  vous  a  renvoyé  la  demande  que  j'ai  faite  d'un  tri- 
bunal révolutionnaire  à  Poitiers.  Je  sais  que  plusieurs  de  mes 
collègues  ont  formé  eux-mêmes  des  tribunaux  dans  les  dépar- 
tements où  ils  ont  cru  nécessaire  de  les  établir;  mais  seul  dans 
le  département  de  la  Vienne,  et  envoyé  seulement  pour  l'exé- 
cution des  décrets  des  14,  16  et  23  août,  je  ne  veux  rien  hasar- 
der d'après  ma  propre  opinion  *. 

Le  Comité  ne  lui  ayant  pas  répondu  sur  ce  nouveau  tri- 
bunal, Ingrand  finit  par  prendre  le  parti  de  s'en  passer,  et 
de  se  servir  du  tribunal  criminel  qu'il  avait  sous  la  main, 
en  l'élevant  à  sa  hauteur.  Il  écrit  au  Comité  do  salut  public 
(Poitiers,  23  nivôse,  12  janvier  1794)    : 

Le  tribunal  de  Poitiers  était  depuis  longtemps  dans  une 
stagnation  coupable,  je  l'ai  monté  depuis  quelques  jours  à  la 
hauteur  des  circonstances,  et  déjà  sept  têtes  conspiratrices  sont 
tombées  sous  la  hache  de  la  loi.  Poitiers  a  été  un  des  foyers 
de  la  conspiration  tramée  par  Folleville,  évèque  d'Agra,  et  les 
autres  chefs  des  brigands  de  la  Vendée.  Folleville,  qui  vient 
d'éprouver  à  Angers  le  cliàtiment  réservé  aux  traîtres,  a  de- 
meuré cette  année  six  mois  à  Poitiers^,  etc. 

Pour  sa  part,  il  travaillait  à  l'épuration  des  autorités 
constituées,  cette  grande  œuvre  révolutionnaire  qui  ne  ces- 

au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  soit  à  la  Convention  nationale  elle- 
même...  Tes  collègues  ont  établi  dans  plusieurs  départements  des  tribu- 
naux révolutionnaires,  tu  veux  que  nous  détruisions  l'aristocralie  dans 
le  nôtre,  accorde-nous  le  même  établissement,  et  nous  te  jurons  d'en 
arracher  les  dernières  racines.  »  (Arch.  nat.,  ihid.,  pièce  i.) 

1.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  ITi,  frimaire,  pièce  83. 

2.  Ihifl.,  nivôse,  pièce  158. 


CH.    X.   —   LA   VIENNE  145 

sait  pas  d'être  à  Tordre  du  jour.  Il  avait  achevé  la  besogne 
dans  la  Vienne;  il  demandait  au  Comité  (o  nivôse)  s'il 
ne  devait  pas  la  poursuivre  aussi  dans  l'Indre  et  dans  la 
Creuse,  où  s'étendait  sa  mission  spéciale  du  mois  d'août  *; 
mais  pendant  qu'il  parcourait  les  lieux  de  son  ressort,  on 
intrig^uait  contre  lui  à  Poitiers.  C'est  lui,  au  moins,  qui  le 
dit  (Poitiers,  10  pluviôse)  : 

J'arrivai  hier  soir  à  Poitiers  et  j'ai  trouvé  la  ville  ou  plutôt 
une  poignée  d'intrigants  en  mouvement  pour  détruire  l'effet 
des  mesures  répressives  que  j'avais  prises  contre  les  fonction- 
naires coupables  d'incivisme  ou  de  fédéralisme.  Enfin  on  se 
préparait  à  seconder  la  lâche  accusation  de  Thibaudeau  fils 
contre  moi  pour  justifier  son  père.  Mon  arrivée  ici  a  déconcerté 
tous  les  intrigants. 

J'attends  avec  impatience  mon  collègue  Brival  pour  couper 
tous  les  fils  de  cette  trame  ourdie  par  la  bassesse,  la  lâcheté 
et  les  crimes  ^ 

Les  représailles  contre  ce  qu'il  appelait  les  intrigants 
n'ont-elles  pas  dépassé  toutes  les  bornes?  On  le  pourrait 
croire  quand  on  le  voit  par  la  suite,  à  une  époque  de  réac- 
tion sans  doute,  accusé  d'avoir  été  «  l'assassin  et  le  tyran 
de  son  pays  ».  Il  voulut  se  laver  de  ces  imputations,  et  il 
a  publié  à  son  tour  un  compte  rendu  de  sa  mission  où 
il  prétend  n'avoir  fait  arrêter  qu'un  petit  nombre  de 
citoyens.  Il  n'est  guère  en  cela  d'accord  avec  le  repré- 
sentant Chauvin,  qui,  chargé  d'une  enquête,  nous  montre 
les  détenus  mis  en  liberté  quand  Brival  était  avec  lui; 
remis  en  prison  par  ses  soins,  dès  que  son  collègue  l'eut 
laissé  seul  "  ;  et  Ingrand  nous  donne  lui-même  la  mesure 
de  ce  dont  il  était  capable  quand  il  ose,  dans  ce  mémoire, 
citer  une  lettre,  écrite  au  milieu  des  massacres  de  sep- 
tembre, où  il  dit  ((  qu'une  conspiration  a  été  découverte; 
que  l'on  a  mis  en  liberté  ceux  qui  ne  sont  pas  détenus 
pour  vol  ou  complot,  et  que  les  autres  sont,  à  l'heure  où 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  171,  niVôse,  pièce  32. 

2.  làid.,  carton  173,  pluviôse,  pièce  117. 

3.  Ibid.,  carton  146,  28  ventôse  an  II. 

II.  —  10 


146  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

il  écrit  (3  septembre),  exécutés  à  la  porte  des  prisons  '. 
Il  fallait  être  du  bord  pour  prendre  ainsi  la  chose.  Il  trou- 
vait d'ailleurs  à  Poitiers  des  hommes  prêts  à  le  seconder. 
J'ai  parlé  de  la  société  populaire  :  elle  avait,  je  l'ai  dit 
aussi,  formé  dans  son  sein  un  comité  de  surveillance;  et 
ce  comité  avait  pour  président  un  ex-prêtre,  un  Piorry, 
cousin  du  représentant,  un  de  ces  apostats  que  l'on  voit 
partout  pousser  la  Révolution  aux  excès,  comme  s'ils  eus- 
sent craint  cj[u'on  découvrît  le  prêtre  en  eux,  comme  s'ils 
eussent  espéré  ,  à  force  de  violence ,  en  effacer  de  leur 
front  l'indélébile  caractère  1  C'est  à  ces  apostats  que  Chau- 
vin rapporte  la  plus  grande  part  dans  les  désordres  dont 
souffrirent  les  départements  qu'il  visita.  La  société  popu- 
laire était  la  réunion  de  tous  les  agitateurs.  On  y  propo- 
sait la  peine  de  mort  contre  les  marchands  qui  violeraient 
la  loi  du  maximum  ou  contre  les  campagnards  qui  observe- 
raient celle  du  dimanche.  Cette  société  était,  comme  par- 
tout, un  lieu  de  délation,  une  chambre  de  mise  en  accusa- 
tion populaire.  On  y  avait  établi  une  boîte  qu'on  appelait 
bouche  de  fer,  pour  recevoir  les  dénonciations  anonymes. 
Le  comité  de  surveillance  lui  servait  de  comité  d'exécu- 
tion, et  il  avait  à  son  service  ces  braves  et  vigoureux 
sans-culottes  dont  parle  Chauvin,  «  pour  qui  il  était  si 
dégoûtant  et  si  désagréable  de  marcher  contre  les  ennemis 
de  la  République  et  qui  incarcéraient  les  défenseurs  de 
la  patrie  ^  ». 

«  Le  comité,  dit  encore  Chauvin,  incarcérait  à  toutes 
mains  et  sans  examen  tous  les  citoyens  dénoncés  par  la 
société.  Une  dénonciation  lui  suffisait.  Il  ne  tenait  aucun 
registre  des  motifs,  et  on  avait  affiché  à  la  porte  :  «  Il  est 
((  défendu  de  s'intéresser  pour  les  détenus,  à  peine  d'être 
«  traité  comme  suspect  ^.  » 

Réclamait-on  auprès  d'eux  en  faveur  de  quelques-uns? 


i.  Compte  rendu  (Bihl.  nal.,  Le»»  283),  p.  3. 

2.  Rapport,  ihid.,  p.  12. 

3.  Ibid.,  p.  21. 


cil.   X.   —   LA    VIENNE  147 

Ils  savaient  trouver  des  raisons  pour  montrer  qu'il  était 
impolitique  d'être  juste.  J'ai  dit  que  Tex-prètre  Piorry  en 
était  président.  Or,  voici  comment  ils  arrangeaient  entre 
eux  les  affaires  à  produire  devant  le  tribunal.  Il  s'agissait 
un  jour  d'un  suspect  nommé  Barret.  Piorry  présente  au 
comité  une  pièce  qu'il  l'invite  à  signer,  disant  :  <c  II  n'y  a 
pas  assez  de  preuves  pour  faire  guillotiner  Barret;  mais 
signez  cette  pièce,  elle  suffira  pour  lui  donner  la  mort  '  »; 
et  le  comité  était  digne  de  lui. 

J'ai  dit  ailleurs  la  part  du  département  de  la  Vienne 
au  mouvement  fédéraliste.  Les  pouvoirs  des  commissaires 
envoyés  à  Bourges  par  les  autorités  constituées  se  bor- 
naient, dit  Cbauvin,  à  la  souscription  d'une  adresse  à  la 
Convention.  La  société  populaire,  réunie  les  16  et  17  fri- 
maire, fut  invitée  par  Ingrand  à  informer  de  ce  crime. 
Elle  eut  la  sagesse  de  trouver  qu'il  n'y  avait  pas  matière 
à  poursuite.  Mais  Ingrand,  qui  voulait  perdre  les  deux 
députés  commissaires,  Tbibaudeau  et  Creuzé-Pascal,  entre- 
prit de  la  faire  revenir  sur  sa  décision.  Avec  Piorry, 
Ingrand  trouvait  un  autre  excellent  auxiliaire  dans  Pla- 
nier,  prêtre  apostat  aussi,  devenu  président  du  tribunal 
criminel  '\  qui,  félicité  sur  cette  dignité,  répondait  : 
«  J'aurais  mieux  aimé  être  président  du  tribunal  révolu- 
tionnaire, parce  qu'avec  une  demi-preuve  on  fait  tomber 
une  tête  ^.  » 

Il  en  fit  tomber  vingt-quatre  dans  le  mois  de  nivôse 
an  II  :  onze  prêtres  pour  cette  fois  furent  au  nombre  des 
victimes  ^;  et  cela  ne  paraissait  pas  assez  encore  à  un 
correspondant  du  greffier  Bobin.  Il  lui  écrivait  de  Paris  le 
7  germinal  :  «  Comment  va  la  guillotine?  Il  paraît  qu'elle 


1.  11  n'y  en  a  pas  trace  au  registre  des  jugements  du  tribunal  criminel 
de  Poitiers. 

2.  Son  abjuration,  faite  d'abord  à  la  société,  fut  reçue  au  conseil  général 
le  24  frimaire.  Il  préside  à  partir  du  8  nivôse  (28  décembre  1793). 

3.  Chauvin,  p.  20. 

4.  Voy.  Berriat  Saint-Prix  dans  le  Cabinet  historique,  t.  XII,  p.  66,  et  la 
note  X  aux  Appendices;  Chauvin,  p.  25;  Arch.  nat.,  BB»,  carton  13. 


148  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

reste  dans  l'inaction.  Cependant  elle  ne  manque  pas   de 
gibier.  La  demoiselle  guillotine  va  ici  toujours  son  train.  » 

Le  greffier  Bobin  aurait  pu  lui  répondre,  le  23  germinal 
(12  avril),  que  le  tribunal  venait  d'envoyer  à  l'échafaud- 
deux  prêtres,  Jean  et  Ambroise  Duchartre,  qui  avaient 
rétracté  leur  serment;  que  sept  femmes,  qui  les  avaient 
cachés,  étaient  condamnées  à  six  ans  de  réclusion  avec 
exposition;  et  d'autres  condamnations  suivirent  *. 

C'est  du  reste  vers  ce  temps  que  la  loi  du  27  germinal 
prescrivait  de  renvoyer  tous  les  délits  contre-révolution- 
naire au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris;  et  une  lettre 
du  correspondant  de  Bobin  à  Piorry  l'avertissait  que  la 
justice  locale  aurait  là  un  auxiliaire  énergique. 

Il  y  eut  encore  à  Poitiers  une  condamnation  qui  frappa 
trois  personnes  :  Françoise  Duchilleau,  femme  Chataigner, 
propriétaire  du  château  de  Chincé;  François  PmLippoNET, 
garde  de  la  maison,  et  Victoire  Gendre,  femme  de  chambre. 
Ils  étaient  accusés  d'avoir  fait  ou  laissé  périr  volontaire- 
ment des  denrées  propres  à  la  subsistance,  et  le  procès- 
verbal  d'une  perquisition  qui  dura  plusieurs  jours  en  fait 
une  longue  énumération,  reproduite  dans  ses  traits  princi- 
paux au  jugement  ^;  ajoutez  deux  girouettes  portant  l'em- 

1.  Le  29  (18  avril),  un  autre  prêtre,  Nicolas  Dwdin,  qui  n'avait  pas 
prêté  serment,  était  encore  condamné  à  mort,  et  un  maçon  qui  l'avait 
recueilli,  Jean  LA^DIMER,  à  la  déportation;  le  8  floréal  (27  avril)  encore, 
un  prêtre  génovéfain,  J.-B.  Semille,  prieur  de  Ranson.  Pour  lui,  on  pré- 
tendait l'avoir  vu,  lors  de  l'invasion  des  Vendéens  à  Thouars,  portant  un 
drapeau  blanc  aux  trois  fleurs  de  lis;  il  avait  dit  la  messe  en  costume 
de  génovéfain,  et  on  avait  fait  de  l'arbre  de  la  liberté  un  feu  de  joie 
devant  lui.  Le  lendemain,  un  laïque,  Marc  Havé,  aubergiste  do  la  Belle 
Cave,  subissait  la  même  peine,  compromis  dans  les  mêmes  atTaircs.  On 
l'avait  vu,  monté  derrière  un  des  cavaliers  vendéens,  buvant  et  mangeant 
avec  eux;  il  avait  pris  le  bonnet  de  la  liberté  et  l'avait  l'ait  sauter  en  l'air 
puis  foulé  aux  pieds,  disant  :  «  Voilà  le  bonnet  de  la  liberté  (jui  nous  met 
en  esclavage!  »  (Registre  du  Irib.  crim.  de  la  Vienne,  aux  dates.) 

2.  «  Qu'il  résulte  de  tous  ces  détails  (|ue  trois  barriques  remplies  de  blé, 
un  baricol  contenant  des  i)ois  blancs  et  un  charnier  plein  de  cochon 
salé,  au-dessus  duquel  étaient  deux  pots  de  graisse  et  un  pot  de  miel  à 
demi  pourri,  ont  été  cachés  dans  des  trous  faits  dans  un  toit  à  brebis 
et  dans  le  lieu  oii  se  mettaient  les  légumes  de  la  maison  de  Chincé;  que 
du  vin,  tant  en  barriques  (lu'en  bouteilles,  e(  un  baril  d'huile  de  noix,  des 
cruches  pleines  de  vinaigre  et  d'huile,  des  pommes  de  terre,  du  charbon, 


en.   X.   —   LA    VIENNE  U9 

preinte  de  deux  fleurs  de  lis.  Les  accusés  eurent  beau  dire 
que  Ton  s'était  borné  à  mettre  en  réserve  les  choses  néces- 
saires aux  besoins  de  la  maison,  et  que  si  on  les  avait 
cachées,  c'était  par  crainte  des  brig^ands  dont  le  pays  était 
alors  menacé  :  ils  furent  condamnés  (23  prairial.  12  avril 
1794).  Chose  à  noter  :  ils  firent  appel  en  cassation  et  on 
ne  leur  opposa  point  le  caractère  révolutionnaire  du  juge- 
ment ni  du  délit;  et  l'appel  vint  au  tribunal  le  2ti  ther- 
midor, quand  on  pouvait  se  croire  à  l'abri  des  excès  judi- 
ciaires. Mais  les  juges  ne  virent  que  l'application  de  la  loi 
sur  les  accapareurs  et  rejetèrent  l'appel;  et  le  jugement 
fut  exécuté  le  12  fructidor  '  (29  août  1794). 

On  ne  serait  pas  juste  envers  le  tribunal  criminel  de 
Poitiers,  si  on  ne  lui  tenait  compte  des  acquittements  qu'il 
prononça  dans  les  mois  mêmes  où  la  Terreur  sévissait  avec 
le  plus  de  rigueur.  Le  6  prairial  (2o  mai),  Ch.  Pascault, 
cultivateur  de  Savigné,  qui  avait  crié  :  Mvs  Louis  XVII  et 
la  relif/ion  catholique!  fut  renvoyé  au  juge  de  paix  de  son 
canton  pour  qu'on  jugeât  s'il  était  aliéné  -.  Deux  mois  plus 
tôt,  5  germinal  (25  mars),  le  tribunal  rendit  un  jugement 
qui  est  bien  plus  surprenant  après  l'interrog'atoire  suivant, 
conservé  au  dossier  : 

L'accusé  déclare  se  nommer  Casimir  La  Blssière,  ex- 
noble, âgé  de  quarante  ans.  Il  avait  été  arrêté  parce  qu'il 
était  sans  passeport,  il  était  venu  avec  la  troupe  de  son 
canton,  et  s'en  était  allé  pour  chercher  du  linge  : 

S'il  n'était  pas  ci-devant  noble?  —  R.  Qu'oui  et  qu'il  est  sen- 
sible aux  droits  qu'il  a  perdus,  tant  droits  honorifiques  que 
lucratifs. 

des  caisses  contenant  de  Targenterie,  de  la  bougie,  de  la  chandelle,  des 
barriques  remplies  de  linge  et  plusieurs  autres  effets  exprimés  au  présent 
acte  d'accusation,  ont  été  cachés  dans  des  caveaux  dont  l'ouverture  a  été 
murée,  dans  une  grange,  sous  un  escalier  dérobé,  sous  des  fagots,  dans 
une  fosse  couverte  de  chaume,  dans  une  armoire  et  dans  un  coffre,  et 
dans  d'autres  lieux  de  la  maison  de  Chincé...  Fait  à  Poitiers  le  12  floréal.  » 
Je  passe  les  autres  pièces  de  cet  incroyable  procès,  qui  sont  au  greffe  de 
la  cour. 

1.  L'ordonnance  d'exécution  porte  par  erreur  :  12  thermidor. 

1.  Dossier  aux  Archives  de  la  Vienne. 


150  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Interrogé  s'il  désirerait  le  retour  des  choses  dans  l'ancien 
régime?  —  R.  Qu'oui,  qu'il  le  désirerait. 

S'il  n'a  pas  dit  :  «  Je  voudrais  que  l'affaire  fût  finie  et  qu'elle 
devint  personnelle,  car  s.  n.  d'un  D.  cela  est  une  infamie  de 
faire  courir  un  galant  homme  comme  moi  »?  —  R.  Que  le  fait 
est  vrai  et  qu'il  ajouta  même  de  plus  qu'il  était  indigne  de  le 
faire  courir  ainsi  de  prison  en  prison  depuis  deux  ans. 

Si,  en  étant  en  prison,  il  n'a  pas  demandé  au  concierge  s'il 
n'avait  pas  plusieurs  messieurs  à  «croix  de  Saint-Louis  et  par- 
ticulièrement le  chevalier  de  Villars?  —  R.  Que  le  fait  est  vrai. 

S'il  reconnaît  encore  les  chevaliers  de  Saint-Louis  et  s'il  y 
en  a  encore  dans  son  pays?  —  R.  Qu'oui,  qu'il  les  reconnaît 
encore  pour  être  chevaliers  de  Saint-Louis. 

Vous  ignorez  donc  que  tous  ordres  militaires  sont  supprimés? 
—  R.  Qu'il  sait  bien  que  les  nouvelles  lois  les  suppriment, 
mais  qu'il  faut  toujours  une  récompense  militaire  quelconque. 

Le  jugement  porte  : 

Attendu  que  le  délit  dont  est  prévenu  le  nommé  Casimir  de 
La  Bussière  n'est  point  classé  parmi  les  crimes  contre-révolu- 
tionnaires; 

Attendu  qu'il  s'est  rendu  suspect  par  les  propos  inciviques 
qu'il  a  tenus; 

Attendu  qu'il  est  d'extraction  ci-devant  noble  et  par  consé- 
quent compris  dans  les  lois  des  12  août  et  17  septembre  1793 
(vieux  style)  ; 

Le  tribunal,  sur  les  conclusions  de  l'accusateur  public,  con- 
damne le  dit  La  Bussière  à  rester  en  détention  dans  la  prison, 
dite  ci-devant  la  Visitation,  jusqu'à  la  paix. 

On  peut  voir  du  reste,  par  le  nombre  de  ceux  qui  furent 
renvoyés  de  Paris,  après  le  9  thermidor,  combien  les  pres- 
criptions de  la  loi  du  27  germinal,  si  bien  accueillie  des  tri- 
bunaux qui  répugnaient  à  juger  révolulionnairement, 
avaient  été  observées.  Jusqu'à  cette  date  fameuse,  la  guil- 
lotine resta  en  permanence  à  Poitiers.  Du  28  mars  1793  au 
2ï  thermidor,  elle  lit  tomber  trente-cinq  le  les  '. 

1.  Bcrriat  Saint-Prix,  tlaiis  lo  Cabinet  liislorique,  t.  XI,  p.  29S;rr.  t.  XII, 
\).  t).;.  Les  petites  villes  du  départonienl  do  la  Vienne,  Liisignan,  Cliàtellc- 
raull,  Monlmorillon,  enrcnt,  comme  Poitiers,  leurs  sociétés  populaires  cl 
leurs  maratisles  dont  Chauvin  a  recueilli  aussi  les  actes.  Sur  les  actes 
de  Chauvin  lui-même,  actes  réparateurs,  voy.  diverses  pièces  aux  Arch. 
nat.,  AF  II,  carton  liG. 


CH.   X.   —   HAUTE-VIENNE   ET   CORRÈZE  loi 

II 

Haute-Vienne  et  Corrèze. 

Les  départements  du  Limousin,  la  Ilaute-Yiennc  et  la 
Corrèze,  se  retrouvent  généralement  unis  dans  Thisloire  de 
la  Révolution.  Ce  sont  deux  députés  du  pays,  Borie  (de  la 
Corrèze),  et  Bordas  (de  la  Haute-Alenne),  que  la  Convention 
y  avait  envoyés  ensemble  pour  la  levée  des  300  000 
hommes  '.  Ce  sont  encore  deux  députés  de  même  origine, 
Brival  et  Lanot  (de  la  Corrèze),  qui  furent  chargés,  posté- 
rieurement au  31  mai,  d'y  affermir  la  Révolution.  Les  deux 
départements  s'étaient  montrés,  à  l'origine,  peu  favorables 
aux  Montagnards,  dont  le  31  mai  fut  le  triomphe.  Ils  devaient 
donc  protester  contre  les  résultats  de  cette  journée.  Le 
conseil  général  de  la  Haute-Vienne  accueillit  l'arrêté  pris 
par  la  Côle-d'Or  le  30  mai  en  vue  de  prévenir  la  Révolu- 
tion; il  l'accueillit  et  le  communiqua  aux  départements 
d'alentour,  dans  la  pensée  de  résister  à  cette  A'iolcnce.  Il 
y  était  excité  par  la  pluralité  de  ses  députés  à  la  Conven- 
tion, qui  lui  montraient  l'assemblée  mutilée,  mais  il  en 
était  détourné  par  deux  autres,  Gay-Yernon,  évêque  de 
Limoges,  franc  montagnard,  et  Bordas,  converti  à  la  Mon- 
tagne par  le  succès.  Il  revint  donc  sur  ses  premières 
démarches,  repoussa  les  avances  de  Bordeaux  et  fit  ses 
soumissions  à  Paris.  Quant  à  la  Corrèze,  Brival,  son  député, 
l'avait  conquise,  dès  le  premier  jour,  par  un  rapport  enthou- 
siaste, à  la  révolution  accomplie  :  en  telle  sorte  que  le  con- 
seil général  s'était  refusé  aux  premières  sollicitations  de  la 
Haute-Vienne  et  avait  pris  même  une  attitude  hostile  à 
l'ég-ard  de  Bordeaux.  Les  Montagnards,  maîtres  de  la  Con- 
vention, triomphaient  donc  dans  le  Limousin,  sans  aA'oir 
eu  à  combattre,  et  ils  étaient  assurés  d'y  trouver  un  rempart 
contre  l'agression  du  Bordelais,  quand  ils  y  envoyèrent 

1.  Voyez  leur  rapport,  Bibl.  nat.,  Le^s  8,  et  plusieurs  pièces  y  relatives, 
Arch.  nat.,  AF  II,  carton  95,  n»  i,  et  carton  167,  avril,  pièce  126. 


152  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

les  deux  représentanls  nommés  plus  haut.  Ce  fut  sur  le 
rapport  fait  par  Lanot,  au  nom  du  Comité  de  sûreté  géné- 
rale le  7  août,  que  Brival,  qui  se  trouvait  alors  à  Tulle  ^  fut 
chargé  de  se  rendre  à  Saint-Yrieix  et  à  Limoges,  où  les 
manifestations  contraires  avaient  été  le  plus  vives.  On 
voit  en  effet  Brival,  au  cours  de  ce  mois,  renouveler  le 
conseil  g-énéral  de  la  Ilaute-Yienne,  destituer  et  remplacer 
les  autorités  constituées  dans  ces  deux  villes  comme  sur 
d'autres  points  ^  On  trouve,  peu  de  temps  après,  Lanot 
lui-même  associé  à  son  œuvre  ^  C'est  à  Lanot  que  l'on 
rapporte  surtout  les  rigueurs  dont  les  deux  départements 
eurent  alors  à  souffrir.  Le  tableau  en  a  été  dressé  dans  le 
rapport  de  Chauvin  :  «  Dragon,  ami  de  la  paix,  agent  de 
Nourrissart  et  de  Beaupêrat,  signataire  d'écrits  liber ticides, 
telles  sont,  dit  Chauvin,  les  dénominations  ridicules  dont 
on  s'est  servi  à  Limoges  pour  opprimer  nombre  de  ci- 
toyens \  » 

Les  Dragons  de  Limoges  étaient  une  compagnie  formée 
par  des  jeunes  gens  et  qui  devint  suspecte  comme  compa- 
gnie d'élite;  les  ylwi/s  de  la  paix,  une  réunion  instituée  en 
novembre  1790,  suspecte  aussi  par  sa  date;  Nourrissart  et 
Beaupêrat,  deux  hommes  tenus  pour  aristocrates  au  titre 
de  leur  fortune  et  des  honneurs  dont  ils  avaient  été  revê- 
tus :  Nourrissart  avait  été  membre  de  l'Assemblée  consti- 
tuante; Beaupêrat,  maire  en  1789.  «  A  cette  nomenclature 
de  suspects,  dit  Chauvin,  joignez  tous  ceux  de  la  loi  du 
17  septembre,  et  vous  verrez  que  les  prisons  de  Limoges 
devaient  être  bien  remplies.  » 

Ces  arrestations  donnaient  lieu  à  une  foule  d'exactions; 
et  les  prisonniers  eux-mêmes  faisaient  l'objet  d'un  singu- 
lier trafic  : 

«  Sous  le  régime  de  la  Terreur,  dit  Nogaret,  la  vie  des 

i.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  16S,  juillet,  i)it'cc  101. 

2.  Arch.  nal.,  AF  II,  carton  l'iG,  23  aoùt-l"  septembre. 

3.  Ibid.,  carton  1"1,  frimaire,  pièce  29,  et  carton  'Jo,  1"  dossier,  2»  cahier, 
et  2°  dossier. 

A.  Rapport  de  Chauvin,  p.  45. 


CH.   X.    —   HAUTE-VIENNE   ET   CORRÈZE  153 

citoyens  était  tellement  un  objet  de  commerce  qui  enri- 
cliissoit  les  vendeurs  qu'on  se  servoit  même  des  mots 
usités  entre  négociants.  Le  comité  révolutionnaire  de  Li- 
moges écrivoit  à  celui  de  Tulle  :  «  Nous  vous  envoyons 
quatre-vingts  détenus  en  échange  et  sans  retour  '.  »  Il  y 
avait  une  autre  raison  que  donne  le  même  auteur  :  A  Li- 
moges, dit-il,  on  a  «  poussé  le  raffinement  de  la  barbarie 
jusqu'à  ne  pas  souffrir  que  les  détenus  le  fussent  dans  la 
même  commune,  pour  les  priver,  par  cette  mesure,  des 
consolations  les  plus  douces...  A  Tulle,  on  suivoit  la  même 
marche  :  on  leur  faisoit  faire  le  voyage  d'une  ville  à 
l'autre  ^  »,  d'où  cette  espèce  de  traite  dont  on  vient  de 
voir  un  échantillon  :  traite  de  captifs,  traite  de  blancs  qui 
différait  de  l'autre  en  ce  point  que  ceux  qui  en  étaient 
l'objet  avaient  en  perspective  la  mort.  Le  représentant 
Chauvin  nous  a  raconté  le  voyage  d'un  de  ces  convois 
de  prisonniers,  parti  de  Limoges  le  4  frimaire.  A  leur 
arrivée  à  Tulle,  ou  les  fit  défiler  devant  l'instrument  du 
supplice,  et  la  populace  criait  :  «  A  la  guillotine!  Demain 
la  viande  sera  à  bon  compte  »  :  sinistres  paroles,  quand 
on  les  rapprochait  de  cette  déclaration  du  comité  de 
Limoges  après  la  loi  du  17  septembre  : 

Ce  n'est  plus  le  moment  do  dire  :  Il  vaut  mieux  que  dix  cou- 
pables se  sauvent  que  si  un  innocent  était  puni.  La  Révolution 
a  ses  principes.  Elle  vous  dit,  et  peut-être  est-il  nécessaire  que 
dix  innocents  soient  punis  plutôt  que  si  un  coupable  se  sauvait. 

Le  convoi  des  prisonniers  que  Tulle  envoyait  à  son  tour 
à  Limoges  y  arriva  le  lo  frimaire. 

Que  faire  de  ces  prisonniers?  Les  tribunaux  criminels 
des  deux  départements  semblaient  peu  propres  à  les  en 
débarrasser.  Le  tribunal  de  la  Haute-Yienne,  avant  le 
31  mai,  n'avait  prononcé  que  sept  condamnations  à  mort  ^. 

1.  Hist.  des  prisons,  l.  IV,  p.  28i. 

2.  Ibid. 

3.  Le  30  avril,  six  pour  distribution  de  faux  assignats;  le  31  mai,  un 
émigré  rentré.  (Arch.  nat.,  BB'^  carton  la.) 


lo4  LES   REPRESENTANTS   EN   MISSION 

Depuis  la  mission  de  Lanot,  il  avait  condamné  encore, 
le  23  frimaire  (13  novembre),  un  émigré;  le  1"  frimaire, 
quatre  autres  prêtres  qui  devaient  être,  d'après  la  loi, 
traités  comme  émigrés  rentrés;  un  cinquième  fut  encore 
condamné  le  14  frimaire  pour  une  chanson  qui  tendait  à 
avilir  la  Convention  '. 

La  société  populaire  de  la  Haute- Vienne  demanda  au 
représentant  un  tribunal  révolutionnaire.  Il  fit  passer  la 
demande  au  Comité  de  salut  public  (13  frimaire,  3  décem- 
bre), ajoutant  : 

Je  n'ai  pas  cru  devoir  prendre  sur  moi  un  pareil  établisse- 
ment; vous  voudrez  bien  me  faire  part  de  vos  lumières  à  cet 
égard.  Il  serait  peut-être  à  désirer  qu'il  y  en  eut  un  dans 
chaque  département.  J'attends  là-dessus  votre  décision  ^ 

Lanot  n'eut  donc  pas  plus  qu'Ingrand  dans  la  Vienne 
le  tribunal  révolutionnaire  qu'il  demandait;  mais,  comme 
son  collègue,  il  usa  révolutionnairement  des  deux  tribu- 
naux criminels  qu'il  avait  sous  la  main. 

Dans  la  Corrèze,  deux  nobles  victimes  échappèrent  au 
tribunal,  deux  députés  du  département,  proscrits  comme 
girondins,  qui,  sortis  de  Bordeaux  au  moment  où  la  ville 
fit  sa  soumission,  avaient  cherché  un  asile  dans  leur  propre 
pavs,  Lidon  et  Chambon  :  le  premier  se  tua  pour  ne  pas 
tomber  au  pouvoir  des  gendarmes  qui  l'assiégeaient  dans 
sa  dernière  retraite  (13  brumaire,  3  novembre  1793);  le 
second  jeta  ses  armes  et,  découvrant  sa  poitrine,  reçut  le 
coup  mortel  (30  brumaire,  20  novembre)  ^  Mais  Lanot  sut 
s'en  dédommager.  A  défaut  des  amis  de  la  Gironde,  on 
avait  toujours  les  catholiques.  La  guerre  ouverte  faite  à 

1.  Arch.  nat.,  BB^,  carton  15,  et  Berrial  Saint-Prix,  dans  le  Cabinet 
historique,  l.  XVI,  p.  118.  —  Le  Iriltiinal  alla  aussi  tenir  une  session  à 
Uzerche,  ibid.,  p.  110. 

2.  Arch.  nal.,  .VF  II,  carton  ni.  fiiniaire,  pièce  "U.  En  marge  on  lit  : 
«  Répondre  sur  rétablissement  d'un  tribunal  révolutionnaire  à  Tulle 
demandé  par  la  société  populaire.  »  —  Celle  mention  est  barrée.  Proba- 
blement on  n'a  pas  répondu. 

3.  Comte  de  Seillac,  Sci^nes  et  portraits  de  la  Révolution  dans  le  Bas- 
Limousin  (1878),  p.  391  et  suiv. 


CH.   X.   —   HAUTE-VIENNE   ET   CORRÈZE  loo 

la  religion,  rinsiiUc  systématique  à  tout  ce  qui  était 
l'objet  de  la  vénération  des  fidèles,  provoquait  des  trou- 
bles qui  offraient  une  proie  facile  à  la  justice  révolution- 
naire. En  voici  un  exemple  :  Le  20  frimaire  (10  décembre 
1793),  on  avait  imaginé  d'inaugurer  la  statue  de  la  Liberté 
dans  l'église  de  Meymac.  Les  communes  voisines  y  furent 
invitées  et  plusieurs  s'y  rendirent.  Mais  c'était  peu.  Au 
milieu  de  la  cérémonie,  une  sorte  de  mascarade  intro- 
duisit dans  l'assemblée  un  cheval  «  revêtu,  dit  un  récit 
officiel,  des  hochets  de  la  superstition  »  : 

Ce  spectacle,  continue  le  rapporteur,  réveille  le  fanatisme 
d'une  partie  des  citoyens  des  campagnes  qui  s'insurgent  contre 
l'animal,  le  repoussent  vers  la  porte  du  temple,  où  il  expire  sous 
mille  coups  de  bâton.  L'insurrection  se  propage  dans  la  ville. 
Les  patrio.tes,  revêtus  d'ornements  sacerdotaux  pour  farandoler, 
sont  poursuivis  et  excédés  parles  révoltés  qui  déchirent,  le  dra- 
peau tricolore,  arrachent  les  cocardes  nationales,  foulent  aux 
pieds  les  bonnets  rouges,  renversent  la  statue  de  la  Liberté. 

Les  maisons  des  patriotes  furent  pillées;  on  cria  :  Mve 
Louis  X VIL'  ^ive  Thomas.'  «  leur  ci-devant  curé  inconsti- 
tutionnel, ex-constituant  ».  —  Les  insurgés  se  dissipèrent; 
les  patriotes  se  rallièrent.  Il  y  eut  des  attroupements  dans 
les  communes  voisines,  mais  ils  furent  dispersés. 

Ce  n'était  point  assez  : 

Le  tribunal  criminel  du  département  de  la  Corrèze  se  trans- 
porte à  Meymac,  d'après  la  réquisition  du  citoyen  Lanot,  repré- 
sentant du  peuple.  Un  premier  jugement  déclare  que  l'émeute 
est  çontre-rêvolutionnaire  et  condamne  à  mort  un  notaire,  ci- 
devant  juge  de  paix,  et  deux  maires  convaincus  d'avoir,  en 
qualité  de  chefs,  provoqué  et  maintenu  la  révolte;  et,  par  un 
second  jugement,  deux  autres  prévenus  dont  l'un  est  notable, 
l'autre  maréchal,  également  convaincus  du  même  délit,  subis- 
sent le  même  sort  ^ 

Lanot  espérait  bien  qu'on  ne  s'en  tiendrait  pas  là.  II 
s'était  rendu  à  Lssel,  chef-lieu  du  district,  «  où  j'ai  respiré, 

1.  Précis  de  l'affaire  de  Meijtnac.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  176,  ventôse, 
pièce  53.  Quelques-uns  furent  acquittés. 


156  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

dit-il,  un  air  plus  pur  en  patriotisme  ».  11  félicite  le  peuple 
«  d'avoir  résisté  aux  abominables  insinuations  des  prêtres 
et  des  conspirateurs  »  et  se  flattait  de  n'y  avoir  pas  nui  : 

La  masse  de  la  population  ne  me  parait  pas  incurable  en 
fanatisme,  et  c'est  la  seule  maladie  contre-révolutionnaire  dan- 
gereuse. J'ai  aussi  commencé  à  épurer  les  autorités  constituées  ; 
en  attendant,  le  tribunal  opère  de  son  côté  et  le  relâche  de  la 
guillotine  ne  sera  pas  long'. 

Son  collëg-ue  Brival  ne  laissait  pas  que  d'employer  des 
moyens  moins  violents.  Le  10  nivôse  (30  décembre),  à  l'oc- 
casion  du  mariage  du  citoyen  Jumel,  vicaire  général  ^  il 
avait  prononcé,  au  temple  de  la  Raison  de  Limoges,  un  dis- 
cours dont  il  eût  voulu  faire  une  homélie.  Le  13  (2  jan- 
vier 1794),  dans  une  adresse  aux  habitants  de  la  Corrèze 
à  propos  des  troubles  de  Meymac,  il  s'appliquait  à  mon- 
trer combien  on  devait  peu  se  scandaliser  de  voir  les 
dépouilles  de  l'Église  passer  ailleurs  ^  : 

Dans  tous  les  temps  de  l'Eglise  catholique,  ce  qui  servoit  à 
son  usage  étoit  le  patrimoine  des  pauvres,  ou  fut  employé  à 
secourir  l'État  dans  ses  besoins  urgents.  Ne  soyez  donc  pas 
étonnés  que,  dans  ce  temps  où  votre  liberté  est  en  danger,  on 
emploie  au  salut  de  la  République  ces  matières  précieuses,  ces 
métaux  que  les  tyrans  emploient  pour  vous  asservir.  Ce  n'est 
point  avec  des  ornements  pompeux  que  Dieu  veut  être 
adoré,  etc.  ''. 


1.  Urisel,  6  nivôse  (26  décembre  1793).  Arch.  nat.,  AF  II,  carton-  171, 
nivôse,   pièce   41. 

2.  Jumcl,  ayant  abdique  la  prêtrise,  avait  été  nommé  administrateur  du 
district  de  Tulle,  29  brumaire  (19  novembre).  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  9o, 
dossier  2,  pièce  4. 

3.  Arch.  nat.,  AF  11,  carton  1  iC»,  à  la  dalc. 

4.  Arch.  nat.,  AFIl,  carton  1"1,  nivôse,  pièce  178.  11  publiait,  à  la  suite 
de  sa  proclamation  :  une  lettre  du  Comité  de  salut  public  du  2(1  frimaire, 
adressée  à  lui  et  à  Lanot,  à  propos  des  troubles:  <>  Persuader  cl  ne  jamais 
violenter;  que  chacun  croie  ce  (pi'il  lui  plaira,  pourvu  que  sa  con(hiile  ou 
ses  erreurs  ne  troublent  point  l'ordre  public  »;  le  rapport  de  Maximilien 
Roljespierre  à  la  Convention  du  13  frimaire,  et  la  réponse  de  la  Con- 
vention aux  rois  ligués  proposée  par  Robespierre;  enlin  le  décret  du 
1(1  frimaire  sur  la  liberté  des  cultes. 


CIL   X.   —   HAUTE-VIENNE   ET   CORRÈZE  db7 

Lanot  lui-même  renonçait  à  livrer  à  la  guillotine  tout 
ce  que  réclamait  la  loi  du  temps.  Une  masse  de  jtaysans 
avaient  été  jetés  en  prison  à  la  suite  des  troubles  de 
Meymac.  Le  23  nivôse  (12  janvier),  il  écrivait  de  ïulle  au 
Comité  de  salut  public  : 

Je  sollicite  votre  indulgence  en  faveur  de  plus  de  cent  vingt 
agriculteurs,  instruments  aveugles  d'une  conspiration,  ourdie 
au  nom  du  ciel  pour  dépeupler  et  ensanglanter  la  terre.  Les 
cinq  principaux  moteurs  de  l'insurrection  ont  satisfait  sur 
l'échafaud  à  la  vengeance  nationale. 

Mais,  en  réclamant  l'indulgence,  il  ne  veut  pas  diminuer 
l'importance  du  mouvement  qu'il  a  réprimé  : 

L'insurrection  de  la  Corrèze  tenait  à  un  vaste  projet  de  cons- 
piration et  elle  avait  été  bien  préparée  pour  allumer  une  nou- 
velle Vendée  '. 

Toujours  la  Vendée!  c'est  l'obsession  du  temps.  Un 
rapport  de  police  à  Paris  imputait  aux  aristocrates  de  vou- 
loir exploiter  la  famine,  ((  pour  provoquer  les  murmures 
des  citoyens  et  faire  de  Paris  une  nouvelle  Vendée  ^  »  ! 

Il  ne  désarmait  pas  d'ailleurs  et  entendait  bien  faire 
régner  la  terreur  dans  toute  l'étendue  de  son  ressort.  Après 
le  district  d'Ussel,  il  visita  celui  de  Brives  : 

Demain,  écrivait-il  le  30  nivùse  (19  janvier),  je  me  transporte 
à  Brives  avec  le  tribunal  révolutionnaire  que  j'ai  requis.  J'épu- 
rerai, électriserai  et  corrigerai  ce  district,  autant  que  je  le 
pourrai.  Je  vous  préviens  que  la  contre-révolution  au  nom  de 
Dieu  et  les  rébellions  au  nom  des  cultes  fixeront  toute  mon 
attention  ^. 

Et  toutes  ses  lettres  du  mois  suivant  sont  remplies  de 
détails  sur  ce  qu'il  compte  faire  et  ce  qu'il  a  fait  déjà.  Le 
4  pluviôse  (23  janvier),  il  se  vante  d'avoir  envahi  le 
royaume    de  l'Ig-norance  \  Il  veut  rendre   «   la  victoire 

1.  Arch.  nat.,  ibid.,  pièce  172. 

2.  Arch.  du  min.  des  affaires  étran,i,'ères,  France,  reg.  1410,  f""  294  et  290 
(26-28  juillet  1793). 

3.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  171,  nivôse,  pièce  201. 

4.  Ibid.^  carton  172,  pluviôse,  pièce  18. 


lo8  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

aussi  aimable  qu'avantageuse  au  pays  conquis  ».  Et  voici 
son  moyen  : 

Les  promenades  civiques  du  tribunal  criminel  et  de  la  guil- 
lotine dans  les  districts  ont  aplani  les  difficultés  ^ 

C'est  ainsi  qu'il  organisait  le  gouvernement  révolution- 
naire dans  la  Corrèze! 

Cependant  le  Comité  de  salut  public  avait  voulu  savoir 
ce  qui  se  passait  dans  ce  département  par  un  représentant 
plus  désintéressé  dans  la  question,  et  il  avait  chargé  Roux- 
Fazillac,  alors  commissaire  dans  la  Dordogne,  de  visiter 
la  Corrèze.  Dans  une  lettre  du  15  pluviôse  (3  février),  Lanot 
signale  son  arrivée  et  demande  indirectement  au  Comité 
si  les  pouvoirs  de  ce  représentant  annulent  ceux  dont  il  use. 
Il  aurait  pu  le  savoir  de  son  collègue;  mais  il  n'a  pu  le 
voir  encore  : 

Je  serais  allé  le  rejoindre,  dit-il  pour  s'excuser,  si  je  pouvais 
quitter  le  tribunal  criminel  qui  fait  toujours  quelques  nou- 
velles découvertes  sur  les  trames  que  le  fédéralisme,  le  roya- 
lisme et,  en  dernier  lieu,  le  fanatisme  avaient  ourdies  contre  la 
république  dans  toutes  les  campagnes  de  ce  département. 

Et  il  ajoute,  pour  qu'on  ne  pense  pas  qu'il  laisse  son 
œuvre  inachevée  : 

Depuis  que  la  persuasion  et  la  terreur  [la  terreur  un  peu  plus 
(jue  la  persuasion]  ont  détruit  la  superstition  dans  la  Corrèze, 
depuis  qu'il  n'existe  plus  de  prêtres  d'aucune  espèce,  la  fer- 
mentation a  cessé  ^ 

Quelques  jours  après,  dans  une  lettre  datée  de  Brives 
(27  pluviôse,  15  février),  il  racontait  un  nouvel  exploit  du 
tribunal  dans  le  district  de  Brives  : 

Hier,  toute  la  commune  de  Cublac,  (|ui  avait  mérité  le 
surnom  de  petite  Vendée,  parut  sur  la  sellette.  Il  fut,  après 
une  séance  de  dix-buit  heures,  prononcé  sur  le  sort  de  quinze 

1.  Brives,  C  pluviôse.  Areli.  iial.,  ibid.,  j)iccc  20. 

2.  Ibid.,  pièce  39. 


CH.    X.    —   HAUTE-VIENNE   ET    CORRÈZE  159 

personnes.  Les  deux  plus  coupables  de  royalisme  et  de  fana- 
tisme ont  été  guillotinés  au  milieu  des  cris  de  :  Vive  la  Jicpu- 
bliçuef  L'un  était  un  gentilhomme  et  l'autre  une  femme  remplie 
d'esprit,  d'énergie  et  d'audace,  digne  d'être  l'émule  de  la  Corday  ; 
les  treize  autres  ont  été  condamnées  à  la  détention  jusqu'à  la 
paix  '. 

lloux-Fazillac,  dès  son  arrivée,  fit  une  enquête  sur  l'af- 
faire de  Meymac,  et  c'est  au  précis  qu'il  en  rédigea  pour  le 
Comité  de  salut  public  que  nous  en  avons  pris  les  détails. 
En  conclusion,  le  gros  des  paysans  arrêtés  lui  paraissaient 
plus  égarés  que  coupables.  Mais  le  cas  était  difficile. 
Après  le  supplice  des  cinq  personnes  rendues  responsables 
d'un  acte  qu'elles  étaient  surtout  coupables  de  n'avoir  pas 
empêché,  il  en  restait  soixante-cinq  en  prison  et  à  peu  près 
autant  en  fuite,  contumaces  : 

Tous  ont  été  pris,  ont  été  vus  les  armes  à  la  main  dans  les 
attroupements,  sans  parler  de  la  population  presque  entière  de 
plusieurs  communes  qui  s'insurgèrent. 

Or  la  loi  du  19  mars  portait,  dans  ce  cas,  la  peine  de 
mort.  Roux-Fazillac,  comme  Lanot,  s'en  émeut  : 

Si  le  tribunal  criminel  de  la  Currèze  applique  cette  peine, 
(jue  de  cultivateurs  égarés  vont  perdre  la  vie  pour  avoir  voulu 
défendre  la  liberté  du  culte  qu'ils  croyaient  attaquée! 

Cette  déclaration  était  un  appel  à  l'indulgence  ;  et  le  tri- 
bunal s'y  associait.  L'exactitude  du  rapport  du  représen- 
tant était  attestée  par  les  président,  juges  et  accusateur 
public  du  tribunal  dont  les  signatures  sont  au  bas  de  la 
pièce  -, 

Une  lettre  postérieure,  où  le  même  représentant  résume 
les  actes  de  la  justice  révolutionnaire  dans  la  Corrèze, 
nous  apprend  que,  par  décret  du  2  floréal,  ces  malheureux 
furent  mis  en  liberté  ^ 

1.  Arch.  nat.,  BB^,  carton  10.  Voy.  l'acte  d'accusation  et  le  jugement  très 
détaillé. 

2.  Arch.  nat.,  AF  II.  carton  176,  pièce  loo. 

3.  2i  messidor.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  [~9,  messidor,  pièce  74. 


160  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Roux-Fazillac  pouvait  se  féliciter  d'avoir  concouru  à  ce 
résultat.  Ce  n'est  pas  qu'il  fut  tendre  pour  ce  que  l'on 
appelait  le  fanatisme.  Le  18  messidor,  la  municipalité  de 
Laganne  ayant  fait  enfouir  une  cloche  et  soustrait  à  la 
rapacité  du  fisc  Targ-entcrie  de  son  église,  l'administra- 
tion du  district  la  dénonça  tout  entière  au  juré  de  juge- 
ment, et  le  représentant  approuva  l'arrêté  \  Mais  il  ne  fit 
pas  couler  le  sang-. 

Lanot  lui-même,  malgré  la  violence  de  son  langag-e  et 
son  enthousiasme  pour  la  guillotine,  a  certainement  un 
dossier  heaucoup  moins  chargé  que  nombre  de  ses  collè- 
gues ;  mais  c'est  dans  son  propre  pays  que,  député  du 
département,  il  avait  exercé  son  despotisme,  et  ses  conci- 
toyens ne  le  lui  pardonnèrent  pas.  Qn  le  vit  bien  dans  la 
Convention  aux  jours  des  châtiments. 


III 

La  Creuse. 

La  Creuse  avait  été  réunie  au  Puy-de-Dôme  dans  la 
mission  confiée  àMonestier  (de  ce  département)  et  à  Petit- 
Jean,  au  sujet  de  la  levée  des  300  000  hommes  en  mars  et 
avril  1793.  Il  y  eut  des  suspects  arrêtés,  des  relig-ieux  chas- 
sés des  hôpitaux,  des  prêtres  réfractaires  déportés  comme 
on  le  faisait  encore  en  ce  temps-là  '.  Le  département,  fort 
isolé,  était  resté  à  peu  près  étranger  au  fédéralisme.  Ce  sont 
les  représentants  envoyés,  soit  dans  la  Vienne,  soit  dans  la 
Haute-Vienne,  qui  vinrent  y  opérer  les  épurations,  entendre 
les  dénonciateurs,  faire  la  chasse  aux  suspects.  Tel  fut  le 
rôle  d'Ingrand  en  septembre  1793;  et,  à  la  demande  de  la 
société  populaire,  il  établit  k  Guéret  un  comité  de  surveil- 
lance pour  l'aider  et  le  suppléer  au  besoin  '•*.  Au  rapport  de 

\.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  93,  22  messidor. 
2.  Arch.  nat.,  AL^  II,  carton  95. 

.'{.  ////(/.,  pièce  7. 


en.   X.   —   LA   CREUSE  161 

Chauvin,  les  patriotes  n'usèrent  que  trop,  là  aussi,  des  pou- 
voirs qui  leur  étaient  laissés.  Ils  prétendaient  épurer  la 
société  populaire  elle-même  et  tout  fut  à  la  merci  de  la  com- 
mission épuratoire.  Ce  qu'il  y  eut  d'excès  dans  les  arres- 
tations et  de  friponneries  exercées  (en  attendant  le  reste) 
à  l'égard  des  prisonniers,  il  faut  le  voir  dans  le  rapport  du 
représentant.  L'observation  de  Gracchus  Babeuf  sur  cette 
division  toute  mérovingienne  de  la  France  en  une  multitude 
de  petits  royaumes  plus  que  barbares,  ne  trouva  nulle  part 
ailleurs  une  plus  complète  confirmation.  Chauvin  nous  dit 
que  «  le  district  de  la  Souterraine  »  en  particulier  «  sem- 
blait un  petit  royaume  au  centre  de  la  République  :  il  était 
gouverné  par  un  ci-devant  baron  de  l'Étang,  qui,  avant  la 
révolution,  étalait  un  faste  ridicule  et  qui,  fayettiste  en  89, 
était  devenu  hébertiste  en  93  '  >k  II  y  avait  là  aussi  un  ex- 
prêtre constitutionnel,  Bétolaud,  qui  avait  usé  de  la  chaire 
évangélique  pour  dénoncer  ses  ennemis  comme  aristocra- 
tes, disant  :  «  Il  vaut  mieux  tuer  le  diable  que  si  le  diable 
vous  tuait  »  ;  et  qui  ne  cessait  de  répéter  :  «  En  temps 
de  révolution,  les  lois  ne  sont  rien.  Des  piques,  mes  amis, 
des  piques  !  »  Il  y  avait  enfin  un  ancien  huissier,  nommé 
Gravelois,  sur  lequel  un  agent  du  Comité  de  salut  public, 
Dianyère,  faisait  ce  rapport  (30  nivôse,  19  janvier  1794)  : 

Un  ancien  huissier,  Gravelois,  maire,  officier  public,  greffier 
et  président  du  comité  de  surveillance  de  la  commune  d'Aze- 
rable,  canton  de  Saint-Germain,  district  de  la  Souterraine,  a 
été  dénoncé  à  l'accusateur  public  du  département  de  la  Creuse, 
pour,  entre  autres  choses,  avoir  sommé  ses  concitoyens  de  se 
trouver  à  jour  fixe  chez  lui,  pour  labourer,  faucher  ou  mois- 
sonner, sous  peine  d'être  déclarés  mauvais  citoyens;  pour  avoir 
fait  transporter  dans  sa  maison,  dont  il  a  fait  la  maison  com- 
mune, plusieurs  effets  provenant  des  émigrés;  pour  avoir  mis 
en  arrestation  des  individus  absolument  nuls  dans  la  révolu- 
tion,   des   cultivateurs,  les  avoir  ensuite  élargis    moyennant 

i.  Sur  Diagoras  Boscovir,  ci-devant  baron  de  l'Etang,  voyez  la  note  de 
Dianyère,  Arch.  nat.,  Fi=>,  ooO,  29  pluviôse.  On  a  vu  des  créanciers  faire 
arrêter  leurs  débiteurs:  lui,  il  mettait  ses  créanciers  en  arrestation. 

n.  —  11 


162  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

deux,  trois,  quatre  et  jusqu'à  sept  cents  livres;  les  avoir  fait 
jurer  de  ne  jamais  dire  qu'il  eût  reçu  de  l'argent  d'eux  et  les 
avoir  ensuite,  sous  peine  d'être  mis  de  nouveau  en  arrestation, 
forcés  de  déclarer  que  les  sommes  qu'il  avait  reçues  d'eux 
étaient  des  dons  volontaires. 

Dianyère  ajoute  que  ce  petit  despote  se  remuait  beau- 
coup, qu'il  prétendait  que  ce  procès  lui  était  fait  par  des  aris- 
tocrates; les  témoins  à  charge  avaient  été  mis  en  arresta- 
tion. Il  importait  que  la  justice  vint  mettre  un  terme  à 
l'agitation  du  pays  *.  Et  en  effet  un  décret  du  21  pluviôse 
traduisit  Gravelois  et  plusieurs  autres  au  tribunal  révolu- 
tionnaire. 

Les  protestations  de  l'inculpé  n'avaient  pas  manqué  d'ar- 
river à  la  Convention,  et,  indépendamment  de  l'agent  dont 
j'ai  parlé,  il  y  avait  en  mission  dans  la  Creuse  un  représen- 
tant que  l'on  pouvait  consulter.  Ce  représentant,  nommé 
Yernerey,  n'avait  pu  s'empêcher  de  constater  lui-même  les 
abus  de  pouvoir  commis  dans  le  pavs  par  les  ultras  de  la 
Révolution.  Il  écrivait  en  ventôse  au  Comité  : 

Ce  qui  m'a  fait  de  la  peine,  ça  été  de  voir  que,  dans  la  multi- 
tude des  arrestations,  faites  en  conformité  de  la  loi  du  17  sep- 
tembre, les  haines  particulières,  les  passions  individuelles  y 
ont  influé  presque  partout.  Dans  beaucoup  de  villages,  par 
exemple,  les  curés,  par  leur  influence,  s'étaient  placés  à  la  tète 
des  comités  de  surveillance,  et,  parce  qu'en  1792  quelques 
citoyens,  des  femmes  surtout,  n'avaient  pas  assisté  à  leurs 
messes,  ils  se  sont  fait  une  jouissance  de  s'en  venger  par  l'in- 
carcération ^ 

Yernerey  fut-il  circonvenu  par  les  amis  de  Gravelois? 
Toujours  est-il  qu'on  le  voit  en  ventôse  écrire  à  la  Conven- 
tion qu'elle  avait  été  trompée  dans  l'affaire  de  Gravelois 
et  des   trois   autres;  et  sa  lettre,  lue  dans   la  séance  du 

1.  Arch.  nat.,  F  i^  ciiion  550. 

2.  Guérel,  11  ventôse,  l^'  mars  IT'.li.  Aroh.  nat.,  AF II,  carton  1"6, 
ventôse,  pièce  123.  C'était  bien  Ini-nième  un  rovoinlionnaire  pnr  sang. 
II  se  faisait  un  titre  de  la  fermeture  générale  des  églises.  (AFII,  'J5, 
10  ventôse,  cl  no,  26  ventôse.) 


cil.   X.   —   LA   CREUSE  163 

9  ventôse,  provoqua  une  manifestation  tout  autrement 
énergique  de  Tévêque  montagnard  de  la  Haute-Yienne, 
Gay-Vernon,  en  leur  faveur  : 

Les  citoyens  dont  il  est  question,  dit-il,  sont  des  patriotes 
que  l'aristocratie  poursuit  parce  qu'ils  sont  sa  terreur.  Grave - 
lois  n'a  commis  d'autre  crime  que  celui  d'aimer  passionnément 
la  liberté  et  de  s'être  livré  au  mouvement  qu'elle  inspire.  Baza- 
neris,  Blanchaud  et  Marat-Dumont  sont  les  hommes  les  plus 
intègres,  les  plus  probes  et  les  meilleurs  du  district  de  la  Sou- 
terraine. Les  membres  du  tribunal  de  Guéret  sont  presque  tous 
des  aristocrates  prononcés,  qui  ne  respirent  que  la  perte  des 
patriotes  ^ 

Et  il  demanda  le  renvoi  de  l'affaire  devant  le  Comité 
de  sûreté  générale;  ce  qui  fut  adopté. 

Le  tribunal  criminel  de  la  Creuse  ne  marchait  pas  au  gré 
de  pareilles  gens.  Il  n'avait  fait  que  condamner  à  mort  un 
émigré  rentré,  Valéry  Dargier,  dit-S'am^-  Faî«^r*/(o brumaire), 
et  en  pareil  cas  un  tribunal  n'avait  même  pas  à  juger,  il 
ne  faisait  qu'appliquer  la  peine  sur  la  déclaration  du 
département  ou  du  district;  puis  deux  accusés  sur  six, 
Lafilola  et  Gérard  dit  Latour^  à  l'occasion  des  troubles  de 
Cublac  (2.3-26  pluviôse)  ^.  Il  s'était  borné  à  punir  par  la 
déportation  un  ex-religieux  qui  avait  refusé  le  serment  ^, 
crime  qui  presque  partout  entraînait  la  mort;  et,  d'autre 
part,  il  avait  osé  sévir  contre  des  patriotes.  Ce  fut  le  tribu- 
nal qui  paya  pour  eux;  il  y  eut  un  rapport  et  un  projet  de 
décret  présenté  au  nom  du  Comité  de  sûreté  générale  à  la 
Convention  contre  ce  corps  judiciaire  tout  entier,  décret 
qui  rapportait  celui  du  21  pluviôse  contre  Gravelois  et 
ses  coaccusés,  les  mettait  en  liberté,  cassait  les  procé- 
dures et  renvoyait  les  juges  et  l'accusateur  public  de  la 
Creuse,  pour  crime  de  forfaiture,  devant  le  tribunal  révo- 
lutionnaire de  Paris  '\ 

1.  Moniteur  du   10  ventôse,  28  février  n9i,  t.  XIX,  p.  577. 

2.  Arch.  nat.,  BB»,  carton  10. 

3.  Ibid.  et  Berriat  Saint-Prix,  dans  le  Cabinet  historique,  t.  XVI,  p.  123. 

4.  Rapport  et  projet  de  décret  au  nom  du  Comité  de  sûreté  générale 


164  LES   REPRESENTANTS   EN    MISSION 

Grand  nombre  de  suspects  étaient  détenus  ;  les  meneurs 
trafiquaient  de  la  liberté  de  leurs  concitoyens  ;  mais  ces 
profits  ne  les  contentaient  pas.  La  société  populaire  pres- 
sait le  comité  révolutionnaire  de  procéder  à  des  exécu- 
tions. Quelques-uns  voulaient  aussi  aller  porter  dans  les 
petites  villes  du  voisinage  les  bienfaits  de  leur  justice. 
L'un  d'eux  disait,  le  12  messidor,  dans  la  Société  :  «  Il 
faut  une  révolution  à  Aubusson.  Braves  sans-culottes, 
c'est  à  vous  de  l'opérer.  Demandons  à  la  Convention 
quatre  guillotines  et  un  Robespierre  et  un  Couthon  *  », 
—  autrement  dit,  quatre  guillotines  et  la  vraie  manière  de 
s'en  servir. 

Mais  on  était  bien  près  du  9  tliermidor! 

contre  le  tribunal  criminel  de  la  Creuse  (Bibl.  nat.,  Le^^^  731).  —  On  ne 
voit  pas  qu'ils  aient  été  ni  condamnés,  ni  acquittés,  ni  mis  en  liberté 
par  le  tribunal. 
1.  Rapport  de  Chauvin,  p.  94. 


CHAPITRE  XI 

LES    CHARENTES    ET    LA    DORDOGNE 


Les  deux  Charentes. 

J'ai  dit  ailleurs  combien  la  Charente  s'était  montrée 
hostile  dès  l'orig-ine  à  la  faction  qui  triompha  dans  Paris 
au  31  mai  '.  Elle  l'avait  montré  par  ses  adresses  à  la  veille 
de  cette  révolution.  Le  lendemain  et  quand  selon  toute 
apparence  on  n'en  savait  rien  encore,  les  deux  représen- 
tants envoyés  dans  le  département  à  l'occasion  de  la  levée 
des  300  000  hommes,  Guimberteau  et  Bernard,  en  témoi- 
gnaient aussi.  Ils  écrivaient  de  Saintes  (5  juin)  : 

Nous  avons,  dans  nos  courses,  scrupuleusement  étudié  l'esprit 
public  de  nos  départements  et  nous  ne  pouvons  pas  vous  taire 
que  partout  on  est  fatigué,  même  indigné  des  débats  scanda- 
leux qui  s'élèvent  dans  la  Convention  nationale  ;  que  les  citoyens 
marchent  plutôt  au  combat  par  amour  de  la  liberté  et  pour  la 
défense  de  leurs  propriétés,  que  par  respect  pour  les  ordres  de 
la  Convention  qu'ils  disent  hautement  être  corrompue,  qu'ils 
suspectent  de  vouloir  propager  l'anarchie  pour  conserver  plus 
longtemps  les  rênes  du  gouvernement;  on  ne  craint  pas  de 
traiter  les  patriotes  de  maratlstes,  de  leur  reprocher  d'être  la 
cause  des  maux  qui  nous  affligent,  de  les  accuser  de  ne  pas 
vouloir  de  constitution  pour  exercer  le  despotisme;  et  le  vœu 

1.  La  Révolution  du  31  mai  et  le  Fédéralisme  en  1793,  t.  II,  p.  49  et  suiv. 


166  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

du  renouvellement  entier  de  la  Convention  paraît  être  le  plus 
prononcé. 

De  là  le  mépris  pour  la  Convention  et  ses  décrets,  de  là  une 
anticipation  d'autorité  de  la  part  des  administrations  qui  sefédé- 
ralisent  par  commissaires,  pour  former  de  petites  conventions 
près  les  armées,  et  regardent,  pour  ainsi  dire,  avec  dédain 
les  commissaires  de  la  Convention,  épiloguent  sur  leurs  pou- 
voirs et  s'avisent  de  délibérer  sur  leur  validité,  étendue  en  [et] 
durée;  de  là  l'inertie  des  administrations  inférieures,  quoique 
d'un  meilleur  esprit;  de  là  enfin  les  murmures  du  peuple  qui, 
ne  trouvant  plus  dans  ses  représentants  cet  aplomb  et  cette 
énergie  sur  lesquels  il  fondait  son  bonheur,  ne  croit  plus  voir 
son  salut  que  dans  son  administration  de  département  et 
invoque  à  grands  cris  une  constitution  telle  quelle,  pour  savoir 
enfin  ce  qu'il  est  et  ce  qu'il  doit  être  '. 

Le  7  juin,  la  révolution  étant  connue,  le  conseil  général 
du  département  convoqua  les  districts  pour  agir  en 
commun.  Mais  toute  idée  de  résistance  s'évanouit,  et  la 
constitution  du  24  juin,  dans  la  situation  d'esprit  où  l'on 
était,  fut  acceptée;  —  acceptée  avec  enthousiasme,  dit  un 
agent  du  conseil  exécutif  qui  parcourait  le  pays. 

La  population,  même  dans  les  villes,  n'était  pourtant 
pas  encore  livrée  aux  démagogues;  elle  répugnait  aux  vio- 
lences, et,  à  Angoulême,  le  jour  de  racceptation  de  la  con- 
stitution, les  sections  demandèrent  la  mise  en  liberté  des 
détenus  (des  suspects).  La  municipalité  transmit  leur  vœu 
au  département;  et  comme  le  département,  craignant  peut- 
être  de  se  compromettre  davantage,  tardait  à  statuer,  la 
municipalité  passa  outre  :  d'où  un  conflit  qui  était  pen- 
dant devant  le  Comité  de  sûreté  générale,  quand  Julien 
fit  son  rapport  sur  les  administrations  rebelles  ^  L'esprit 
public,  dans  les  campagnes,  était  bien  moins  favorable 
encore  au  parti  dominant,  si  l'on  en  croit  un  autre  agent 
qui  les  visita  vers  le  même  temps,  en  juillet  ^,  Les  repré- 
sentants, qui  en   août  et  septembre  opéraient  dans  cette 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carlon  107,  juin,  pièce  9. 

2.  Rapport,  p.  5u. 

;i.  Voy.  la  lievol.  du  31  mai,  etc..  t.  II,  p.  '.Vi. 


CH.   XI.   —   LES   DEUX   CIIARENTES  167 

région,  purent  le  constater  eux-mêmes  et  s'efTorcèrent  d'y 
remédier.  Roux-Fazillac  établit  un  comité  de  salut  public 
à  Angoulème  (17  septembre).  Harmand,  qui  avait  été 
délégué  dans  la  Charente  (14  octobre)  pour  la  levée  des 
chevaux  décrétée  en  ce  temps-là  ',  rendait  hommage  à 
l'activité  de  son  collègue  (2  du  2^  mois,  23  octobre)  "  : 

L'esprit  public  avait  été  livré  à  la  fatale  oscillation  du  roya- 
lisme et  du  fédéralisme.  Roux-Fazillac  l'a  trouvé  dans  cet  état, 
lorsqu'il  est  arrivé  dans  cette  partie  de  la  République.  Les 
habitants  des  campagnes  disaient  déjà  qu'il  valait  autant  avoir 
à  faire  au  roi  d'Angleterre  qu'à  un  autre.  On  leur  avait  per- 
suadé que  la  Convention  ne  pouvait  pas  gouverner  ni  résister 
aux  ennemis  extérieurs  de  la  France.  Cette  erreur  a  cessé  par 
les  soins  de  Roux-Fazillac  ^. 

Cela  ne  s'était  pas  fait  sans  de  nombreuses  arrestations 
de  suspects.  Comme  on  avait  amené  à  Angoulème  ceux  de 
Chinon,  le  directoire  du  département,  considérant  que 
tous  les  établissements  nationaux  propres  à  former  des 
maisons  de  détention  étaient  occupés,  soit  par  les  sus- 
pects du  pays,  soit  par  les  prisonniers  espagnols,  —  soit 
par  les  chevaux  de  la  nouvelle  levée,  arrêta  le  19  fri- 
maire (9  décembre)  qu'ils  seraient  ramenés  dans  le  dépar- 
tement d'Indre-et-Loire  *. 

Le  tribunal  criminel  de  la  Charente  fut  chargé  de  juger 
révolutionnairement . 

Tous  les  accusés,  il  est  vrai,  ne  comparurent  pas  devant 
lui.  Plusieurs  furent  envoyés  au  tribunal  révolutionnaire 
de  Paris  :  et  pour  ceux-là,  c'était  la  mort;  d'autres  furent 
réclamés  par  ce  tribunal,  et  on  n'avait  garde  de  les  lui 
refuser  :  «  Il  nous  est  doux  d'avoir  eu  cette  occasion  de 
correspondre  avec  vous,  écrivait  le  comité  d'Angoulême 
au  Comité   de  sûreté  générale,  qui  l'avait  chargé   d'une 

1.  Arch.  (Je  la  Charente,  Directoire  du   département,  registre  241,  à  la 
date. 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  93  (Charente),  à  la  date. 

3.  Ibid.,  carton  170,  brumaire,  à  la  date. 

4.  Archives  de  la  Charente,  registre  241,  à  la  date. 


168  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

arrestation,  et  d'avoir  donné  cette  légère  preuve  d'acti- 
vité et  de  déA'ouement  à  la  sûreté  générale  *  »;  d'autres, 
originaires  de  la  Charente,  figurent,  sans  la  participation 
des  autorités  du  pays,  sur  les  listes  funèbres  du  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris  ou  des  tribunaux  de  départe- 
ments. Un  savant  du  pays,  M.  Gigon,  qui  a  pris  le  soin 
louable  de  les  faire  connaître,  en  porte  le  nombre  à 
quatre-vingt-treize,  dont  soixante-huit  condamnés  à  mort 
et  vingt-cinq  à  la  déportation.  Sur  ce  nombre  quarante-neuf 
ont  été  frappés  par  le  tribunal  révolutionnaire  de  Paris, 
trente-quatre  par  les  tribunaux  de  départements  ;  trois 
ont  péri  dans  les  massacres  de  septembre ,  et  une , 
Mme  Durfort  de  Civrac,  abbesse  de  Beaulicu,  dans  les 
fusillades  d'Angers. 

Nous  n'avons  à  parler  ici  que  des  actes  du  tribunal  d'An- 
goulème. 

L'exposé  qu'en  présente  le  livre  de  M.  Gigon  sur  les 
Victimes  de  la  Terreur  dans  la  Charente  a  été  vivement 
incriminé  par  deux  hommes  qui,  en  cela,  défendaient  des 
souvenirs  de  famille  :  petits-fils,  l'un  du  président,  l'autre 
de  l'accusateur  public  du  tribunal  criminel  de  la  Charente 
en  1793  ".  Ils  reprochent  à  l'auteur  de  n'avoir  point  tenu 
compte  tant  de  la  modération  relative  de  certaines  con- 
damnations que  du  nombre  des  acquittements  prononcés 
ou  des  jugements  prévenus  par  des  arrêts  de  non-lieu  ; 
et  pour  répondre  à  ces  griefs  ce  ne  serait  pas  assez  do  dire 
que  le  livre  traite  uniquement  des  Victimes.  Oui,  le  tribunal 
criminel  d'Angoulème  fut  relativement  modéré  ;  mais  il  n'en 
a  pas  moins  prononcé  des  sentences  qu'on  a  le  droit  de 
flétrir.  S'il  est  injuste  de  faire  retomber  sur  des  hommes 
honorables  le  crime  de  leurs  parents,  il  n'est  pas  j)lus 
admissible    que    leur    honorabilité    puisse    couvrir    leurs 

\.('A^on,les  Victimes  de  la  Terreur  du  département  de  la  Charente,  p.  128. 

2.  Lettre  de  M.  Daviaud,  juge  de  paix  à  Bordeaux,  à  M.  Gigon  sur  son 
livre  des  victimes  de  la  Terreur  dans  la  Charente  (Bibl.  nat.,  Lk*,  1081).  — 
Réponse  aux  récits  sicr  les  victimes  du  département  dn  la  Charente,  de 
M.  le  W  Gigon,  par  H.  Léridon,  avocat  (Bilil.  iial.,  LU's  lOCl). 


CH.   XI.   —   LES   DEUX   CIIARENTES  169 

auteurs  contre  les  sévérités  légitimes  de  riiistoire.  Sou- 
metlons  les  faits  au  jugement  du  lecteur. 

Voici  d'abord  trois  condamnations  qu'on  peut  estimer 
modérées,  eu  égard  à  ce  temps-là,  puisqu'elles  n'entraî- 
nèrent pas  la  peine  de  mort. 

C'est  en  premier  lieu  un  tailleur  de  pierres,  Pierre  Do- 
GNOx,  accusé  d'avoir  dit  :  «  Nous  étions  plus  heureux  quand 
il  y  avait  un  roi,  mais  il  faudra  bien  y  revenir  »  ;  et  il  avait 
pris  la  cocarde  blanche.  Le  tribunal  lui  tint  compte  de 
son  obscurité  et  se  contenta  de  lui  infliger  la  déportation 
jusqu'à  la  paix  (31  août  1793).  Puis  deux  prêtres,  Jean 
JuGLART,  curé  de  Bouthiers,  âgé  de  soixante  ans  (18  bru- 
maire, 8  novembre  1793),  et  Guillaume  Jolssin,  curé  de 
Chasseneuil,  âgé  de  soixante-six  ans (22  floréal,  11  mai  1794). 

Ils  étaient  dénoncés  par  les  comités  révolutionnaires  de 
leur  pays  :  le  premier,  pour  propos  inciviques  ;  le  second, 
comme  contre-révolutionnaire  :  on  l'accusait  d'avoir  favo- 
risé l'émigration  d'un  de  ses  neveux,  ce  qui  ne  fut  pas 
prouvé,  et  de  garder  près  de  lui  une  nièce  qui  n'avait 
pas  de  meilleurs  sentiments  :  «  On  n'a  jamais  vu  leurs 
serviteurs  se  présenter  lorsqu'il  s'agit  du  bien  de  la 
chose,  le  tout  pour  incivisme  qui  leur  a  été  inculqué.  » 
Le  premier  fut  condamné  à  la  déportation  commuée  en 
détention,  vu  son  âge;  le  second,  à  la  réclusion  \ 

Mais  voici  des  condamnations  à  mort. 

Pierre  YicART,  dit  Manet  :  celui-là  fut  jugé  dans  les  formes 
ordinaires.  On  avait  voulu  l'arrêter  comme  receleur  d'armes 
de  guerre,  parce  qu'on  avait  trouvé  chez  lui  deux  mauvais 
fusils  hors  d'état  de  servir.  Il  déclara  qu'il  résisterait;  et, 
quand  on  vint  pour  le  prendre,  il  tira  un  coup  de  pistolet, 
qui  d'ailleurs  n'atteignit  personne.  Il  fut  condamné  comme 
un  simple  assassin  (27  vendémiaire,  18  octohre  1793),  et, 
après  le  rejet  de  son  pourvoi  en  cassation,  exécuté  (9  ni- 
vôse, 29  décembre). 

1.  Arch.  nat.,  BB3.  carton  10,  à  la  date,  et  Gigon,  p.  318. 


170  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Un  autre,  Jean-Hyacinthe  EliOxN,  huissier  à  Angoulême, 
nous  montre  par  son  exemple  comment  les  passions  les 
plus  basses,  les  plus  vils  intérêts  savaient  user  des  lois 
révolutionnaires  pour  se  donner  satisfaction. 

Il  avait  du  bois  à  vendre;  il  s'était  rendu  chez  un  paysan 
qui  lui  avait  fait  des  offres,  et,  dans  la  conversation,  il 
avait  dit  :  «  Ces  affaires  de  la  Vendée  ne  finiront  jamais; 
les  insurgés  y  sont  aussi  nombreux  que  cette  cendre 
(montrant  celle  du  foyer)  :  on  s'y  fera  bûcher.  Il  vaudrait 
mieux  traiter;  pour  cela  il  faudrait  une  autorité,  un  gou- 
vernement »  ou,  selon  un  tiers  survenu  dans  cette  entre- 
vue, «  un  roi  ».  —  Mais  on  ne  s'entendit  pas  sur  le  prix 
du  bois.  Le  paysan  et  sa  femme,  furieux,  le  traitèrent 
d'aristocrate  et  lui  dirent  :  «  ïu  le  payeras  cher.  Nous 
aurons  ton  bois  à  meilleur  marché.  »  Ils  le  dénoncèrent 
au  comité  révolutionnaire  de  Cognac,  et  le  procureur 
syndic  de  cette  ville  porta  l'accusation  à  Ang-oulème.  Le 
comité  révolutionnaire  d' Angoulême,  qui  sans  doute  con- 
naissait Hélion,  aurait  volontiers  laissé  tomber  la  chose; 
mais  le  représentant  Ilarmand  était  là  :  il  voulut  assister 
à  la  délibération;  et  le  pauvre  huissier,  qui  avait  trop 
estimé  ses  fagots,  fut  renvoyé  devant  le  tribunal  criminel 
comme  ayant  tenu  des  propos  tendant  au  rélaljlissement 
de  la  royauté.  L'instruction  mit  une  autre  chose  à  sa 
charge  :  c'est  qu'il  aurait  dit  des  décrets  de  la  Conven- 
tion :  que  c'étaient  de  la  barbe  de  lièvre,  des  attrape-sots. 
Il  fut  condamné  à  mort  (17  brumaire,  7  novembre  1793  ^) 
et  exécuté  le  lendemain.  Les  excuses  hasardées  en  faveur 
des  juges,  en  cette  circonstance,  par  un  homme  qui  avait 
connu  plusieurs  d'entre  eux,  sont,  à  vrai  dire,  une  charge 
accablante  :  «  Dans  ces  temps  désastreux,  la  crainte,  trop 
bien  fondée,  de  passer  du  siège  des  juges  sur  le  banc  des 
accusés,  obligea  les  membres  du  tribunal  à  lui  appliquer 
la  peine  indiquée  par  les  lois  révolutionnaires.  Il  marcha 

d.  Arrh.  liât.,  BR;*,  carton  10. 


cil.    XI.   —   LES   DEUX   CHARENTES  171 

à  récliafaud,    accompagné    des    regrets  de    ceux   qui   l'y 
avaient  envoyé  et  des  pleurs  de  ses  concitoyens  '.  » 

Une  semaine  après  (est-ce  la  présence  du  commissaire 
de  la  Convention  qui  se  faisait  sentir  dans  le  tribunal?),  un 
pauvre  ouvrier  tonnelier,  Jean  Fauvaud,  était  de  même 
condamné  à  mort  pour  propos  inciviques  touchant  la 
Constitution  : 

Examen  fait  des  pièces,  dit  l'acte  d'accusation,  il  en  résulte 
que  ledit  Fauvaud,  non  content  de  ialàmer  ceux  des  citoyens 
qui  l'avaient  acceptée,  les  aurait  menacés  qu'ils  s'en  repenti- 
raient, ce  qui  indiquait  évidemment  que  ledit  Fauvaud  était 
dès  lors  le  complice  et  l'agent  d'une  faction  qui  projetait 
d'anéantir  la  liberté  et  l'égalité,  et  rappeler  toutes  les  horreurs 
de  l'ancien  régime;  que  ces  sentiments  se  sont  soutenus  dans 
le  cœur  dudit  Fauvaud  jusqu'audit  jour,  l*^""  octobre  dernier,  où 
il  les  avait  fait  éclater  bien  plus  évidemment  encore  en  provo- 
quant expressément  le  retour  de  la  royauté,  puisqu'il  se  serait 
permis  de  dire  aux  officiers  municipaux  de  la  commune  de 
Mazcrolle,  chargés  de  faire  exécuter  la  loi  relative  à  la  réqui- 
sition des  jeunes  gens  de  la  première  classe,  et  qui  lui  deman- 
daient d'engager  son  fils  à  se  réunir  aux  autres  jeunes  citoyens 
pour  marcher  à  la  défense  de  la  patrie,  «  qu'ils  étaient  des  b..., 
qu'ils  ne  voulaient  pas  de  roi,  et  que  puisqu'ils  voulaient 
la  Constitution,  ils  n'avaient  qu'à  aller  la  soutenir  :  Si  vous 
aviez  voulu  nommer  un  roi,  les  choses  seraient  finies;  mais 
puisque  vous  ne  l'avez  pas  voulu,  mon  fils  ne  partira  pas  d'ici; 
et  si  vous  voulez  absolument  le  faire  partir,  il  faudra  le  tuer 
sur  la  place  »  ;  menaçant  même  les  officiers  municipaux,  s'ils 
insistaient,  d'aller  dans  sa  maison,  prendre  une  serpe  ou  volant, 
pour  leur  couper  les  bras  *,  etc. 

Le  pauvre  tonnelier  prétendit  qu'il  était  allé  ce  jour-là 
au  chef-lieu  de  canton  accepter  la  Constitution,  qu'il  s'y 
enivra  et  qu'il  n'a  pas  l'idée  d'avoir  tenu,  à  son  retour,  les 
propos  insérés  dans  le  procès-verbal  des  officiers  munici- 
paux. Il   n'en   fut   pas  moins  condamné  le   24  brumaire 

i.  Quenot,  Statistique  du  département  de  la  Charente  (1818),  p.  325,  cité 
par  M.  Gigon,  Réponse  à  M.  Leridon  et  à  M.  Daviaud  (Bibl.  nat.,  Lk*, 
1080). 

2.  Gigon,  p.  232. 


172  LES   REPRESENTANTS   EN   MISSION 

(14  novembre  1793)  et  exécuté  le  lendemain  sur  la  place 
d'Angoulême. 

Ces  deux  dernières  condamnations  en  huit  jours  auraient 
pu  faire  croire  que  le  tribunal  criminel  de  la  Charente  allait 
se  signaler  par  des  rigueurs.  Il  n'en  fut  rien.  La  condam- 
nation du  curé  de  Bouthiers  à  la  déportation  pour  propos 
inciviques  avait  eu  lieu  dans  l'intervalle  (18  brumaire); 
celle  du  curé  de  Chasseneuil  à  la  réclusion  est  la  seule 
qui  soit  signalée  dans  cette  première  moitié  de  1794,  au 
plus  fort  du  règne  de  la  Terreur. 

Il  est  vrai  que  ce  fut  surtout  en  ce  temps-là  qu'on  sup- 
pléa à  sa  justice  par  la  justice  plus  sûre  du  tribunal  révo- 
lutionnaire de  Paris  ', 

C'est  le  tribunal  de  Paris  qui  entretenait  la  Terreur  à 
Angoulème  :  aussi  quelle  joie  à  la  nouvelle  du  9  ther- 
midor. L'adresse  du  directoire  à  la  Convention  est  sur  le 
ton  du  dithyrambe  : 

Auguste  Convention,  modèle  de  gouvernement  de  l'univers 
entier,  tu  viens  donc  de  prouver  encore  une  fois  que  tu  es 
impérissable!  Ils  ne  sont  donc  plus  ces  monstres,  etc.  —  0 
Montagne,  ô  Convention!...  Bon  peuple  de  Paris,  digne  gar- 
dien du  dépôt  sacré  de  la  France,  Argus  de  la  montagne 
sainte  !... 

C'est  de  la  Montagne  que  viennent  nos  vertus,  c'est  à  la 
Montagne  qu'en  sont  dus  les  produits.  Vive  la  Montagne;  vive 
la  République,  voilà  notre  gloire,  voilà  la  mort  que  nous  por- 
tons aux  tyrans,  que  nous  faut-il  de  plus-? 

On  n'est  pas  plus  platement  montagnard! 
jXous  avons  parlé  de  la  Charente-Inférieure,  à  propos  des 
guerres  de  la  Vendée  ^ 

1.  Sur  les  aci[uitli'meiits  prononrrs  par  le  trihunal  ci-imincl  de  la  Cha- 
rente, voyez  rouvragc  cité  de  M.  Léridon.  Bien  des  dénoncialions  arri- 
vaient encore  de  la  Charente  au  Comité  de  salut  public  en  niessidcu-  ^Arch. 
nat.,  F"  tioT,  24  messidor)  :  elles  n'eurent  ])as  le  lenips  d'alinnlir  au 
tribunal  révolutionnaire  de  Paris. 

2.  Archives  de  la  Charente,  registre  du  directoire  du  ilc|»arlement, 
fo  16o. 

3.  \o\.  ci-dessus,  t.  1,  p.  204  et  suiv. 


cil.   XI.   —   DORDOGNE  i73 

IT 

Dordogne. 

Si  la  Charente-Inférieure  était  retenue  par  l'armée 
des  côtes  de  la  Rochelle  dans  la  sphère  de  l'aclion 
dirigée  contre  la  Vendée,  la  Dordogne,  au  contraire, 
semblait  devoir  être  fatalement  entraînée  au  mouvement 
de  Bordeaux.  Et  d'abord  la  population  était  hostile 
aux  anarchistes  de  Paris.  Les  représentants  envoyés 
dans  le  département  au  mois  de  mars  pour  la  levée  des 
300  000  hommes,  Elle  Lacoste  et  Jean-Bon  Saint-André, 
en  témoignaient  par  leurs  lettres,  par  leurs  actes  et  par 
le  rapport  qu'ils  rédigèrent  dans  le  cours  de  leur  mis- 
sion :  «  nobles,  prêtres,  parents  d'émigTés  et  autres  inci- 
viques désarmés,  suspects  mis  en  prison  '  »,  etc.  «  Le 
département  de  la  Dordogne,  écrivait  Elie  Lacoste,  le 
2  avril  (il  le  connaissait  bien,  étant  député  du  pays),  est 
celui  où  il  y  avait  le  plus  de  privilégiés,  et  d'où  il  est  parti 
le  plus  d'émigrés  »  ;  et  en  même  temps  qu'il  y  formait  une 
force  départementale  contre  les  Vendéens  -,  il  demandait 
que  l'on  créât  une  légion  départementale  pour  le  contenir. 
La  Dordogne,  nonobstant  son  député  montagnard,  s'était 
donc  associée  à  toutes  les  manifestations  de  Bordeaux 
avant  le  31  mai;  il  y  a,  jusqu'aux  derniers  moments,  des 
lettres  qui  s'attaquent  aux  entreprises  du  parti  dont  les 
vues  étaient  démasquées  ';  et,  la  révolution  accomplie,  le 
département  ne  s'y  montra  pas  moins  contraire.  Irait-il 
jusqu'à  la  combattre  avec  les  Bordelais?  La  question  fut 
posée  le  22  juin  au  sein  du  conseil  général,  sur  un  message 
de  la  commission  populaire  de  Bordeaux,  et,  le  surlende- 
main, à  la  requête  du  procureur  général  syndic,  résolue 

1.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  97,  dossier  n»  30,  o  et  la  avril  l"93. 

2.  IbicL,  AF  II,  cartons  97  et  167,  à  la  date. 

3.  Communes  de  Montignac  et  de  Gheyssac,  3  juin;  Société  populaire 
de  Périgueux,  4  juin,  avant  que  la  révolution  fût  connue.  (Arch.  nat., 
D  XL,  carton  19.)  Nous  renonçons  à  les  reproduire. 


174  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

négativement.  Périgueiix  devint  dès  lors  la  base  d'opéra- 
tions des  représentants  envoyés  pour  amener,  soit  par  la 
persuasion,  soit  par  la  force,  la  soumission  de  Bordeaux  : 
Mathieu  et  Treilliard,  d'abord,  puis  Baudot,  Ysabeau  et 
Tallien. 

La  Dordogne  échappa  donc  aux  rigueurs  qui  marquèrent 
l'administration  de  ces  derniers  commissaires  à  Bordeaux, 
Elle  reçut,  en  la  même  qualité,  deux  représentants  du  pays  : 
Taillefer,  que  nous  retrouverons  dans  l'x^veyron,  le  Lot  et 
la  Lozère;  Roux-Fazillac,  que  nous  avons  rencontré  dans 
la  Charente.  On  voit  Taillefer  prononcer  des  arrestations, 
établir  des  comités  révolutionnaires  à  Sarlat  (21  septembre), 
h  Belvès  (18  brumaire,  8  novembre),  etc.,  et  Roux-Fazillac 
rivaliser  de  zèle  avec  lui  '. 

Roux-Fazillac,  ayant  reçu  le  3  frimaire  (23  novembre) 
une  lettre  qui  prolongeait  sa  mission  de  quinze  jours,  pro- 
mettait de  les  bien  employer,  ajoutant  : 

Ce  n'est  pas  l'amour  du  proconsulat  qui  me  fait  persister 
dans  ma  première  opinion  :  qu'un  député  montagnard,  dans 
chaque  département,  faisant  marcher  la  révolution  sous  les 
ordres  du  Comité  de  salut  public,  avancerait  de  plus  de  six 
mois  le  terme  de  la  révolution  -. 

Et  pour  justifler  cette  parole,  comme  pour  tenir  sa  pro- 
messe, il  arrêtait  le  10  fi'imaire  (30  novembre)  qu'il  n'y 
aurait  plus  qu'un  seul  comité  révolutionnaire  dans  chaque 
district,  «  ahn  qu'il  y  eût  plus  d'ensemble  et  d'uniformité 
dans  les  mesures  révolutionnaires  »;  le  13,  il  chargeait  ces 
comités  de  procéder  à  la  taxe  des  riches,  en  proportion  de 
leur  fortune  et  de  leur  incivisme,  jusqu'à  concurrence  d'un 
million;  le  27,  il  ordonnait  la  démolition  des  châteaux  htrts"^. 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  96  et  97,  dossiers  Taillefer,  aux  dates;  et  notamment 
à  Belvès  :  »  Informé  que  des  ci-devant  nobles,  des  ci-devant  prêtres,  des 
pères,  frères,  parents  et  fils  d'émigrés  ont  osé  souiller  de  leur  présence 
les  assemblées  du  iteuple,  et  siéger  dans  les  clubs  destinés  à  la  pure 
sans-culotterie...  (carton  97,  dossier  Taillefer,  pièce  8). 

2.  Ihid.,  carton  171,  frimaire,  pièce  33. 

3.  Ibkl.,  carton  97,  dossier  30,  aux  dates. 


CH.  XI.   —   DORDOGNE  I/o 

Le  14,  il  avait  annoncé  à  la  Convention  deux  bonnes  prises  : 
1°  celle  de  dAbsac,  brave  capitaine  d'un  régiment  dinfan- 
terie  de  marine,  transféré  de  Toulon  à  Périg-ueux  et  qu'il 
envoyait  au  Comité  de  sûreté  générale,  avec  l'espoir  fondé 
que  le  Comité  le  traduirait  au  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris  (il  périt  le  2ï  nivôse  ');  2°  l'arrestation  de  Valady,  un 
des  proscrits  du  31  mai.  Comme  il  était  bors  la  loi,  son 
ancien  collègue  crut  inutile  de  l'envoyer  à  Paris  -  :  il  le 
traduisit  devant  le  tribunal  criminel  de  la  Dordogne,  où 
nous  allons  le  retrouver. 

Après  la  loi  du  14  frimaire,  la  Dordog-ne  subit,  comme 
les  autres  départements,  les  épurations  qui  la  mirent  en 
harmonie  avec  rétablissement  du  gouvernement  révolu- 
tionnaire. Au  nombre  des  représentants  dont  elle  reçut  la 
visite,  nommons  Romme  et  Lakanal,  que  l'on  y  rencontre 
tantôt  seuls,  tantôt  ensemble  dans  les  mois  de  ventôse, 
germinal,  floréal,  prairial  et  messidor  ^. 

Les  deux  conventionnels  ne  marchèrent  pas  toujours 
d'accord.  Romme,  en  fructidor,  appela  l'attention  du  Comité 
sur  quelques  arrêtés  de  Lakanal,  dont  il  demanda  l'annula- 
tion, Lakanal,  dans  son  zèle  rénovateur,  avait  imaginé  d'en- 
voyer, dans  les  campagnes  et  dans  les  habitations  urbaines, 
«  des  apôtres  de  la  liberté  pour  répandre  la  lumière  »,  et  il 
avait  obligé  le  maire  et  l'agent  national  de  Périgueux  à 
lui  donner  des  renseignements  sur  les  ménages  des  habi- 
tants :  sorte  diuquisition  qui  choqua  le  puritanisme  de 
Romme  ;  il  en  signale  les  dangers  et  en  constate  les  fâcheux 
résultats  (2  fructidor*). 

C'est  le  tribunal  criminel  jugeant  révolutionnairement 
qui,  dans  la  Dordogne,  avait  connu  des  délits  révolution- 
naires ^  ;  et  il  eut  à  juger  ainsi  dans  la  première  période 


1.  Voy.  Hist.  (lu  tribunal  récolutionnaire  de  Paris,  t.  II,  p.  355. 

2.  Voy.  sa  lettre  du  14  frimaire  à  la  Convention,  séance  du  20   frimaire, 
Moniteur  du  22  (12  décembre),  t.  XVIH,  p.  640. 

3.  Arch.  nat.,  AF  II,  cartons  90  et  97. 

4.  M((/.,  carton  179,  fructidor,  pièce  3. 

o.  Les  actes  du  tribunal  criminel  de  la  Dordo.sne,  comme  tribunal  révo- 


176  LES   REPRESENTANTS   EN    MISSION 

les  crimes  les  plus  communs  alors,  cmig-ration,  résistance 
au  recrutement.  Pour  le  fait  d'émigTation  bien  constaté,  la 
loi  était  sans  merci,  et  le  tribunal  sans  moyen  de  soustraire 
raccusé  à  la  peine  :  c'est  ainsi  que  le  jeune  Jacques  Cours, 
ex-noble,  fut  condamné  le  il  avril,  exécuté  le  io;  René  de 
Campxiac,  arrêté  le  11  dans  le  délai  fatal  marqué  par  la  loi 
du  18  mars,  renvoyé  à  la  commission  militaire  et  exécuté 
le  18  avril  \  Toutefois,  lorsqu'il  s'agissait  non  pas  d'émi- 
gration constante,  mais  de  rapports  avec  les  émigrés,  le 
tribunal  céda  plus  d'une  fois  au  sentiment  qui  l'inclinait 
à  l'indulgence  ^ 

Les  émeutes  provoquées  par  la  levée  des  300  000  hommes 
furent  assez  nombreuses  dans  le  Périgord ;  mais  le  tribunal 
n'usa  pas  généralement  de  rigueur  et  osa  même  en  donner 
les  motifs.  Une  première  émeute  avait  eu  lieu  dans  la  com- 
mune de  Siorac,  district  de  Belvès.Les  jeunes  gens  avaient 
refusé  de  reconnaître  les  commissaires  envoyés  pour  lever 
le  contingent  de  la  commune  et  de  répondre  à  leur  appel. 
Ils  les  menaçaient  même  de  leur  faire  un  mauvais  parti,  s'ils 


lutionnaire,  ont  été  publiés  sous  ce  titre  :  Le  tribunal  criminel  et  révolu- 
tionnaire de  la  Dordorpie  sous  la  Terreur.  Documents  authentiques  classés 
et  mis  en  ordre  par  Iss  coinmis  greffiers  du  tribunal  civil  de  Périgueux. 
Périgueux,  1880-1881,  2  volumes  in-4*.  Ce  sont  les  pièces  officielles  des 
procès  :  dénonciations,  interrogatoires,  actes  d'accusation,  jugements, 
publiés  avec  une  exactitude  scrupuleuse  qui  en  respecte  rorlhographe. 
la  ponctuation,  et  jusqu'à  l'absence  de  capitales  dans  les  noms  propres  : 
on  se  trouve  comme  en  présence  des  originaux.  11  est  à  regretter  que 
les  auteurs  n'aient  pas  joint  aux  pièces  officielles  quelques  échantillons 
des  lettres  particulières  ou  des  écrits  qui  peuvent  se  trouver  dans  les 
dossiers.  Mais,  tel  qu'il  est,  ce  recueil  n'en  est  pas  moins  un  exemple  à 
proposer.  S'il  était  suivi  dans  toutes  les  cours  ou  tribunaux  de  chefs-lieux 
de  département,  nous  aurions  un  tableau  complet  de  la  justice  révolution- 
naire en  France. 

1.  Tribunal  criminel  de  lu  Dordogne,  t.  I,  p.  "3  et  81. 

2.  Radcgonde  de  Marcillag,  veuve  Desgkoges  :  argent  envoyé  à  des 
émigrés;  mais  c'était  pour  faire  rentrer  ses  petits  enfants,  âgés  de  moins 
de  quatorze  ans;  acquittée,  12  mai  1793.  —  G.  Guilhem  Lagondie,  corres- 
pondance avec  des  émigrés;  envoyé  comme  malade  à  l'hôpital,  il  s'échappa, 
mais  il  fut  repris,  envoyé  au  tribunal  i*évolutionnaire  de  Paris,  et  là, 
comme  il  ne  pouvait  pas  fournir  de  certificat  de  résidence  pour  le  temps 
de  sa  fuite,  il  fui  tenu  lui-même  pour  émigré  et  condamné  à  mort, 
12  messidor.  {Ibid.,  p.  173,  et  Histoire  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris, 
t.  IV,  p.  5i.) 


CH.   XI.   —  DORDOGNE  177 

ne  se  retiraient  pas,  et  il  v  eut  des  violences.  Le  procès- 
verbal  de  la  gendarmerie  en  faisait  le  tableau  :  Les  hommes, 
les  femmes  étaient  tombés  dessus  à  coups  de  bâton  et  à 
coups  de  pierre;  «  les  g-endarmes  ont  été  abîmés,  y  lisait- 
on  :  un  a  reçu  un  coup  de  pierre  dans  l'estomac  dont  le 
nez  lui  en  a  saigné  de  suite  '  ».  La  loi  du  19  mars  était-elle 
applicable  et  fallait-il  envoyer  les  six  inculpés  à  la  mort? 

Le  tribunal  criminel  considérant  : 

1°  Que  la  loi  du  19  mars  dernier,  en  déclarant  que  ceux  qui 
sont  ou  seront  prévenus  d'avoir  pris  part  aux  révoltes  ou 
émeutes  contre-révolutionnaires,  qui  ont  éclaté  ou  qui  éclate- 
raient à  l'époque  du  recrutement  dans  les  différents  départe- 
ments de  la  république,  sont  hors  de  la  loi,  en  attribuant  à  ce 
sujet  une  juridiction  extraordinaire  aux  tribunaux  criminels 
des  départements,  n'a  point  indiqué  les  caractères  auxquels 
on  pourrait  distinguer  une  émeute  vraiment  contre-révolution- 
naire de  celles  qui  ne  le  seraient  pas; 

2°  Qu'il  ne  paraît  pas  possible  de  présumer  que  les  législa- 
teurs aient  voulu  imposer  aux  tribunaux  criminels  l'obligation 
de  punir  toute  espèce  de  révolte  ou  émeute  comme  contre- 
révolutionnaire,  par  la  seule  raison  qu'elle  avait  éclaté  à 
l'époque  ou  à  l'occasion  du  recrutement,  sans  qu'il  leur  fût 
permis  d'examiner  ni  les  circonstances  de  la  révolte,  ni  linten- 
tion  et  l'objet  de  ceux  qui  seraient  prévenus  de  l'avoir  excitée; 

3<^  Qu'il  semble  résulter  de  l'ensemble  des  dispositions  de  la 
loi  du  19  mars,  que  la  peine  sévère  et  les  mesures  extraordi- 
naires que  les  circonstances  ont  nécessitées,  ne  doivent  s'appli- 
quer qu'aux  auteurs  et  complices  de  ces  révoltes  qui  ont  pro- 
duit des  attroupements  armés,  dans  lesquels  on  a  arboré 
l'étendard  de  la  rébellion  et  qui  ont  nécessité  l'emploi  de  la 
force  publique  ; 

i»  Qu'en  ne  parlant  que  des  révoltes  ou  émeutes  qui  auraient 
éclaté  à  l'époque  du  recrutement,  la  loi  semble  avoir  suffisam- 
ment annoncé  qu'elle  n'entendait  frapper  que  sur  celles  qui 
auraient  évidemment  pour  objet  d'empêcher  la  levée  des  trois 
cent  mille  hommes,  ordonnée  par  la  loi  du  24  février  dernier... 

S'autorisant  de  sa  propre  interprétation,  le  tribunal  éta- 
blissait que  l'émeute  de  Siorac  ne  paraissait  pas  avoir  eu 

1.  Tribunal  criminel  de  la  Dordogne,  t.  I,  p.  2j. 


178  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

pour  objet  d'empêcher  la  levée  du  contingent  de  la  com- 
mune; que  les  jeunes  gens  voulaient  seulement  procéder 
tout  seuls;  qu'après  avoir  forcé  par  des  menaces  et  des 
propos  indécents  les  officiers  municipaux  et  les  commis- 
saires de  se  retirer,  ils  avaient  adopté  le  mode  de  scrutin, 
organisé  les  bureaux,  et  auraient  achevé  l'opération,  sans 
l'attroupement  des  femmes  et  des  hommes  mariés  qui  ont 
assailli  à  coups  de  pierres  les  commissaires  du  district  et 
les  gendarmes.  Le  tribunal  blâmait  les  jeunes  gens  d'avoir 
exclu  de  leur  assemblée  (bien  que  la  chose  se  fût  faite  ainsi 
ailleurs)  les  officiers  municipaux;  mais  il  blâmait  les  offi- 
ciers municipaux  de  n'avoir  pas  fait  au  peuple  lecture  des 
articles  de  la  loi  qui  exigeaient  leur  présence.  Il  concluait 
donc  que  la  loi  du  19  mars  ne  pouvait  pas  être  appliquée; 
que  ce  serait  une  injustice  atroce.  Seulement,  considérant 
l'irrégularité  de  la  conduite  des  inculpés  et  le  retard  qu'elle 
avait  causé  à  la  levée  du  conting-ent,  il  estimait  qu'avant 
de  prononcer  sur  eux  il  y  avait  lieu  de  consulter  la  Con- 
vention nationale  et  de  prier  les  deux  commissaires,  Elie 
Lacoste  et  Jean-Bon  Saint-André,  délégués  dans  la  Dor- 
dogne  et  dans  le  Lot,  de  joindre  leurs  instances  à  celles 
des  juges  pour  obtenir  une  prompte  décision  (7  avril), 

La  décision  fut  favorable  et  les  accusés  retrouvèrent 
bientôt  leur  liberté  '. 

Autre  cas  de  résistance  dans  la  commune  de  Ilaut-Mon- 
travel,  district  de  Mussidan.  Un  certain  Jean  Mahoï,  son 
fils,  et  trois  de  ses  neveux  étaient  accusés  d'avoir,  non  seu- 
lement refusé  d'entrer  dans  la  maison  commune  où  se 
faisait  le  recrutement,  mais  menacé  de  tuer  ceux  qui  vou- 
draient entrer,  et  ils  s'en  étaient  allés,  tirant  deux  coups  de 
fusil  et  criant  Vive  le  roi!  L'instruction  commencée  contre 
eux  en  fit  arrêter  trois  autres  :  l'un,  Jean  Ri:ix,  qui,  apprenant 
qu'on  le  ferait  marcher  de  force,  avait  dit  :  «  Si  on  n'est  pas 
libre,  on  n'a  donc  pas  besoin  de  l'arbre  de  la  liberté  »;  et 

1.  Tribunal  criminel  de  la  Dordogne,  t.  I,  p.  G'.). 


eu.   XI.    —   DORDOGNE  179 

l'arbre  de  la  liberté  avait  été  tailladé;  les  deux  autres, 
Lkdkikr  et  Noi'VEL,  avaient  été  sig-nalés  comme  les  instiga- 
teurs de  la  résistance.  Ajoutez  des  propos  tenus  contre  les 
prêtres  constitutionnels  et  de  faux  bruits  répandus  sur  une 
descente  desAng-lais.  Ici  il  y  avait  eu  des  armes  dans  le  ras- 
semblement; et  la  loi  du  19  mars  était  formelle.  Heureuse- 
ment toute  la  gravité  des  faits  s'évanouit  devant  les  bonnes 
dispositions  du  tribunal.  Il  y  avait  eu  des  armes  :  mais  les 
accusés  avaient  coutume  d'en  porter;  des  propos,  des  cris  : 
mais  il  n'était  pas  sur  qu'ils  eussent  été  entendus,  et  plu- 
sieurs des  accusés  étaient  ivres.  Ledrier,  le  principal 
instigateur,  disait-on,  fut  acquitté,  comme  ayant,  au  con- 
traire, cherché  à  calmer  l'émotion  populaire.  L'accusateur 
public  lui-même  fut  sévère  pour  ces  officiers  municipaux 
et  ce  procureur  de  la  commune  qui,  dans  leur  procès-verbal, 
avaient  attesté  des  faits  très  graves  dont  ils  n'avaient,  de 
leur  propre  aveu,  aucune  connaissance  personnelle,  des 
faits  qui  étaient  démentis  par  les  déclarations  des  autres 
témoins;  et  le  tribunal,  acquittant  Ledrier,  n'indiquait,  à 
l'égard  des  autres,  les  griefs  que  pour  faire  ressortir  les 
excuses  *.  Il  n'y  avait  donc  rien  qui  caractérisât  l'émeute 
contre-révolutionnaire,  prévue  par  la  loi  du  19  mars.  Mais 
le  refus  de  monter  à  la  maison  commune  sentait  le  mépris 
des  autorités  constituées,  et  l'outrage  à  l'arbre  de  la  liberté 
était  un  fait  constant  qui,  bien  qu'il  n'eût  pas  eu  pour  cause 


1.  «.  Considérant  :  l"  que  l'espèce  d'émeute  qui  a  eu  lieu  ne  paraît  avoir 
ronsislé  que  dans  le  refus  de  monter  à  la  maison  commune;  2°  qu'il  ne 
s'agissait  point  de  terminer  ce  jour-là  le  recrutement  :  S"  que  les  prévenus 
ne  sont  venus  à  cette  assemblée  avec  des  armes  que  par  l'habitude  qu'ils 
avaient  d'en  porter;  4"  que  le  refus  qu'ils  ont  fait  de  monter  à  la  maison 
commune  parait  être  plutôt  l'effet  du  désir  qu'ils  avaient  de  se  rassem- 
bler sur  le  grand  chemin;  o"  que  ce  recrutement  s'est  en  effet  terminé 
tranquillement  deux  jours  après;  6°  que  la  menace  du  coup  de  fusil,  le  cri 
de  Vive  le  roi,  après  les  coups  de  fusil  tirés  en  l'air,  étaient  démentis  par 
les  témoins;  1°  que  les  officiers  municipaux  eux-mêmes  ont  été  forcés  de 
convenir  qu'ils  n'avaient  aucune  connaissance  personnelle  de  ces  faits  ; 
8°  qu'il  parait  que  ce  procès-verbal  a  été  rédigé  par  le  seul  procureur  de 
la  commune  et  qu'il  a  été  signé  de  confiance  et  sur  parole  par  tous  les 
autres  officiers  municipaux  dont  plusieurs  n'ont  rien  vu  ni  entendu...  » 


180  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

le  recruloment,  n'en  était  pas  moins  punissable.  Toutefois 
aucune  loi  n'ayant  déterminé  la  peine  à  infliger  à  un  pareil 
délit,  le  tribunal  estimait  qu'il  n'en  pouvait  prononcer 
aucune,  et  il  se  bornait  à  retenir  les  accusés  en  arresta- 
tion, envoyant  à  la  Convention  les  pièces  qui  lui  permet- 
traient de  juger  tout  à  la  fois  et  le  délit  qu'ils  pouvaient 
avoir  commis  et  la  conduite  des  officiers  municipaux  qui 
les  avaient  si  témérairement  accusés  ', 

Les  officiers  municipaux  gardèrent-ils  leur  place?  Au 
moins  il  est  probable  que  les  accusés  recouvrèrent  leur 
liberté. 

11  y  eut,  à  quelques  jours  de  là,  une  autre  affaire  à  l'oc- 
casion du  recrutement,  qui  ne  mit  en  cause  que  deux 
individus,  mais  se  termina  moins  lie.ureusement  :  l'un  fut 
acquitté;  l'autre,  Léonard  Martin  dit  Bonnij,  domestique, 
accusé  d'avoir  colleté  le  maire,  frapjté  d'un  bâton  un 
oflicier  municipal,  tenu  des  propos  incendiaires  et  entravé 
le  recrutement,  allégua  vainement  qu'il  ne  se  souvenait  de 
rien,  qu'il  était  ivre  :  il  fut  condamné  à  mort  et  exécuté^ 
(3  mai). 

Deux  autres  affaires  de  même  nature  un  peu  plus  tard 
eurent  une  issue  moins  funeste  :  dans  l'une,  la  liste  de 
recrutement  avait  été  arracbée;  mais  les  inculpés  avaient 
d'eux-mêmes  endossé  l'uniforme;  dans  l'autre,  l'arbre  de 
la  liberté  avait  été  renversé  par  des  jeunes  gens  comme 
un  symbole  menteur,  puisque,  avec  ce  mode  de  recrute- 
ment dont  ils  se  plaignaient,  on  n'était  pas  libre.  L'un 
des  considérants  du  tribunal  eût  fait  dresser  les  cbevcux 
sur  la  tête  des  juges  de  Paris  : 

Considérant  4"  qu'il  n'est  pas  possible  de  douter  que  ces 
particuliers,  trop  peu  instruits  pour  avoir  une  idée  juste  des 
choses,  ont  cru  que  l'arbre  de  la  liberté  pouvait  être  renversé 
sans  crime  par  les  mêmes  mains  qui  s'étaient  employées  à  le 


I.  Trihunnl  criminel  de  la  Dordogne,  p.  83-130. 
"2.  Ibid.,  p.  lo3. 


CIL   XI.   —  DORDOGNE  181 

planter,  lorsque  leur  liberté  individuelle  n'avait  pas  toute  la 
latitude  dont  cet  arbre  leur  paraissait  être  le  signe  '. 

Et  le  tribunal  acquittait. 

Plusieurs  mois  s'écoulent.  Nous  arrivons  au  temps  delà 
loi  des  suspects  et  bientôt  à  rétablissement  du  gouvernement 
révolutionnaire,  et  le  premier  accusé  n'est  pas  un  sus- 
pect, mais  un  jug-e  de  paix  fanatique  de  la  révolution.  Pour 
distinguer  do  l'aristocratie  ses  justiciables,  il  avait  imaginé 
de  leur  faire  couper  les  cheveux,  et  il  y  procéda  par  violence 
jusqu'à  faire  arrêter  et  détenir  un  de  ceux  qui  s'y  refu- 
saient. Le  tribunal  le  condamna  à  six  ans  de  gène  (17  no- 
vembre 1793  ^).  Mais  l'influence  des  représentants  en 
mission  et  des  comités  de  surveillance  régénérés  ne  tarda 
point  à  se  faire  sentir  dans  les  poursuites  et  jusque  dans 
les  arrêts  du  tribunal. 

C'est  d'abord  Annet  Boussarie,  dit  Châtenet,  accusé  tout 
à  la  fois  de  royalisme  et  de  fédéralisme  par  le  comité  de 
surveillance  de  Périgueux.  Il  regrettait  le  roi  et  en  souhai- 
tait un  autre.  Il  disait  que  Lyon  et  Marseille  en  voulaient 
un;  que  quarante-cinq  départements  étaient  révoltés  et 
que  Lvon  seul  suffirait  pour  écraser  Paris;  que  Bordeaux 
montait  à  Périgueux  avec  13  000  hommes,  etc.  Je  passe 
les  termes  dont  il  qualifiait  les  membres  de  la  Convention 
nationale.  Il  nia  en  vain  tous  ces  propos  :  il  fut  condamné 
à  mort  et  exécuté  (22  brumaire,  12  novembre  1793  ^);  puis 
Jean-Augustin  Manda vy,  ancien  conseiller  à  la  cour  des 
aides  de  Bordeaux.  Il  avait  été  dénoncé  par  le  comité  de 
surveillance  de  cette  ville  pour  une  lettre  particulière  où  il 
déplorait  la  mort  du  roi  et  voyait  dans  le  meurtre  de  Le 
Peletier  de  Saint-Fargeau  un  juste  châtiment  du  régicide. 
Sur  les  instances  du  comité  de  surveillance  de  Périgueux, 
Roux-Fazillac,  le  représentant  attitré  dans  la  Dordog-ne, 

1.  Tribunal  criminel  de  la  Dordoçine,  p.  218. 

2.  Ibid.,  p.  223-229  (Jean  Aubektie,  juge  de  paix  et  officier  de  police  du 
canton  de  Lèches). 

3.  lijid.,  p.  233-239,  et  Arch.  nat.,  BB,  carton  11. 


I8l>  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

l'avait  renvoyé  devant  le  tribunal  criminel  du  département 
pour  y  être  jugé  révolulionnairement.  Mandavy  n'avoua  pas 
cette  lettre;  et  il  aurait  inutilement  revendiqué  le  droit 
d'exprimer  en  toute  liberté  son  opinion  dans  une  corres- 
pondance privée.  Il  fut  déclaré  complice  du  grand  complot 
tendant  à  faire  égorger  les  représentants  du  peuple,  etc., 
condamné  et  exécuté  le  23  brumaire  (io  novembre  '). 

Ce  fut  un  peu  après,  le  do  frimaire  (5  décembre),  que 
vint  le  tour  de  Valady.  Roux-Fazillac,  dans  sa  lettre  du 
14  frimaire  à  la  Convention,  ne  se  vantait  pas  sans  raison 
de  l'avoir  fait  arrêter.  Yalady,  qui  était  allé  à  Caen  avec 
les  principaux  Girondins  et  en  était  sorti  après  l'échec  du 
fédéralisme  avec  le  bataillon  du  Finistère,  s'était  séparé 
des  autres  et  avait  erré  dans  plui^ieurs  départements, 
usant  d'un  passeport  au  nom  de  Henri  Rideau.  Arrêté 
dans  la  commune  de  Monpon,  il  crut  dépister  les  recher- 
ches en  reconnaissant  que  son  passeport  était  faux  et 
qu'il  s'appelait  Jacques  Jurquet,  professeur  au  collège  de 
?savarre;  mais  il  aurait  fallu  qu'il  n'eût  affaire  qu'aux 
municipalités  de  Monpon  ou  de  Mussidan.  Conduit  à 
Périgueux,  il  fut  reconnu  par  son  collègue  Roux-Fazillac. 
Il  n'avait  plus  rien  à  cacher  et,  dans  un  troisième  inter- 
rogatoire, il  raconta  son  odyssée  depuis  les  journées  des 
31  mai  et  2  juin.  Renvoyé  devant  le  tribunal  criminel  de 
la  Dordogne,  comme  étant  mis  hors  la  loi  par  le  décret 
du  28  juillet,  il  fut  condamné  et  exécuté  le  jour  même 
(lo  frimaire,  5  décembre).  Une  lettre  qu'il  lui  fut  permis 
d'adresser  après  sa  condamnation  à  une  tante  témoigne 
des  sentiments  religieux  qu'il  emporta  dans  la  mort  -. 

Roux-Fazillac,  en  faisant  connaitre  son  supplice  à  la 
Convention  le  16  frimaire,  ajoutait  : 

J'ai  vu  avec  douleur,  à  l'occasion  de  ce  jugement,  que  l'es- 
prit républicain  n'est  pas  aussi  affermi  dans  cette  commune 


1.  Arcli.  nal.,  ibid.,  el  Tribunal  de  la  Dordogne,  I.  I.  i>.  243-255. 

2.  Tribunal  révolutionnaire  de  la  Dordogne,  t.  I,  p.  28'J-30C. 


CH.    XI.   —   DORDOGNE  183 

que  je  m'en  étais  flatté.  Quoique  ce  conspirateur  ait  montré 
une  grande  faiblesse  dans  son  interrogatoire,  il  a  cependant 
attendri  les  spectateurs,  et  même  quelques-uns  de  ses  juges 
ont  versé  des  larmes.  Je  me  suis  plaint  hautement  de  cette 
coupable  pusillanimité. 

Il  terminait  sa  lettre  en  disant  : 

Le  mouvement  révolutionnaire  a  besoin  d'être  ranimé  dans 
ce  pays.  A  mon  départ  de  Paris,  je  demandai  au  ministre  de  la 
guerre  d'envoyer  ici,  pour  coopérer  avec  moi,  un  capitaine 
d'un  des  bataillons  de  la  Dordogne,  c'est  le  brave  sans-culotte 
Duroc^  qui,  dans  le  principe  de  la  révolution,  faisait  trembler 
tous  les  aristocrates  de  ce  département.  Il  m'a  été  et  m'est 
encore  de  la  plus  grande  utilité  '. 

Duroc,  heureusement,  eut  d'autres  états  de  services. 
Roux-Fazillac  dans  la  lettre  du  14,  où  il  disait  qu'il  rete- 
nait à  Périgueux  Yalady,  annonçait  qu'il  envoyait  à  Paris 
un  accusé  dont  le  tribunal  révolutionnaire  devait  faire  et 
fît  bien  son  affaire  (d'Abzac).  Quand  le  délit  était  contre- 
révolutionnaire,  c'était  en  effet  la  règ-le  établie  par  la  loi  du 
10  mars,  et  le  tribunal  de  la  Dordogne  s'y  conforma  le  plus 
ordinairement  -.  Quelquefois  cependant,  tout  en  reconnais- 
sant la  compétence  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  les 
juges  de  Périgueux  retinrent  la  cause,  si  par  exemple  la 


1.  Arch.  nal.,  AF  II,  carton  171.  frimaire,  pièce  102. 

2.  Le  2  nivùse,  Pierre  Laco.mbe  et  Pierre  Pliffé;  le  IG,  Guill.  Cheveroche, 
dit  Fontanellas;  Pierre  Barrot  et  Jean  Vaton;  le  26  floréal.  Pichonne 
Malairie;  le  29,  Louis  Mey.nard  et  Jean  Fourmer:  le  i"'  prairial.  Antoine 
Faure.  dit  Chevalier  ;  le  15,  Jean  Saumox  et  sa  femme.  —  Pierre  Pliffé  fut 
condamné  à  mort  par  le  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  le  29  prairial 
(n  juin  1794).  Voy.  Histoire  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  t.  IV, 
p.  210.  Louis  Meynàrd  me  parait  avoir  été  confondu  à  tort  par  les  au- 
teurs du  Tribunal  criminel  révolutionnaire  de  la  Dordogne,  avec  Léonard 
Mesnard,  dit  Dkbois,  condamné  avec  sa  sœur  Paule  Mesnard,  veuve  Dabret, 
par  le  tribunal'révolulionnaire  de  Paris,  le  29  messidor  (17  juillet).  Les 
deux  dossiers  n'ont  rien  de  commun.  (Voy.  Histoire  du  tribunal  révolu- 
tionnaire de  Paris,  t.  V,  p.  402.)  Jean  Fourmer,  dit  Carré,  dont  les  mêmes 
auteurs  disent  n'avoir  pas  retrouvé  la  trace,  fut  acquitté  à  Paris  à  cette 
même  date,  29  messidor  {ibid.,  p.  404);  Antoine  Faure  fut  acquitté  le 
3  fructidor  {ibid.,  p.  lo7)  ;  Jean  Saumox,  condamné  le  i'^''  fructidor  (18  août) 
et  sa  femme  acquittée  {ibid.,  p.  276). 


484  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

dénonciation  leur  paraissait  mal  fondée  :  c'est  ce  qu'ils 
firent  pour  L.  Sclafer,  prévenu  de  propos  inciviques,  et  les 
considérants,  conformes  au  réquisitoire  de  l'accusateur 
public,  sont  à  noter  : 

Considérant  qu'aucune  loi  n'a  indéfiniment  érigé  les  tribu- 
naux criminels  ordinaires  en  tribunaux  révolutionnaires;  qu'ils 
ne  peuvent  juger  que  les  délits  contre-révolutionnaires  dont  la 
connaissance  est  expressément  attribuée  par  les  lois,  et  qu'au 
nombre  de  ces  délits  ne  se  trouvent  pas  ceux  dont  Louis  Sclafer 
est  prévenu  ; 

Le  tribunal  se  reconnaît  incompétent  pour  prononcer  sur  \v 
fond  de  la  dénonciation  faite  contre  ledit  Sclafer.  Et  quoique, 
en  règle  générale,  la  rigueur  des  principes  semble  lui  faire  un 
devoir  de  renvoyer  cette  dénonciation  et  le  prévenu  au  tribu- 
nal révolutionnaire  établi  à  Paris,  auquel  seul  il  appartient 
d'en  connaître;  considérant  néanmoins  que,  malgré  les  infor- 
mations faites  en  exécution  de  son  ordonnance  du  2  de  ce  mois, 
il  n'existe  contre  le  prévenu  que  les  déclarations  de  ces  deux 
dénonciateurs  qui  ne  portent  même  pas  sur  les  mêmes  faits... 

Le  tribunal  renvoie  la  question  à  l'examen  du  Comité  de 
sûreté  générale,  qui  fit  mettre  L.  Sclafer  en  liberté  le 
21  germinal  (10  avril  1794). 

Le  tribunal  de  la  Dordogne  condamnait  pourtant  lui- 
même  à  mort  pour  simple  propos.  Jacques  Murât,  dit 
Lapei/cherie,  était  accusé  d'avoir  dit  que  les  sans-culottes 

étaient  f ,  qu'on  faisait  partir  des  enfants  qui  n'étaient 

pas  en  état  de  porter  un  fusil  ;  qu'il  y  aurait  un  roi  à  la 
place  de  celui  qui  était  mort;  que  les  Anglais  allaient  mar- 
clier  pour  reprendre  la  Vendée;  qu'il  y  avait  encore  sept 
couronnes  contre  la  France,  etc.  11  niait;  mais  c'était  un 
domestique  de  noble  :  il  était  au  service  de  la  famille  La 
Roclie-Aymon.  On  en  crut  les  témoins  plus  que  lui-même., 
et  il  fut  condamné  (19  nivôse,  8  janvier  1794). 

Si  d'ailleurs,  en  cette  matière,  le  tribunal  avait  quelques 
scrupules,  les  représentants  étaient  là  pour  les  lever.  Léger 
LiMOOKs,  curé  de  Broucliaud,  était  accusé  de  s'élre  opposé  à  la 
plantation  d'un  arbre  de  la  liberté  en  1789  :  ce  qu'il  ne  niait 


en.  XI.  —  DORDOGNE  183 

pas;  d'avoir  parlé  contre  les  prêlres  assermentés  :  ce  qu'il 
niait,  étant  assermenté  lui-même  ;  de  s'être  opposé  au  recru- 
tement :  il  s'était  offert  pour  marcher,  lui  septième,  comme 
volontaire,  pourvu  qu'on  lui  portât  son  sac;  enfin  d'avoir 
dit  que  la  contre-révolution  était  sûre  :  ce  qu'il  niait  encore, 
avouant  d'ailleurs  qu'il  avait  pu  lire  des  feuilles  du  Moni- 
teur où  l'on  parlait  des  Anglais  ou  des  mouvements  de 
Bordeaux,  de  Toulon,  de  Marseille.  Je  passe  d'autres 
propos  recueillis  par  l'accusation  et  niés  par  l'accusé. 
Pourquoi  ne  l'avoir  pas  renvoyé  comme  d'autres  au  tri- 
bunal révolutionnaire  de  Paris?  Le  district  d'Excideuil, 
qui  le  poursuivait,  faisait  remarquer  que  «  s'il  était  conduit 
à  Paris,  ce  serait  porter  un  préjudice  considérable  à  l'agri- 
culture, les  témoins  produits  dans  l'accusation  au  nombre 
de  vingt  étant  tous  agriculteurs,  et  en  conséquence  il  avait 
prijé  Lakanal,  représentant  du  peuple  et  commissaire  dans 
le  département,  d'autoriser  le  tribunal  criminel  à  juger  le 
prévenu.  Ce  fut  Romnie  qui,  par  un  arrêté  en  date  du 
22  germinal,  lui  enjoignit  d'y  procéder  révolutionnai- 
rement  «  en  conformité  des  décrets  des  19  et  27  mars  1793  ». 
Le  tribunal  jugea  donc  l'accusé  et,  malgré  ses  dénégations, 
l'envoya  à  l'échafaud  (12  floréal,  1"  mai  '). 

Les  émigrés  appartenaient  de  plein  droit  à  la  justice  cri- 
minelle. Ils  fournirent  dans  cette  nouvelle  période  plu- 
sieurs autres  victimes. 

Sicaire  Boutonmer,  domestique   de  Teyssièrê-Miremont 


1.  Tribunal  de  la  Dordogne,  t.  T,  p.  481.  —  En  vertu  du  même  arrêté,  le 
tribunal  frappa  de  la  même  peine,  le  14  floréal  (3  avril),  Antoine-Nicolas 
Lecleuc-Peysiaud,  accusé  d'avoir  outragé  un  maire  et  tenu  des  propos  con- 
traires au  recrutement  (tôid.,  p.  o09);  le  22  (11  avril),  Jean  Gamvet,  maire 
de  Chenaux,  qui  s'était  opposé  à  une  réi|uisition  de  grains  pour  l'appro- 
visionnement de  l'armée;  le  26  (to  avril),  François  Faroeot,  huissier,  pour 
avoir  dit  à  un  acquéreur  de  biens  d'émigrés  qu'il  le  payerait  de  la  guillo- 
tine; le  18  prairial  (20  juin),  une  femme  Léonarde  Evbrard,  femme  du 
gendarme  Lavigne,  qui  était  prévenu  d'avoir  accaparé,  même  d'avoir 
enfoui  du  blé.  Le  jury  d'accusation  avait  écarté  la  circonstance  aggra- 
vante qui  aurait  pu  la  faire  condamner  à  mort,  et  le  tribunal  se  borna  à 
lui  infliger  la  peine  des  suspects,  l'emprisonnement  jusqu'à  la  paix 
(18  prairial,  6  juin,  iôid.,  p.  149-152), 


186  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

fils,  avait  suivi  son  maître  en  voyage  dans  le  cours  de 
février  1792.  Ce  voyage  se  fit  par  Paris,  Strasbourg  et 
aboutit  à  Coblentz  :  Miremont  émigrait,  son  domestique 
l'avait  suivi  jusque-là,  à  la  condition  que  ce  séjour  ne  se 
prolongerait  pas.  Il  revint  au  bout  de  trois  mois,  et,  vers 
la  fin  de  décembre,  il  rentrait  dans  sa  commune.  Il  fut 
dénoncé  au  comité  de  surveillance  de  Riberac,  mis  en 
arrestation  et  traduit  devant  le  tribunal.  Il  avait  émigré; 
il  était  resté  en  France  au  mépris  de  la  loi;  il  n'en  était  pas 
sorti  dans  le  délai  fixé  par  le  décret  du  2G  novembre  1792. 
Il  fut  livré  à  l'exécuteur  pour  être  mis  à  mort  dans  les 
vingt-quatre  heures  (13  germinal,  2  avril  1793  '). 

L'émigration  de  Teyssière-Miremont  fils,  qui  amena  la 
condamnation  de  son  domestique  Boutonnier,  avait  failli 
causer  aussi  celle  de  son  père  et  de  sa  femme.  Une  excuse 
habilement  trouvée  et  humainement  reçue  les  sauva  -. 

Le  tribunal  était  alors  en  veine  d'indulgence,  et,  pour 
faccusé  qui  va  suivre,  il  faut  le  dire,  ce  n'était  pas  sans 
raison.  Un  brave  paysan  de  Sorges,  district  d'Excideuil, 
ayant  la  tête  un  peu  dérangée  par  la  perte  d'un  procès, 
avait  écrit  sur  ses  affaires  à  la  Convention,  au  Ministre  de 
la  justice  :  ordre  du  jour;  point  de  réponse.  Il  eut  alors 
ridée  de  s'adresser  à  un  évêque.  Un  évèque,  il  n'y  en  avait 
plus  en  France  à  son  goût.  Il  allait  à  Bâle,  quand  il  fut 
arrêté  à.  Belfort  :  il  avait  failli  émigrer,  et  il  ne  s'en  cachait 
pas  : 

Mon  intention,  dit-il  dans  son  interrogatoire,  était  d'aller 
d'abord  en  Suisse,  consulter  quelque  évêque  sur  un  cas  de 
conscience  qui  m'afîectait  beaucoup,  et  si  je  n'avais  pas  reçu 
une  réponse  satisfaisante,  je  me  proposais  d'aller  à  Rome  con- 
sulter le  pape. 

i.  Tribunal  cnminel  de  la  Dordogne,  t.  I,  p.  389.  —  Même  sentence  le 
29  messidor  (17  juillet),  contre  un  autre  domestique,  François  Renaud, 
sorti  de  France  à  la  suite  de  Lafaye,  son  maître,  en  octobre  l"9l,  e(  rentré 
en  juillet  1792.  En  juillet  1794,  il  trouva  encore  des  dénonciateurs  pour 
demander  sa  tête.  Interrogé  s'il  avait  nuelque  chose  à  dire  contre  les 
témoins,  il  dit  (pi'il   n'avait  rien  à  leur  reprocher. 

2.  llnd.,  t.  1,  p.  44o. 


CH.  XI.  —  DORDOGNE  187 

On  l'eût  volontiers  relâché  sans  jugement;  mais  il  avait 
été  porté  sur  la  liste  des  émigrés.  L'accusateur  public  s'en 
remit  à  la  sagesse  du  tribunal,  qui  le  fit  mettre  en  liberté,  à 
la  charge  de  faire  les  démarches  nécessaires  pour  se  faire 
rayer  de  cette  liste  de  morts  (23  germinal,  12  avril  17!)4  '). 

En  un  même  jour  (9  prairial,  28  mai),  le  tribunal  eut  à 
juger  trois  prêtres  dans  des  conditions  différentes. 

Le  premier,  Jean  Dereix,  curé  de  Saint-Pardoux-de- 
Mareil,  remplacé  pour  refus  de  serment  et  resté  libre,  avait 
prêté  le  serment  du  14  août;  mais  l'un  ne  tenait  pas  lieu  de 
l'autre.  Il  fut  arrêté  comme  ne  s'étant  pas  présenté  au 
département  dans  le  délai  fixé  par  la  loi  et  condamné,  vu 
son  âge  de  soixante-neuf  ans,  à  la  réclusion  perpétuelle. 

Le  second,  Jean  Capelle,  aurait  pu  encourir  la  peine  de 
mort.  Il  avait  rétracté  verbalement  son  serment  le  lo  août, 
et  l'administration  du  district  de  Mussidan,  qui  avait  reçu 
sa  rétraction,  lui  avait  dit  que  la  chose  était  insignifiante 
et  qu'il  pouvait  rester  chez  lui.  Plus  tard,  s'inquiétant  de 
cette  liberté  et  craig-nant  de  paraître  lié  encore  par  son  ser- 
ment, il  l'avait  rétracté  par  une  déclaration  écrite  et  enre- 
g-istrée  à  la  municipalité  de  Monpon,  le  29  ventôse.  Cette 
fois,  on  l'arrêta  sur  l'heure;  arrêté,  il  n'avait  pu  se  rendre 
auprès  de  l'administration  du  département  pour  être 
déporté  en  exécution  de  la  loi  de  30  vendémiaire,  ce  qui 
entraînait  la  peine  de  mort.  — Le  tribunal  estima,  non  sans 
raison,  que  l'administration  y  était  bien  pour  quelque 
chose;  que  si  la  double  rétractation  du  prêtre  le  rendait 
doublement  coupable,  elle  prouvait  au  moins  sa  bonne 
foi;  et  il  se  contenta  de  lui  infliger  la  peine  de  déporta- 
tion, originairement  encourue  -  (9  prairial,  28  mai). 

Le  troisième,  Jean  Cherchouly,  ancien  curé  d'Eyzerat, 
avait  jadis  produit  des  certificats  d'infirmité  pour  échapper 
à  la  déportation.  Le  fait  était  constant,  mais  les  certificats 


1.  Tribunal  criminel  de  la  Dordorjne,  t.  I,  p.  443. 

2.  Ibid.,  l.  II,  p.  136-140. 


188  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

ne  se  retrouvaient  plus  :  il  fut  retenu  en  prison  jusqu'à  ce 
que  la  pièce  perdue  fût  valablement  renouvelée  '. 

Une  question  accessoire  fit  souvent  difficulté.  En  cas  de 
refus  ou  de  rétractation  du  serment,  on  devait,  sous  peine 
de  mort,  en  faire  la  déclaration  à  l'administration  départe- 
mentale, pour  se  faire  enfermer  ou  déporter.  Mais  si  l'on 
alléguait  que  la  loi  n'avait  pas  été  promulguée  dans  la 
commune  où  l'on  résidait,  l'excuse  était-elle  valable?  Le 
tribunal  avait  pris  l'habitude  de  suspendre  son  jugement, 
jusqu'à  ce  que  la  Convention  eût  décidé  si  la  loi,  même 
dans  ce  cas,  était  censée  connue  et  la  peine  applicable  ^  Le 
14  messidor  (2  juillet),  sur  dix  prêtres  qu'il  eut  à  juger, 
Jean  de  Gresel,  etc.,  six  furent  condamnés  à  la  réclusion, 
un  à  la  déportation,  un  autre  renvqyé  devant  l'adminis- 
tration départementale  pour  faire  constater  son  état  de 
maladie,  et  deux  autres  ajournés.  Mais,  à  l'occasion,  le  tri- 
bunal appliquait  aussi  la  loi  sans  sursis.  Le  29  prairial,  deux 
prêtres  furent  condamnés  à  mort  :  Jean  Gaussinel,  ancien 
curé  de  Paranquel,  et  Pierre  Peyrot,  ancien  vicaire  de  Ville- 
franche,  district  de  Belvès  :  ils  avaient  rétracté  leur  serment 
ou  ne  l'avaient  prêté  qu'avec  restriction  et  ne  s'étaient  pas 
présentés,  dans  le  délai  fixé,  pour  être  déportés.  Jean 
Peyrot,  père  du  dernier,  et  Jeanne  Peyrot,  sa  sœur,  étaient 
accusés  de  l'avoir  caché  une  nuit.  Le  père  avait  soixante- 
huit  ans  et  était  paralysé  de  la  langue.  La  fille  répondit 
pour  lui  comme  pour  elle.  On  admit  l'excuse  qu'ils  avaient 
ignoré  l'arrivée  subite  du  proscrit  à  la  maison.  Il  y  allait 
pour  eux  aussi  de  la  tête,  depuis  la  loi  du  22  germinal,  et  le 
tribunal  en  fit  l'application  en  une  autre  circonstance,  le  3 
thermidor.  Antoine  Lavergxe,  prêtre,  était  condamné  à  mort 


1.  Tribunal  criminel  de  là  Dordo^ne,  t.  II,  p.  131. 

2.  C'est  ainsi  qu'il  en  usa  le  3  ventôse  (21  février),  pour  Jean  SonizAC,  curé 
de  Salaignac;  le  23  prairial  (13  juin),  pour  J.-Franrois  Viald,  ancien  curé 
de  Saint-André-de-Double;  le  2"  messidor,  pour  Jean  Salvagk,  ancien 
curé  {Ibid.,  t.  I,  p.  363;  t.  II,  p.  217,  2G'J  et  271).  Le  1"  messidor,  pour  une 
autre  question  de  forme  il  suspendait  aussi  son  jugement  sur  Paul  Ar- 
DiLLER,  ancien  prêtre  {ihid.,  p.  2io). 


en.   XI.   —   DORDOGNE  189 

comme  réfractaire  ;  deux  femmes  coupables  de  l'avoir  caché, 
Léonardc  Bruneau,  femme  Di:lokd,  et  Catherine  Delord,  sa 
iille,  ancienne  novice  de  la  Visitation,  furent  frappées  de  la 
même  peine,  La  jeune  religieuse  tenta  vainement  de 
sauver  sa  mère  en  prenant  tout  sur  elle  dans  son  interro- 
gatoire. Le  même  jour,  à  trois  heures  après  midi,  le  prêtre 
et  les  deux  femmes  montèrent  ensemble  sur  l'échafaud. 

La  révolution  du  9  thermidor  ne  changea  rien  en  ce  qui 
touchait  les  prêtres  réfractaires.  Le  17  (4  août),  deux  prê- 
tres, Antoine  Delpy,  ancien  curé  de  La  Chapelle-Auba- 
reil,  et  François  Dartensec,  ancien  curé  de  Saint-Séverin- 
d'Estissac,  deux  vieillards,  que  leur  âge,  leurs  infirmités 
auraient  du  faire  épargner,  en  fournirent  encore  la  preuve  \ 

Il  n'y  eut  plus  d'autre  condamnation  à  mort.  C'était 
assez.  Dans  le  cours  de  cette  période  révolutionnaire,  le  tri- 
bunal n'avait  pas  prononcé  moins  de  trente-quatre  con- 
damnations capitales,  savoir  :  vingt  prêtres  réfractaires 
(c'est  la  plus  riche  clientèle  de  cette  justice),  deux  femmes 
qui  avaient  reçu  l'un  d'eux,  quatre  émigrés  et  six  ou  huit 
autres  contre-révolutionnaires. 

Disons  pourtant  à  la  décharge  du  tribunal  de  la  Dor- 
dogne  que,  surtout  en  matière  d'attroupements,  comme 
on  Fa  vu  déjà,  ou  de  propos  contre-révolutionnaires,  il  pro- 
nonça un  grand  nombre  d'acquittements  ou  même  d'arrêts 
de  non-lieu  '.  Ni  le  président  d'Alby  ni  même  l'accusateur 
public  Debregeas    ne   paraissaient   enclins   à  la  rigueur. 


1.  Tribunal  criminel  de  la  Dordogne,  t.  II,  p.  314-318. 

2.  En  voici  des  exemples  :  28  brumaire  (18  novembre  1793),  Jean  Dljarric, 
qui  avait  tenu  des  propos  conlre-révolulionnaires  en  étal  d'ivresse^ 
déclaré  convaincu,  mais  sans  intention  crïm\ne\\& [Tribunal  criminel  de  la 
Dordof/ne,  t.  I,  p.  260).  —  1  frimaire  (27  novembre),  Jean  de  iMalet,  accusé 
de  propos  contre  la  Convention  et  contre  les  assignats  :  dénonciation 
reconnue  fausse.  Les  deux  dénonciateurs  furent  condamnés  à  500  livres 
de  dommages-intérêts  et  renvoyés  au  tribunal  du  district  d'Excideuil, 
comme  soupçonnés  d'avoir  suborné  les  témoins  ((iic/.,  p.  279).  — 16  frimaire, 
Jean  BoumÉ,  Antoine  Chanïegreil  et  Simon  Garrigue,  accusés  de  propos 
en  faveur  du  rétablissement  de  la  royauté  :  non  convaincus,  mais  Bounié, 
retenu  comme  suspect  {ibid.,  p.  284).  —  22  germinal,  J.  Bernard;  23,  Pierre 
Ra vidât;  13  floréal,  Pierre  Gauthier;  19,   femme  Dflbos  et  Louis  Delbos; 


190  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Romme  lui-même,  qui  avait  fait  mettre  en  jugement  plus 
d'une  personne,  se  donna,  après  le  9  termidor,  la  satisfac- 
tion de  faire  mettre,  par  arrêté  ',  en  liberté  Charles  Yivie, 
qui  en  état  d'ivresse  avait  crié  :   Vive  le  Roi! 

21,  P.  Darïenset;  18  prairial,  A.  Laroque,  etc.  (Ibid.,  p.  401,  417,  489,  525, 
563,  et  t.  Il,  p.  m,  etc.  —  Se  garder  des  concordances  de  ce  livre,  si 
estimable  d'ailleurs,  entre  les  deux  calendriers.) 

1.  I6ic/.,  t.  II,  p.  303-308.  A  propos  des  troubles  de  Sorges,  il  fit  mettre  des 
agriculteurs  en  liberté  (Arch.  nat.,  AF  II,  97,  25  messidor). 


CHAPITRE  XII 


GIRONDE 


I 

Bordeaux  jusqu'à  la  loi  du  14  frimaire  (4  déc.  1793) 

Le  département  de  la  Gironde,  qui  avait  donné  de  si 
bonne  heure  son  attention  aux  dangers  de  la  Convention 
dans  Paris  et  s'était  associé  à  la  pensée  de'  former  une 
garde  départemental e]'pour  la  défendre,  n'avait  pas  laissé 
que  de  montrer  du  zèle  pour  concourir  à  la  levée  des 
300  000  hommes  en  vue  de  la  défense  du  territoire  :  les 
lettres  des  représentants  Garrau  et  Paganel,  en  mars  et 
avril,  en  faisaient  foi  ^  et  le  représentant  Féraud,  qui 
vint  après  eux  au  mois  de  mai,  témoignait  encore  que 
Bordeaux  saurait  se  suffire  avec  sa  g-arde  nationale  , 
dont  il  faisait  le  plus  grand  éloge.  La  ville  de  Bordeaux 
n'avait  pas  seulement  fait  son  devoir  dans  la  levée  des 
300000  hommes;  elle  avait  fourni  dos  bataillons  de  volon- 
taires à  l'armée  des  côtes  de  la  Rochelle  contre  les  Ven- 
déens; et  Biron  en  parlait  comme  des  meilleurs  de  son 


1.  22  mars,  proclamation  de  Garrau  et  Paganel  pour  voler  aux  armes 
6  avril,  leur  visite  à  Bordeaux;  17  avril,  à  Libourne;  20  avril,  compte  de 
leurs  opérations  (Arch.  nat.,  AF  II,  167,  mars  et  avril,  aux  dates).  —  Cf.  le 
compte  que  Féraud  a  rendu  de  son  voyage  de  Paris  à  Bordeaux  {ibid., 
mai,  pièce  31.)  Nous  renverrons  souvent  pour  Bordeaux  à  l'excellent  livre 
de  M.  Vivie,  Histoire  de  la  Terreur  à  Bordeaux,  2  vol.  in-S". 


192  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

armée  '.  Même  après  le  31  mai,  quand  elle  résolut  de  com- 
ballre  la  révolution  nouvelle  par  la  force,  elle  les  y  main- 
tint, ne  voulant  point  paraître  déserter  la  cause  de  la 
République;  mais  les  représentants,  envoyés  alors  à  Bor- 
deaux, purent  se  convaincre  que  les  Bordelais  ne  voyaient 
pas  le  salut  de  la  République  dans  ce  triomphe  des  pros- 
cripteurs.  J'ai  dit  ailleurs  comment  le  chef-lieu  de  la 
Gironde  avait  tenté  d'organiser  et  d'étendre  la  résistance 
dans  le  Midi,  en  se  concertant  avec  Lyon,  Toulouse, 
Nîmes  et  Marseille;  l'échec  des  représentants  Mathieu  et 
Treilhard,  les  nouvelles  tentatives  et  la  retraite  forcée  des 
représentants  Baudot  et  Ysabeau  ^,  jusqu'au  jour  oi'i  ce 
dernier  et  son  nouveau  collègue  Tallien,  tous  deux  chargés 
d'exécuter  les  décrets  de  la  Convention  contre  ces  rebelles, 
amenèrent,  la  famine  aidant,  les  sections  à  capituler  et 
rentrèrent  dans  la  ville  par  une  brèche  ouverte  comme 
dans  une  place  forcée  (25  du  1"  mois,  16  octobre  1793  ^). 
L'installation  d'une  municipalité  nouvelle  sous  le  maire 
Bertrand,  ce  qu'on  appela  la  révolution  du  18  septembre, 
et  les  premiers  actes  de  cette  municipalité  (recherche  des 
suspects,  arrestation  des  plus  compromis)  leur  avaient 
frayé  la  voie  \ 

1.  Voy.  ci-dessus,  t.  I,  p.  125.  Une  lettre  d'un  Bordelais  à  un  habitant  de 
Montpellier  (Bordeaux,  10  juillet),  lettre  interceptée  sans  doute,  donne  de 
curieux  détails  sur  l'état  des  esprits  à  Bordeaux.  L'auteur,  un  peu  scep- 
tique sur  le  chapitre  de  la  résistance,  cite  les  vers  de  La  Fontaine  : 

Ne  faut-il  que  dclibcrer,  etc., 

et  parle  du  peu  d'ardeur  à  s'enrôler,  et  de  la  retraite  des  bataillons  de 
Vendée  :  «  Nous  avons  fait  l'impossible  pour  les  retenir  à  ce  poste,  etc. 
(Arch.  nat.,  AF  U,  183,  Juillet,  pièce  26.) 

2.  Voy.  la  lettre  de  Tallion  (Périgueux,  7  septembre).  Arch.  nat.,  AF  II, 
septembre,  pièce  '32,  et  de  Baudot  et  Ysabeau  (La  Réole,  14  septembre), 
ibid.,  pièce  r)S4. 

3.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  1793.  t.  II,  p.  Co-100. 

4.  Voy.  ce  que  Desfieux  rapportait  aux  Jacobins  de  Paris  des  nouvelles 
de  Bordeaux  dès  le  18  septembre  (Moniteur  du  2'J,  t.  XVII,  p.  702)  et  les 
premiers  actes  de  la  nouvelle  municipalité;  sa  délibération  du  20  sep- 
tembre pour  l'exécution  du  décret  du  (i  août,  communiquée  par  Hérault- 
Séchelles  à  la  Convention  dans  la  séance  du  27  septembre  {Moniteur  du  29, 
ihid.,  p.  760);  enfin  la  lettre  d'Ysabeau  (La  Réole,  8  octobre),  annonçant 
l'arrestation  du  déiiulé  Duchàtel   et  de  Marcliena  {ihid.,  t.  XVIIL   p.   126, 


cil.   XII.   —    GIRONDE  193 

Les  deux  représentants  n'étaient  pas  restés  inactifs  :  ils 
allaient  dans  les  villes  d'alentour,  même  dans  les  départe- 
ments voisins,  destituant  les  autorités,  dissolvant  et  recom- 
posant les  sociétés  populaires  ' ,  ne  croyant  pas  même  à 
cette  «  révolution  »  du  18  septembre  à  Bordeaux,  tant 
qu'elle  ne  leur  avait  pas  donné  de  plus  sûrs  gages  :  «  Nous 
sommes  ici  dans  une  ville  patriote,  écrivait  ïallien  de  la 
Réole,  nous  courons  tout  le  département  et  nous  extirpons 
les  g"ermes  du  fédéralisme  ^  ». 

Le  jour  venu,  pour  rendre  leur  entrée  plus  solennelle 
et  plus  terrible,  ils  avaient  mandé  de  Toulouse  leurs  deux 
collègues  Baudot  et  Cliaudron-Roussau.  Ils  inaug-urèrent 
leur  proconsulat  par  plusieurs  arrêtés  signés  des  quatre. 
Par  un  premier,  ils  ordonnaient  le  désarmement  général; 
ils  effaçaient  de  la  carte  de  France  le  nom  proscrit  de  la 
Gironde  :  à  la  sollicitation  des  montagnards  du  pays  qui 
ne  voulaient  pas  être  appelé  girondins,  ils  donnaient  au 
département  le  nom  de  Bec-d'Ambès  (18  octobre).  Par  un 
autre  arrêté,  ils  déclaraient  le  gouvernement  de  la  ville 
de  Bordeaux  provisoirement  militaire  :  en  conséquence, 
aux  troupes  à  la  tête  desquelles  ils  étaient  entrés  dans  la 

et  Arch.  nat.,  AFII,  carton  109,  octobre,  pièce  113).  «  Un  fait  assez  cu- 
rieux, disent  les  représentants  en  annonçant  leur  envoi  à  Paris  (la  Réole, 
11  octobre),  c'est  que  tous  ces  messieurs  les  ex-députés  et  les  états-ma- 
jors de  ^Vimphen  et  d'autres  sont  entrés  dans  la  cavalerie  bordelaise,  qui 
demande  à  marcher  sur  la  Vendée.  Les  bonnes  gens  crient  contre  nous, 
parce  que  nous  suspendons  la  marche  de  cette  brillante  jeunesse.  Nous 
ne  sommes  pas  obligés  de  dire  nos  raisons,  mais  nous  aurons  les  che- 
vaux harnachés  et  montés  par  de  braves  sans-culottes.  Quant  aux 
hommes,  nous  vous  les  adresserons  comme  ceux-ci.  >>  Signé  :  Ysabeau, 
Garrau,  Tallien  (ibid.,  pièce  143). 

1.  Lettre  de  Tallien  (Lescar,  27  septembre),  lue  dans  la  séance  du  30, 
Moniteur  du  4  octobre,  t.  XVIII,  p.  28,  et  Arch.  nat.,  AFII,  carton  107, 
dossiers  22  et  23,  et  carton  169,  octobre,  pièce  140  (envoi  de  la  collection 
de  ses  arrêtés)  :  «  Dictricts,  municipalités,  tribunaux,  tout  était  gangrené 
de  royalistes,  de  fédéralistes  et  de  partisans  de  la  commission  populaire. 
Je  les  ai  destitués,  fait  mettre  en  état  d'arrestation  et  remplacer  par  de 
vrais  sans-culotles.  Je  ne  me  suis  pas  borné  à  aller  dans  les  villes,  j^i 
parcouru  les  campagnes,  j'ai  été  visité  les  châteaux.  J'en  ai  enlevé  les 
armes,  fait  brûler  et  démolir  tout  ce  qui  rappelait  la  féodalité...  » 

2.  Lettre  du  9  octobre,  lue  dans  la  commune  de  Paris,  le  23  du 
1er  mois  (13  octobre),  Moniteur  du  2o  (5  octobre),  i/jid.,  p.  131. 

II.  —   13 


194  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

ville,  ils  adjoignirent  un  bataillon  de  sans-culottes  borde- 
lais, clioisis  tant  par  les  sections  que  par  le  club  national, 
et  ils  en  faisaient  une  armée  révolutionnaire,  sous  les 
ordres  du  général  Brune,  —  Brune  qui,  après  de  tout 
autres  services,  devait  avoir  une  si  triste  fin. 
Le  même  arrêté  portait  : 

Art.  9.  11  sera  sans  délai  nommé  par  les  représentants  du 
peuple  une  commission  militaire,  composée  de  sept  membres, 
chargés  de  reconnaître  l'identité  des  personnes  mises  hors  la 
loi  par  les  divers  décrets  de  la  Convention  nationale,  et  de  les 
faire  exécuter  dans  les  vingt-quatre  heures,  ainsi  que  tous  les 
émigrés  rentrés  sur  le  territoire  de  la  République  et  les  prêtres 
qui  ne  se  sont  pas  soumis  à  la  loi  de  déportation. 

Art.  10.  Tous  les  gens  suspects  seront  mis  en  état  d'arresta- 
tion ;  les  prévenus  de  conspiration  seront  traduits  devant  les 
tribunaux  compétents  '. 

Les  représentants  qui  avaient  signé  cet  arrêté  écrivaient 
trois  jours  après  à  la  Convention  (21  octobre)  : 

Le  désarmement...  s'exécute  aujourd'hui  avec  un  zèle  in- 
croyable et  donnera  des  armes  superbes  et  en  grande  quan- 
tité à  nos  chers  sans-culottes.  11  y  a  des  fusils  garnis  en  or. 
L'or  ira  à  la  Monnaie,  le  fusil  aux  volontaires  et  les  fédéra- 
listes à  la  guillotine,  par  jugement  de  la  commission  que  nous 
avons  instituée  -. 

La  Commission,  org-ane  d'un  gouvernement  militaire, 
ne  pouvait  être  que  militaire.  Un  arrêté  spécial  de  ce  jour 
même  (21  octobre),  constituant  ses  pouvoirs,  la  chargeait 
expressément  : 

1°  De  reconnaître  l'identité  des  personnes  mises  hors  la  loi, 
avec  celles  actuellement  en  état  d'arrestation,  et  de  les  faire 
exécuter  sur-le-champ; 

2°  De  juger,  défniitivement  et  en  dernier   ressort,  tous  les 

1.  Voy.  l'arrèlé  entier  en  2\  arliclos.  donné  par  M.  Vivie,  Histoire  de  la 
Terreur  à  Bordeaur.  l.  II,  p.  6-9.  —  Cf.  Fahro  de  La  Benodièrc,  la  Justice 
révolutionnaire  h  Bordeau-r.  p.  27  et  suiv. 

2.  Lue  dans  la  séance  du  5  dn  2"  mois  (2t>  oeloi)re).  Moniteur  dn  "■ 
t.  XVIII,  p.  21.3. 


en.   XII.  —  GIRONDE  495 

prévenus  de  conspiration  contre  l'unité  et  Tindivisibilité  de  la 
République  ; 

3°  De  juger  tous  les  émigrés  rentrés  sur  le  territoire  de  la 
République,  ainsi  que  les  prêtres  qui  ne  se  seraient  pas  soumis 
à  la  loi  de  la  déportation  ; 

4"  Déjuger  tous  ceux  (jui,  par  leurs  discours  ou  leurs  écrits, 
avaient  provoqué  ou  provoqueraient  par  la  suite  le  rétablisse- 
ment de  la  royauté  et  la  dissolution  de  l'Etat; 

5°  De  connaître  de  toutes  les  contraventions  et  d'appliquer 
les  peines  portées  par  les  divers  décrets  de  la  Convention 
nationale  relatifs  aux  étrangers,  à  la  prohibition  des  marchan- 
dises anglaises  et  à  l'accaparement; 

6°  De  poursuivre  tous  les  fonctionnaires  publics  qui,  chargés 
du  maniement  des  deniers  du  peuple,  les  auraient  dilapidés; 

7"  Et,  enfin,  de  connaître  de  toutes  les  affaires  qui  leur 
seraient  renvoyées  par  les  représentants  du  peuple  '. 

Elle  pouvait  donc  servir  à  tout.  Les  membres  que  les 
représentants  nommèrent,  avec  le  concours  de  Peyrcnd 
d'Herval,  moine  défroqué,  leur  secrétaire,  furent  : 

Jean-Charles  Parmi:nth:k,  comédien; 

Antoine  Margaiué,  marchand; 

François  Gautier-Giffey,  greffier  en  chef  de  la  police 
correctionnelle; 

Jean  Rey,  capitaine  au  19''  régiment  des  chasseurs; 

Jean-Baptiste  Lacombe,  instituteur; 

Jacques  Morel,  docteur; 

Guillaume  Barsac,  commis-marchand  ^ 

Commission  militaire!  et  parmi  les  sept  un  seul  mili- 
taire, le  capitaine  Rey.  Mais  on  savait  y  remédier  :  les 
grades  d'adjudants  généraux,  etc.,  leur  furent  donnés  à 
pleines  mains,  pour  leur  permettre  de  soutenir  leur  titre 
et  leur  état.  On  a  pu  remarquer  que  dans  ce  tribunal  il 
n'y  avait  point  de  jurés.  Notons  de  plus  qu'il  n'y  avait 
pas  d'accusateur  public.  C'est  le  président  qui  faisait 
tout,  arrêtant,  accusant,  condamnant. 


1.  Vivie,  ibid.,  p.  M. 

2.  La  Benodière,  ibid.,  p.  30. 


196  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Ce  président  fut  Lacombe,  et  il  convient  de  dire  d'abord 
quelques  mots  de  sa  personne. 

Lacombe,  instituteur  public  à  Toulouse,  sa  ville  natale, 
marié  et  pauvre,  était  venu  avec  sa  femme  cliercber  for- 
tune à  Bordeaux.  Il  y  commit  des  escroqueries  qui,  un 
jour,  le  firent  mener  devant  un  officier  municipal,  JVIarti- 
gnac  (père  du  ministre  de  la  Restauration);  il  s'ensuivit 
un  emprisonnement  temporaire  et  une  condamnation  à 
restituer  :  ce  que  Lacombe  n'oublia  point.  La  Révolution 
venue,  sa  place  était  naturellement  parmi  les  plus  ardents, 
et  il  réussit  dans  les  clubs  par  sa  faconde  :  mais  il  alla 
trop  loin  pour  Bordeaux  en  1792.  Il  avait  attaqué  le  minis- 
tère girondin,  applaudi  aux  journées  de  Septembre,  accusé 
de  modérantisme  la  société  des  amis  de  la  Liberté  et  de 
l'Égalité,  où  il  avait  réussi  à  se  faire  admettre  :  on  l'en 
exclut.  Au  commencement  de  1793,  il  alla  ouvrir  une 
école  à  Sainte-Foy,  où  il  se  lia  avec  les  démagogues,  et 
ce  fut  là  que  Tallien  le  connut,  dans  les  excursions  qu'il 
lit  autour  de  Bordeaux  avant  d'y  entrer.  Lacombe  l'y  pré- 
céda; il  y  prit  la  tête  du  mouvement  révolutionnaire  et 
fut  proclamé  dans  les  clul)s  l'ennemi  le  plus  inflexible  de 
l'aristocratie  et  du  fédéralisme.  Quand  les  représentants 
furent  dans  Bordeaux,  quand  ils  instituèrent  la  commis- 
sion militaire,  il  était  tout  désigné  pour  en  être,  et  la 
faveur  de  Tallien  l'en  fit  nommer  président. 

Dès  le  lendemain  de  leur  entrée  terrifiante  (27  du  1  '■'"  mois, 
18  octobre),  Baudot  et  Chaudron-Roussau  avaient  écrit  à 
la  Convention  qu'ils  quittaient  Bordeaux  désormais,  pour 
revenir  à  Toulouse,  alin  de  combattre  l'insurrection  de 
l'Aveyron  et  de  la  Lozère.  Ils  y  restèrent  pourtant  quelques 
jours  encore,  comme  le  prouvent  les  actes  qu'ils  ont  signés; 
mais  le  12  brumaire  (2  novembre)  on  retrouve  Baudot  lui- 
même  à  la  Convention,  rendant  com[)le  de  la  révolution 
accomplie  dans  la  ville  et  des  premières  opérations  de  la 
commission  militaire*. 

1.  Moniteur  du  Vi  brumaire  (3  novembre  17113),  |.  XVIH,  p.  324. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  197 

C'était  Ysabeau  et  Tallien  qui,  reprenant  leur  rôle, 
avaient  procédé  à  son  installation  (2  du  2^  mois,  23  octobre). 

La  commission  s'était  réunie  dans  le  lieu  qui  lui  était 
provisoirement  assigné  rue  Montbazon  *,  les  juges  revêtus 
de  leur  costume  de  généraux,  d'adjudants  généraux,  de 
capitaines,  selon  leur  grade  de  circonstance.  Quand  les 
deux  représentants  arrivèrent,  tous  ces  personnages  leur 
cédèrent  la  place  au  bureau  et  les  représentants  prirent 
la  parole  pour  faire  connaître  au  peuple  le  caractère  du 
tribunal  et  recommander  aux  juges  l'observation  de  la 
justice. 

Puis  Lacombe,  se  levant  à  son  tour,  montra  comment  il 
l'entendait  : 

Le  sang  de  nos  frères  versé  par  torrent  depuis  le  commen- 
cement de  la  Révolution,  dit-il,  demande  vengeance-  Ses  cris 
ont  été  enfin  entendus.  La  loi  va  frapper  les  coupables.  Peuple, 
et  vous,  représentants  du  peuple,  comptez  sur  notre  justice... 
Si,  dans  cette  commission,  il  se  trouvait  un  être  assez  lâche  pour 
ne  pas  condamner  son  père  à  mort,  s'il  était  coupable,  que  le 
perfide  tombe  lui-même  sous  le  glaive  de  la  loi! 

Pus  fort  que  Brutus  !et,  séance  tenante,  les  représentants 
étant  sortis,  on  fait  amener  une  première  victime  :  Pierre 
Lavau-Gayon  ^,  ancien  chef  de  l'administration  de  la  marine 
à  Bordeaux,  l'un  des  trois  dont  la  Convention  demandait  la 
tète  avant  toute  question  d'amnistie  ^  Il  avait  fait  partie  de 
la  commission  populaire  de  salut  public.  On  l'avait  envové 
à  Marseille  pour  établir  un  concert  entre  les  habitants 
des  deux  villes  en  vue  d'atTranchir  la  Convention  asser- 
vie. On  l'accusait  d'avoir  voulu  livrer  le  port  de  Toulon. 

1.  Dans  la  jxrande  salle  alTectée  jusqu'à  ces  derniers  temps  à  la  Faculté 
des  lettres.  Vivie,  t.  II,  p.  16. 

2.  C'est  ainsi  qu'il  signe. 

3.  Les  jugements  qui  vont  suivre  se  retrouvent  dans  les  registres  de  la 
Commission  militaire  conservés  au  grelTe  de  la  cour  d'appel  de  Bor- 
deaux. Le  greffe  possède  en  outre  le  plus  grand  nombre  des  dossiers 
des  accusés,  classés  par  ordre  alphabétique.  Il  y  a  là,  au  nombre  des 
pièces  officielles,  des  interrogatoires  auxquels  nous  aurons  à  faire  plus 
d'un  emprunt. 


198  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Toute  réplique  lui  fut  interdite,  et  son  identité  étant  con- 
statée il  fut  envoyé  à  la  mort  au  milieu  des  vociférations 
de  la  foule  \  Dans  un  discours  à  la  Convention,  Baudot  aime 
à  le  sig-naler  parmi  les  premières  victimes  du  tribunal 
qu'il  avait  contribué  à  établir  :  «  Le  traître,  Finfàme 
Lavauguyon,  ce  scélérat  qui  a  opéré  la  contre-révolution 
à  Toulon,  a  péri  sur  Técliafaud  -.  » 

Il  en  cite  un  autre  dont  le  supplice  devait  toucher  plus 
particulièrement  la  Convention,  le  député  Biroteau,  Rous- 
sillonnais  de  naissance,  girondin  de  parti,  un  des  proscrits 
du  31  mai.  Il  s'était  soustrait  à  la  garde  de  ses  gendarmes, 
et  réfugié  d'abord  à  Lyon,  puis  à  Bordeaux,  où  il  rencontra 
Girey-Dupré,  jeune  journaliste  lié  à  la  cause  de  la  Gironde 
et  récemment  venu  de  Caen.  Ils  cliercjièrent  vainement  à 
se  couvrir  de  faux  noms.  Conduits  devant  Tallien,  ils  furent, 
par  deux  voies  différentes,  dirigés  vers  la  même  fin  :  Biro- 
teau renvoyé  devant  la  commission  militaire  et  Girey-Dupré 
réservé  pour  Paris  ^  Biroteau,  devant  ce  tribunal,  objecta 
que,  membre  de  la  Convention,  il  ne  pouvait  a^oir  pour 
juge  une  commission  nommée  par  des  délégués  des  repré- 
sentants du  peuple,  mais  Lacombe  lui  répliqua  : 

Yous  pouvez  d'autant  plus  être  jugé  par  la  commission 
militaire,  qu'étant  mis  hors  la  loi,  chaque  citoyen  a  le  droit 
de  vous  brûler  la  cervelle. 

Que  répondre  à  cet  arg-ument? 

Biroteau  avait  dit  à  Tallien  :  «  Je  sais  que  la  guillotine 
m'attend,  elle  ne  vous  eût  pas  manqué,  non  plus  qu'cà  tous 
les  partisans  de  la  Montagne,  si  nous  avions  été  les  plus 
forts.  » 

Parole  de  défi,  dont  on  ne  manqua  point  de  s'emparer  ; 

1.  Vivie,  t.  II,  p.  19. 

2.  Moniteur  un  3  novembre.  I.  XVIII,  j).  32i.  La  f-'iiillolino  ét.til  dressée 
l)lare  Nationale,  aujourd'hui  place  (iambelta. 

3.  Lellre  d'Ysaheau  et  de  Baudol  à  la  Convention,  troisième  jour  du 
(leuxiènic  mois,  lue  dans  la  séance  du  '  brumaire.  Moniteur  du  8  (2'J  oc- 
tobre 1793),  t.  XVlIi,  p.  283. 


CH.   XII.  —   GIRONDE  199 

«  Est-ce  par  humanité,  lui  dit  Lacombe,  que  vous  auriez 
fait  massacrer  tous  les  législateurs  montagnards  et  tous  leurs 
partisans,  si  votre  parti  conspirateur  eût  triomphé? 

—  Nous  n'aurions  fait  alors  que  ce  que  vous  faites  *.  » 

Son  jugement  était  fort  simple.  Il  ne  s'agissait  que  de 
constater  son  identité.  Il  monta  d'un  pas  ferme  à  l'écha- 
faud.  Comme  on  criait  et  qu'on  le  pressait  de  crier  lui-même 
Vive  la  république:  «  Quel  peuple,  dit-il,  pour  une  républi- 
que! »  et  il  reçut  le  coup  mortel.  Baudot,  dans  son  discours, 
se  fait  un  titre  particulier  de  cette  capture  : 

Une  exécution  remarquable,  dit-il  à  la  Convention,  est  celle 
de  l'ex-député  Biroteau.  que  nous  avons  pris  sur  le  vaisseau  le 
Corsaire,  sur  lequel  il  se  préparait  à  faire  une  expédition  au 
profit  de  la  République.  Vous  sentez  combien  ses  intérêts 
eussent  été  en  bonnes  mains!  Il  a  fait  un  aveu  bien  précieux 
en  convenant  que,  s'ils  eussent  été  vainqueurs,  ils  nous  auraient 
fait  guillotinera 

La  commission  militaire,  dès  ses  débuts,  avait  donc  donné 
assez  de  gages  à  la  Terreur  pour  que  le  Comité  do  salut 
public  lui  laissât  le  soin  de  châtier  les  rebelles.  Huit  des 
membres  de  la  commission  populaire  de  Bordeaux  avaient 
été  amenés  à  Paris,  et  le  rapport  fait  par  un  des  chefs  de 
l'escorte  sur  ce  tranfèrement  montre  avec  quelle  brutalité 
on  traitait  ces  hommes,  déjà  marqués  pour  la  guillotine  ^. 
Baudot,  au  risque  de  redoubler  leurs  tortures,  demanda 
qu'on  les  renvoyât  à  Bordeaux,  oii  leur  exécution  ferait  plus 
d^effet  ;  mais  trois  avaient  déjà  été  guillotinés  ce  jour  mème^  : 
c'est  ce  qu'objecta  une  interruption  de  Thuriot.  Un  décret 
fut  rendu  pour  les  cinq  autres  (2  novembre)  %  et  ne  parait 


1.  Procès-verbal  d'arrestation  de   Biroteau  et  Girey-Dupré  {à  Bordeaux), 
Bibl.  Nat..  L=  38,  n»  602,  p.  9. 

2.  Séance  du  12  brumaire,  Moniteur  du  13  (3  novembre   1*93}.  t.  XVIII, 
p.  324. 

3.  Voyez-le  dans  Vivie,  t.  II,  p.  26,  27. 

4.  Lemoine  fils,  Wormeselle  et  Lacombe-Puyguereau.  12  brumaire  (2  no- 
vembre n93). 

5.  Séance  du  12  brumaire  (2  novembre),  Moniteur  du  13. 


200  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

pas  avoir  été  mis  à  exécution  '.  Ce  ne  fut  pas  la  faute  de 
Baudot.  II  allait  partout,  vantant  le  rétablissement  de  l'ordre 
républicain  à  Bordeaux  et  l'énergie  révolutionnaire  dé- 
ployée après  lui  par  les  deux  collègues  qu'il  y  avait  laissés. 
Ainsi,  le  lendemain,  il  disait  aux  Jacobins  : 

Maintenant,  il  est  à  Bordeaux  une  commission  militaire  qui 
juge  les  délits  contre  la  nation.  Tout  s'y  fait  militairement  et 
le  gouvernement  ne  va  qu'à  coups  de  sabre  et  de  guillotine  : 
c'est  la  dernière  ressource  qu'on  a  trouvée  contre  les  aristo- 
crates encroûtés  de  ce  pays-là;  il  a  bien  fallu  la  faire  valoir. 
Ils  tremblent  maintenant,  ils  fuient,  ils  se  cacbent.  Tous  leurs 
etïorts  seront  vains;  tous  éprouveront  le  sort  qui  est  réservé 
aux  traîtres. 

Et,  après  avoir  reproduit  les  détails  qu'il  avait  donnés  la 
veille  à  la  Convention  : 

La  République  est  sauvée,  si  on  continue  sur  le  pied  où  nous 
avons  mis  les  choses  dans  le  Midi.  Tallien  et  Ysabeau  ont  trop 
bien  commencé  pour  rétrograder  maintenant,  continuez-leur 
votre  confiance  -. 

Les  arrestations  se  succédaient  et  les  exécutions  aussi. 
Avec  le  décret  du  6  août,  la  matière  était  abondante.  En 
un  même  jour,  25  octobre,  la  commission  frappait  un  prêtre 
nommé  Dumontet,  demeuré  fidèle  à  ses  devoirs  et  tenu  par 
conséquent  pour  conspirateur  ^,  et  l'ancien  maire  Saige.  Le 
rôle  de  Saige  avait  été  parfaitement  mesuré  dans  la  crise 
traversée  par  la  ville.  Mais  Baudot  a  dit  le  vrai  mot  de 
son  jugement  dans  le  même  discours  à  la  Convention 
cité  plus  haut  : 

Nous  avons  fait  punir  aussi  le  maire  de  Bordeaux,  homme 
riche  de  dix  viillions  et  fécond  en  ressources  d'esprit,  et  que 


1.  Vivie,  t.  H.  p.  41. 

2.  Moniteut'  du  10  brumaire  (0  novembre  1T9:!).  l-  XIX.  p.  343.  —  Il 
parlait,  lui,  investi  d'une  mission  nouvelle  pour  Slrasbour;,'.  Baudot  est  le 
conventionnel  si  souvent  rilé  par  .M.  E.  Quinet,  à  ip''  •'  '»  laissé  ses  mé- 
moires. 

3.  11  n'était  même  i»as  tenu  au  serment,  n'étanl  jias  foneliounairc. 


cil.   XII.   —   GIROiNDE  201 

ceux  des  habitants  qui  n'étaient  pas  sans-culottes  avaient  fait 
un  dieu  '. 

Le  lendemain  2G  octobre,  c'était  le  tour  de  Marandon, 
rédacteur  du  Courrier  de  la  Gironde,  poète  aussi,  fort  lancé 
dans  le  monde  et  compromis  au  premier  chef  dans  le  mou- 
vement bordelais.  S'il  est  vrai,  ce  qui  n'est  pas  prouvé  d'ail- 
leurs, qu'il  ait  tenté  de  se  sauver  en  dénonçant,  sous  leur  dé- 
guisement, Giret-Dupré  et  Biroteau,  cela  ne  lui  servit  guère. 
Il  avait  été,  comme  Lavau-Gayon,  mis  hors  la  loi,  et  il  avait 
mérité, il  fautle  dire,  cette  proscription  spéciale  dont  la  Con- 
vention l'avait  frappé,  par  l'énergie  de  sa  propagande  dans 
le  Gers  contre  les  auteurs  du  31  mai^  A  l'audience,  sa  con- 
tenance ne  fut  pas  indigne  de  son  rôle.  Si  Lacombe  croyait 
lintimider,  il  y  perdit  sa  peine;  mais  peut-être  se  plaisait- 
il  à  le  tenir  suspendu  comme  par  un  fil  à  la  yÏQ.  Pour 
rompre  ce  fil,  il  suffisait  de  constater  son  identité. 

Il  y  avait  alors  à  Bordeaux,  avec  les  commissaires  de  la 
Convention,  un  agent  du  ministère  des  affaires  étrangères, 
un  explorateur ^noimaé  Desgranges.  Il  n'y  était  pas  àl'insu 
des  représentants,  il  leur  avait  fait  sa  visite  (3  du  2'=  mois, 
24  octobre)  : 

J"ai  cru  qu'il  était  de  mon  devoir  de  me  présenter  aux  repré- 
sentants du  peuple  en  mission  dans  le  département.  Je  leur  ai 
fait  part  de  celle  dont  vous  m'aviez  chargé  et  ils  en  ont  paru 
satisfaits  *. 

1.  Séance  du  12  brumaire,  Moniteur  du  13  (3  novembre  1793),  t.  XVIII, 
p.  324.  Ysabeau  et  Tallien,  dans  leur  lettre  au  Comité  de  salut  public  (Bor- 
deaux, 8  brumaire),  ne  manquent  pas  d'insister  sur  cette  bonne  fortune  : 
<i  Le  Capet  de  Bordeaux,  le  maire  Saige  a  expié,  il  y  a  deux  jours,  sur 
l'échafaud  les  forfaits  nombreux  dont  il  s'était  rendu  coupable;  sa  mère 
vient  de  mourir  aujourd'hui.  Cette  mort  rend  la  nation  propriétaire  de 
plus  de  dix  millions  de  biens.  Voilà  de  quoi  payer  les  frais  de  la  révo- 
lution bordelaise  et  procurer  du  pain  au  peuple  à  bon  marché.  Aous  ne 
négligeons  pas  pour  cela  les  saignées  pécuniaires  à  faire  aux  riches,  aux 
accapareurs,  aux  fédéralistes...  Le  résultat  de  nos  opérations  sera  plusieurs 
millions  acquis  à  la  nation.  »  (Arch.  nat.,  AF  II,  carton  170,  brumaire, 
pièce  38.) 

2.  Moniteur  du  24  octobre,  t.  XVIII,  p.  208. 

3.  Desgranges  au  Ministère  des  affaires  étrangères.  Arch.  du  Ministère 
des  affaires  étrangères,  France,  reg.  332,  f»  55. 


202  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Ses  renseignemenls  du  reste  n'étaient  pas  de  nature  à 
contredire  ceux  des  conventionnels;  il  écrivait  le  12  bru- 
maire (2  novembre)  : 

Le  club  national,  stimulé  par  de  vrays  républicains,  sur- 
tout par  les  représentants  du  peuple  Ysabeau  et  Tallieu,  fait 
des  merveilles  '. 

Il  ne  pouvait  négliger  la  commission  militaire  : 

Le  tribunal  militaire  va  grand  train  : 

Et  il  rendait  compte  aussi  des  exécutions  : 

J'ai  assisté  à  l'exécution  de  Lavaugayon,  il  est  mort  avec  fer- 
meté. Cette  exécution  a  été  faite  sur  la  place  Nationale,  dont 
un  a  ùté  les  chaînes  qui  la  déshonoraient, 


La  guillotine  lui  faisait  donc  plus  d'honneur!  —  Il  fut 
issi  témoin  des 
et  de  Marandon 


aussi  témoin  des  derniers  moments  de  l'ancien  maire  Saige 


L'exécution  du  maire  Saige,  qui  était  très  aimé  du  peuple 
pour  les  bienfaits  qu'il  répandait  sur  lui,  a  vivement  affligé, 
mais  aucun  murmure  coupable  ne  s'est  fait  entendre.  Maran- 
don, l'un  des  principaux  meneurs  de  la  ville,  s'il  en  fut  jamais, 
a  été  jugé  et  mis  à  mort  dimanche  (je  fausse,  c'est  avant-hier 
que  je  veux  dire,  car  les  dimanches  sont  à  tous  les  diables)  : 
pour  ce  Marandon  la  joie  a  été  grande  parmi  le  peuple.  Il  est 
allé  à  la  mort  en  chantant  et  en  dansant;  on  citait  cela  comme 
une  preuve  de  courage  :  je  puis  vous  assurer  qu'il  est  mort 
fou  -. 

Voilà  un  témoin  oculaire  qui  au  moins  ne  rapporte  pas 
cette  étrang-e  tenue  à  l'ivresse. 

Ysabeau  et  Tallien  n'auraient  pas  été  fâchés  de  prendre 
quelques  mesures  qui  relevassent  le  commerce  dans  Bor- 

1.  Arch.  du  Min.  des  Aiïaires  étrangères,  France,  reg.  332,  f»  198. 

2.  Desgranges  à  Ysabeau,  secrétaire  général  du  Ministère  des  alTaires 
étrangères,  frère  du  représentant,  ibid.  Le  8  frimaire  (28  novembre),  à 
propos  de  la  fermeture  des  églises,  il  ose  dire  :  «  11  me  semble  que  la 
lerreiir  plus  que  la  conviction  intime  détermine  beaucoup  de  monde  à 
approuver  ces  mesures  extrêmes.  »  [IbicL,  reg.  321,  f»  211.) 


CH.   XII.   —  GIRONDE  203 

deaux,  mais  ils  étaient  un  peu  sous  l'influence  de  Peyrend 
d'Herval,  leur  secrétaire,  qui  était  l'àme  de  la  Terreur  et 
croyait  que  Ton  n'y  pouvait  rien  faire  sans  moyens  violents. 
On  continuait  de  renvoyer  assez  arbitrairement,  soit  de- 
vant la  commission  militaire,  soit  devant  le  tribunal  révo- 
lutionnaire de  Paris.  On  avait  renvoyé  Biroteau  devant  la 
commission,  on  envoya  à  Paris  Cussy,  qui  se  trouvait  dans 
le  même  cas,  et  n'y  gagna  que  le  voyage.  La  commission 
appliquait  le  code  révolutionnaire  dans  toute  sa  rigueur  : 
le  8  brumaire  (29  octobre),  JXicolas-Abel  Villeneuve,  com- 
mis négociant,  était  condamné  à  mort  pour  aristocratie  '; 
mais  elle  acquittait  aussi  quelquefois,  et,  quand  elle  condam- 
nait, ce  n'était  pas  toujours  à  la  mort,  témoin  cet  artisan, 
Jean-Gabriel  Lalanne,  condamné  ce  même  jour  (29  octo- 
bre) à  six  ans  de  fers  et  à  l'exposition  avec  cet  écri- 
teau  :  Partisan  de  la  commission  j)opulaire  et  de  la  force 
départementale-.  La  Terreur  dans  Bordeaux  eut  du  reste  un 
caractère  particulier.  Elle  avait  devant  elle  des  riches  bien 
plus  que  des  nobles,  une  opulente  bourgeoisie,  des  négo- 
ciants, et,  sauf  les  cas  où  elle  rencontrait  des  ennemis  poli- 
tiques, elle  se  montra,  dans  les  premiers  temps,  moins 
avide  de  sang-  que  d'argent.  Les  arrestations  donnaient  sur- 
tout lieu  à  des  saisies  d'argenterie,  d'objets  précieux  (il  y 
a  des  exemples  de  spoliation  d'une  impudence  inouïe  ')  ; 
les  jugements  frappaient  d'amendes  aux  proportions  énor- 
mes. Les  quatre  frères  Raba  (des  juifs)  furent  condamnés 
solidairement  à  500  000  livres  d'amende  :  400  000  livres 
pour  le  trésor,  100  000  livres  pour  les  sans-culottes  (9  bru- 
maire, 30  octobre).  Un  crime  qui  motivait  une  pareille 
amende  aurait  bien  pu,  devant  cette  commission,  entraîner 
la  mort,  et   la  confiscation   aurait   suivi;  mais  que  serait 

1.  Vivie,  t.  II.  p.  38.  Il  avait  dil  que  les  représentants  du  peuple 
étaient  des  hommes  de  sang.  Il  s'était  montré  partisan  de  la  force  dé- 
partementale :  c'est  tout  ce  qu'on  trouve  dans  son  jugement.  (Registre  de 
la  commission  militaire,  à  la  date.) 

2.  Vivie.  t.  II,  p.  38.  Registre  de  la  commission,  à  la  date. 

3.  Voy.  Vivie,  t.  II,  p.  49. 


204  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

devenue  la  part  des  sans-culoltes?  x\iilre  motif  :  la  con- 
fiscation eût  donné  la  totalité  des  biens  sans  doute;  mais 
oii  les  trouver?  Les  juifs,  par  l'habitude  de  la  persécution, 
avaient  trop  appris  à  cacher  leur  argent.  500  000  francs, 
c'était  un  beau  denier.  L'agent  du  ministre  des  affaires 
étrangères  approuve  fort  ce  procédé  : 

Ils  en  seront  quittes,  dit-il,  pour  une  modique  amende  de 
500  000  livres.  Ces  honnêtes  gens,  riches  de  5  à  6  millions, 
n'auront  pas  grand'peine  à  trouver  cette  somme  *. 

Ils  payèrent  et  on  les  relâcha  (9  brumaire,  30  octobre), 
sauf  à  ouvrir  avec  eux  un  compte  nouveau.  On  les  voulut 
reprendre,  en  effet,  et  ils  eurent  grand'peine  à  échapper. 

Il  V  eut  du  reste  des  amendes  plus  considérables  pour 
des  faits  qui  eussent  difficilement  motivé  la  mort.  Le  26  fri- 
maire (16  décembre),  le  banquier  Ch.  Peihoto,  «  convaincu 
d'avoir  manifesté  son  mépris  pour  sa  section  et  pour  les 
pauvres  en  leur  donnant  30  livres  par  mois  »,  fut  condamné 
à  1  200  000  livres  d'amende  :  un  million  pour  la  Républi- 
que et  200  000  livres  pour  les  sans-culottes  de  Bordeaux. 
Il  dut  garder  prison  jusqu'au  payement  de  la  somme  attri- 
buée aux  sans-culottes  ^;  plus  tard,  on  trouve  encore  des 
condamnations  individuelles  à  300  000  livres  ^ 

Dès  ce  moment  la  commission  comptait  déjà  un  assez 
bon  nombre  de  jugements  jtour  que  Lacombc  en  pùl 
envoyer  la  collection  à  la  Commune  de  Paris,  en  disant,  à 
la  louange  du  tribunal,  que  ses  membres,  «  indulgents 
envers  les  pauvres,  sévères  contre  les  riches  égoïstes, 
implacables  contre  tous  les  conspirateurs,  travaillaient  à 
délivrer  Bordeaux  des  principaux   ennemis  de  la  liberté 

d.  12  du  deuxième  mois,  2  novembre.  Arcli.  du  Min.  des  affaires  étran- 
gères, JbicL,  fo  148. 

2.  Registre  de  la  Commission  (à  la  date),  dossier  Pcirolo.  Cf.  Berrial 
Saint-Prix,  p.  299. 

3.  Lafond  aîné,  négociant,  1  germinal  (2(>  avril)  1794;  Lajard,  courtier, 
9  germinal  (28  avril).  Berrial  Saint-Prix,  ibid. 


CH.   XII.    —   GIRONDE  203 

et  à  remonter  l'esprit  public,  qui  était  encore  loin  d"y  être 
ù  la  hauteur  des  circonstances  *  ». 

Avec  lui  on  ne"  devait  pas  désespérer  d'y  arriver.  Il 
jugeait  même  les  morts.  André  Bertonneau,  membre  de  la 
commission  populaire  et  comme  tel  mis  hors  la  loi,  s'étant 
brûlé  la  cerv^elle  au  moment  où  l'on  voulait  l'arrêter  -,  la 
commission  constata  l'identité  (c'était  toute  la  procédure 
dans  ce  cas)  et  confisqua  les  biens  (12  brumaire,  2  no- 
vembre). La  confiscation  ne  pouvait  être  que  l'effet  du 
jugement  et  il  ne  fallait  pas  que,  par  le  suicide,  on  en 
fraudât  la  République.  Au  reste,  quelques  jours  plus  tard 
(29  brumaire,  19  novembre),  la  Convention  faisait  un 
décret  qui  inscrivit  dans  le  code  révolutionnaire  ce  prin- 
cipe éhonté  ". 

Lacombe,  on  le  voit,  avait  pressenti  les  intentions  de  la 
Convention  nationale.  Le  Comité  de  salut  public  était 
moins  partisan  du  système  des  amendes,  et  il  s'en  expliqua 
sévèrement  aux  deux  représentants  qui  semblaient  trop  le 
tolérer.  Par  une  lettre  de  brumaire  an  II  (probablement 
du  24)  il  leur  écrivait  : 

Le  Comité  de  sahit  public,  citoyens  collègues,  a  vu  avec 
surprise  qu'une  faiblesse  outrageuse  aux  principes,  indigne 
d'hommes  qui  doivent  être  révolutionnaires,  avait  dicté  plu- 
sieurs jugements  de  la  commission  militaire. 

Des  monstres  souillés  de  royalisme,  des  complices  des  fédé- 
ralistes, des  contre-révolutionnaires  ont  été  soustraits  à  la 
hache  qui  demandait  leur  tète  coupable.  Ils  ont  été  mulctés 
d'une  amende.  On  ne  satisfait  point  à  prix  d'or  une  république 
offensée;  on  ne  capitule  point  avec  ses  ennemis. 

Eh  quoi!  le  modérantisme  s'assied  dans  le  sanctuaire  des 


1.  Vivie,  t.  II,  p.  41. 

2. .Desgranges,  en  racontant  le  fait,  parle  du  danger  qu'a  couru  le 
général  Brune  en  voulant  arrêter  lui-même  Bertonneau  :  <i  Ce  malheureux, 
au  moment  d'être  pris,  tira  un  de  ses  pistolets  presque  à  bout  portant  sur 
le  général  et  le  manqua.  Il  s'appliqua  ensuite  son  second  pistolet  sur  le 
cœur  et  se  tua  roide.  »  (Arch.  du  .Min.  des  affaires  étrangères,  registre 
cité,  f  199.) 

3.  Moniteur  du  le'  frimaire  (21  novembre  1193).  Voy.  YHistoire  du  tri- 
bunal révolutionnaire  de  Paris,  t.  II,  p.  90-92. 


206  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION     . 

lois  révolutionnaires?  il  s'en  empare  pour  en  émousser  l'ac- 
tion, et  leur  dérobe  leur  glaive,...  et  vous  l'avez  permis  dans 
une  ville  qui  fut  rebelle!  Cessez  de  souffrir  qu'on  viole  la  loi 
qui  veut  que  la  tête  de  tout  conspirateur  tombe  sous  la  hache, 
ou  vous  deviendrez  complices  de  ces  faiblesses  criminelles. 
Ces  tableaux  n'ont  pas  été  offerts  à  la  Convention;  elle  eût  été 
indignée.  Redevenez  vous-mêmes  *. 

Mais  il  n'y  eut  pas  seulement  des  condamnations  atté- 
nuées, il  y  eut  des  acquittements.  Baudot,  quand  il  pro- 
mettait à  la  Convention,  au  nom  d'Ysabeau  et  de  Tallien, 
l'application  soutenue  d'un  système  de  rigueur  dans  Bor- 
deaux, engageait  peut-être  un  peu  témérairement  ses  deux 
collègues.  Après  les  arrestations  en  masse  des  premiers 
jours,  ils  avaient  chargé  un  juge  de  paix,  nommé  Antony, 
qu'ils  avaient  remarqué  à  La  Réole,  de  visiter  les  détenus 
pour  en  faire  le  triage.,  et  des  mises  en  liberté  avaient 
suivi  :  ce  qui  suscita  contre  Tallien  et  Ysabeau  des  accu- 
sations de  modératisme  dont  ils  eurent  à  se  défendre  -.  Il 
y  eut  d'ailleurs  à  cette  époque  une  suspension  forcée  des 
séances  de  la  commission  à  Bordeaux.  Elle  avait  été 
appelée  à  exercer  ailleurs  son  office. 

Au  premier  rang-  des  villes  qui  avaient  adhéré  aux 
manifestations  de  la  commission  bordelaise  de  salut  public 
était  Libourne;  elle  n'avait  point  tardé  à  se  soumettre  aux 
faits  accomplis;  elle  n'en  restait  pas  moins  compromise. 
Tallien  venait  de  visiter  Saint-Emilion  (6  octobre  1793), 
cherchant  Guadet  et  ses  collègues  fugitifs;  à  défaut  de 
Guadet,  il  avait  pris  ses  biens,  mis  son  père  sous  bonne 
garde  et  arrêté  plusieurs  notables  du  pays  :  il  les  fit  con- 
duire à  Libourne  et  les  y  suivit  le  jour  même.  Il  y  entra 
au  bruit  du  canon,  avec  son  escorte  de  cavaliers  de  l'armée 
révolutionnaire.  C'est  au  pas  de  charge  et  précédé  de  sa 
garde  à  moustaches,  comme  l'écrivit  un  témoin,  qu'il  se 

1.  Arcli.  nal..  AVll,  carlon  HO,  ln-imiairc.  pièce  lt8.  Le  dernier  para- 
graphe n'esl  pas  de  la  main  du  copiste,  mais  de  celle  d'un  membre  du 
comité. 

2.  Vivie.  t.  II,  p.  io. 


en.   XII.   —   GIRONDE  207 

rendit  au  club  le  lendemain  (7  octobre).  Là  il  tonna  contre 
les  girondins  et  contre  leurs  adhérents,  contre  «  les 
autorités  infidèles,  les  fédéralistes  réfléchis,  les  prétendus 
honnêtes  gens,  les  muscadins,  les  agioteurs,  les  accapa- 
reurs, les  marchands,  les  négociants,  les  riches,  tous 
modérés  et  nécessairement  aristocrates  et  royalistes;  puis 
tout  spécialement  contre  la  municipalité  qui  avait  livré  les 
chevaux  du  dépôt  sur  l'ordre  de  la  commission  bordelaise  : 
«  Et  le  peuple,  s'écria-t-il,  n'a  pas  immolé  ces  magistrats 
infidèles!  » 

Il  allait  y  suppléer  en  faisant  arrêter  ces  grands  cou- 
pables, et  après  la  soumission  de  Bordeaux,  quand  la  com- 
mission militaire  y  eut  suffisamment  établi  le  règne  de  la 
Terreur,  elle  fut  envoyée  à  Libourne,  accompagnée  de  la 
guillotine. 

Lacombe,  le  président,  le  bourreau  en  chef,  vint  au  club 
(13  brumaire,  3  novembre)  reprendre  la  question  au  point 
où  Tallien  l'avait  laissée,  déblatérant  contre  les  gens 
éclairés,  les  aristocrates  et  surtout  les  riches.  «  Mais 
demain,  s'écria-t-il,  la  justice  nationale  en  fera  raison  *.  » 

"Le  lendemain,  en  effet  (14  brumaire,  4  novembre),  un 
administrateur,  Ardouin-ïuanchèke,  qui  s'excusa  en  vain, 
alléguant  son  erreur,  un  employé  des  douanes,  J.-B. 
RouJOLLE,  et  un  homme  de  loi,  Paul-Romain  Chaperon, 
furent  condamnés  à  mort  et  immédiatement  exécutés. 
Mais  il  y  eut  trois  acquittements  ou  condamnations  à 
l'amende  ^  et,  le  lendemain  (lo  brumaire,  3  novembre), 
des  amendes  aussi  :  l'une  de  6000  livres  (apôtre  du  fédéra- 
lisme ^);  une  autre  de  100  000  livres  (aristocrate  fanatique, 
modérantiste,    égoïste,   hypocrite),  90  000   livres  pour  la 


1.  Vivie,  t.  II,  p.  64. 

2.  Entre  autres,  Jean  Durand,  ancien  procureur  du  roi,  accusé  d'être 
mal  disposé  pour  la  Révolution.  Il  alléguait  ses  dons  volontaires  :  il  en 
fut  pour  230  000  livres,  don  forcé  cette  fois,  avec  cinq  ans  de  fer,  par 
supplément. 

3.  15  brumaire  (o  novembre),  Chapcron-Rouniao  :  somme  modiiiuc, 
mais  on  y  joignait  vingt  ans  de  fers. 


208  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

République  et  10  000  pour  les  sans-culottes  de  Libourne  '  ; 
une  autre  encore  de  100  000  livres  :  85  000  livres  pour  la 
République  et  15  000  livres  pour  les  sans-culottes  de 
Libourne,  de  Coutras,  d'Arveyres  ^,  car  il  fallait  que  les 
bonnes  traditions  établies  à  Bordeaux  profitassent  égale- 
ment aux  sans-culot'es  du  département.  Cbose  remar- 
quable, Barbot,  ce  maire  de  Libourne  dont  Tallien  s'éton- 
nait que  le  sang  n'eut  pas  déjà  rougi  le  pavé  des  rues,  ne 
fut  condamné  qu'à  la  détention  jusqu'à  la  paix  :  il  avait 
été  défendu  par  son  fils  ^,  et  protégé  peut-être  auprès  de 
Lacombe  par  d'autres  moyens  ;  car  nous  verrons  que 
l'argent,  qui  motiva  souvent  les  mises  en  jugement,  en 
adoucit  parfois  les  etTets. 

On  ne  compte  plus  dans  cette  courte  session  de  la  com- 
mission militaire  à  Libourne  que  deux  condamnations  à 
mort  :  le  17  brumaire  (7  novembre),  Bruducu-Beaugérard, 
maire  de  Yeyrac,  sous  l'inculpation  d'avoir  employé  tous 
les  movens  possibles  pour  engager  plusieurs  communes 
à  adbérer  à  la  commission  populaire;  et  le  23  (13  no- 
vembre), pour  la  clôture,  Martial  Binet,  directeur  des 
postes  et  juge  de  paix  à  Coutras;  en  tout  cinq  '\ 


1.  J. -Bernard  Garât,  même  jour  :  délonlion  justiu'à  la  paix. 

2.  J.  LiMOLZiN,  même  jour  :  détention  jusqu'à  la  paix. 

3.  Vivie,  t.  II,  p.  65,  66. 

4.  Pour  le  reste,  cinq  aux  fers,  dix  à  la  dclenlion,  treize  à  la  prison 
pour  un  temps  et  onze  à  l'amende,  pour  avoir  calomnié  le  vertueux  Marat, 
Danton  et  Robespierre  ;  il  y  avait  eu  seize  acquittements.  —  Le  total  des 
amendes  s'élevait  à  692  300  livres,  dont  583  000  pour  la  République  et 
107  300  pour  les  sans-culottes  ou  les  pères  et  mères  des  défenseurs  de  la 
patrie.  Voyez-en  la  liste  donnée  par  M.  Vivie,  t.  II,  p.  66-71. —  Notons  seu- 
lement, parmi  les  condamnés  aux  fers  le  18  brumaire  (8  novembre^  Charles 
JouiN,  vingt  ans  de  fers  et  deux  heures  d'exposition  pendant  trois  matinées 
consécutives,  avec  cetécrileau  :  Calomniateur  de  la  Représentation  nationale 
et  des  braves  Parisiens:  le  22  (12  novembre),  Gostks,  vingt  ans  de  fers  aussi. 
«  ayant  égard  aux  preuves  multipliées  de  patriotisme  '>  qu'il  avait  don- 
nées ;  et  <|uant  aux  amendes,  le  16  brumaire  (6  novembre),  Jacques  Large- 
TEAu  et  Dahey  LoiNGA,  coudamués  solidairement  à  110  000  livres  d'amende, 
dont  10  000  pour  les  sans-culottes  libournais;  PEtn-JEAN,  OOOO  livres,  dont 
2000  pour  les  sans-culottes;  le  19  (9  novembre),  Badaii.ii,  3000  livres,  dont 
tOOO  |)(nir  les  pères  et  mères  des  défenseurs  de  la  [lalrie;  le  10,  Gaston 
Lacaze,  10  000  livres,  dont  1000  pour  les  sans-culottes;  Fontémoing,  60  000  li- 


CH.    XII.   —   GIRONDE  209 

L'envoi  de  la  commission  à  Libourne  avait  donné 
quelque  relâche  à  Bordeaux,  mais  le  mouvement  révolu- 
tionnaire s'accélérait,  et,  à  certains  égards,  les  représentants 
pouvaient  en  concevoir  de  l'inquiétude.  Ils  voyaient  de 
mauvais  œil  ces  agents  du  Comité  de  salut  public,  qui 
venaient  attiser  les  passions  dans  les  villes  et  répandre 
l'effroi  dans  les  campagnes,  sans  plus  de  souci  des  embarras 
qu'ils  pouvaient  causer  aux  représentants  délégués  dans 
les  départements  :  on  faisait  courir  le  bruit  que  quiconque 
avait  eu  part  à  la  rébellion  de  Bordeaux  serait  poursuivi, 
et  c'était  presque  tout  le  monde.  Ils  avaient  à  se  plaindre 
aussi  des  agents  du  ministre  de  la  guerre,  de  ces  adjudants 
généraux  imberbes,  faits  à  l'image  et  ressemblance  du 
jeune  secrétaire  g-énéral  Vincent  :  jeunes  impudents  qui, 
par  le  droit  du  sabre,  empiétaient  sur  les  pouvoirs  des 
représentants  eux-mêmes  : 

Que  veux-tu  que  je  dise,  écrivait  Ysabeau  à  Bouchotte,  ce  type 
du  jacobin  fanatique  et  incapable,  du  ministre  imbécile,  ins- 
trument aveugle  d'un  parti,  que  veux-tu  que  je  dise  quand  je 
vois  conférer  des  grades  supérieurs  et  qui  demandent  des  guer- 
riers consommés  à  des  imberbes  sans  capacité  et  sans  talent,  à 
qui  leurs  épaulettes  et  leurs  broderies  acbèvent  de  tourner  la 
tête?Par  exemple,  Auge,  dont  nous  parlons,  n'est-il  pas  adjudant 
général^  chef  de  brigade,  chef  de  V état-major  et  adjoint  inoral  du 
ministre  de  la  guerre?  Deux  lignes  de  titres  à  un  jeune  homme 
de  vingt-trois  ans,  intrigant  de  profession,  calomniateur  par 
caractère.  Par  exemple,  Craveg,  même  âge,  adjudant  général 
comme  l'autre,  couvert  de  broderies  d'or!...  Quel  respect  veux- 
tu  que  de  pareils  êtres  inspirent  ?  Quel  chagrin,  pour  un  ancien 
soldat,  criblé  de  blessures,  d'être  forcé  d'obéir  à  des  hommes 
qui  ne  commandent  que  le  mépris!...  Tu  inondes  les  départe- 
ments de  tes  agents...  Ces  agents  ignorants  et  brutaux  ont 
usurpé  les  noms  de  représentants  du  peuple,  en  ont  exercé 
les  fonctions  ;  ils  se  sont  fait  rendre  les  honneurs  suprêmes 
dus  à  la  seule  majesté  nationale;  des  villes  entières  sont  sor- 
ties au-devant  d'eux,  et  ils  ont  menacé  de  la  foudre  celles  qui 


vres,   dont   5000  pour  les   sans-culottes;  le  21   (H   novembre),  Fourcald, 
20  000  livres  :  ne  s'était  point  «  attelé  au  char  de  la  République  »  ! 

n.  —  14 


210  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

se  refusaient  à  ces  démonstrations...  J'ai  vu  jusqu'à  des  forge- 
rons, que  tu  as  envoyés,  avec  le  titre  de  tes  agents,  pour  fabri- 
quer des  piques,  avoir  l'audace  de  destituer  des  municipalités, 
(l'en  créer  d'autres,  d'emprisonner  des  citoyens,  d'en  relaxer; 
de  requérir  à  tort  et  à  travers  tout  ce  qui  leur  faisait  plaisir... 
Crois-tu  que  cet  état  de  choses  puisse  durer  longtemps?  Quelle 
serait  donc  cette  nouvelle  autorité  rivale,  qui  prétendrait 
s'élever  sur  le  seul  pouvoir  légitime?  Ou  plutôt  y  a-t-il  deux 
pouvoirs  en  France?  Non,  dit  le  peuple.  —  Oui,  disent  tes 
commis;  car  j'ai  lu  hier  cette  phrase  dans  l'un  d'eux  :  //  est 
temps  qu'on  trace  une  ligne  de  démarcation  entre  les  deux  -pou- 
voirs. N'est-ce  pas  là  le  langage  de  la  cour?  Faudra-t-il  faire 
le  siège  de  tes  bureaux,  comme  on  a  fait  celui  des  Tuileries*?... 
(29  brumaire,  19  novembre  1793.) 

Cependant  la  machine  était  montée.  Le  gouvernement 
militaire  continuait  d'agir  par  les  organes  qu'il  avait  reçus. 
Le  comité  de  surveillance  déployait  tout  son  zèle.  Il  se 
faisait  comité  central,  invitant  les  comités  des  départe- 
ments voisins  à  lui  dénoncer  les  suspects,  «  afm  d'empêcher 
que  le  sol  de  la  République  ne  fut  plus  longtemps  souillé 
par  la  présence  des  conspirateurs  ^  »  ;  et  la  commission 
militaire,  revenue  de  Libourne,  était  prête  à  regagner  le 
temps  perdu.  Les  deux  représentants  s'applaudissaient  de 
son  concours.  Ils  le  témoignaient  dans  une  lettre  aux 
jacobins  de  Paris,  où,  se  félicitant  de  son  retour  après  sa 
courte   absence,  ils  disaient  (29  brumaire,  19  novembre)  : 

Les  fédéralistes  commençaient  déjà  à  relever  la  tête;  les 
calomnies  contre  la  représentation  nationale  circulaient  à  voix 
basse  et  déjà  les  girondins  croyaient  pouvoir  bientôt  reparaître 
sur  la  scène  ;  mais  le  retour  du  hùbunal  expéditif  a  tout  déjoué, 
et  la  chute  des  têtes  de  quatre  conspirateurs  a  achevé  de  faire 
rentrer  les  aristocrates  dans  le  néant.  Telle  a  été  et  sera  tou- 
jours la  conduite  de  cette  commission  tant  calomniée.  Tandis 
que  les  ennemis  de  la  République  nous  j)eignent  ici  comme 
des  hommes  de  sang,  peut-être  se  plaint-on  à  l*aris  de  notre 
modération;  mais  fidèles  à  nos  devoirs  et  à  remplir  les  inten- 


1.  Vivic,  t.  II,  p.  89. 

2.  Vivic  (10  brumaire,  0  novembre),  t.  II,  p.  75,  et  son  Appendice  n»  vi. 


en.   XII.   —   GIRONDE  211 

lions  de  la  Convention  nationale,  nous  nous  attachons  à  faire 
tomber  la  tête  des  meneurs,  des  conspirateurs  en  chef,  à  sai- 
gner fortement  la  bourse  des  riches  égoïstes  et  à  faire  jouir 
des  bienfaits  de  l'indulgence  nationale  les  sans-culottes  trom- 
pés par  les  scélérats  *. 

Ainsi  le  régime  de  la  terreur  se  maintenait  dans 
Bordeaux  et  il  prit  même  dès  lors  un  caractère  plus 
menaçant.  Les  arrestations  individuelles  ne  suffisaient 
plus.  On  eut,  pour  remplir  les  prisons,  l'ingénieuse  idée 
d'un  grand  coup  de  filet.  Un  soir  que  la  population  de 
Bordeaux  s'était  portée  au  Grand-Théâtre  (dont  la  bour- 
geoisie faisait  surtout  la  clientèle),  on  le  fit  investir  par 
l'armée  révolutionnaire  aux  ordres  du  général  Brune  et 
l'on  arrêta  à  loisir  qui  l'on  voulut".  Les  artistes  eux-mêmes 
furent  rendus  responsables  de  quelques  cris  séditieux 
proférés  dans  leur  salle,  cinq  ou  six  mois  auparavant 
(17  juin  1793).  Le  8  frimaire  (28  novembre),  ils  furent 
arrêtés  au  nombre  de  quatre-vingt-six,  ei  les  représentants, 
en  l'annonçant  deux  jours  après  au  ministre  de  l'intérieur, 
lui  disaient  :  «  C'était  un  foyer  d'aristocratie.  Nous  l'avons 
détruit  ■'.  ))  Ils  pouvaient  lui  annoncer  en  même  temps 
une  autre  arrestation,  faite  la  nuit  précédente  et  plus 
pleine  de  promesses  : 

Cette  nuit,  écrivaient-ils,  plus  de  deux  cents  gros  négociants 
ont  été  arrêtés,  les  scellés  mis  sur  leurs  papiers,  et  la  commis- 
sion militaire  ne  va  pas  tarder  à  en  faire  justice.  La  guillotine 
et  de  fortes  amendes  vont  opérer  le  scrutin  opératoire  du  com- 
merce et  exterminer  les  agioteurs  et  les  accapareurs. 

Et  ils  s'applaudissaient  ainsi  de  la  conduite  des  choses  : 

La  commission  militaire  marche  toujours  révolutionnai- 
rement;  la  tête  des  conspirateurs  tombe  sur  l'échafaud;  les 
hommes  suspects  sont  renfermés  jusqu'à  la  paix.  Les  modérés, 


■1.  Moniteur  du   12  frimaire  (2  décembre  1793),  t.  XVIII,  p.  5.54;  Vivie, 
t.  II,  p.  90-91. 

2.  Vivie,  t.  II,  p.  109. 

3.  IbicL,  p.  111. 


212  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

les  insouciants,  les  égoïstes  sont  punis  par  la  bourse...  La 
raison  fait  ici  de  grands  progrés;  toutes  les  églises  sont  fer- 
mées; l'argenterie  arrive  en  abondance  à  la  Monnaie,  et  le 
décadi  prochain  nous  célébrerons  le  triomphe  de  la  philoso- 
phie '. 

La  spoliation  allait  de  pair  avec  les  arrestations,  et 
tout  n'arrivait  pas  au  trésor.  Tallien  lui-même ,  après 
le  9  thermidor,  fut  un  jour  sommé  de  rendre  compte 
devant  la  Convention  de  l'énorme  fortune  qu'il  avait  faite. 
Plus  d'un  autre  s'enrichit  par  l'arrestation  de  ces  gros 
négociants;  d'autres,  par  le  pillag-e  des  églises.  Les  orne- 
ments d'église  furent  donnés  aux  acteurs  du  théâtre  de  la 
République  (12  frimaire,  2  décembre)  et  figurèrent  dans  la 
mascarade  qui  eut  lieu,  peu  de  jours  après,  en  l'honneur  de 
la  Raison.  On  leur  concéda  aussi,  sans  plus  de  formalités, 
le  Grand-Tliéàtre,  avec  tout  le  matériel  des  artistes  arrêtés 
comme  suspects  un  peu  auparavant  -.  Quant  aux  objets 
du  culte,  le  maire  Bertrand  avait  donné  ordre  à  ses  agents 
de  les  briser  (images  du  Christ,  de  la  Vierge  ou  des 
saints),  avec  toute  liberté  d'en  faire  ce  qu'ils  voudraient; 
car  ((  il  leur  était  défendu  de  dresser  des  procès-verbaux 
de  leurs  opérations  ^  ».  Lorsque  de  pareils  ordres  sont 
donnés  par  une  autorité  municipale,  on  sait  comment  ils 
s'exécutent  ;  et  ces  ordres  mêmes  n'étaient  peut-être  pas 
désintéressés,  car  ce  maire  Bertrand  était  un  voleur.  Avant 
même  la  fin  du  régime  qui  l'avait  mis  au  pouvoir,  on 
l'arrêta  (14  ventôse  an  II,  4  mars  1794);  il  fut  condamné 
plus  tard,  par  la  justice  ordinaire,  à  douze  et  à  vingt  ans 
de  fers. 

Avec  cet  esprit-là  dans  l'administration  munici})ale,  la 
commission  militaire  pouvait  encore  se  promettre  de  beaux 
jours,  et  Lacombe  se  sentait  appuyé,  lorsqu'adressant, 
le  6  frimaire  (26   novembre),  le  tableau  de  ses  premiers 


1.  Vivie,  t.  II,  p.  11  i. 

2.  Ibid.,  p.  121. 

3.  IhuL,  p.  \:Vi. 


en.   XII.  —  GIRONDE  213 

jugements  aux   autorités   constituées   de  Bordeaux,  il  en 
prenait  occasion  d'exposer  sa  théorie  : 

Il  ne  suffit  pas  de  dire  qu'on  est  républicain,  il  faut  le  prou- 
ver, il  faut  s'élever  à  la  hauteur  des  circonstances.  Les  traîtres 
sont  confondus,  mais  ils  ne  sont  pas  vaincus.  Poursuivons 
jusque  dans  leurs  derniers  retranchements  tous  les  ennemis 
de  la  liberté... 

Et  il  prêchait  l'union  des  sans-culottes,  «  les  seuls  sou- 
tiens de  la  République  '  ». 

Tout  s'apprêtait  pour  un  redoublement  de  rigueur.  Le 
comité  de  surveillance  lui-même,  dont  a  vu  le  zèle,  fut 
renouvelé  le  2  frimaire  (22  novembre  1793),  comme  n'étant 
pas  à  la  hauteur  des  circonstances.  Pour  prix  des  services 
qu'on  leur  demandait,  les  douze  membres,  nommés  par  les 
représentants,  recevaient  un  traitement  de  200  livres  par 
mois  ;  et  Peyrend  d'Herval,  le  secrétaire  des  proconsuls, 
introduit  dans  le  comité  comme  adjoint,  en  devenait  le 
président  :  il  répondait  de  ses  collègues. 

Le  nouveau  comité  signala  son  avènement  par  un  sur- 
croît de  sévérité  contre  les  suspects  :  ceux  qui  étaient 
gardés  chez  eux  furent  renfermés  dans  des  maisons  d'arrêt, 
et  quiconque  venait  solliciter  en  leur  faveur  était  averti  par 
une  affiche  qu'il  serait  tenu  pour  suspect  et  traité  en  consé- 
quence -.  En  même  temps  les  exécutions,  suspendues  par 
la  diversion  de  Libourne,  recommençaient  à  Bordeaux 
avec  une  activité  nouvelle.  Les  représentants,  dans  leur 
lettre  du  29  brumaire  (19  novembre),  en  signalaient  quatre  =*; 

1.  Vivie,  t.  II,  p.  106. 

2.  Ibid.,  p.  102-103. 

3.  A  Bordeaux,  jusqu'à  la  date  de  cette  lettre,  on  en  compta  quatre  en 
efTet  dans  les  quatre  jours  écoulés  depuis  le  retour  de  la  commission  : 
1"  le  25  (15  novembre^  René-Marguerite  Magol,  âgé  de  quarante  ans, 
originaire  de  Lyon:  2»  Pierre  Foirmeb,  cinquante  ans,  peintre  à  Toulouse, 
l'auteur  d'un  écrit  intitulé  Dialof/ue  entre  un  c/i-eriadier  et  le  père  Du- 
chesne  :  «  calomniait  la  Convention  nationale  et  ses  sages  décrets  »  ; 
3°  Raymond  Lavexue,  trente-huit  ans,  homme  de  loi,  procureur  syndic  à 
Bazas.  ancien  député  de  Bazas  à  TAssemblée  constituante;  i»  le  28,  Fran- 
çois Lestrade.  quarante-trois  ans,  boulanger,  originaire  du  Périgord, 
«  fanatisé  par  les  prêtres  et  en  correspondance  avec  eux  ». 


214  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

le  jour  même  où  le  comité  de  surveillance  était  réorganisé, 
il  y  en  eut  trois  :  Sallexave,  marchand  drapier,  agent  actif 
de  la  commission  populaire  dajis  les  sections,  et  deux 
autres  dont  la  mort  fit  une  impression  profonde  dans  la 
ville,  savoir  :  Rolllet,  le  procureur  général  syndic  du 
département,  le  principal  chef  de  la  rébellion,  après  Sers, 
le  président  du  conseil  général  du  département  et  de  la 
commission  populaire,  qui  avait  échappé  :  —  que  lui  servait- 
il  de  dire  qu'il  avait  été  induit  en  erreur?  —  et  J.-B.  Dldon 
fils,  ancien  procureur  général  du  parlement  de  Bordeaux. 
Les  griefs  étaient  nombreux  contre  un  pareil  dignitaire.  Il 
avait  adhéré  à  la  commission  populaire  de  salut  public, 
fait  serment  de  maintenir  la  constitution  de  1791,  com- 
mandé un  détachement  de  cavalerie  le  jour  où  Baudot  et 
Ysaheau  avaient  fait  à  Bordeaux  leur  première  entrée,  si 
peu  triomphale.  Enfin  il  n'avait  aucun  respect  pour  Marat 
et  pour  les  maratistes,  car  il  avait  écrit  :  «  Il  y  a  ici  des 
députés  de  Lyon  qui  sont  venus  annoncer  qu'ils  s'étaient 
défaits  des  anarchistes,  c'est-à-dire  des  maratistes,  qui 
occupaient  les  places  municipales*.  «Et  pourtant  sa  femme 
n'avait  pas  désespéré  de  le  sauver.  Elle  alla  solliciter  Rey, 
Taffidé  de  Lacombe  et  son  entremetteur  dans  le  marché 
qu'il  faisait  des  têtes  soumises  à  son  jugement,  Lacombe 
demandait  2000  louis  :  elle  lui  en  donna  100.  Elle  n'en 
avait  pas  davantage.  «  Eh  bien!  il  est  f...  >•>  dit  Lacombe 
—  Il  le  condamna,  et  partagea  avec  Rey  les  lOOToûis  -. 
Parmi  les  condamnations  qui  suivirent,  notonè^i(??)re, 
le  8  frimaire  (28  novembre),  Jean  Dufouh,  négociant,  qui, 
écrivant  à  des  négociants  d'Amérique,  avait  consigné  spr 
son  registre  de  correspondance  des  lettres  où  il  disait  : 

Qu'il  a  vu  avec  plaisir  les  puissances  étrangères  s'armer 
contre  la  liberté  et  qu'il  se  félicitait  de  ce  que  les  Iles  du  Vent 
avaient  arboré  la  cocarde  blanche. 


1.  Registre  de  la  commission  militniro,  à  la  (ialc. 

2.  La  Bénodière,  p.  "o. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  2io 

Et  encore  : 

Depuis  le  18  février,  rien  de  satisfaisant.  II  éclùt  tous  les 
jours  des  décrets  de  la  Convention  nationale  qui  font  frissonner 
les  honnêtes  gens  par  la  crainte  de  perdre  leur  vie  et  leurs 
propriétés  '. 

Et  cela  ne  l'avait  pas  fait  penser  à  lui-même! 

Le  même  jour,  Jean-Jacques  Ghanger,  patron  de  barque 
contre  lequel  ou  avait  un  grief  plus  spécial.  II  avait  reçu 
à  son  bord  Guadet,  Wimpffen  et  plusieurs  autres  des 
Girondins  proscrits,  et  au  lieu  de  les  débarquer  à  File  do 
Ré,  qui  était  sa  destination,  il  les  avait  conduits  au  Bec- 
d'Ambès,  sans  les  déclarer;  de  plus,  arrivé  à  Bordeaux,  il 
était  allé  en  porter  la  nouvelle  au  père  de  Guadet.  L'accusé 
avoua  le  fait  principal;  il  dit  seulement,  selon  l'accusation, 
((  que  le  citoyen  Poulicain,  son  armateur,  amena  sur  son 
bord  au  moment  du  départ  ces  sept  particuliers  en  lui 
disant  que  c'étaient  des  négociants  de  Bordeaux;  qu'il  lui 
observa  que  sa  destination  était  pour  File  de  Ré.  Alors 
ledit  Pouliquain  lui  répondit  d'aller  à  Blave  où  il  aurait 
meilleur  compte  des  futailles  dont  le  navire  était  chargé,  et 
que  ce  fut  pendant  ce  voyage  qu'il  apprit  que  parmi  ces  sept 
particuliers  Guadet  et  Wimpfen  étaient  de  nombre  {sic).  » 
Dans  son  interrogatoire  il  ne  convient  pas  de  cette  recon- 
naissance et  dit  qu'il  avait  été,  non  chez  Guadet  père,  mais 
chez  Dupayrat,  croyant  que  c'était  le  nom  de  Guadet.  Il 
n'avait  pas  été  question  de  payement  :  ses  passagers  lui 
avaient  dit  seulement  qu'ils  le  dédommageraient  de  la  perte 
qu'il  pourrait  faire  sur  la  vente  de  ses  futailles;  il  était 
arrivé  la  nuit  et  il  les  avait  débarqués  au  Bec-d'Ambès, 
parce  qu'ils  lui  dirent  qu'ils  se  rendaient  de  là  dans  un 
bien  de  campagne.  Il  n'avait  eu   aucune  conférence  avec 


1.  Greffe  de  la  cour  de  Bordeaux,  dossier  Dufour.  Notons  encore  le  3  fri- 
maire (23  novembre),  Campagxac  père,  ancien  sénéclial  à  Coutras,  soixante- 
quinze  ans:  Jean  Lafargue,  compromis  par  trois  lettres  qu'il  avait  écrites 
à  Campagnac;  le  4  (24  novembre),  J.-J.  Hache,  accusé  d'avoir  voulu  faire 
marcher  la  moitié  de  la  garde  nationale  contre  Paris,  etc. 


216  LES    REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

eux  pendant  la  traversée.  Mais  il  les  avait  ramenés  dans  la 
Gironde.  —  A  défaut  de  leurs  tètes,  on  prit  la  sienne. 

Quelques  jours  d'intervalle,  puis  des  exécutions  gémi- 
nées jour  par  jour,  du  11  au  16  frimaire  (1-6  décembre  *). 

Le  16  (6  décembre),  la  commission  jugea  un  homme 
particulièrement  compromis,  Etienne  Hallot,  commissaire 
national  au  tribunal  de  Blaye.  Il  avait  été  député  avec 
Lavau-Gavon  pour  prêcher  le  fédéralisme  dans  plusieurs 
départements.  Vainement  s'était-il  rétracté;  vainement  dit- 
il  qu'il  avait  voulu  aller  au  mois  d'août  abjurer  devant  la 
Convention  elle-même  et  qu'il  en  fut  empêché  par  la  ma- 
ladie. On  ne  recevait  plus  ces  abjurations  tardives,  et  il 
iie  pouvait  éA'iter  le  sort  de  celui  dont  il  avait  partagé  la 
mission.  Le  même  jour  fut  condamné  Jean-Xavier-Cons- 
tantin Pery,  homme  de  loi,  l'honneur  du  barreau  borde- 
lais, membre  de  la  commission  populaire  depuis  le  com- 
mencement et  rangé  dans  la  classe  des  feuillants  et  des 
modérés.  Il  voulut  se  défendre  lui-même,  et  ne  réussit 
g-uère.  On  trouve  dans  son  dossier  cette  note  d'audience  : 

Le  soin  quil  parut  prendre  pour  se  blanchir  parait  un  crime 
de  plus.  Il  veut  laisser  à  ceux  qui  lui  succéderont  une  idée  de 
son  innocence.  Il  a  abusé  de  la  confiance  du  peuple,  et  il  n'a 
paru  revenir  de  ses  égarements  que  quand  la  foudre  nationale 
lui  a  tombé  dessus  ^ 

Parmi  les  exécutions  qui  se  succédèrent  en  ces  jours-là, 
notons  le  27  frimaire  (17  décembre)  Simon  Lacour,  impri- 
meur, âgé  de  soixante-quinze  ans,  infirme  et  malade  : 

La  commission  convaincue  que  les  conspirateurs  n'auraient 
jamais    formé    le    projet  audacieux   d'usurper   le    pouvoir   du 

1.  Le  11  frimaire  (lor  décembre),  Pierre  Lavayssiére,  gendarme  du  roi, 
maire  de  Sainl-André-du-Gard,  et  Nicolas  Breton,  suppléant  à  la  Convention  ; 
—  le  13,  T.-Patriec  Maindkon,  écrivain  et  arithméticien;  malheureusement 
il  ne  s'en  était  pas  tenu  à  l'arithmétique,  il  avait  écrit  contre  la  constitu- 
tion civile  du  clergé,  même  recelé  des  prêtres;  —  le  14.  Rocli  Lacam,  prèlrc 
rétractât  aire  ;  Jean  Délabre;  Pierre  Simard,  ])rêtre  rentré,  et  Antoine  La- 
cour, émigré  rentré. 

2.  La  Uenodièrc,  |).  iJG. 


# 

en.   XII.   —   GIRONDE  217 

peuple,  s'ils  n'avaient  compté  sur  un  imprimeur  assez  làclio, 
assez  intéressé,  assez  ennemi  de  la  patrie  pour  exhaler  au  loin 
le  venin  fédéraliste  et  contre-révolutionnaire... 

Lacombe  convoitait  son  imprimerie  *. 


Il 

Bordeaux  du  14  frimaire  à  l'arrivée  du  jeune  Jullien 
(21  germinal,  10  avril  1794). 

La  loi  du  14  frimaire  venait  de  proclamer  le  gouverne- 
ment révolutionnaire  jusqu'à  la  paix  :  ce  n'est  pas  là  ce 
qui  semblait  devoir  tempérer  la  Terreur  à  Bordeaux.  Mais 
les  deux  représentants  en  prirent  occasion  d'y  supprimer 
le  régime  militaire  pour  replacer  la  ville  dans  le  droit  com- 
mun de  la  République  (29  frimaire,  19  décembre);  et  le 
droit  commun,  même  quand  c'était  le  gouvernement  révolu- 
tionnaire, comparé  au  régime  militaire,  parut  être  un  adou- 
cissement. Au  fond,  radoucissement  tenait  beaucoup  moins 
aux  choses  qu'aux  hommes.  Les  représentants  en  effet 
si  souvent,  et  jusque-là  si  injustement  accusés  de  modé- 
rantisme  -,  inclinaient  à  user  moins   rigoureusement  des 

1.  La  Bénodière,  p.  73.  Bornons-nous  à  quelques  indications  pour  les 
jours  suivants  :  17  frimaire  (7  décembre),  J.  Cyprien  Lassabathie,  officier 
municipal  chargé  des  subsistances,  rendu  responsable  de  la  disette,  el 
J.-B.  ViRAC.  chirurgien  accusé  d'avoir  prêché  la  contre-révolution;  —  le  18, 
J.  Cazexave,  cultivateur,  un  des  fondateurs  du  club  monarchique  de  Langon, 
el  J.-P.  MiGOM,  prêtre  réfractaire  fugitif;  —  le  19,  J.-B.  Falquier  (soixante- 
dix-neuf  ans),  conseiller  au  parlement  de  Bordeaux,  détenteur  de  brochures 
royalistes;  —  le  21,  Cl.  Henri  de  Saluces,  ci-devant  maréchal  de  camp, 
qui  avait  écrit  à  un  prêtre  :  «  le  règne  de  la  canaille  va  finir  bientôt  »; 
et  J.-B.  MouRRE,  curé  de  village,  qui  avait  discrédité  les  assignats  et  caché 
un  proscrit;  —  le  26,  Jean  Mercier-Terrefort,  favorable  aux  prêtres,  en- 
nemi des  maratistes; —  le  29,  Jean  Frangés,  ferblantier,  Pierre  Durriec, 
tanneur,  et  André  Moulines,  journalier,  qui  recevaient  des  journaux  contre- 
révolutionnaires  et  en  faisaient  lecture  aux  voisins;  —  le  28,  Bernard 
Vaqué,  qui  avait  embrassé  un  émigré  el  protégé  les  aristocrates,  el  Emma- 
nuel BoYER.  ex-noble,  accusé  «  d'avoir  envoyé  ses  enfants  grossir  le  nombre 
des  esclaves  qui  croyaient  pouvoir  anéantir  la  liberté  »  ;  il  dit  au  con- 
traire à  l'audience  qu'il  était  venu  à  Bordeaux  pour  engager  son  fils 
dans  les  sans-culottes. 

■2.  Ysabeau  et  Tallien,  accusés  de  modérantisrae,  avaient  en  effet  institué 
à  côté  de  la  commission  militaire  une  commission  chargée  d'interroger 


218  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

pouvoirs  illimités  dont  ils  étaient  investis.  Ysabeau  n'était 
pas  naturellement  féroce  et  Tallien  se  trouvait  singulière- 
ment apprivoisé  par  la  jeune  Mme  de  Fontenay,  la  belle 
Teresa  Cabarrus.  La  jeune  femme  ne  craignait  pas  de  se 
montrer  en  public  dans  la  voiture  du  proconsul  et  elle 
tenait  plus  encore  à  manifester  l'empire  qu'elle  exerçait 
sur  sa  personne  en  tempérant  le  régime  sous  lequel  Bor- 
deaux gémissait.  Et  c'était  le  moment  où  des  lettres  ano- 
nymes, pleines  d'injures  et  de  menaces,  étaient  lancées 
contre  les  deux  représentants;  où  Tallien  était  maltraité 
dans  la  rue  :  ce  qui  donna,  il  est  vrai,  àLacombe,  l'occasion 
de  faire  du  zèle  par  un  arrêté  pris  en  l'audience  de  son  tri- 
bunal (26  frimaire,  16  décembre  )  : 

La  commission  militaire  instruite  que  les  représentants  du 
peuple  ont  reçu  plusieurs  lettres  anonymes,  dans  lesquelles  on 
les  insulte  de  la  manière  la  plus  indécente  et  on  ose  même  les 
menacer  des  plus  affreux  supplices; 

Que  la  représentation  nationale  vient  d'être  encore  une  fois 
violée  à  Bordeaux  dans  la  personne  du  député  Tallien... 

Qu'arrêté  le  23  frimaire  à  7  heures  3/4  par  cinq  scélérats, 
ce  digne  représentant  de  la  nation  a  failli  subir  le  sort  du 
courageux  Beauvais  *  ; 

Considérant  que  les  conspirateurs,  qui  sont  encore  en  grand 
nombre  à  Bordeaux,  veulent  décourager  les  représentants  du 
peuple  et  rendre  inutiles  les  efforts  généreux  des  sans-culottes... 

Il  provoquait  les  dénonciations,  menaçait  les  receleurs 
et  promettait    de   nouvelles  hécatombes  -.  —  L'arrêté   fut 


les  détenus,  avec  pouvoir  de  les  mettre  en  liberté  (21  brumaire,  H  no- 
vembre); mais  ils  pouvaient  opposer  à  leur  accusateur  cet  article  de  leur 
arrêté  : 

Art.  4.  —  L'intention  des  représentants  du  peuple  étant  de  proléger 
l'innocent  et  de  faire  punir  le  coupable,  la  commission  ne  s'occupera  ni 
des  prêtres  réfractaires  ni  des  émigrés,  ni  des  ci-devant  nobles,  ni  des 
chefs  du  fédéralisme  et  des  membres  de  la  commission  populaire  ou 
autres  hommes  notamment  suspects.  (Arch.  nat.,  AFII,  170,  brumaire, 
pièce  149.  Lettre  d'Ysabcau  et  de  Tallien  exposant  à  la  Convcnliim  l'état 
de  leurs  opérations.) 

1.  Nous  en  parlerons  à  Toulon. 

2.  Moniteur  du  3  nivôse  (23  décembre),  t.  XIX,  p.  l". 


cil.    XII.  —   GIRONDE  219 

communiqué  à  la  Convention  et  accueilli  par  la  mention 
honorable  dans  la  séance  du  l*^""  nivôse  (21  décembre)  '. 

Il  y  eut  encore  en  effet  des  condamnations  telles  qu'on 
en  pouvait  attendre  de  ce  tribunal.  Le  jour  même  où  le 
gouvernement  militaire  était  supprimé  (29  frimaire,  19 
décembre),  comparaissait  l'ancien  ministre  Duraxthon. 

On  l'accusait  d'avoir,  en  qualité  de  ministre  de  la  jus- 
tice, «  soutenu  les  perfidies  de  Capet  »,  fait  partie  de  la 
commission  populaire,  «  signé  des  arrêtés  liberticides  »  ; 
ces  derniers  griefs  suffisaient  bien  pour  le  perdre,  et  il 
s'excusait  en  vain  comme  les  autres,  en  disant  qu'il  avait 
eu  de  bonnes  intentions  ;  qu'il  avait  été  entraîné  par  le 
mouvement  général  et  par  les  articles  des  journaux 
répandus  dans  Bordeaux;  il  ajoutait,  revenant  sur  son 
passé,  qu'il  n'avait  jamais  été  d'accord  avec  les  Girondins, 
—  c'était  vrai;  —  qu'il  les  méprisait  trop;  mais  il  allait 
peut-être  un  peu  loin  quand  il  ajoutait  à  l'audience  : 

Il  y  a  plus  de  vingt  ans  que  j'étais  républicain.  Les  écrits 
que  j'ai  fait  le  prouvent  assez.  Je  suis  mûr  dans  la  Révolution, 
et  pendant  la  Révolution  j'ai  assez  manifesté  mon  opinion 
civique  jusque  au  7  juin  où  je  fus  plongé  dans  Terreur,  avec 
les  meilleurs  intentions  du  monde,  etc.  '. 

On  lui  opposait  sa  présence  dans  les  conseils  de 
Louis  XVI  jusqu'à  la  fin  :  «  Ministre  de  la  justice,  il  était 
seul  resté  fidèle  à  ce  scélérat  alors  qu'il  fut  abandonné  de 
tous  les  autres  •'  »,  argument  fatal  pour  sa  vie,  mais  plus 
honorable  pour  sa  mémoire. 

Le  même  jour,  Antoine  Dholax,  cultivateur,  ci-devant 
notaire,  membre  du  district  de  la  Réole  au  temps  de  la 
commission  populaire.  On  lui  reprochait  de  s'être  opposé  à 
faire  disparaître  les  traces  de  la  féodalité  dans  une  question 
de  girouette  :  il  avait  dit  que  le  décret  de  la   Convention 


i.  Moniteur  du  4,  ihid.,  p.  29. 

2.  Greiïe  de  la  Cour  de  Bordeaux,  dossier  Duranthon,  notes  d'audience. 

3.  La  Bénodière,  p.  67. 


"2^0  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

permettait  à  tout  citoyen  d'avoir  des   girouettes   comme 
bon  leur  semblait  *. 

Le  1*'  nivôse  (21  décembre),  Jacques  Bljac,  les  deux 
Grangeneuvk  et  Barthélémy  Daguzan. 

Jacques  Bujac  (quarante-quatre  ans)  était  accusé  «  d'avoir 
été,  dans  la  société  populaire  de  Bordeaux,  l'arc-boutant  de 
la  faction  girondiste,  d'en  avoir  adopté  les  principes  funestes 
et  de  les  avoir  propagés  avec  d'autant  plus  de  succès  qu'il 
avait  l'art  de  les  colorer  d'une  apparence  de  patriotisme  ; 
d'avoir  incendié  les  sections  de  Bordeaux  par  des  motions 
tendant  à  organiser  l'armée  départementale ,  c'est-à-dire 
la  guerre  civile  ;  d'avoir  excité  les  citoyens  à  s'y  enrôler  en 
leur  disant  que  la  Montagne  de  la  Convention  nationale 
n'était  habitée  que  par  des  brigands  et  des  scélérats;  qu'il 
n'en  sortirait  que  des  lois  de  sang-;  que  les  Parisiens 
n'étaient  avides  que  de  meurtres  et  de  pillage;  que  nos 
législateurs  n'avaient  rien  de  sacré;  que  puisque,  par  leurs 
décrets,  ils  ordonnaient  aux  Français  de  donner  leurs  che- 
vaux, ils  prendraient  bientôt  leurs  enfants  et  leurs  fem- 
mes »,  etc. 

A  l'audience  il  nia  ces  propos;  mais  ni  ses  dénégations, 
ni  les  témoignages  produits  par  sa  femme  en  sa  faveur  ne 
lui  servirent  ^ 

Notons  un  point  qui  fut  établi  plus  tard  au  procès  de 
Lacombe.  La  femme  de  Bujac,  connaissant  la  vénalité  de 
Lacombe,  réunit,  toute  pauvre  qu'elle  était,  1200  livres 
qu'elle  lui  donna  pour  racheter  la  vie  de  son  mari.  Lacombe 
prit  l'argent  et  condamna  Bujac  ^ 

Au  conventionnel  Antoine  (iuangi:m;lvk  on  reprochait 
toute  sa  vie  politique  :  attaquer  la  Montagne,  c'était  ca- 
lomnier les  véritables  amis  de  la  liberté.  On  lui  reprochait 
même  d'avoir  cherché  à  ne  pas  se  laisser  prendre,  de 
«  s'être  lâchement  caché  dans  une  tanière  pour  se  sous- 


1.  Greffe  de  la  cour  (rapjx'l,  dossier  Dholax. 

2.  Noie  d'audience;  son  dossier  est  assez  considéraljie. 

3.  La  Bènodière,  p.  7o. 


en.   XII.    —   GIRONDE  221 

traire  à  la  poursuite  des  républicains  ».  Quant  à  son  frère 
Jean,  il  avait  fait  partie  de  la  commission  populaire  et 
signé  ses  arrêtés.  Autre  grief  :  il  avait  «  abusé  de  ses  ta- 
lents pour  la  lecture,  et  d'une  sensibilité  factice  pour  faire 
passer  dans  les  âmes  le  poison  subtil  de  l'aristocratie  '  ». 
Il  avait  de  plus  été  un  des  deux  délégués  du  conseil  gé- 
néral du  département  à  la  Convention  pour  lui  remettre 
l'adresse  du  12  avril  contre  les  anarchistes  -.  L'arrestation 
du  conventionnel  devait  particulièrement  intéresser  le  Co- 
mité de  salut  public.  Le  T""  nivôse  on  lui  écrit  qu'il  est 
arrêté  et  que  la  commission  va  on  tirer  veng-eance;  le  2, 
qu'il  est  exécuté  ^ 

Barthélémy  Daguzan,  marchand  drapier,  avait  «  parlé 
avec  mépris  de  cette  monnaie  précieuse  à  laquelle  nous 
devons  la  liberté  ».  Il  avait  écrit  en  effet  à  un  correspon- 
dant de  Lisbonne  : 

Ne  fût-ce  que  par  la  crainte  de  le  voir  ronger  par  les  rats, 
je  n'aime  pas  à  garder  du  papier.  J'utilise  celui  que  j'ai  tant 
à  vous  qu'à  moi. 

Les  assignats  faisant  toute  la  monnaie,  quel  mal  v  avait- 
il  à  s'en  servir? 

Le  6  (26  décembre),  c'était  un  ancien  parlementaire, 
Jacques  Pelet  d'Anglade;  un  avocat,  un  ancien  adminis- 
trateur de  département,  Jean  Bernada,  et  un  ancien  en- 
seigne de  vaisseau,  Marie  Chevalier. 

Pelet  d'Anglade  avait  cessé  d'être  magistrat  à  la  suppres- 
sion du  parlement  de  Bordeaux;  il  était  resté  suspect. 
Recherché  à  ce  titre,  il  s'était  présenté  devant  l'autorité 
compétente,  qui  lavait  fait  enfermer  au  fort  du  Hâ.  Il 
avait  écrit  aux  représentants,  leur  demandant,  vu  son  cage 
(soixante-quinze  ans),  d'être  ramené  et  gardé  chez  lui,  et 
Ysabeau  s'était  montré  favorable  à  sa  demande  : 

1.  La  Bénodière,  p.  62. 

2.  Voy.  Vivie,  t.  I,  p.  169. 

3.  Lettre  d'Ysabeau  et  de  Tallien.  Aroh.  nat.,  AF  II,  carton  45,  dossier 
loi,  pièce  lli,  et  carton  171,  nivôse,  pièce  y. 


222  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Renvoyé  au  comité  de  surveillance  pour  prendre  en  considé- 
ration le  grand  âge  et  les  infirmités  du  pétitionnaire  qui  a  déjà 
éprouvé  cinq  semaines  de  détention. 

Mais  le  comité  fut  impiloyable.  En  première  ligne,  laveu 
instinctif  ou  principal  objet  de  la  poursuite  : 

Riche  de  quatre  jnillions,  conseiller  au  dernier  Parlement, 
père  de  deux  enfants  émigrés,  reconnu  pour  un  aristocrate  de 
première  classe,  despote  si  jamais  il  en  fut,  n'ayant  jamais  su 
que  menacer  de  faire  pendre  ses  créanciers  lorsqu'ils  se  pré- 
sentaient pour  demander  leur  dû.  Cet  aristocrate  n'a  jamais 
rien  fait  pour  la  Révolution.  La  lettre  ci-jointe,  écrite  de  sa 
main,  prouve  qu'il  a  au  moins  mérité  la  guillotine. 

Qu'aurait-on  pu  lui  ménager  de  plus?  Avec  rémigration 
de  ses  fils  et  des  lettres  reçues  d'émigrés,  on  lui  imputa 
à  l'audience  d'avoir  eu  chez  lui  une  foule  d'écrits  tendant 
au  maintien  de  la  royauté,  entre  autres  cette  pièce  : 

Père  des  Bourbons,  patron  des  lys,  veille  sur  nous,  sauve 
Louis,  sauve  la  reine  et  son  fils  ! 

Prière  dont  les  assonances  témoignent  de  quelque 
intention  poétique  ;  on  lui  reprochait  enfin  sa  correspon- 
dance avec  des  fanatiques.  On  cita  les  extraits  d'une  lettre 
qui  est  de  1792.  Il  y  en  a  du  reste  beaucoup  d^autres  au 
dossier;  il  en  reconnut  une,  renia  les  autres  et  dit  que  sa 
faiblesse  ne  lui  aurait  jamais  permis  de  rien  faire  contre  la 
Révolution  '. 

Pelct  d'Angiade  était  victime  <lu  royalisme;  Bernada, 
du  fédéralisme.  Issu  d'une  ancienne  famille  de  la  bour- 
geoisie bordelaise,  il  avait  accueilli  avec  enthousiasme  la 
Révolution,  soutenu  ses  éloquents  amis  de  la  Gironde, 
et,  après  la  révolution  du  31  mai,  pris  une  part  éclatante 
aux  actes  de  la  commission  populaire.  Pouvait-il  échapper 
aux  rigueurs  du  décret  du  G  août,  rendu  contre  les  princi- 

1.  M.  A.  Vivie  a  donné  en  détail  le  compte  rendu  de  celte  séance 
funèbre  et  les  pièces  produites  au  procès  dans  les  Actes  de  l'Académie  de 
Bordeaux,  1887,  1er  trimestre,  p.  5i. 


CH.    XII.   —   GIRONDE  223 

paux  auteurs  de  ce  mouvement?  Un  de  ses  amis,  qui  lui 
avait  donné  cet  espoir,  lui  écrivait  que  le  plus  sur  était  de 
s'adressera  la  clémence  des  deux  représentants  Ysabeauet 
Tallien.  Bernada  jugea  meilleur  encore  de  prendre  la  fuite; 
mais  il  fut  arrêté  dans  les  Landes  (28  frimaire,  18  décembre), 
soupçonné  d'être  «  un  mis  hors  de  la  loi  »,  conduit  à  Mont- 
de-Marsan;  et  là,  devant  le  conseil  général  du  département, 
ne  cliercliant  plus  à  nier  son  identité,  il  raconta,  en  termes 
éloquents  sa  fuite,  ses  adieux  à  sa  mère,  à  sa  femme,  une 
jeune  femme  de  vingt  ans,  les  facilités  qu'il  avait  eues  de  se 
rendre,  soit  à  Guernesey,  soit  en  Espagne,  et  la  résolution 
qu'il  avait  formée  d'aller  à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales, 
caché  parmi  les  soldats,  pour  défendre,  lui  aussi,  sa  patrie. 
Le  conseil  était  vivement  ému.  Mais  la  loi  était  formelle. 
On  décida  qu'après  un  délai  de  quelques  jours,  motivé  par 
son  état  de  maladie,  il  serait  conduit  à  Bordeaux.  Il 
demanda  et  obtint  la  permission  d'embrasser  ceux  qui 
l'avaient  arrêté.  Les  membres  mêmes  du  conseil  lui  ser- 
rèrent énergiquement  la  main. 

Le  3  nivôse  (23  décembre),  il  fut  conduit  à  Bordeaux,  Là, 
beaucoup  moins  de  cérémonie;  en  un  même  jour  (26  dé- 
cembre), il  comparaît  devant  la  commission  de  surveil- 
lance et  devant  le  tribunal. 

Devant  la  commission  de  surveillance  on  ne  l'interroge 
que  pour  savoir  où  sont  les  autres  : 

Étais-tu  de  la  commission  populaire? —  Oui,  j'en  étais. 

Pourrais-tu  nous  dire  où  sont  Davigneau,  Sers,  Chollet, 
Azéma?  —  Non,  je  l'ignore  absolument. 

Quand  es-tu  parti  de  Bordeaux?  —  J'en  suis  sorti  le  di- 
manche au  soir,  25  frimaire;  j'étais  dans  ma  maison,  caché 
avec  assez  de  soin.  Apprenant  qu'on  devait  venir  mettre  les 
scellés  chez  moi,  je  me  décidai  à  partir  de  Bordeaux,  dans  l'in- 
tention d'aller  défendre  ma  patrie  sur  les  frontières  de  Perpi- 
gnan, où  je  n'espérais  pas  d'être  reconnu  et  où  j'espérais  me 
signaler  par  quelque  action  d'éclat  ou  trouver  une  mort  glo- 
rieuse. 

Sais-tu  si  avant  ton  départ  les  citoyens  que  je  t'ai  nommés 


224  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

étaient  partis  de  Bordeaux?  —  Je  l'ignore,  n'ayant  aucune  rela- 
tion avec  eux. 

A  l'audience  on  ne  le  tutoie  pas,  mais  l'interrog-aloire 
est  plus  brutal  : 

N'avez-vous  pas  été  membre  de  la  commission  prétendue 
populaire?  —  Je  viens  de  faire  un  voyage  pénible  et  je  vou- 
drais qu'on  m'accordât  un  délai  pour  me  justifier... 

Marques  d'impatience  du  président  Lacombe. 

Ce  n'est  pas.pour  sauver  ma  vie.  J'en  avais  fait  le  sacrifice 
en  me  rendant  sur  les  frontières,  mais  je  me  sens  si  troublé 
que  je  demande  un  délai  pour  préparer  ma  défense. 

Voilà  le  langage  d'un  aristocrate!  s'écrie  le  président.  Vous 
avez  siégé  dans  la  commission  populaire,  vous  méritez  d'être 
rangé  parmi  les  meneurs.  Vous  étiez  à  la  tête  de  la  force 
départementale  et  vous  ne  fûtes  jamais  patriote!  Étiez-vous  de 
la  commission  populaire?  —  Oui  sans  doute,  mais  je  proteste 
de  la  pureté  de  mes  intentions;  je  n'ai  été  dirigé  dans  toutes 
mes  démarches  que  par  le  désir  d'opérer  le  bien  de  la  patrie... 

En  voilà  assez,  le  tribunal  est  fixé  '. 

Tout  autre  était  Chevalier,  jeune  créole  de  la  Martinique, 
âgé  de  vingt-sept  ans,  ayant  servi  dans  la  marine  et,  pour 
son  malheur,  demeurant  depuis  deux  ans  à  Bordeaux.  Il 
n'avait  point  été  de  la  commission  populaire,  mais  on  le 
savait  fort  répandu  dans  les  cercles,  les  cafés,  les  théâtres, 
assez  querelleur  et  aimé  des  femmes  :  les  seules  pièces  de 
conviction  qu'il  y  ait  dans  son  dossier,  ce  sont  trois  lettres 
d'amour  d'une  femme  qui  lui  avait  sacrifié  tous  ses  devoirs, 
qui  lui  aurait  sacrifié  ou  se  croyait  capable  de  lui  sacrifier 
sa  jalousie,  ne  souhaitant  que  de  le  voir  heureux,  même 
dans  les  bras  d'une  autre;  et  il  était  à  la  veille  de  monter 
à  l'échafaud!  Elle  avait  tout  mis  en  campagne,  même  son 
mari,  pour  lui  rendre  la  liberté;  elle  avait  songea  employer 
la  puissante  intervention  de  Teresa  Cabarus  auprès  de 
Tallien;  mais  c'eût  été  un  péril,  peut-être,  qu'une  recom- 

1.  Vivie,  ibid.,  p.  l'J-30. 


cil.   XII.   —   GIRONDE  223 

manrlation  de  Térésa  Cabarus  auprès  de  Tallien  en  faveur 
d'un  si  séduisant  prisonnier;  elle  avait  fait  agir  auprès 
d'Ysabeau.  Rien  n'empêcha  le  proscrit  de  comparaître  de- 
vant le  tribunal.  On  l'accusait  de  s'être  plaint  hautement 
de  ce  ([u'au  théâtre  on  jouait  toujours  des  airs  patriotiques; 
il  s'était  colleté  en  plein  foyer  avec  un  aide  de  camp  de  gé- 
néral, ({ui  l'avait  appelé  citoyen,  et  il  avait  dit  : 

Je  soutiendrai  toujours  l'ancien  régime,  je  suis  aristocrate, 
mais  je  m'en  f. .. 

Langage,  dans  tous  les  cas,  peu  aristocratique. 

11  s'écria  sur  l'écliafaud  :  «  Vive  le  Roi  *  !  » 

Le  7  (27  décembre),  c'était  un  général,  Charles-Sébastien- 
Hubert  Gestas. 

Suspendu  de  ses  fonctions  par  arrêté  des  représentants 
Garrau,  Lamarque  et  Carnot,  le  2.3  octobre  1792,  il  était 
venu  habiter  Bordeaux,  où  il  avait  résidé  jadis,  et  il  s'y 
trouvait  à  l'époque  de  l'établissement  de  la  commission 
populaire.  Après  la  soumission  de  Bordeaux,  sa  qualité  de 
général  destitué  ,  son  titre  de  noble,  quoiqu'il  fût  resté 
étranger  aux  événements,  le  mettaient  en  péril  :  il  se 
cacha,  et  fut  arrêté  chez  un  plâtrier  nommé  Cossidon, 
qui  ne  craignait  pas  de  donner  asile  aux  proscrits  -.  In- 
terrog-é  par  un  membre  du  comité  révolutionnaire,  il  rendit 
compte  de  ses  actes  et  reconnut  qu'il  avait  été  en  corres- 
pondance avec  sa  belle-sœur,  émigrée,  sa  femme  et  la 
personne  chargée  de  ses  affaires.  Il  n'avait  point  fait  passer 
d'argent  au  dehors;  et  s'il  était  resté  à  Bordeaux  après  le 
décret  qui  ordonnait  à  tous  ceux  qui  n'y  étaient  pas  domi- 
ciliés d'en  sortir,  c'est  qu'il  se  regardait  comme  domicilié, 
et  que  d'ailleurs  il  avait  obtenu  un  certificat  de  médecin, 
constatant  qu'il  ne  pouvait  pas  se  rendre  chez  lui.  Tous 


1.  Vivie,  if/id..  p.  31-41. 

2.  L'agent  Desgranges  parle  à  son  ministre  de  cette  arrestation  comme 
de  celle  de  Grangeneuve.  (ii^"^  nivôse,  Arch.  du  ministère  des  AiTaires 
étrangères.  France,  registre  330,  fo  93.) 

n.  —  15 


226  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

ceux  qui  l'avaient  entendu  parler  pouvaient  répondre  de 
son  républicanisme.  Depuis  qu'il  avait  quitté  le  service,  il 
était  entré  dans  la  garde  nationale  et,  s'il  n'y  avait  pas 
été  assidu,  c'est  pour  cause  de  santé. 

Cet  interrogatoire  n'était  qu'une  pièce  dans  l'instruction 
dont  Ysabeau  jeune,  frère  du  conventionnel,  était  chargé. 
Ysabeau  conclut  à  la  mise  en  accusation,  et  Gestas  fut 
traduit  devant  la  Commission. 

L'interrogatoire  recommença  à  l'audience  devant  le  tri- 
bunal et  le  général  montra  sur  tous  les  points  la  même 
franchise,  la  même  fermeté.  Sur  sa  destitution,  d'où  l'on 
tirait  une  accusation  de  trahison,  il  dit  : 

On  m'a  destitué  comme  suspect,  parce  que  je  n'avais  pas 
daté  une  lettre  de  l'an  IV  de  la  République  [de  la  Liberté];  la 
loi  ne  m'y  obligeait  pas.  Si  j'eusse  été  aristocrate,  on  m'aurait 
autrement  puni.  Je  n'ai  cessé,  depuis  La  Révolution,  de  me 
conduire  en  bon  patriote;  j'ai  quitté  femme  et  enfants  pour 
servir  la  République. 

On  arguait  aussi  de  ce  qu'il  s'était  caché  : 

J"ai  cherché  à  me  cacher  à  cause  de  ma  qualité  de  ci-devant 
noble;  c'est  un  malheur  et  non  un  crime. 

—  L'innocent  ne  doit  rien  craindre,  reprit  le  juge.  Sous  l'an- 
cien régime,  à  la  bonne  heure,  mais  actuellement,  comme  vous 
le  voyez,  le  peuple  est  témoin  de  toutes  nos  actions;  la  vérité 
est  que  vous  vous  saviez  coupable. 

—  Je  n'ai  rien  à  me  reprocher;  le  décret  du  23  juillet  ne 
pouvait  pas  s'appliquer  à  moi,  puisque  j'étais  domicilié  à  Bor- 
deaux. 

—  Vous  avez  mal  interprété  la  loi;  ce  n'est  pas  la  noblesse 
que  l'on  veut  punir,  c'est  le  crime  des  nobles. 

Il  répond  à  toutes  les  questions  sur  ses  lettres  avec  sa 
famille  émigrée.  Il  n'était  jamais,  lui,  sorti  de  France, 
mais  il  avait  demandé  un  passeport  pour  aller  chercher  ses 
deux  fils,  qui  étaient  en  pays  étranger  avec  sa  femme;  et, 
comme  on  faisait  de  cette  émig-ration  de  ses  enfants  un 
argument  contre  lui  : 


CH.    XII.    —   GIRONDE  227 

Ma  femme  les  a  emmenés  en  mon  absence,  lorsque  je  défen- 
dais la  patrie,  puis  elle  est  morte  en  Suisse  et  je  voudrais 
avoir  mes  enfants  auprès  de  moi.  Y  a-t-il  de  ma  faute  dans 
tout  cela? 

Autre  urief  :  dans  plusieurs  lettres,  on  lui  donnait  le 
titre  de  comte!  L'argument  parait  assez  grave  pour  figurer 
dans  le  texte  même  du  j ugement  : 

La  Commission  militaire,  convaincue  que  l'accusé  a  été 
destitué  par  les  représentants  du  peuple  Garrau,  Lamarque  et 
Carnot,  pour  avoir  abusé  de  la  place  qui  lui  avait  été  confiée; 
qu'il  a  correspondu  avec  plusieurs  émigrés,  et  qu'il  a  mani- 
festé dans  cette  correspondance  des  sentiments  contre-révolu- 
tionnaires; qu'on  lui  a  adressé  presque  toutes  ses  lettres  sous 
les  titres  de  Monsieur  et  de  Comte,  proscrits  depuis  longtemps 
par  la  raison  et  la  liberté  ; 

Convaincu  qu'au  mépris  de  la  loi  du  23  juillet  1793,  il  a 
demeuré  dans  Bordeaux,  ordonne,  d'après  cette  même  loi  et 
celle  du  27  mars  de  la  même  année,  qu'il  subira  la  peine  de 
mort,  tous  ses  biens  confisqués  au  profit  de  la  République; 
ordonne,  en  outre,  l'impression  et  l'affiche  du  présent  juge- 
ment partout  où  besoin  sera. 

Lacombe,  Parmextier,  Marguerié,  Morel,  Barsac. 

M.  Yivie,  qui  a  publié  les  principales  pièces  de  ce  procès  *, 
relève  pourtant  ce  fait  en  faveur  du  tribunal,  c'est  que 
Cossidon  et  plusieurs  femmes  qui  avaient  aidé  à  cacher 
Gestas  ne  furent  pas  poursuivis  ou  du  moins  furent  remis 
en  liberté. 

Signalons  encore  dans  le  même  temps  (4  nivôse,  24  dé- 
cembre) un  arrêté  de  Lacombe,  envoyant  en  prison  tous 
les  artistes  du  théâtre  de  la  Montagne  (les  Yariêtès-Dorde- 
laises),  non  plus  pour  aristocratie,  comme  ceux  du  Grand- 
Théâtre,  mais  pour  immoralité  ^;  car  la  vertu,  comme  la 
terreur,  était  à  l'ordre  du  jour;  et,  le  lendemain  (23  décem- 
bre), l'acquittement  d'une  première  série  des  artistes  du 

1.  Annales  de  la  Terreur  à  Bordeaux;  le  général  Gestas,  brochure  do 
18  pages. 

2.  Voy.  l'arrêté  et  ses  considérants,  Vivie.  t.  II.  p.  149. 


228  LES   REPRÉSENTANTS    EN    MISSION 

Grand-Théâire,  après  un  emprisonnement  qui  avait  dû  les 
faire  réfléchir  :  les  considérants  étaient  propres  à  graver  la 
leçon  dans  leur  esprit.  Après  avoir  rappelé  les  motifs  de 
leur  arrestation,  que  leur  théâtre  était  un  rendez-vous 
d'aristocrates,  et  leur  foyer,  un  foyer  de  contre-révolution  : 

La  Commission  miUtaire,  convaincue  des  faits  ci-dessus, 
voulant  néanmoins  user  d'indulgence,  espérant  qu'ils  sauront 
apprécier  davantage  les  bienfaits  d'une  révolution  qui  les  tira 
de  la  boue  du  mépris  public,  où  les  préjugés  les  tenaient 
enfouis;  qu'ils  sentiront  mieux  le  prix  de  l'égalité  dont  le  règne 
doit  leur  être  pareillement  cher;  dans  la  confiance  que,  profi- 
tant d'une  leçon  paternelle,  ils  changeront  leur  théâtre  en  une 
école  de  patriotisme  et  de  bonnes  mœurs,...  qu'ils  échaufferont 
les  âmes  de  leurs  concitoyens,  par  les  tableaux  multipliés  des 
vertus  républicaines,  et  sentiront  désormais  que  leurs  grandes 
fonctions  leur  imposent  l'obligation  expresse  d'éclairer  le 
peuple,  de  répandre  les  grandes  maximes  de  la  morale  et  de 
la  politique,  et  de  se  vouer  désormais  à  l'apostolat  révolution- 
naires; etc.  *. 

Cependant  les  représentants  avaient  pris  quelques  me- 
sures favorables  au  bon  ordre,  et  par  conséquent  aux  accu- 
sés. Ils  décidèrent  que  les  amendes  infligées  par  la  com- 
mission militaire  ne  seraient  plus  directement  perçues  par 
elle. 

Après  quelques  condamnations  nouvelles,  les  8,  9,  13  et 
15  nivôse  pour  propos,  blasphèmes  contre  la  représenta- 
tion nationale,  etc.  %  la  commission  suspendit  ses  séances 
du  17  au  26  nivôse  (6-15  janvier  1794). 


1.  Le  dossier  qui  les  concerne  est  très  chargé. 

2.  Le  8  nivôse  (28  décembre)  :  J.  Zacliarie  Basseterre,  secrétaire-greffier 
de  l'ancienne  municipalité  :  il  avait  signé  bien  des  pièces  compromet- 
tantes, mais,  disait-il,  sans  les  lire;  —  le  9,  J.  Collardox,  receveur  de  dis- 
trict à  Bourg  :  avait  blasphémé  la  représentation  nationale  dans  la  per- 
sonne des  représentants  Treilhard  et  Mathieu;  —  le  13  nivôse,  Pierre  Galou- 
PEAU,  soixante-quatorze  ans  :  s'était  offensé  du  titre  de  citoyen;  —  le  lo, 
Alexandre-Edme  Chimbaud,  vingt-sept  ans  :  en  grande  corresponda-nce 
avec  les  aristocrates,  parlait  de  l'affreuse  journée  du  10  août;  et  Ignace- 
André  Boudin,  homme  de  loi,  qui  n'allait  dans  aucune  assemblée  publique, 
qui  n'avait  pas  accepté  la  Constitution  —  (Qu'aurait-on  dit  s'il  avait  de- 


CH.   XII.   —   GIRONDE  229 

C'est  vers  ce  temps  que  Tallien,  faisant  passer  à  la  Con- 
vention deux  arrêtés,  pris  pour  déjouer  une  espèce  de  con- 
spiration de  faillites  ',  —  comme  si  l'on  ne  pouvait  faire 
faillite  en  ces  temps  de  bonheur  public,  sans  conspirer 
contre  le  gouvernement!  —  lui  écrivait.  20  nivôse  (9  jan- 
vier 1794) : 

L'esprit  public  prend  tous  les  jours  à  Bordeaux  une  nouvelle 
force.  La  commission  militaire  fait  tomber  les  têtes  des  cons- 
pirateurs. Le  Comité  de  salut  public  fait  arrêter  tous  les  hommes 
suspects;  celui  des  subsistances  procure  du  pain  à  bon  marché; 
la  société  populaire  fait  trembler  les  feuillants  et  les  modérés. 
Enfin  nous  pouvons  dire  que  Bordeaux  se  régénère  tous  les 
jours  et  qu'avec  du  courage  on  pourra  parvenir  à  rendre  entiè- 
rement cette  cité  à  la  pureté  des  principes  républicains-. 

Mais,  comme  on  le  voit,  ils  n'avaient  pas  renoncé  à  faire 
tomber  des  têtes,  et,  le  27  nivôse,  la  commission  marquait 
la  reprise  de  ses  séancespar  le  procès  d'un  fédéraliste,  vive- 
ment recherché  et  saisi  enfin,  L.  Azéma,  ancien  membre  de  la 
Commission  populaire,  «  un  de  ces  négociants  coupables 
qui  n'avaient  détruit  les  diverses  aristocraties  que  pour  en 
former  une  nouvelle  plus  terrible  ».  Il  avait  appuyé  «  le 
projet  liberticide  de  Buzot,  tendant  à  donner  à  la  Conven- 
tion une  garde  prétorienne  »,  —  qui  sans  doute  eût  fait 
reculer  Hanriot  et  prévenu  la  révolution  du  31  mai.  Orateur 
dans  la  salle  des  Récollets,  il  s'était  «  couvert  du  masque 
du  patriotisme  »,  pour  parler  «  contre  ce  qu'on  appelait  les 
anarchistes  et  les  maratistes,  c'est-à-dire  les  républicains 
les  plus  courageux  »,  —  enfin,  et  cela  suffisait,  il  avait  été 
membre   de  la   Commission  populaire. 

Le  28  (17  janvier),  J,-B,  Brolssin,  Pour  lui,  son  affaire 
était  bien  plus  claire  :  il  était  prêtre  insermenté  et  avait 
dit  la  messe  dans  une  maison, 

mandé  qu'on  la  mil  en  vigueur?)  —  et  avait  fait  compter  de  l'argent  à  une 
éniigrée.  —  J'en  passe  plus  d'un. 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  111,  nivôse,  pièce  118.  Il  y  avait  eu  treize  bilans 
déposés. 

2.  Séance  du  2o  nivôse  (li  janvier),  Moniteur  du  27,  t.  XIX,  p.  213. 


230  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Plus  simple  encore  celle  de  B.  Lousteau,  frère  lai  char- 
treux (7  pluviôse,  26  janvier),  dont  voici  rintcrrogatoire  : 

Où  allais-tu  lorsque  tu  as  été  arrêté?  —  Je  n'en  sais  rien. 

Tu  as  dit  que  tu  es  allé  à  Bayonne?  —  Oui. 

Qu'y  allais-tu  faire?  —  Chercher  un  pain. 

Pourquoi  n'as-tu  pas  prêté  le  serment?  —  Ma  conscience  ne 
me  l'a  pas  permis. 

Où  logeais-tu  à  Bordeaux?  —  Aux  environs. 

Dans  quelle  maison?  —  Je  ne  veux  pas  le  dire. 

Connaissais-tu  le  décret  qui  t'obligeait  de  te  déporter?  — 
Oui? 

Pourquoi  ne  t'es-tu  pas  déporté?  —  On  ne  me  l'a  pas  dit  : 

On  n'avait  pas  hesoin  de  le  lui  dire.  On  l'envoya  àTécha- 
faud. 

Citons  encore,  parmi  les  condamnés  de  ce  mois  : 

Le  7  pluviôse  (26  janvier),  Martin  de  Larroque,  ex- 
noble, convaincu  d'avoir  eu  «  des  intérêts  et  des  inten- 
tions contraires  au  maintien  des  droits  de  l'homme  ^  »;  le 
8  (27  janvier),  Bacque,  médecin,  qui,  ayant  protesté  de  son 
civisme  et  de  ses  bonnes  intentions,  n'avait  fait  par  là, 
porte  le  jugement,  «  qu'ajouter  la  mauvaise  foi  à  tous  ses 
autres  crimes  ^  ». 

Le  13  pluviôse  (1"  février),  Marie-Louise  Fumel,  mar- 
quise d'Argicourt,  accusée  d'avoir,  avec  le  comte  de  Fumel, 
son  père,  «  fait  marier  dans  des  caves  des  personnes  qu'ils 
avaient  aristocratisées  ^  ».  (Nous  retrouverons  le  comte  de 
Fumel  le  9  thermidor.)  On  aurait  bien  voulu  saisir  le  prêtre 
par  la  même  occasion.  Mais  la  noble  dame,  sans  chercher 
des  excuses  pour  elle,  défia  toutes  les  instances  de  son  inter- 
rogateur : 

D.  Si  elle  reconnaît  un  prétendu  acte  de  mariage,  daté  du 
25  juin  1793,  passé  entre  Dubost  et  la  fille  Jeandin,  ledit  acte 
à  elle  représenté?  —  B.  Qu'elle  le  reconnaît. 

1.  La  Bcno<licrc,  ]>.  61. 

2.  Rcgisire  de  la  Commission,  filé  jiar  M.  Bcrrial  Saint-Prix,  [).  298. 

3.  La  Benodière,  p.  70. 


en.   XII.   —   GIRONDE  231 

D.  Si  elle  sait  où  cet  acte  a  été  passé?  —  R.  Que  c'est  chex 
elle. 
D.  Qai  est-ce  qui  a  fait  venir  le  prêtre  qui  l'a  rédigé  et  signé? 

—  R.  Que  c'est  elle. 

D.  Depuis  quand  elle  connaît  ce  prêtre  et  quel  est  son  nom,  — 
et  demeure?  —  R.  Qu'il  n'y  avait  pas  longtemps  qu'elle  le 
connaissait  à  l'époque  du  25  juin  1793,  qu'il  s'appelle  Cosse 
et  demeure  chez  un  de  ses  parents  qu'elle  croit  être  son  frère; 
qu'il  était  chanoine  d'Auch. 

D.  A  elle  observé  qu'ayant  fait  venir  elle-même  ce  prêtre,  il 
est  étonnant  qu'elle  ne  le  connaisse  pas  plus  particulièrement. 

—  R.  Qu'elle  n'a  rien  de  plus  à  observer. 

D.  Qui  est-ce  qui  vous  l'a  fait  connaître,  d'autant  que  vous 
êtes  convenue  ne  le  connaître  que  depuis  peu  de  temps  et  que 
vous  avez  dit  qu'il  ne  demeurait  pas  habituellement  à  Bor- 
deaux?—  R,  Qu'il  n'y  a  point  de  loi  à  sa  connaissance  qui 
l'oblige  de  répondre  à  ma  question. 

D.  Si  ce  n'était  point  un  prêtre  réfraclairc?  —  R.  Que  oui, 
que  c'était  un  prêtre  réfractaire. 

Plus  n'a  été  interrogée  et,  lecture  faite,  a  signé. 
FuMiiL  d'Hargicourt. 

YsABEAU  jeune. 

Le  17  pluviôse,  comparaissait,  avec  quatre  autres,  Josset 
PoMiÉ,  baron  du  Breuil,  dont  le  procès  offre  de  la  part  de  la 
Commission  militaire  un  singulier  mélange  de  longanimité 
et  d'acharnement  \  C'était  un  noble  châtelain,  —  partant  un 
suspect.  Le  12  octobre,  le  comité  de  surveillance  de  Les- 
parre  le  dénonça  pour  propos  aristocratique.  Le  lendemain 
13  octobre,  le  comité  révolutionnaire  de  Bordeaux  ordonna 
une  perquisition  dans  son  château;  le  lo,  le  château  fut 
cerné  par  la  force  armée.  On  y  croyait  trouver  toute  une 
g-arnison.  On  y  trouva  un  fusil  à  deux  coups,  une  paire  de 
pistolets,  un  baril  de  poudre,  une  gibecière  et  deux  épées. 
Mais  le  rapport  des  ingénieurs  (le  19  novembre,  29  bru- 
maire) faisait  une  peinture  formidable  de  la  place,  et  récla- 
mait un  démantèlement  d'urgence  :  démolition  du  réduit  qui 


1.  Voy.  la  notice  de  M.  Vivie  :  Un  Épisode  de  la  Terreur  à  Bordeaux  :  le 
baron  du  Breuil.  (Bordeaux,  1867.) 


232  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

défondait  le  pont,  des  piles  de  l'ancien  pont  dormant,  delà 
tour  du  donjon,  des  parties  nouvellement  reconstruites, 
Félarg-issement  ou  la  fermeture  des  créneaux,  la  fermeture 
des  souterrains,  communiquant  au  dehors.  Ce  qui  fut  ordonné 
et  opéré.  On  ne  s'en  tint  pas  là.  On  interrogea  un  maçon 
et  un  domesticjue  du  château  et  l'on  constata  ces  faits  qui 
furent  regardés  comme  singulièrement  ag^gravants  :  les 
réparations  dataient  de  deux  ans;  une  porte  de  fer  avait  été 
rétablie,  il  y  avait  dix-huit  mois,  et  une  herse  posée  der- 
rière, en  remplacement  d'une  herse  vermoulue;  enfin  il  y 
avait  des  armes,  et  quelles  armes!  de  vieilles  espingoles  qui 
dataient,  disait-on,  de  200  ans  et  qui  avaient  été  réparées 
récemment  (on  en  comptait  deux),  et  un  pierricr  acheté 
depuis  la  Révolution. 

Le  comité  de  surveillance  de  Lesparre  avait  conclu  à 
l'envoi  du  baron  du  Breuil  à  Bordeaux,  avec  les  pièces  à  sa 
charge. 

Ce  fut  le  28  frimaire  (18  décembre)  qu'il  comparut  pour  la 
première  fois  devant  la  commission.  Les  fortifications  et  l'ar- 
mement du  château,  le  pierrier  et  les  espingoles  ne  man- 
quèrent pas  de  figurer  parmi  les  griefs  ;  mais  d'autres  choses 
étaient  consignées  dans  le  rapport  du  comité  de  Lesparre, 
et  une  pièce  y  était  jointe,  qui  allait  prendre  une  impor- 
tance considérable  :  c'était  un  écrit  intitulé  Bulletin  du 
10  août  1793,  où  on  lisait  : 

Condé,  Valencicniies  et  Cambrai  sont  au  pouvoir  de  nos 
ennemis.  Ce  malheur  n'est  que  trop  certain  ^ 

Et  vers  la  fin  : 

Notre  ville  renferme  beaucoup  de  maratistes  et  un  nouveau 
club  national  réinstallé,"  ayant  à  sa  tète  un  chanteur  de  l'Opéra 
de  Paris,  nommé  Laïs.  On  affirme  qu'il  a  répandu  beaucoup 
d'argent  pour  gagner  le  peuple  el  faire  égorger  et  piller  la 
ville;  mais  tant  la  cavalerie  que  les  grenadiers  et  autres  braves 
gens  s(uit  résolus  de  siuvre  celte  canaille  de  près  et  d'exter- 

1.  l'erreur  en  ce  (|iii  concerne  Canil)i'ai. 


cil.   XII.  —  GIRONDE  233 

miner  ce  nouveau  club,  qui  n'a  cependant  pas  osé  encore  tenir 
séance  ouverte,  et  il  fera  bien! 

Il  était  facile  à  l'accusé  de  se  défendre  sur  presque  tous 
les  points  :  la  réparation  de  son  château?  un  mur  fléchis- 
sait, qui  aurait  pu  entraîner  toutes  les  constructions  dans  sa 
ruine;  les  souterrains  avec  issue  au  dehors?  ils  servaient 
à  l'écoulement  des  eaux;  la  porte  rétablie,  doublée  d'une 
herse?  il  aurait  pu  dire  que  ce  n'était  pas  sans  raison,  à  une 
époque  où  des  bandes  parcouraient  les  campagnes,  incen- 
diant les  châteaux;  les  espingoles  :  ce  n'est  pas  là  ce  qui 
aurait  défendu  la  place;  le  picrrier  :  c'était  une  boite  qui 
servait  aux  réjouissances,  fort  communes  sous  la  répu- 
blique, et  il  en  avait  fait  don  à  la  municipalité.  On  l'accusait 
d'être  contre-révolutionnaire  :  il  produisait  des  certificats 
de  civisme;  fanatique  :  il  y  avait,  disait-il,  vinot-cinq  ans 
cju'il  n'était  allé  à  la  messe. 

Le  point  qui  semblait  le  plus  graA'e  était  encore  ce  bul- 
letin du  jO  août  1793.  Le  commencement  pouvait  être  d'un 
patriote  :  il  déplorait  la  perte  de  Valenciennes  et  de  Condé; 
mais  la  fin  était  d'un  homme  qui  n'aimait  ni  les  maratistes 
ni  le  club  national;  qui  était  évidemment  du  parti  de  la 
résistance  à  la  révolution  du  31  mai,  et  c'était  là  le  grand 
crime  à  Bordeaux.  Or  l'accusé  affirmait  que  la  pièce  n'était 
pas  de  sa  main.  Le  tribunal  voulut  le  confondre  par  une 
vérification  en  règle.  Toujours  assuré  de  le  bien  tenir,  il 
renvoya  la  cause  à  plus  ample  informé  et  soumit  l'écri- 
ture à  l'examen  d'experts.  En  même  temps,  il  demandait 
un  supplément  d'enquête  au  comité  de  surveillance  de  Les- 
parre. 

L'attente  des  juges  ne  fut  pas  déçue.  Le  comité  de 
Lesparre  accentua  ses  griefs  contre  l'accusé  :  du  Breuil 
s'était  montré  l'ennemi  de  la  révolution;  il  avait  fait  peser 
un  sceptre  de  fer  sur  ses  tenanciers;  il  avait  fait  relever 
les  fortifications  de  son  vieux  repaire,  ce  qui  était  un  crime 
sous  l'ancien  régime,  à  plus  forte  raison  sous  le  règne  des 
sans-culottes.  Et, d'autre  part,  chose  plus  décisive,  les  experts 


234  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

déclaraient  que  le  morceau  incriminé  était  de  l'écriture  du 
baron. 

C'est  dans  ces  circonstances  que  l'afTaire  fut  reprise 
le  16  nivôse  (o  janvier);  mais  l'accusé  déconcerta  l'accu- 
sation en  nommant  celui  qui  avait  écrit  ce  bulletin.  Pou- 
vait-on aller  au  delà  sans  vérijîer  l'imputation  ?  On  l'aurait 
fait,  peut-être,  si  le  représentant  Ysabeau,  supplié  par  la 
baronne  du  Breuil,  n'avait  promis  que  son  mari  ne  serait 
pas  jugé  sans  une  enquête  poussée  à  fond. 

Nouveau  sursis;  et  l'homme  désigné  par  le  baron  du 
Breuil,  Dégoutte,  ou  plus  correctement  Dugout,  capitaine  de 
la81"^compagnie  des  Vétérans,  déclara  qu'il  avait  lui-même 
écrit  le  bulletin  et  que  l'accusé  n'y  était  pour  rien. 

Que  restait-il,  que  de  mettre  le  baron  du  Breuil  en  li- 
berté? Sa  femme  le  croyait  sauvé  :  elle  connaissait  bien 
peu  les  juges  !  Ce  ne  fut  que  le  commencement  d'une  nou- 
velle procédure.  On  laissa  la  pièce  qui  avait  été  incrimi- 
née :  on  la  laissa  si  bien  que  celui  qui  avouait  l'avoir  écrite 
échappa  aux  poursuites;  mais  on  reprit  tous  les  autres 
griefs,  les  propos,  les  fortifications,  l'armement.  On  avait 
trouvé  (le  la  poudre  au  château  :  une  livre  de  poudre  dans 
un  baril  qui  en  pouvait  contenir  trois  au  plus;  toutefois, 
comme  le  baron  du  Breuil,  de  son  côté,  avait  réuni  des 
attestations  de  son  patriotisme,  la  commission  prononça  un 
troisième  sursis  et  chargea  un  des  juges  d'aller  au  domi- 
cile de  l'accusé  prendre  un  supplément  d'information. 

L'enquête  est  restée,  et  l'on  y  trouve  au  moins  la  preuve 
que  le  juge  entendit  plus  d'adversaires  que  d'amis  de  l'ac- 
cusé. (Hiacun  avait  contre  lui  (pielque  grief  :  le  jour  de 
'acceptation  de  la  constitution,  il  était  venu  le  malin  à  la 
maison  commune,  disant  qu'il  était  indisposé,  qu'il  ne  vien- 
drait pas  à  la  cérémonie,  et  qu'il  tiendrait  pour  fait  ce 
qu'on  ferait;  il  s'était  opposé  à  ce  que  son  valet  fit  le  ser- 
vice dans  la  garde  nationale;  il  avait  découragé  des  volon- 
taires; il  était  tracassier,  processif,  attaché  à  ses  droits 
féodaux,  etc. 


en.   XII.   —   GIRONDE  235 

C'est  sur  ces  nouveaux  chefs  (Vaccusation  que  le  baron 
du  Breuil  comparut  une  quatrième  fois  devant  la  commis- 
sion militaire  le  5  février  (17  pluviôse).  On  lui  donna  con- 
naissance du  rapport  ou  du  moins  des  principaux  griefs 
qui  s'y  trouvaient  contenus,  mais  cette  fois  on  voulait  en 
linir  : 

Il  résulte  de  toutes  les  dépositions,  dit  Lacombe,  que  tu 
n'as  pas  accepté  la  Constitution. 

Et  après  la  lecture  de  plusieurs  témoignages  : 

Te  voilà  bien  reconnu  pour  un  aristocrate.  —  Mais  non... 
Tu  peux  t'asseoir,  le  tribunal  est  fixé  sur  ton  compte. 

Et  il  fut  condamné. 

Les  opérations  du  tribunal  furent  suspendues  encore  pour 
quelques  jours.  Les  représentants  avaient  dû  renouveler 
un  des  rouages  de  leur  administration  dans  Bordeaux,  un 
des  plus  essentiels  à  la  marche  de  la  justice;  ils  avaient,  par 
un  arrêté  du  12  pluviôse  (31  janvier),  destitué  la  commis- 
sion de  surveillance,  ordonné  l'arrestation  de  ses  membres 
et  nommé  une  commission  pour  examiner  leur  conduite, 
avec  des  considérants  qui  montrent  que  ce  n'était  pas  sans 
raison  : 

Considérant,  disaient-ils,  que  si,  dans  les  moments  de  révo- 
lution, il  est  important  de  donner  au  gouvernement  et  aux 
autorités  constituées  une  grande  étendue  de  pouvoirs,  afin  de 
réprimer  avec  plus  de  promptitude  les  projets  des  ennemis  de 
la  République,  il  est  aussi  du  devoir  des  mandataires  du  peuple 
d'empêcher  que  les  patriotes  ne  soient  opprimés  et  que  le 
règne  de  l'arbitraire  ne  vienne  pas  remplacer  celui  de  la 
justice  sévère  et  impartiale,  auquel  tous  les  membres  de  la 
société  ont  un  droit  égal; 

Considérant  que  les  comités  révolutionnaires  ont  été  établis 
pour  sauver  la  liberté  et  non  pour  la  compromettre,  pour  pro- 
téger les  bons  citoyens  et  non  pour  les  vexer... 

Considérant  que  la  Convention  nationale  et  tous  les  vrais 
patriotes  se  sont  réunis  contre  ces  tdtra-révolulionnaires,  qui 
exagèrent  tout,  ne  calculent  rien,  parce  qu'ds  veulent  en  venir 
à  leur  but,  celui  de  perdre  la  chose  publique; 


236  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Considérant  que  de  toutes  parts  il  s'est  élevé  des  réclama- 
tions contre  les  mesures  arbitraires  prises  par  quelques  mem- 
bres de  ce  comité  relativement  à  la  police  des  prisons... 

En  prison  ceux  qui  y  jetaient  si  facilement  les  autres  ! 
Forcés  de  rendre  compte  ceux  qui  avaient  exercé,  avec 
tant  d'arbitraire,  une  autorité  sans  limites  sur  la  liberté 
et  les  fortunes  des  citoyens  !  La  ville  de  Bordeaux  accueil- 
lit cet  arrêté  avec  reconnaissance,  et  l'espoir  entra  au  fond 
des  cachots.  Que  ne  pouvait-on  pas  attendre  en  effet  quand 
on  lisait  dans  la  proclamation  des  représentants  (22  plu- 
viôse, 10  février)  : 

Citoyens,  les  représentants  du  peuple,  fidèles  à  leurs  devoirs, 
pénétrés  de  l'importance  de  la  mission  qui  leur  est  confiée,  ne 
balancent  jamais  à  frapper  le  coupable  lorsqu'on  le  leur  fait 
connaître.  Plus  il  est  puissant,  plus  le^  coup  qu'ils  lui  portent 
est  vigoureux. 

Un  comité  avait  été  investi  par  nous  d'une  grande  autorité 
que  nous  jugeâmes  nécessaire  pour  assurer  dans  cette  com- 
mune le  triomphe  des  principes  et  de  la  raison;  il  a  abusé  de 
ce  pouvoir,  il  a  fait  tourner  contre  la  cause  publiques  les  armes 
que  nous  avions  remises  en  ses  mains  pour  la  sauver. 

Dans  de  semblables  circonstances,  nous  taire  plus  long- 
temps eût  été  un  crime  et  un  avilissement  de  notre  caractère. 

Le  règne  de  l'arbitraire  et  de  l'inhumanité  avait  remplacé 
celui  de  la  justice  et  de  l'impartialité. 

Mais  deux  Montagnards,  qui  déjà  une  fois  avaient  sauvé  les 
Bordelais  de  leurs  propres  fureurs,  étaient  là;  ils  veillaient 
pour  tous;  et  lorsque  les  preuves  des  prévarications  de  ces 
hommes  dangereux  leur  ont  été  mises  sous  les  yeux,  ils  se 
sont  empressés  de  les  réduire  à  l'impossibilité  de  nuire,  en 
leur  prouvant  que  tout  doit  flécliir  devant  la  Majesté  nationale. 

Un  nouveau  comité,  composé  de  républicains  purs,  intacts, 
justes  à  l'égard  de  rinnoceut,  sévères  à  l'égard  du  coupable, 
humains  à  l'égard  de  Ihomme  qui  est  sous  le  coup  de  l'accu- 
sation, entrera  demain  en  activité. 

Une  commission,  composée  de  trois  patriotes  incorruptibles, 
ira  dans  les  maisons  d'arrêt  sépai'er  l'innocent  du  coupable. 

Toutes  les  mesures  d'une  inutile  sévérité  seront  proscrites 
du  régime  des  prisons.  Des  magistrats  du  peuple,  des  pères. 


cil.    XII.   —   GIRONDE  237 

iront  visiter  leurs  enfants  égarés,  et  leur  feront  donner  les 
secours  dont  ils  auront  besoin. 

Un  conseil  sera  donné  à  ceux  des  accusés  qui  seront  traduits 
devant  la  commission  militaire,  afin  qu'il  ne  reste  aucun  pré- 
texte aux  malveillants  pour  calomnier  ses  jugements. 

Enfin,  nous  vous  déclarons,  citoyens  de  Bordeaux,  que,  de 
concert  avec  vos  magistrats,  avec  vos  vrais  amis,  nous  voulons 
accélérer,  par  tous  les  moyens  qui  sont  en  nous,  la  régénéra- 
tion de  vos  contrées  *.,. 

Et  un  arrêté  en  date  du  lendemain  (23  pluviôse,  11  fé- 
vrier), établissant  le  gouvernement  révolutionnaire  sur  les 
bases  du  décret  du  14  frimaire,  renouvelait  le  comité  de 
surveillance,  nommait  une  commission  cliargée  d'examiner 
les  causes  des  arrestations,  réglait  la  police  des  maisons 
d'arrêt  et  réorganisait  la  commission  militaire  ^.  Il  est  vrai 
qu'il  y  maintenait  Lacombe  comme  président,  et  laissait 
ainsi  libre  carrière  h  un  nouveau  déchaînement  de  la  Ter- 
reur. Mais  la  tendance  des  représentants  était  évidemment 
une  résistance  aux  ultra-révolutionnaires,  comme  ils  sont 
appelés  dans  leur  proclamation.  Le  discours  de  Tallien,  à 
l'installation  des  nouvelles  autorités,  en  donna  une  preuve 
de  plus  ^,  et  le  nouveau  comité  de  surveillance,  formé 
d'hommes  de  leur  choix,  devait  y  répondre  par  ses  actes. 

Cette  tendance  trop  manifeste  devait  rendre  les  deux 
représentants  suspects  à  Paris,  à  cette  époque  où  le  parti 
des  Hébert  et  des  Chaumette  était  loin  d'y  être  encore 
abattu.  Robespierre,  Saint-Just  et  les  hommes  qui  domi- 
naient au  Comité  de  salut  public,  devaient  voir  avec  inquié- 
tude une  manifestation  qui  devançait  leur  propre  politique 
et  pouvait  en  compromettre  le  succès.  Et  puiâ  ceux  qui 
s'éloignaient  du  Père  Duchesne  ne  se  rapprochaient-ils 
pas  de  Danton?  Or  le  Comité  de  salut  public  s'apprêtait  à 
frapper  l'un  et    l'autre.  Il    ne   pouvait  donc  pas   fermer 


1.  Vivie,  t.  II,  p.  173. 

2.  Ibid.,  t.  II,  p.  113-180. 

3.  Ibid.,  t.  II,  p.  181. 


238  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

l'oreille  aux  accusations  de  modérantisme  qui  arrivaient 
de  Bordeaux  contre  les  représentants  : 

Tout  se  relâche  maintenant  dans  cette  commune,  disait  une 
lettre  adressée  aux  Jacobins  de  Paris,  c'est  une  indulgence  plé- 
nière  '. 

Il  y  avait  eu  en  effet  quelque  ralentissement  dans  les 
opérations  de  la  commission  militaire  ^,  et  l'on  ne  pouvait 
guère  en  accuser  le  président  Lacombe.  ïallien  et  Ysabeau 
avaient  senti  le  péril  et  ils  n'attendirent  pas  les  dernières 
manifestations  pour  y  aviser.  Tallien,  laissant  son  collègue 
à  Bordeaux,  se  rendit  à  Paris.  Il  eut  grand'peine  à  se 
faire  recevoir  du  Comité  de  salut  public,  et  môme  du  Co- 
mité de  sûreté  générale  ^.  Mais  il  pouvait  parler  ailleurs, 
soit  à  la  Convention,  soit  aux  Jacobins,  oiî  avait  été  lue  la 
plainte  des  <(  frères  et  amis  »  de  Bordeaux,  et  il  n'y  man- 
qua pas  : 

Depuis  longtemps,  disait-il  le  22  ventôse  (12  mars)  à  la  Con- 
vention, la  calomnie  s'attache  sur  les  pas  des  patriotes.  Les 
représentants  du  peuple  dans  les  départements  sont  au- 
jourd'hui en  butte  à  toutes  les  persécutions...  Les  représen- 
tants du  peuple  envovés  à  Bordeaux  devaient  s'attendre  à 
n'être  pas  épargnés.  Cette  commune  était  devenue  l'un  des 
principaux  foyers  du  fédéralisme...  Si  nous  n'eussions  pas  agi 
avec  cette  sagesse  énergique  qui  convenait  aux  localités  et 
aux  circonstances,  Bordeaux  aurait  éprouvé  le  même  sort  que 
Lyon.  Nous  avons  été  assez  heureux  pour  rendre  cette  com- 
mune importante  à  la  République,  sans  qu'une  goutte  du  sang 
patriote  ait  coulé.  Nous  avons  détruit  le  fédéralisme  jusque 
dans  ses  racines... 

El  après  avoir  donné  un  échantillon  des  calomnies  dont 
ils  étaient  l'objet  (qu'Ysabeau  et  lui  allaient  s'embarquer 
pour  l'Amérique  avec  plusieurs  millions  ;  que  la  contre- 
révolution  régnait  à  Bordeaux   etc.),    il  lisait   une  lettre 

1.  Lellre  lue  aux  Jacobins  le  19  ventôse  an  II  (9  mars),  Moniteur  du  21, 
t.  XIX,  p.  710.  —  La  Bénodière,  p.  39. 

2.  Voy.  aux  Appendices  la  note  XI. 

3.  Vivic,  t.  II,  p.  190  et  suiv. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  2o9 

(l'Ysabeau,  et  montrait  que  Bordeaux,  avec  un  autre  tem- 
pérament que  Paris,  était  tout  à  la  République!  Aussi  se 
croyait-il  en  droit  d'apitoyer  la  Convention  sur  ses  misères 
et  il  en  obtenait  un  décret  qui,  tout  en  témoignant  de  la 
sollicitude  du  gouvernement  à  y  porter  remède,  devait  en 
même  temps  achever  de  lui  gagner  les  esprits  dans  cette 
ville  \ 

Mais  la  plus  sure  manière  de  répondre  à  ses  ennemis  de- 
vant la  Convention  comme  devant  les  Jacobins,  c'était  de 
montrer  par  des  actes  que  la  Terreur  n'avait  pas  cessé 
d'être  à  l'ordre  du  jour  dans  Bordeaux.  Or  la  commission 
militaire  avait  repris  son  œuvre  et  lui  fournissait  des  ar- 
guments qu'Ysabeau  s'empressait  de  lui  transmettre  : 

Les  arrestations  continuent,  disait  Ysabeau  dans  une  autre 
lettre  du  21,  lue  à  la  Convention  le  24,  la  guillotine  a  fait  jus- 
tice avant-hier  d'un  prêtre  assermenté,  coupable  de  royalisme; 
aujourd'hui  il  y  passera  une  religieuse.  Voilà  la  réponse  à  nos 
modérés  qui  avaient  semé  le  bruit  que  la  peine  de  mort  était 
abolie  -  ! 

Il  y  eut  un  fait  qui  pouvait  frapper  cruellement  les  Mon- 
tagnards dont  on  voulait  désarmer  les  colères,  ce  fut  l'ar- 
restation du  maire  Bertrand,  le  coryphée  de  leur  parti.  Il  y 
avait  eu  dans  le  maniement  de  l'argenterie,  enlevée  aux 
particuliers  ou  aux  églises,  des  irrégularités  telles  que  si  le 
maire  n'en  justifiait  pas,  c'était  au  conseil  général  de  la 
commune  d'en  répondre  devant  le  Comité  de  salut  public. 
Le  maire,  qui  ne  put  rendre  ses  comptes,  fut  arrêté;  et  la 
peine  qui  l'atteignit  par  la  suite  prouva  que  ce  n'était  pas 
sans  raison.  Mais  si  d'aussi  bons  jacobins  étaient  arrêtés 

1.  Moniteur  du  23  ventôse  (15  mars  1194),  t.  XIX,  p.  693,  et  Vivie,  p.  190-194. 

2.  Moniteur  du  26  ventôse  an  II  (16  mars  1794),  t.  XIX,  p.  703.  —  La  Bono- 
dière,  p.  40.  —  Ce  prêtre  était  Jean  Dukanti,  curé  de  Nouillan.  accusé 
d'avoir  correspondu  avec  Langoiran,  vicaire  général  de  Bordeaux:  chanté 
un  exaiidiat  pour  le  dernier  tyran  des  Français;  recelé  des  titres  féodaux: 
caché  son  argenterie;  dédaigné  d'aller  aux  assemblées  primaires  et  d'ac- 
cepter la  Constitution.  —  Il  était  pourtant  prêtre  constitutionnel.  La  lettre 
de  Langoiran,  qu'on  lui  oppose,  est  une  lettre  qui  lui  accorde  le  bis  in  die 
comme  ayant  deux  églises,  et  elle  est  du  17  novembre  1791. 


240  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

pour  ces  peccadilles,  où  était  la  sûreté  des  autres?  La  situa- 
tion de  la  Gironde  réclamait  une  enquête.  Robespierre  y 
employa  le  jeune  ami  dont  il  avait  apprécié  les  bons  offices 
dans  l'Ouest.  Jullien  vint  à  Bordeaux. 


III 

Bordeaux  depuis  l'arrivée  du  jeune  Jullien 
jusqu'au  départ  d'Ysabeau. 

Dès  son  arrivée  (21  germinal,  10  avril  1794),  Jullien,  qui 
n'avait  d'autre  titre  que  la  mission  confidentielle  de  Robes- 
pierre (mais  c'était  une  redoutable  lettre  de  crédit),  se  pré- 
senta au  Club  national,  qu'Ysabeau  présidait,  et  y  fit  voter 
une  adresse  aux  sociétés  populaires  de  toutes  les  com- 
munes de  la  République  où  il  marquait  sans  détour  sur 
quelles  bases  devait  se  faire  l'union  toujours  clierchée 
entre  républicains  : 

Nous  devons  déployer  toute  la  rigueur  des  mesures  révolu- 
tionnaires contre  les  modérantistes  qui  croient  triompher  et  se 
flattent  de  ralentir  notre  énergie...  On  voudrait  détruire  toute 
union,  toute  confiance,  quand  l'union  et  la  confiance  doivent 
plus  que  jamais  nous  resserrer  et  faire  notre  force...  Point 
d'engouement,  point  d'idolâtrie,  point  d'entliousiasme  pour 
les  individus.  Il  faut  que  la  liberté  bouillonne  dans  le  vase 
jusqu'à  ce  que  toute  l'écume  soit  sortie;  l'écume,  c'est  la  classe 
des  modérés  hypocrites,  des  ambitieux  en  bonnet  rouge,  des 
intrigants  patriotiquement  révolutionnaires...  Nous  avons  un 
point  de  ralliement,  la  vertu;  nous  avons  un  centre  d'union,  la 
Convention  nationale.  Resserrons-nous  tous,  les  Républicains, 
les  iMontagnards,  les  uns  autour  des  autres.  Plus  on  veut  nous 
diviser,  plus  nous  devons  être  unis  '. 

Cette  adresse  était  une  atta(jue  à  peine  voilée  contre 
Ysabeau  et  ses  amis.  Mais  la  combattre,  c'était  en  convenir; 
Ysabeau  se  tut  et  la  signa  comme  président. 

Pour  se  maintenir,  Ysabeau  avait  besoin  de   s'appuyer 

i.  Vivic,  t.  il,  p.  20o. 


CH.    XII.   —   GIRONDE  241 

des  autorités  locales;  et,  en  vertu  de  ses  pouvoirs  illimités, 
il  les  reconstitua  ;  mais  il  ne  put  faire  que  plusieurs  des  amis 
de  Jullien  n'y  fussent  compris,  ou  que  cette  amitié  ne  se  pro- 
pageât, sous  le  rayonnement  de  ce  soleil  levant,  parmi  ses 
propres  créatures.  Dc^jà  même,  le  bruit  courait  du  rappel 
d'Ysabeau  :  c'était  une  manière  d'y  préparer  l'opinion. 
L'opinion  pourtant  y  était  fort  opposée  dans  la  ville.  Une 
pétition  se  signa  rapidement  pour  solliciter  son  maintien, 
pétition  dont  Jullien  ne  s'émut  guère;  car  les  modérés 
avaient  succombé,  comme  les  violents,  dans  Paris.  Danton 
était  allé  rejoindre  le  Père  Ducliesne.  Robespierre  dominait. 
Ysabeau,  avec  ses  pouvoirs  illimités,  semblait  craindre  de 
heurter  ce  jeune  homme  sans  pouvoirs,  et  ne  demandait 
pas  mieux  que  de  marcher  d'accord  avec  lui.  Le  tribunal 
fêta  l'ami  de  Robespierre  à  sa  manière.  Le  24  germinal 
(13  avril),  trois  condamnations  : 

Jean-Bernard  Ingres,  élève  en  chirurgie,  âgé  de  vingt- 
trois  ans,  qui  avait  écrit  le  26  janvier  179.3  :  «  Voici 
donc  enfin  le  coup  fatal  qui  vient  de  frapper  l'Europe 
entière  et  dont  Louis  XVI  vient  d'être  victime.  » 

Marguerite  Boisron  Boet  Lemontaigne,  âgée  de  quarante- 
quatre  ans,  qui  soignait  sa  mère  de  quatre-vingts  ans.  Ses 
frères  n'étaient  pas  émigrés  :  elle  avait  reçu  d'eux  une 
lettre  datée  de  France.  Elle  n'avait  pas  envoyé  de  secours 
aux  prêtres  exilés  en  Espagne;  elle  avait  fait  doux  fois  la 
quête  non  pour  les  déportés,  mais  pour  les  pauvres.  La 
seule  charge  qui  subsistât  contre  elle,  c'était  une  lettre 
écrite  à  une  amie,  lettre  dont  un  extrait  est  reproduit  au 
jugement.  Les  mots  en  italique  dans  Fimprimé  sont  appa- 
remment ceux  qui  motivèrent  sa  condamnation  :  il  est  donc 
bon  de  les  mettre  sous  les  yeux  du  lecteur  : 

Nous  avons  besoin  que  Dieu  ait  pitié  de  nous  pour  soutenir 
tant  d'épreuves;  ses  commandements  sont  violés,  méprisrs;  son 
Efjlhe  persécutée;  mais  c'est  dans  les  grandes  entreprises  des 
hommes  contre  son  Église  que  Dieu  fait  voir  davantage  combien 
il  veille  sur  elle,  etc. 


242  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Dieu  multiplie  sa  miséricorde,  à  proportion  que  les  impies 
redoublent  leurs  fureurs,  etc.  Concluons  qu'il  ne  faut  pas 
nous  laisser  aller  à  l'abattement,  etc. 

La  ville  est  grande  ;  néanmoins  on  a  si  bien  réussi,  que  l'on 
n'y  a  personne;  les  punitions  et  les  poursuites  font  que  les  vic- 
times se  trouvent  exposées  à  tout  ;  priez  Dieu  de  garder  ses  ser- 
viteurs, de  soutenir  leur  foi  et  envoyer  des  anges  pour  les  gar- 
der. Je  ne  demande  pas  les  prêtres.  Je  ne  sais  leur  sort  que 
très  imparfaitement.  Ils  m'écrivent,  etc.  Je  prie  le  Seigneur  de 
les  soutenir  dans  la  foi  et  la  piété;  si  je  pouvais  les  aider,  je  le 
ferois.  Nos  maux,  persécutions,  croix,  sont  la  marque  la  plus 
certaine,  etc.  Laissons  aux  démocrates  envahir  tous  les  biens  de 
la  terre  '  qu'ils  se  réjouissent  et  fassent  grande  chère;  etc.  pour 
nous,  préférons  notre  misère,  etc. 

On  trouve  au  dossier  cette  note  d'audience  : 

Le  deffenseur  officieux  dit  qu'il  serait  inutile  de  chercher  à 
disculper  une  femme  convaincue  pour  être  en  correspondance, 
mais  je  demanderais  indulgence. 

(Il  lit  un  plaidoyer.) 

Suit  ce  résumé  en  quelque  sorte  sténographique  dont  il 
est  pourtant  facile  de  saisir  le  sens  : 

Il  observe  lettre  à  [un]  émigré,  novembre  1792,  antérieure 
à  la  loi;  prêtres  déportés,  moins  coupable  que  si  cela  était 
émigré;  elle,  humanité,  et  ce  sera,  j'espère,  une  preuve  auprès 
du  tribunal.  (Il  fait  lecture  d'un  certificat  qui  atteste  son  huma- 
nité.) 

Puis  ces  mots  en  marge  qui  sont  la  réplique  : 

Si  le  tribunal  peut  pardonner  à  un  defF[enseur]  ofr[icieux] 
qui  s'est  laissé  entraîner  par  trop  d'humanité... 

Comment  est-il  possible  qu'elle  ait  été  l'amie  des  sans- 
culottes,  elle  qui  est  l'ennemie  de  l'humanité,  elle  qui  a  com- 
promis la  vie  de  300  000  hommes  *,  elle  qui  a  correspondu  avec 
les  ennemis  de  la  patrie,  elle  qui  était  l'amie  d'un  royaliste  qui 
en  a  convenu  lui-même. 

Le  troisième  était  Victor  Desprats,  dit  Thourangeau,  né 
à  Civray-sur-Chcr,  menuisier,  depuis  sept  ans  établi  à  Bor- 

1.  Probablement  les  300  000  hommes  de  la  levée. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  243 

(leaux.  Interrogé  s'il  a  fait  partie  de  la  garde  nationalo,  etc., 
il  déclare  (je  supprime  les  questions,  me  bornant  à  repro- 
duire ses  réponses)  : 

Que  travaillant  depuis  o  lieures  du  matin  jusqu'à  8  heures 
du  soir,  il  n'a  pas  cru  devoir  sacrifier  la  nuit  au  service; 

Quil  convient  que  tout  bon  républicain  doit  remplir  cette 
obligation  ; 

Qu'il  a  craint  d'altérer  sa  santé  en  le  faisant. 

Ces  réponses  n'étaient  pas  d'un  républicain  bien  ardent. 
Le  juge  le  presse  sur  ce  point  délicat.  Il  répond  : 

Qu'il  n'a  professé  aucun  principe  républicain;  quant  au 
nouvel  ordre  de  choses,  il  voit  le  mal  qui  se  fait  et  prévoit  le 
bien  qui  peut  survenir. 

Que  le  mal  qu'il  voit  dans  le  nouvel  ordre  de  choses  est  la 
punition  de  mort  prononcée  contre  certaines  personnes,  parce 
qu'il  aurait  mieux  valu  leur  pardonner;  ajoute  qu'on  pouvait 
les  punir  d'un  autre  manière  ;  et  que  le  bien  qu'il  voit  dans 
l'avenir  consiste  dans  l'espoir  qu'il  a  de  voir  un  jour  rétablir 
un  roi  qui  gouverne  en  bon  père  de  famille. 

La  déclaration  était  grave  : 

Interrogé  quelle  religion  il  professe,  il  dit  professer  la  reli- 
gion catholique,  apostolique  et  romaine  dans  laquelle  il  a  été 
élevé. 

Il  a  reçu  un  ordre  d'aller  travailler  au  chantier,  pour  la 
République.  Pourquoi  n'y  est-il  pas  allé? 

...N'avoir  pas  voulu  y  obéir;  qu'il  préférait  quitter  Bordeaux 
plutôt  que  d'aller  travailler  pour  la  République;  ajoutant  que, 
s'il  devait  travailler  pour  la  nation,  il  le  ferait  aussi  bien  chez 
son  père  oi^i  il  voulait  aller  que  chez  les  autres. 

Autre  leçon  pour  le  juge  : 

Interrogé  s'il  n'a  pas  dit...  qu'il  se  f...  de  l'ordre  de  la  muni- 
cipalité. 

Ajoute  qu'il  ne  parle  pas  aussi  grossièrement  et  qu'il  n'a 
point  tenu  ce  propos. 


244  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

A  l'audience,  le  défenseur  officieux  dit  qu'on  peut  le 
ranger  dans  la  classe  des  fous.  —  Sentiment  de  pitié  bien 
mal  placé,  dit  la  note  d'audience  :  car  ce  sont  ces  fanati- 
ques qui,  etc. 

Le  27  (16  avril),  Marie  Gombaud,  femme  Meynard,  meu- 
nière à  Saint-Savin,  et  son  fds  Jean  Meynaud,  accusés  d'avoir 
mêlé  de  la  cendre  à  leur  farine.  La  mère  avait  avoué  sa 
fraude;  elle  en  avait  mis  environ  une  livre  et  demie  par 
quintal,  «  pour  rendre  le  poids  »,  disait-elle.  Elle  avait  été, 
à  cause  de  cela,  condamnée  à  l'amende  et  h  la  prison,  et 
c'est  ce  que  ce  délit  méritait.  Mais  Ysabeau  voulait  un 
exemple.  Il  fit  reprendre  le  procès  devant  la  commission 
et  on  y  joignit  le  fils,  étranger  à  la  faute  de  sa  mère. 
Sur  la  demande  des  autorités  ,  ils  furent  ramenés  pour 
subir  leur  peine,  à  Saint-Savin,  où,  disait-on,  on  se  dispu- 
terait, s'il  le  fallait,  les  fonctions  d'e^iécuteur.  L'innocence 
avérée  du  fils  laissa,  au  contraire,  une  impression  profonde 
dans  le  pays  '. 

Un  procès  qui,  le  lendemain  28  germinal  (17  avril),  fit 
sensation  dans  le  public  fut  celui  de  Thomas-Marie  Satm- 
GeorCtES  et  de  Glaude-Nicolas-Marie  Orré,  homme  de  loi. 
L'affaire  de  Saint-Georg-es  avait  été  appelée  dès  le  18 
g'crminal.  On  Faccusait  d'aristocratie,  d'avoir  adhéré  à  la 
commission  populaire  :  il  le  niait;  et  comme  on  lui  repro- 
chait de  n'avoir  pas  fait  de  service  dans  la  garde  nationale, 
il  dit  qu'il  avait  servi  la  patrie  en  défendant  les  patriotes. 
11  parla  avec  tant  de  chaleur  que  les  juges  remirent  au  len- 
demain les  débats  pour  entendre  les  témoins.  Le  19  (8  avril) 
les  témoins  déposèrent,  et  il  répondit  à  leurs  charges.  II 
répondit  aussi  au  président  qui  lui  reprochait  d'avoir  dé- 
fendu Saige  : 

Si  j'avais  connu  ses  crimes,  peut-être  ne  serais-je  pas  venu; 
mais  il  n'était  pas  condamné,  il  ét;ut  sous  le  glaive  cl  l'huma- 
nité m'a  dicté  cette  démarche. 

!.  La  Benodière.  n.  GO. 


CH.    XII.   —   GIRONDE  245 

La  cause  fut  ajournée  au  28;  mais,  cette  fois,  il  y  eut 
deux  accusés  :  avec  Saint-Georg-es  son  ami  Orré,  à  qui  l'on 
reproclia  d'avoir  suborné  dos  témoins  pour  le  sauver.  Les 
deux  amis  furent  compris  dans  la  même  condamnation  '. 

Ces  jugements  précédèrent  de  peu  l'arrivée  de  la  loi 
du  27  germinal.  Ce  décret,  nous  l'avons  vu,  pour  rendre 
la  justice  révolutionnaire  plus  uniforme  dans  sa  rigueur, 
avait  posé  en  principe  l'unité  de  juridiction  pour  tous  les 
contre-révolutionnaires  : 

Les  prévenus  de  conspiration  seront  traduits  de  tous  les 
points  de  la  République  au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris. 

La  commission  militaire  de  Bordeaux  était  donc  mena- 
cée, et  d'autant  plus  qu'on  avait  pu  l'accuser  d'incliner  au 
modérantisme,  sous  l'influence  d'Ysabeau.  Plusieurs  acquit- 
tements venaient  d'être  prononcés,  qui  pouvaient  surpren- 
dre après  tant  de  condamnations  si  peu  motivées  :  acquit- 
tements dus  peut-être  à  l'esprit  d'indulgence  qui  prévalait 
chez  le  représentant,  mais  aussi  à  la  vénalité  du  président 
de  la  commission  ;  car  l'intraitable  Lacombe  avait  à  ce 
égard,  on  l'a  vu  déjà,  des  faiblesses  dont  il  devait  plus  tard 
porter  la  peine.  Lacombe  avait  donc  alors  tout  à  craindre 
pour  l'existence  de  sa  commission  et  pour  les  profits  qu'il 
en  lirait.  Ysabeau  se  joignit  à  JuUien  pour  plaider  en  faveur 
d'une  institution  qu'il  avait  d'ailleurs  créée.  Ysabeau  et 
JuUien  paraissaient  donc  en  bonne  intelligence.  Mais  ces 
apparences  ne  pouvaient  tromper  personne,  et  il  v  avait  un 
homme  puissant  qui  n'ignorait  pas  ce  qui  en  était,  celui-là 
même  qui  avait  envoyé  Jullien  à  Bordeaux  !  Jullien  savait 
sous  quel  jour  il  devait  présenter  Ysabeau  à  Robespierre 
pour  le  perdre.  Il  lui  écrivait  : 

Un  grand  reproche  que  j'ai  à  faire  aux  Bordelais,  c'est 
qu'ils  traitent  le  représentant  du  peuple  comme  un  intendant 

d.  Il  y  a  peu  de  procès  où  l'on  trouve  plus  de  détails  d'audience  en  style 
sténographique. 


246  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

de  l'ancien  régime.  Passe-t-il  dans  les  rues  avec  les  gendarmes 
qui  le  suivent,  on  se  découvre,  on  applaudit;  quelques  voix 
même  crient  :  Vive  le  sauveur  de  Bordeaux  !  Paraît-il  au  spec- 
tacle, au  club,  dans  une  assemblée  quelconque,  les  mêmes 
cris  se  font  entendre.  L'enthousiasme  et  l'idolâtrie  sont  poussés 
au  dernier  période,  et  j"ai  remarqué  que  c'étaient  les  aristo- 
crates eux-mêmes  qui,  croj^ant  se  donner  un  air  de  patriotisme, 
indiquaient  souvent  au  peuple  les  battements  de  main  qui 
déshonorent  à  mes  yeux  des  hommes  libres...  J'ai  tiré  de  ces 
faits,  ajoute  notre  homme  d'État  de  dix-neuf  ans,  et  d'une  mul- 
titude d'autres  trop  longs  à  détailler,  la  réllexion  que  je  crois 
vraie,  qu'un  représentant  du  peuple,  revêtu  de  pouvoirs  illi- 
mités, ne  doit  jamais  rester  longtemps  dans  les  mêmes  lieux  : 
car  s'il  se  conduit  mal,  il  ne  faut  pas  lui  laisser  le  temps  de 
rendre  le  peuple  victime  de  sa  mauvaise  conduite;  s'il  se  con- 
duit bien,  il  faut  craindre  ce  penchant  trop  facile  du  peuple  à 
la  reconnaissance  et  à  l'idolâtrie  qui  deviennent  la  mort  de  la 
liberté  (1"  iloréal,  20  avril  1794)  *. 

Le  jeune  missionnaire  faisait  du  reste  à  Ysabeau  llion- 
neur  de  le  ranger  parmi  ceux  qui  se  conduisaient  bien, 
mais  il  voulait  reconduire;  et,  mettant  à  profit  une  parole 
qu'Ysabeau,  soit  par  dégoût  passager,  soit  pour  flatter  ses 
espérances,  avait  laissé  échapper  dans  la  conA^ersation,  il 
ajoutait  : 

Il  désirerait  même  être  appelé  d'ici  à  l'armée  des  Pyrénées- 
Orientales,  après  treize  mois  d'absence  de  Paris  et  de  mission 
continue,  et  regagner  son  poste. 

Notre  jeune  homme  se  voyait  déjà  maître  do  la  place, 
et  libre  d'essayer  son  système  sur  un  théâtre  digne 
d'en  voir  l'application.  Ce  système,  c'était  «  que  pour 
rendre  la  Révolution  aimable,  il  fallait  la  faire  aimer  » 
(nous  dirions  que  pour  la  faire  aimer,  il  faut  la  rendre 
aimable  ;  mais  n'épiloguons  pas  en  raison  de  la  bonne 
intention).  Il  y  voulait  employer  les  attraits  de  la  femme, 
et  il  avait  mis  la  chose  en  ballet:  il  en  avait  fait  «  un 
petit  délassement  patriotique  intitulé  les  Engagements  des 


1.  Papiers  trouvés  chez  Rohespicirc,  n»  107»,  p.  334. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  247 

citoyennes  »,  qu'il  voulait  ofîrir  sur  la  scène  à  toute  la 
France  ;  il  ne  lui  fallait  pour  cela  que  le  patronage  du  Co- 
mité du  salut  public,  et  le  bon  à  imprimer  du  tout-puis- 
sant Robespierre  : 

Je  n'ai  pas,  ajoutait-il,  regardé  ce  travail  comme  étranger  à 
ma  mission  de  former  l'esprit  public,  et  je  n'y  ai  d'ailleurs 
donné  que  trois  jours  *. 

On  ne  pouvait  pas  dire  ici  :  «  Le  temps  ne  fait  rien  à  l'af- 
faire, »  car  ce  n'était  pas  pour  donner  des  ballets  que 
JuUien  était  venu  à  Bordeaux,  et  il  ne  l'oubliait  pas.  Tandis 
qu'il  parlait  à  Robespierre  de  république  aimable,  voici 
comment  il  l'entendait;  je  prends  ses  paroles  au  discours 
qu'il  prononçait  le  lendemain  à  Bordeaux  : 

Soyons  fermes  et  révolutionnaires.  Qui  s'arrête  en  révolution 
a  déjà  reculé...  Je  parais  me  répéter  souvent,  je  reviens  tous  les 
jours  sur  les  mêmes  choses.  Oui,  sans  doute,  parce  que  les 
mêmes  périls  sont  là...  parce  que  l'oie  du  Capitole  crie  pour 
éveiller  Manlius  et  les  Romains;  parce  que  nous  aussi  nous 
sommes  dans  le  Capitole,  et  qu'à  la  faveur  d'ombres  noires  et 
de  ténèbres  épaisses  les  Gaulois  veulent  pénétrer  dans  le  fort. 
Les  Gaulois,  ce  sont  les  aristocrates,  les  modérés,  les  feuil- 
lants -. 

Il  a  dit  qui  sont  les  oies  ;  mais  dans  quelle  espèce  d'oi- 
seaux carnassiers  chercher,  pour  lui-même,  un  autre  terme 
de  comparaison  quand  il  ajoute  : 

N'eût-il  pas  mieux  valu  d'abord  être,  selon  l'expression  de 
Marat,  cruels  par  calcul?  Soyons-le  aujourd'hui...  Il  est  un 
mot  vrai  :  La  liberté  n'a  pour  lit  que  des  matelas  de  cadavres, 
ou,  comme  on  l'a  dit  encore,  le  sang  est,  à  la  honte  des  nations, 

1.  Voyez  la  lettre  entière  dans  les  Papiers  trouvés  chez  Robespierre. 
n"  107»,  p.  335.  —  En  envoyant  son  récit  de  la  plantation  de  l'arbre  à  Marat, 
il  prie  Saint-Cyr  de  le  faire  imprimer  dans  le  Moniteur,  le  Courrier  répu- 
blicain, le  Journal  des  hommes  libres,  Journal  de  la  Montagne,  Courrier  de 
l'égalité,  et  autres.  Il  ne  néglige  pas,  on  le  voit,  la  publicité.  «  C'est  im- 
portant, disait-il,  pour  dissiper  les  calomnies  »  (27  germinal,  Arch.  nat., 
AF  II,  172,  pièce  59). 

2.  Vivie,  t.  Il,  p.  216. 


248  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

le  lait  de  la  liberté  naissante...  Que  les  ennemis  du  peuple 
disparaissent;  le  néant  les  réclame,  la  liberté  vous  appelle. 
Subissons  donc  l'inévitable  destinée...  Clémence  est  souvent 
barbarie;  vouloir  épargner  un  sang  coupable,  c'est  faire  couler 
le  sang  innocent,  etc.  '. 

Après  quoi,  il  faisait  prendre  au  comité  un  arrêté  dont 
voici  quelques  passages  : 

Le  club  national  de  Bordeaux,  après  avoir  déterminé  les  dif- 
férentes classes  des  hommes  dangereux  et  suspects,  après  avoir 
offert  au  peuple  les  principes  qui  doivent  le  diriger  dans  la 
carrière  de  la  Révolution  ; 

Considérant  qu'elle  ne  doit  cesser  de  poursuivre  le  modé- 
rantisme,  plus  dangereux  encore  dans  la  crise  actuelle  que 
l'aristocratie, 

Arrête  ce  qui  suit  : 

Art.  l^'".  Le  comité  d'instruction  publique  du  club  national 
de  Bordeaux  fera  lire,  une  fois  par  décade,  un  des  rapports  du 
Comité  de  salut  public  sur  le  gouvernement  révolutionnaire, 
sur  la  mesure  des  arrestations,  sur  la  politique  intérieure  et 
extérieure  et  sur  les  conspirations  récemment  découvertes; 

Art.  2.  Le  même  comité  choisira  des  membres  du  club 
national  pour  aller,  chaque  décade,  dans  les  communes  des 
campagnes  qui  leur  seront  désignées,  propager  les  principes  de 
liberté,  former  l'esprit  public. 

Et,  en  attendant  le  décret  de  la  Convention  sur  les  fêtes 
décadaires,  il  instituait  des  fêtes  ayant  «  un  but  moral  et 
civique  ».  L'inauguration  des  bustes  des  amis  du  peuple 
et  la  plantation  d'un  arbre  de  la  liberté,  ou  une  promenade 
militaire  autour  de  l'arbre  planté  déjà,  alternaient  dans 
ces  fêtes  avec  «  la  brûlure  des  livres  d'église  ou  imag-es 
sacerdotales  et  nobiliaires  ». 

Qu'aurait  fait  de  plus  Jullien  s'il  eût  été  représentant  en 
mission? Il  semblait  qu'Ysabeau  déjà  ne  fût  plus  là.  Ce  fut 

l.  Discou7's  SU7-  les  dangers  de  la  contar/ion  du  viodéranllsnie  et  sur  les 
moyens  de  former  l'esprit  public,  lu  dans  la  séance  du  club  national  do  Bor- 
deaux, le  2  floréal  an  II  de  la  République  française,  une  et  indivisible,  i)ar 
Marc-Antoine  Jullien,  agent  du  Comité  de  salut  public  de  la  Convenlion 
nationale  dans  les  départements  maritimes  et  président  du  club  national 
de  Bordeaux.  Bordeaux,  an  II.  —  Vivie,  t.  H,  p.  21o-2n. 


en.  XII.   —  GIRONDE  249 

pourtant  Ysabeau  qui  resta  et  Jullien  qui  partit  à  cette 
heure.  Mais,  en  partant  (4  floréal,  2-3  avril),  il  laissait  der- 
rière lui  des  amis  qui  devaient  préparer  son  retour  '. 

Il  allait  d'ailleurs  retrouver  à  Paris  un  autre  ami,  qui 
n'avait  pas  besoin  qu'on  l'en  priât  de  Bordeaux  pour  l'y 
renvoyer;  et  Jullien  n'était  pas  fâché  d'avoir  l'occasion  de 
lui  exposer  plus  au  long-,  de  vive  voix,  ce  qu'il  lui  avait 
mandé  par  écrit.  Tandis  qu'Ysabeau  parcourait  son  dépar- 
tement, recueillant  des  acclamations  toujours  dociles  -,  et 
que  Tallien,  pour  entretenir  son  influence,  écrivait  au  club 
national,  flattant  toutes  ses  passions,  Robespierre  dispo- 
sait tout  de  Paris  dans  Bordeaux  au  gré  de  son  jeune  fa- 
vori. Le  Comité  de  surveillance  y  était  renouvelé  et  les 
membres  nommés  par  le  Comité  de  salut  public.  Le  Comité 
de  salut  public,  c'était  Robespierre,  et  il  n'avait  pu  dresser 
sa  liste  que  sur  les  indications  de  Jullien.  Aussi  le  Comité 
nouveau,  dans  son  adresse  aux  habitants  de  Bordeaux, 
n'était-il  que  l'écho  des  paroles  du  jeune  délégué  au  club 
national,  quand  il  faisait  appel  à  l'union  et  à  l'extermina- 
tion. 

Cependant  l'instrument  d'extermination,  le  tri])unal 
extraordinaire,  allait-il  rester  à  Bordeaux?  Le  décret  du 
19  floréal  (8  mai)  avait  réalisé  le  principe  posé  par  celui 
du  27  germinal,  tout  était  ramené  au  tribunal  révolution- 
naire de  Paris.  Seulement  la  loi  qui  supprimait  en  général 

1.  A  la  date  du  4  floréal,  on  trouve  dans  les  cahiers  de  police  du  Comité 
de  salut  public  la  mention  de  cette  note  de  Jullien,  pendant  son  séjour  à 
Bordeaux  :  »  Jullien,  agent  du  Comité  de  salut  public  à  Bordeanx,  prévient 
qu'il  est  grand  temps  de  s'opposer  à  la  conduite  contre-révolutionnaire 
des  scélérats  de  la  Vendée.  »  (Arch.  nat.,  F''  4431.) 

2.  Mais  les  dénonciations  en  sens  inverse  ne  lui  faisaient  pas  défaut. 
On  trouve  dans  les  mêmes  cahiers  du  Comité  de  salut  public,  à  la  date  du 

I  floréal  :  «  André  Maricaut,  citoyen  de  Bordeaux,  dénonce  les  citoyens  Isa- 
beau.  Tallien,  Peyj-end  d'Hcrvas,  Marcel  Leard,  Isabeau  jeune  et  Lacombe. 

II  leur  reproche  beaucoup  de  vexations,  de  cruautés  et  de  rapines.  Ils 
pensent  (dit-il)  que  les  fléaux  de  disette  et  de  rapine  qui  menacent  la 
République  vont  bientôt  la  faire  toucher  à  sa  fin.  et  ils  ont  chargé  Le 
Moël  des  préparatifs  pour  prendre  une  retraite  dans  l'Amérique  septen- 
trionale. >>  — Xote.  «  Ordonner  au  commandant  de  la  marine  de  mander  à 
Paris  Moël  sur-le-champ  pour  être  entendu  au  Comité.  » 


250  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

les  tribunaux  ou  commissions  de  province  donnait,  par  son 
article  3,  au  Comité  de  salut  public  le  droit  de  les  maintenir 
là  où  il  le  jugerait  bon.  Qui  pouvait  sauver  la  commission 
militaire  de  Bordeaux?  Un  seul  homme,  Jullien.  Le  Comité 
de  salut  public,  fermé  pour  Tallien,  était  ouvert  pour  lui. 
Il  sut  faire  entendre  au  Comité  que  la  commission  serait 
excellente,  si  elle  n'avait  pas  à  côté  d'elle  un  représentant 
comme  Ysabeau,  el  du  même  coup  il  atteignit  son  double 
but  :  le  maintien  de  la  commission  et  le  rappel  de  son  rival. 
Voici  la  lettre  que  le  Comité  de  salut  public  écrivit  à  la 
commission  : 

Paris,  le  25  floréal  de  l'an  II  de  la  République  une  et  indivisible. 

Le  Comité  de  salut  public 

à  Lacombe,  président  de  la  commission  établie  à  Bordeaux 

et  à  ses  collègues, 

Le  Comité  de  salut  public,  citoyens,  a  cru  devoir  continuer 
dans  l'exercice  de  ses  fonctions  la  commission  établie  à  Bor- 
deaux. Mais,  comme  celle  qui  vous  avait  précédés  s'était 
montrée  indigne  de  la  confiance  du  peuple,  en  condamnant 
seulement  à  de  fortes  amendes  les  négociants  que,  dans  ses 
jugements  mêmes,  elle  reconnaissait  contre-révolutionnaires  et 
par  conséquent  dignes  de  mort  aux  3'eux  de  la  loi,  le  Comité  de 
salut  public  attend  de  vous  cette  ifermeté  révolutionnaire  et 
cette  application  inflexible  des  décrets,  si  nécesaires  dans  les 
circonstances  actuelles  et  dans  les  fonctions  délicates  qui  vous 
sont  confiées. 

Les  membi^es  du  Comité  de  salut  public, 

Signé  :  Couthon,  B.  Barère,  Robespierre  *. 

El  il  envoya  ce  message  à  Ysabeau  en  même  temps  qu'il 
lui  adressait  à  lui-même  une  lettre  de  rappel.  Ysabeau,  en 
transmettant  de  Royan  à  Lacombe  cette  pièce  qui  devait 
tant  le  réjouir,  l'informait  que  lui,  représentant,  se  voyait 
relevé  de  ses  fonctions  à  Bordeaux. 

Presque  en  même  temps  arrivait  Jullien,  comme  pour 

1.  Vivic,  t.  II,  p.  238.  —  Le  décret  csl  de  la  même  date.  Arch.  nat.,  AF  II, 
carton  22,  dossier  69,  pièce  93. 


en.   XII.   —  GIRONDE  2ol 

jouir  de  ce  double  triomphe.  Il  venait  non  pas  remplacer 
Ysabeau  sans  doute  (il  fallait  un  représentant  du  peuple), 
mais  avec  une  délégation  officielle,  délégation  de  la  com- 
mission executive  de  l'instruction  publique,  bien  spéciale 
et  bien  humble,  mais  dans  laquelle  on  sentait  la  main  de 
Robespierre.  Son  premier  acte  fut  de  faire  afficher  sur  les 
murs  de  Bordeaux  l'arrêté  du  Comité  de  salut  public  qui 
renouvelait  le  comité  de  surveillance,  comme  pour  mieux 
faire  sentir  de  qui  il  procédait.  11  se  voyait  vraiment  alors 
sans  rival.  Ysabeau  était  désormais  atteint  dans  sa  posi- 
tion ;  Tallien  frappé  au  cœur  :  Robespierre  venait  de  faire 
arrêter  à  Paris  Teresa  Cabarrus,  qui  s'était  mise  plus  en 
avant  qu'il  ne  convenait  au  Comité.  JuUien,  étant  seul  à 
Bordeaux,  se  proposait  d"y  trôner  dans  une  fête  essentielle- 
ment anti-girondine  :  la  fête  anniversaire  de  la  révolution 
du  31  mai  qui  avait  proscrit  les  Girondins  '.  Mais  Ysabeau 
y  rentra  le  29  et  la  présence  d'un  représentant  primait 
toute  autre.  La  mise  en  scène  dont  JuUien  avait  tracé  le 
programme,  où  il  s'était  fait  sa  place,  se  trouvait  donc  sin- 
gulièrement dérangée.  Y^sabeau  ne  venait  pas  pour  se  mettre 
en  révolte  contre  l'arrêté  de  la  ConAention;  il  venait  l'ac- 
complir au  contraire,  faire  ses  préparatifs  de  départ  et  ses 
adieux  au  club  national  ;  faire  des  adieux?  bien  plutôt  re- 
cueillir l'expression  des  regrets.  Dans  ses  deux  visites,  le 
10  et  il  prairial  (29  et  30  mai)  au  soir,  il  fut  couvert  d'ap- 
plaudissements. 

Le  jeune  Jullien  n'y  tint  pas.  Le  11  (30)  au  soir,  il  écrit  à 
Robespierre  : 


1.  Voici  une  note  consignée  dans  les  cahiers  du  bureau  de  police  du 
Comité,  résumant  au  15  prairial  les  rapports  de  Jullien  sur  ce  qu'il  avait 
fait  et  se  proposait  de  faire  à  Bordeaux  depuis  son  retour  :  «  Le  citoyen 
Jullien,  envoyé  par  le  Comité  de  salut  public  à  Bordeaux,  a  réveillé  l'énergie 
du  club  national:  —  fait  jouer  au  spectacle  des  pièces  qui  inspirent  l'amour 
de  la  liberté;  —  se  plaint  de  ce  qu'on  célèbre  encore  les  dimanches  et  de  ce 
que,  dans  quelques  campagnes,  on  dit  quelquefois  la  messe.  Il  va  y  envoyer 
de  bons  patriotes  pour  détruire  le  fanatisme  en  détruisant  l'ignorance;  il 
prépare  une  fête  solennelle  pour  l'anniversaire  du  31  mai.  »  (Arch.  nat., 
F^,  4437,  16=  cahier.) 


252  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Je  t'ai  promis,  mon  cher  ami,  de  l'écrire  tout  ce  qui  regarde- 
rait Bordeaux  et  je  tiendrai  parole.  Il  était  bien  urgent  qu'Ysa- 
beau  partit;  et  cependant,  malgré  l'arrêté  du  Comité  de  salut 
public  en  date  de  25  floréal,  il  est  encore  ici  et  diffère  son 
départ  de  quelques  jours  sous  je  ne  sais  quels  prétextes...  Ce 
soir  Ysabeau  est  encore  venu  au  club,  et  cette  aff"ectation  de 
s'y  rendre  plus  assidûment  et  d'y  rester  tout  le  long  de  chaque 
séance,  ce  qui  ne  lui  arrivait  jamais  auparavant,  devient  plus 
suspecte  encore  par  le  contraste  de  ses  discours  particuliers  et 
de  ses  discours  publics...  Je  crois,  d'après  toutes  les  intrigues 
et  les  menées  sourdes  que  je  vois,  qu'il  serait  important  d'ôter 
à  Ysabeau  même  son  congé  dans  les  Pyrénées,  d'où  il  serait 
trop  voisin  encore  de  Bordeaux,  qu'il  n'a  pas  perdu  l'espé- 
rance de  revoir...  J'ai  dû  te  dire  tout.  Ma  mission  ici  éprouve 
de  grands  obstacles,  car  il  suffit  que  je  vienne  au  moment 
où  Ysabeau  part,  pour  qu'on  me  voie  comme  la  bête  noire  '. 

Elle  lendemain  de  la  fête  où  Ysabeau  était  venu  prendre 
la  place  qu'il  s'était  llatté  d'occuper,  il  ne  ménage  plus 
rien.  C'est  une  dénonciation  en  règle  avec  toutes  les  perfi- 
dies du  genre  : 

Ysabeau  ne  part  point  encore,  malgré  votre  arrêté  il  reste  et 
il  intrigue.  11  a  dit  qu'il  fallait  que  les  patriotes  se  ralliassent 
pour  faire  tête  à  l'orage.  Il  visite  les  corps  constitués...  Sa 
présence  prolongée  est  une  rébellion  aux  ordres  du  Comité; 
tout  me  prouve  qu'il  cherche  même  à  le  décrier,  et  je  passe 
sous  silence  ce  qui  ne  regarde  que  moi,  contre  lequel  il  s'ex- 
prime de  manière  à  m'ôter  toute  confiance,  tout  crédit,  quoique 
je  sois  votre  agent.  Le  président  de  la  commission  révolution- 
naire Lacombe  m'a  rapporté  que,  se  promenant  avec  Ysabeau 
après  l'exécution  d'Hébert  et  de  Danton,  Ysabeau  lui  dit  qu'il 
voyait  avec  peine  qu'on  guillotinât  un  grand  nombre  de  Mon- 
tagnards; qu'il  ajouta  dans  la  même  conversation  que  «  Tal- 
lien  jouait  un  grand  rôle  »,  et,  en  parlant  de  sa  conduite  à  Bor- 
deaux, «  qu'elle  était  un  reproche  pour  Collot  d'Herbois,  qui 
avait  fait  couler  des  flots  de  sang  dans  Lyon  ».  Ysabeau  veut  se 
créer  un  parti,  diviser  les  patriotes  dont  quelques-uns  lui  res- 
tent encore  attachés,  et  rallier  aussi  les  négociants  et  les  aris- 
tocrates qu'épouvantent  la  commission  militaire  et  mon  retour, 

1.  Courtois,  Papiers  trouvés  chez  Robespierre,  n"  10"",  p.  367.  Voy.  celte 
lettre  dansM.  Vivic,  (jui  la  reproduit  tout  entière  p.  243-245 


eu.    XII.   —   GIRONDE  253 

dont  on  paraît  ignorer  le  motif.  Hier  nous  célébrâmes  l'anni- 
versaire du  31  mai.  Ysabeau  parut  avec  les  corps  constitués 
à  la  fête,  et  l'on  battit  des  mains  sur  son  passage,  on  cria  : 
Vive  Ysabeau!  Il  saluait  les  applaudisseurs;  quelques  patriotes 
indignés  firent  entendre  le  cri  de  Vive  le  Comité  de  salut  public! 
Ysabeau  se  retourne  de  mauvaise  humeur  et  dit  :  «  Le  mot 
«  Vive  la  Montagne!  suffit,  il  comprend  celui-là.  »  Sa  conduite 
tend  à  discréditer  publiquement  le  comité... 

Mon  ami,  je  n'entrerai  pas  dans  plus  de  détails,  mais  il 
importe,  pour  sauver  Bordeaux  [c'est  ainsi  qu'il  avait  fait  de 
Carrier  pour  sauver  Nantes],  qu'un  courrier  extraordinaire 
apporte  l'ordre  du  rappel  positif  et  direct,  à  Paris,  d'Ysabeau, 
pour  ôter  aux  négociants  l'attente  de  son  retour  après  un 
congé  dans  les  Pyrénées.  Si  même  Ysabeau  est  ici  à  cette 
époque,  vos  arrêtés  violés  devront  peut-être  vous  faire  prendre 
des  mesures  plus  sévères  '. 

Puis  en  post-scriptum  : 

Je  te  cite  plusieurs  mots  d'Ysabeau  qui,  séparés,  ne  sont  rien 
en  eux-mêmes,  mais  dont  l'ensemble  peut  signifier  beaucoup. 
Il  a  été  voir  ce  matin  les  corps  constitués;  il  a  parlé  d'orages 
qui  allaient  éclater;  il  a  éveillé  des  craintes...  Il  s'est  plaint  ce 
matin  qu'on  envoyait  un  jeune  homme  qui  n'avait  pas  même 
le  droit  d'entrer  dans  les  assemblées  primaires  [et  c'était  vrai], 
il  a  dit  à  mon  sujet  avec  afTectation  qu'il  paraissait  étonné 
qu'un  ministre  eût  quitté  son  poste. 

Un  ministre!  Et  le  14  prairial  : 

Ma  lettre  n'a  pu  partir  hier,  nous  avons  eu  séance  au  club, 
où  Ysabeau  a  répété  ses  adieux  déjà  faits;  et  cependant  il  ne 
part  pas  encore  aujourd'hui  ^ 

•Enfin  Ysabeau  part  : 

Ysabeau  est  parti  cette  nuit  ! 

écrit  JuUien  à  Robespierre  le  15  prairial;  et  il  se  sent  plus 
libre  de  se  mettre  à  l'œuvre  : 

La  punition  des  intrigants  de  Bordeaux  ,  dont  les  uns 
n'avaient  en  vue,  comme  Chabot,  qu'un  intérêt,  dont  les  autres 

1.  13  prairial.  Courtois,  ibid.,  n"  101',  p.  30'». 

2.  Ibid.,  p.  3(i(3. 


2o4  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

servaient  Hébert  ou  Danton,  et  dont  tous  n'aspiraient  qu'à 
détruire  le  Comité  de  salut  public  pour  détruire  la  liberté  ;  la 
punition,  dis-je,  de  ces  intrigants  de  tous  les  partis  va  régé- 
nérer Bordeaux  '. 

Mais  alors  encore  il  n'oublie  pas  Ysabeau,  et,  dans  une 
lettre  adressée  à  Saint-Just,  le  2o  prairial,  sous  prétexte  de 
tenir  sa  parole  en  lui  faisant  connaître  l'état  de  Bordeaux, 
il  ramasse  tous  ces  traits  perfides  dont  il  a  si  bonne  provi- 
sion :  les  trop  bons  rapports  d'Ysabeau  avec  le  négocian- 
tisme,  les  hommages  qu'il  recevait  dans  la  Aille,  son  titre 
de  sauveur,  son  portrait  adulé,  les  vivats  de  la  rue,  les 
applaudissements  du  théâtre,  les  pleurs  sur  son  rappel,  les 
votes  des  clubs  pour  son  retour,  tous  traits  qui  devaient, 
ce  semble,  porter  coup  plus  sûrement  encore  dans  l'esprit 
ombrageux  du  farouche  triumvir  "-. 

Dans  ces  mêmes  lettres  par  lesquelles  il  cherchait  à  se 
débarrasser  d'Ysabeau,  il  exposait  à  Robespierre  ses  plans; 
ce  n'était  pas  pour  rien,  comme  ce  n'était  pas  sans  raison, 
qu'il  voulait  mettre  le  représentant  à  la  porte  : 

Le  moment  est  venu,  écrivait-il  le  M  prairial  (30  mai),  de 
révolutionner  cette  commune  ;  et  celui  qui  commencera  le 
travail,  surtout  après  un  homme  aussi  mielleux  et  modéré 
qu'Ysabeau,  ne  sera  pas  aimé  ^, 

Et  le  12  : 

Je  dois,  mon  bon  ami,  te  soumettre  une  réflexion.  Nous 
allons  révolutionner  Bordeaux  et  j'ai  déjà  un  bon  comité  de 
surveillance,  mais  c'est  peu,  si  les  autres  corps  constitués  ne 
sont  propres  à  le  seconder;  sans  les  renouveler  en  entier,  il  est 
indispensable  de  les  purger  de  certains  hommes  dangereux  et 
suspects. 

Vois  si  le  Comité  de  salut  public  a  dans  moi  assez  de  con- 
fiance pour  me  charger  de  cette  opération. 

1.  Courtois,  ibid.,  n°  1076,  p.  307. 

2.  Voy.  celte  lettre  très  longue  et  très  étudiée,  i/jïd.,  n°  107',  p.  355-359. 
(La  pagination  est  défectueuse,  la  lettre  107'  suit  bien  la  lettre  107";  mais 
dans  celte  dernière  lettre  la  page  qui  suit  368  est  numérotée  353,  numéro 
qu'on  trouve  déjà  pour  la  lettre  107''  .) 

3.  Ibid.,  no  107'',  p.  354. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  2o5 

Les  autorités  établies  par  Ysabeau  mises  entièrement, 
par  un  renouvellement  total,  entre  les  mains  de  son  adver- 
saire! —  Et  il  proposait  de  porter  de  neuf  à  dix-huit  les 
membres  du  comité  de  surveillance  : 

Plusieurs  négociants  s'étant  retirés  dans  leurs  campagnes, 
il  importe  que  le  comité  de  surveillance  puisse  agir  dans  tout 
le  département  *. 

Il  songeait  même  à  réformer,  à  épurer  la  commission 
militaire,  car  il  voulait  élargir  le  cercle  de  son  action  : 

La  commission  militaire  rétablie  comme  commission  révo- 
lutionnaire, disait-il  dans  une  autre  lettre  (du  L3  prairial),  a 
besoin  que  quelques  hommes  y  soient  changés,  et  que  la  Ter- 
reur ne  tombe  pas  seulement  sur  les  fédéralistes  dont  quelques- 
uns  à  Bordeaux  ont  été  de  bonne  foi,  mais  sur  les  aristocrates, 
les  modérés,  les  intrigants  et  les  fédéralistes  avec  connaissance 
de  cause,  dont  plusieurs  sont  impunis  -. 


IV 

Le  jeune   Jullien    et    la   Commission    militaire    confirmée. 

Les  Girondins  cachés  à  Saint-Emilion.  Les  fournées 

(prairial  et  messidor). 

La  commission  militaire  avait  désormais  toute  liberté 
d'action  et  elle  en  usa  largement.  A  la  reprise  de  ses 
séances,  le  16  prairial  (4  juin),  après  une  interruption 
d'environ  trois  semaines,  elle  envoya  à  l'échafaud  deux 
nobles  et  un  prêtre  : 

Jean-Daniel- Alphonse  GoMBAUD,  âgé  de  soixante-dix  ans, 
dont  le  fils  avait  émigré.  On  l'accusait  d'avoir  dit  que 
«  jamais  la  tyrannie  n'avait  été  exercée  avec  plus  de 
cruauté  »;  on  lui  imputait  à  lui-même  d'avoir  opprimé  la 
Réole  par  un  fréquent  usage  de  sa  voiture  :  c'était  abuser 
de  la  route.  Comme  il  demandait  un  défenseur  officieux  : 


1.  Courtois,  ibid.,  n°  10T>  ,  p.  353,  334. 

2.  Ibid.,  n"  107',  p.  363. 


256  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Ce  serait  en  vain,  dit  le  président,  tu  es  désigné  comme  aris- 
tocrate. 

—  J'ai  d'autres  pièces  à  produire. 

—  Nous  sommes  fixés  sur  les  charges  existantes  contre  toi. 

Charles-iVntoine  de  Pus,  grand  sénéchal  au  présidial  de 
Bazas,  député  à  rAssemhlée  constituante.  On  l'accusait  de 
haine  pour  la  Constitution,  de  mépris  pour  les  autorités 
constituées  et  d'attachement  })0ur  ses  girouettes  (qui 
avaient  quelque  signe  aristocratique).  Il  avait,  disait-on, 
blâmé  un  citoyen  de  nourrir  la  mère  d'un  républicain  ;  dit 
à  un  autre  :  «  Tu  t'enivres  cette  année,  mais  bientôt  lu 
mettras  de  l'eau  dans  ton  vin  »,  et  fait  cette  déclaration  : 
((  Né  noble,  je  veux  mourir  noble.  » 

A  l'audience,  on  lui  demande  s'il  a  regretté  l'ancien 
régime?  —  Non  :  il  a  subi  trois  ans  d'exil  comme  con- 
seiller  au  parlement  de  Bordeaux. 

Pourquoi  il  a  abandonné  son  poste  à  l'Assemblée  cons- 
tituante, lorsque  les  patriotes  ont  triomphé? —  Il  n'en  était 
parti  que  par  raison  de  santé. 

Aux  autres  imputations  il  répond  qu'il  s'est  efforcé  de 
prêcher  le  respect  des  lois  et  du  gouvernement.  Il  n'a 
quitté  la  France  que  quinze  jours  en  1791,  pour  aller  à 
Lausanne  consulter  le  docteur  Tissot.  Il  n'était  donc  pas 
un  émigré,  et  son  fils  ne  peut  être  regardé  comme  tel  :  il 
l'a  envoyé  en  1790  en  Suisse,  avec  passeport,  pour  son 
éducation. 

Louis  DE  Lavaissièhe,  ancien  chanoine,  faisait,  disait-on, 
le  patriote  pour  faire  oublier  (ju'il  était  prêtre;  et  en  elTet  à 
l'audience,  interrogé  s'il  était  ju-être,  il  dit  :  «  Il  y  a  six  ans 
que  je  ne  le  suis  plus  »,  et  il  vantait  ses  actes  civiques. 
«  J'ai  assisté  aux  assemblées  primaires;  j'ai  fait  travailler 
les  pauvres.  —  C'était  pour  les  tromper,  lui  dit-on.  — 
Jamais  je  ne  leur  ai  tenu  que  des  propos  patriotiques.  » 
11  était  membre  de  la  société  populaire  de  la  Réole  et 
il  produisait  un  certificat  du  maire  et  des  officiers  muni- 
cipaux   de   cette   commune,    attestant  qu'il  avait  été  élu 


CH.   XII.   —  GIRONDE  257 

notable;  qu'il  avait  prêté  le  serment,  fait  des  dons.  Mais 
un  témoin  dit  :  «  Sa  société  était  l'aristocratie  la  plus 
puante.  »  Noble  et  prêtre,  deux  qualités  indélébiles,  quoi 
qu'il  fît. 

L'ivresse  ou  la  maladresse  des  exécuteurs,  les  frères 
Peyrussan,  fit  de  cette  triple  exécution  une  véritable  bou- 
cherie. Le  public  même  de  la  guillotine  en  fut  révolté,  et 
les  bourreaux,  traduits  devant  la  commission  militaire, 
furent  admonestés  par  le  président  Lacombe,  qui,  leur 
vantant  le  caractère  auguste  de  leurs  fonctions,  les  rappela 
au  sentiment  de  l'humanité,  puis  les  envoya  en  prison 
jusqu'à  plus  ample  information.  On  les  en  tirait  pour  exé- 
cuter les  condamnés  :  ce  qu'ils  eurent  à  faire  ce  jour  même 
(18  prairial,  6  juin).  Ce  jour-là  en  effet,  cinq  accusés,  trois 
prêtres,  et  deux  femmes  coupables  de  les  avoir  cachés, 
furent  envoyés  à  Téchafaud  :  les  prêtres  Louis  Soury, 
vingt-neuf  ans,  Laffon  Devillefumade,  trente  ans,  Jean 
MoLiMER,  vingt-sept  ans;  et  les  femmes  Marie  Bouquier, 
femme  Tuolonge,  quarante-trois  ans,  domestique;  Marie 
GiMET,  trente-deux  ans,  empeseuse  '. 

Les  prêtres  n'avaient  rien  à  répondre,  ils  étaient  réfrac- 
taires.  Pour  les  femmes,  le  président  Lacombe  ne  peut 
contenir  son  indignation.  Il  dit  à  l'une  d'elles  : 

Tu  savais  que  ces  hommes  étaient  prêtres?  —  Oui. 
Tu  étais  déjà  leur  complice  et  tu  l'avoues.  Tu  penses  comme 
eux,  tu  t'honores  de  leur  avoir  donné  asile?  —  Oui. 
Tu  les  as  recelés,  tu  as  voulu  les  dérober  au  glaive  de  la  loi. 

Ce  fut  la  confession  de  Tune  comme  de  l'autre,  le  jug-e- 
ment  même  le  constate  : 

Considérant  qu'en  pleine  audience,  les  femmes  Gimet  et  Bou- 
quier se  sont  fait  gloire  de  les  avoir  sciemment  cachés,  et 
qu'elles  ont  déclaré  à  plusieurs  reprises  qu'il  vaut  mieux 
suivre  la  loi  de  Dieu,  que  celle  des  hommes  ^ 

1.  Vivie,  t.  II,  p.  2ol-2o3. 

2.  Dossier  Molinier,  etc.,  et  La  Benodièrc,  p.  69,  note  2. 

n.  —  17 


2o8  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Le  19  (7  juin),  un  seul  condamné,  Jean  SEGUl^%  et  huit 
acquittés  ^ 

Le  22  (10  juin),  un  seul  encore  :  Pierre-Félix  Gauban, 
trente  ans,  avoué  à  la  Réole  -. 

Le  23  (11  juin),  cinq   condamnés  : 

Lambert  Dupré  et  Pierre  Bautiiouil,  pères  d'émigrés, 
accusés  d'être  en  correspondance  avec  leurs  enfants;  ils 
avaient  exprimé  le  vœu  qu'il  y  eut  deux  chambres  comme 
en  Angleterre  :  vœu  tendant  au  renversement  de  la 
République;  et  les  trois  frères  Labadu:  (Bernard,  Pierre- 
Marie  et  André),  commissionnaires  en  marchandises  :  ils 
avaient,  dans  leur  correspondance,  mal  parlé  des  assignats, 
((  cette  monnaie  précieuse  à  laquelle  on  doit  la  liberté  », 
gémi  des  persécutions  qui  multipliaient  les  émigrations,  et 
dit  :  «  Les  brigands  n'attendent  peut-être  que  le  moment 
du  choc  des  armées  ou  du  choc  des  partis  pour  lever 
l'étendard  dévastateur  »  ;  etc. 

Le  24  (12  juin),  six  condamnés  : 

Guillaume  Arrouch,  qui,  le  8  juin  1792,  à  la  représen- 
tation de  La  vie  nest  quun  songe,  avait  crié  :   Vive  le  roi! 

Les  deux  frères  Lo>'g,  dits  Patience,  ferblantiers,  aristo- 
crates enrag-és. 

Michel  HoussET,  boulanger,  leur  ami,  était  un  aristocrate 
aussi  et  d'une  espèce  bien  dangereuse!  Housset  et  Patience 
jeune,  dit  l'accusation,  allèrent  à  Paris  à  l'époque  de  la 
conspiration  des  poignards,  «  d'autant  plus  coupables  que, 
nés  dans  la  classe  du  peuple,  ils  étaient  destinés  à  jouir 
principalement  des  bienfaits  de  la  Révolution  ». 

Les  deux    derniers    étaient    de   ceux   au    contraire   qui 

1.  Les  huit  accusés,  dénoncés  par  Seguin,  qui  fut  convaincu  de  faux 
témoignage. 

2.  Il  était  accusé  de  s'être  soustrait  à  la  levée  des  300  000  hommes,  et 
d'avoir  déclaré  qu'il  rougirait  de  se  dire  Français,  s'il  était  en  pays  ennemi. 
Il  avait  tenu  encore  ce  propos  dans  la  salle  du  club  à  la  Réole  :  «  Vous 
croyez  que  la  Révolution  tiendra?  Laissez  venir  les  puissances  étrangères, 
elles  vous  mettront  à  la  raison.  »  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  être  susi)ect  : 
faire  appel  aux  puissances  étrangères!  —  Dans  les  notes  d'audience,  il  y 
a  une  très  longue   réplique  à  la  défense,  mais  la  défense  fait  défaut. 


cil.    XII.    —   GIRONDE  259 

étaient  de.stinés  à  en  éprouver  les  rigueurs  :  Mathieu  Com- 
MARQUE,  ex-noble,  âgé  de  soixante-quinze  ans,  et  Jacques 
François  Dlmas-Fombrogi:,  qui  avait  été  conseiller  au  par- 
lement de  Bordeaux;  et  il  était  ce  qu'on  appelait  alors 
fanatique  :  il  y  a  dans  son  dossier  plusieurs  lettres  qui  sont 
de  il'Jl,  de  1792.  On  relève  comme  grief  capital  dans  une 
lettre  de  1792  cette  phrase  :  «  Se  soumettre  à  la  Provi- 
dence! Celui  qui  la  dirige  ne  nous  abandonnera  pas, 
puisque  c'est  la  religion  qui  est  attaquée.  » 

Le  27  (15  juin),  six  encore  '. 

Le  28  (16  juin),  même  nombre,  on  ne  procède  plus  que 
par  fournée  :  Jean  Biré,  huissier,  chassé  de  sa  section 
comme  aristocrate;  Paty  du  Rayet,  ancien  conseiller  au 
parlement  de  Bordeaux,  toujours  ennemi  de  la  Révolution; 
François-Honoré  de  Cosson,  ex-noble,  qui  attendait  la 
contre-révolution;  et  la  preuve,  c'est  qu'il  gardait  ses  titres 
féodaux;  Pierre  Bueliï,  homme  de  loi,  aristocrate  :  c'est 
«  le  cri  public  »  qui  l'accuse;  François  Cissac-Saint-Axdré, 
perruquier  de  son  état,  mais  aristocrate  de  sentiments  :  «  Il 
n'en  est  pas  de  plus  prononcé  »,  dit  l'accusation  :  «  d'au- 
tant plus  coupable,  ajoute-t-elle  encore,  qu'il  devait  chérir 
la  Révolution  française,  faite  surtout  pour  cette  classe  si 
longtemps  et  si  injustement  méprisée  »,  —  et  l'on  peut 
dire  si  cruellement  persécutée  alors,  car,  on  ne  saurait  trop 
le  redire,  il  n'y  en  a  pas  qui  ait  fourni  plus  de  victimes  à 
l'écliafaud;  —  enhn  Arnaud-Antoine  P.vllandre,  libraire. 
Pour  celui-là,  sa  perte  était  certaine.  Le  président  ne  se 
contient  pas  à  l'audience  : 

Ce  n'est  pas  un  témoin  qui  t'accuse,  c'est  tout  Bordeaux. 
Tous  les  habitants  de  cette  cité  déclarent  que  tu  es  un  aristo- 
crate. 

1.  Elisabeth  Chillaud,  veuve  de  Dlmas  de  Fontbroge,  complice  de  ses 
crimes  (on  a  vu  quels  crimes!).  Louis  Arrolch,  cousin  du  condamné  de  la 
dernière  fournée,  plus  coupable  encore  que  son  cousin,  dit  l'accusation;  il 
avait  montré  un  pistolet,  disant  :  «  Voilà  de  quoi  soutenir  mon  opinion  ». 
Les  deux  Pibereac,  père  et  fils  (Raimond  et  Jean),  négociants,  accusés  d'avoir 
correspondu  avec  des  émigrés  :  ce  qu'ils  niaient.  Simon  Vasserot,  mar- 
chand de  toile,  et  Pierre-Tiburce  Laxtourne,  gendarme  de  la  garde  du  roi. 


260  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

C'est  dans  ta  boutique,  dans  ton  cabinet  littéraire,  que  les 
aristocrates  se  rendaient.  C'est  Pallandre  qui,  par  ces  fréquenta- 
tions, a  fait  à  Bordeaux  le  mal  qui  était  en  son  pouvoir. 

Pallandre  se  moquait  des  patriotes  qui  passaient  devant  sa 
porte.  Ce  tribunal  ne  fera  pas  de  grâce  aux  aristocrates. 

C'est  encore  Pallandre  que  la  municipalité  mit  en  prison  pour 
avoir  fait  distribuer  un  libelle;  cela  en  serait  assez  pour  le  con- 
damner. 

On  lit  en  noîe  : 
L'accusé  n'a  rien  répondu  . 

Le  29  (17  juin),  nouvelle  fournée  de  quatre  : 

Vital  Devignes  et  François  Vigneron,  hommes  de  loi  : 
le  premier,  «  dénoncé  par  l'opinion  comme  aristocrate 
enragé  »;  le  second,  faux  patriote,  «  à  la  tête  des  contre- 
révolutionnaires  et  des  prêtres  perfides  »  ;  Joseph  Bouet, 
qui  avait  signé  pour  l'ouverture  des  églises;  Simon  Paris, 
juge  de  paix,  dans  les  papiers  duquel  on  avait  trouvé  «  des 
réflexions  sur  le  gouvernement  d'Angleterre,  où  on  lit 
entre  autres  choses  ces  blasphèmes  contre  la  République  : 

«  Ils  se  convainquirent  (les  Anglais)  que  vouloir  établir 
la  liberté  chez  une  grande  nation  en  la  faisant  intervenir 
dans  le  détail  du  gouvernement,  c'est  vouloir  de  toutes 
les  choses  la  plus  chimérique;  car  cette  autorité  de  tous, 
dont  on  y  amuse  le  peuple,  n'est  au  fond  que  l'autorité  de 
quelques  citoyens  puissants  qui  se  partagent  la  Républi- 
que; et  ils  se  reposèrent  enfin  dans  la  seule  constitution 
qui  puisse  convenir  à  un  grand  État  et  à  un  grand  peuple 
libre,  je  veux  dire  celle  où  un  petit  nombre  délibère  et  où 
un  seul  exécute  '.  » 

Il  se  défendit  en  disant  : 

C'est  un  manuscrit  qui  s'est  trouvé  dans  mes  paperasses;  il 
n'est  pas  de  mon  écriture.  J'ai  eu  beaucoup  de  précepteurs  qui 
s'amusaient  chez  moi...  Je  ne  l'ai  jamais  lu. 

Vaine  excuse  ! 

Le  jeune  Jullien  se   flattait  d'avoir  fait  prendre    goût 

1.  La  Bcnodicre.  p.  C2,  noie  2. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  261 

dans  Bordeaux  à  ces  massacres;  il  écrivait  le  M  messidor 
au  Comité  de  salut  public  : 

Il  y  a  quelque  temps,  un  silence  morne  était,  dans  les  séances 
de  la  commission  militaire,  la  réponse  du  peuple  aux  juge- 
ments de  mort  contre  les  conspirateurs  ;  le  même  silence  les 
accompagnait  à  Téchafaud.  La  commune  entière  semblait  gé- 
mir en  secret  de  leur  supplice.  Aujourd'hui  des  acclamations 
unanimes  et  les  cris  mille  fois  répétés  de  Vive  la  république! 
sanctionnent  et  la  condamnation  et  l'exécution  des  ennemis  de 
la  patrie.  L'égoïsme  et  le  modérantisme  s'effacent;  les  esprits 
prennent  une   teinte  républicaine  et  révolutionnaire  \ 

Mais  il  V  avait  des  proscrits  dont  la  tète  avait  plus  de 
prix  que  beaucoup  d'autres  ensemble  :  c'étaient  les  députés 
girondins  que  l'on  savait  réfugiés  dans  le  département.  On 
soupçonnait  que  Guadet  était  caché  à  Saint-Emilion  chez 
son  père  ou  par  son  père;  et  c'est  pourquoi  on  avait  déjà 
mis  le  père  sous  bonne  garde.  On  avait  fouillé  les  grottes 
de  Saint-Émilion,  on  avait  dressé  des  chiens  à  cette  chasse 
à  l'homme,  et  rien  n'avait  servi,  Jullien  avait  promis  au 
Comité  de  salut  public  d'être  plus  heureux,  et  il  tint  parole. 
Des  commissaires  de  la  commission  militaire  vinrent  de 
nuit  à  Saint-Émilion;  le  général  Mergier,  à  qui  ils  avaient 
demandé  des  troupes,  s'était  otTert  lui-même  à  les  con- 
duire. La  maison  du  père  de  Guadet  fut  investie,  et  tous 
ceux  qui  s'y  trouvaient,  préalablement  arrêtés;  on  fouilla 
partout,  on  chercha  s'il  n'y  avait  point  quelque  cachette. 
On  désespérait  du  succès,  lorsque  deux  des  commissaires 
qui  inspectaient  le  grenier  crurent  s'apercevoir  d'une  diffé- 
rence entre  ses  dimensions  et  celles  de  la  pièce  située  au- 
dessous.  On  vérifia  le  fait,  on  monta  sur  le  toit,  on  le 
défonça  à  la  partie  suspecte.  Un  bruit  sec,  comme  d'un 
pistolet  qui  rate,  se  fit  entendre.  Plus  de  doute;  on  pres- 
sait la  démolition,  quand  une  voix  dit  :  «  Arrêtez,  nous 
sommes  disposés  à  nous  rendre  »  :  c'était  Guadet  et  Salles. 

t.  Aroh.  nat.,  AF  II,  46,  2'  dossier,  pièce  14. 


26-2  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Ils  dirent  qu'on  ne  les  aurait  pas  pris  vivants,  si  leurs  pis- 
tolets n'avaient  raie  '. 

On  les  conduisit  à  Bordeaux  avec  toute  la  famille 
Guadet. 

Le  procès  des  deux  proscrits  fut  bientôt  fait  :  ils  étaient 
hors  la  loi;  on  constata  leur  identité  et  on  les  envoya  à 
Técliafaud  «  au  bruit  de  la  musique  militaire  -  ». 

Cette  prise  en  faisait  espérer  d'autres.  On  poussa  donc 
plus  activement  les  recherches  à  Saint-Émilion.  Après  avoir 
fouillé  les  grottes,  on  eût  rasé  la  ville  aiin  de  mettre  toute 
cachette  au  jour,  si  les  derniers  proscrits,  Barbaroux,  Biizot 
et  Pétion,  instruits  du  sort  de  Guadet  et  de  Salles,  n'eussent 
résolu  de  ne  pas  compromettre  plus  longtemps  l'honnête 
homme,  le  perruquier  Troquart,  qui  leur  donnait  asile.  Ils 
se  dirigèrent  de  nuit  vers  Gastillon.  Le  lendemain  malin, 
comme  ils  allaient  y  arriver,  entendant  les  voix  d'une 
troupe  de  volontaires,  ils  crurent  que  c'étaient  les  sol- 
dats euA^oyés  à  leur  recherche.  Barbaroux,  ne  voulant  pas 
tomber  vivant  entre  leurs  mains,  se  tira  un  coup  de  pis- 
tolet et  ne  fit  que  se  briser  la  mâchoire.  On  accourut  au 
bruit,  et  comme  son  linge  portait  la  marque  R  B,  on  lui 
demanda  s'il  n'était  pas  Buzot,  il  dit  qu'il  était  Barbaroux. 
Buzot  et  Pétion  avaient  gagné  un  bois  qui  les  avait  dérobés 
à  la  vue  de  cette  troupe. 

Barbaroux  fat  amené  à  Bordeaux  le  G  messidor  (24  juin) 
et  déposé  au  comité  de  surveillance  révolutionnaire,  où  il 
subit  un  interrogatoire  dont  le  procès-verbal  nous  est  resté  : 

Aujourd'hui,  G  messidor  an  II  de  la  République  française, 
une  et  indivisible,  nous  soussignés,  membres  du  comité  révolu- 
tionnaire de  surveillance  de  la  commune  de  Bordeaux  établi 
par  le  Comité  du  salut  public  de  la  Convention  naliduale,  avons 
reçu  l'interrogatoire  du  ci-après  nommé. 

i.  Voy.  le  procès-verbal  d'arrestation  dressé  par  le  t-'énéral  M.Tgier, 
reproduit  par  M.  Vivie,  t.  II,  p.  265-207. 

2.  Pierre-Henri  Dumas  de  Larroque,  conseiller  au  ParlenienI,  «  aristocrate 
reconnu,  tyran  des  petits  propriétaires  »,  fut  exécuté  en  même  temps. 


cil.  XII.  —  GIRONDE  263 

Quel  est  ton  nom,  âge.  profession,  lieu  de  naissance  et  der- 
nier domicile? —  Barbaroux,  âgé  de  vingt-sept  ans.  député  à 
la  Convention  nationale,  natif  de  Marseille,  et  domicilié  en  der- 
nier lieu  à  Saint-Émilion,  pays  de  Guadet. 

Qui  t'a  fait  cette  blessure  à  la  tête?  —  C'est  moi. 

Où  étais-tu  caché?  —  Dans  les  environs  de  Libourne. 

As-tu  passé  à  Castillon?  —  J'y  ai  demeuré  quelque  temps. 

Condorcet  était-il  avec  toi?  —  Il  a  passé  en  Italie  '. 

Et  attendu  l'état  de  démence  dans  lequel  il  se  trouve,  nous 
avons  clos  le  présent,  après  avoir  bien  et  dûment  constaté 
l'identité,  les  dits  jours,  mois  et  an  que  dessus.  —  Signé  :  Lelom, 
Plénaud,  Micoenot  -. 

Ce  qu'ils  appellent  démence,  c'est  sans  doute  l'état  de  pro- 
stration et  de  faiblesse  où  sa  blessure  l'avait  fait  tomber. 
D'autres  disent  que  sa  parole  seule  était  embarrassée;  que 
ses  yeux  lançaient  des  éclairs  et  menaçaient  ses  ennemis. 

Son  état  était  si  grave  en  réalité  qu'on  n'osa  point  le 
transporter,  soit  en  prison,  soit  au  tribunal,  de  peur  qu'il 
n'expirât  en  route,  et  la  commission  militaire,  «  voulant 
concilier  ce  c|ui  est  dû  à  la  justice  avec  ce  que  prescrit 
l'humanité  »,  en  d'autres  termes,  ne  voulant  pas  manquer 
sa  proie,  décida  qu'elle  irait  elle-même  au  comité.  Ce  fut 
là  qu'elle  constata  l'identité  de  Barbaroux,  et  on  eut  encore 
le  temps  de  faire  tomber  sa  tête.  Quant  à  Buzot  et  Pétion, 
leur  fuite  était  restée  un  mystère  :  nulle  part  elle  n'avait 
laissé  trace;  ce  fut  seulement  dans  les  premiers  jours  de 
juillet  que  les  patriotes  de  Castillon,  faisant  une  battue 
dans  les  bois  voisins  de  Saint-Magne,  trouvèrent  leurs 
cadavres  à  demi  dévorés  dans  un  champ. 

La  société  populaire  de  Castillon  se  hâta  d'annoncer 
riieureusc  nouvelle  : 

«  Il  était  trop  doux  pour  des  traîtres,  disait-elle,  le  supplice 
que  la  loi  leur  préparait,  et  la  justice  divine  leur  en  réservait 


1.  Question  et  réponse  singulières  :  Condorcet  s'était  empoisonné  à 
Bourg-la-Reine,  le  8  germinal  (28  mars  1"93).  (Vov.  Hist.  du  tribiuial  révol. 
de  Paris,  t.  III,  p.  83.) 

2.  Vivie.  t.  II.  p.  273. 


264  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

un  plus  digne  de  leurs  forfaits.  On  a  trouvé  leurs  cadavres  hi- 
deux et  défigurés,  à  demi  rongés  par  les  vers,  leurs  mem])res 
épars  sont  devenus  la  proie  des  chiens  dévorants,  et  leurs  cœurs 
sanguinaires  la  pâture  des  bêtes  féroces  *.  » 

Rhétorique  de  cannibale,  qui  cache  mal  le  regret  de 
n'avoir  pas  eu  part  au  festin  -  ! 

Durant  les  longs  mois  qu'ils  avaient  passés  dans  leur 
cachette,  les  proscrits  avaient  eu  le  temps  de  réfléchir  sur 
les  événements  qu'ils  avaient  traversés,  sur  le  rôle  qu'ils  y 
avaient  eu,  et  sur  la  triste  transformation  de  l'œuvre  à 
laquelle  ils  avaient  consacré  leur  intelligence  et  leur  vie  : 

J'ai  vu,  disait  Barbaroux,  j'ai  vu  les  Français,  sensibles  hier, 
boire  aujourd'hui  le  sang  des  plus  hommes  de  bien.  Il  faut  ser- 
vir nos  semblables  par  l'exemple  de  nos  vertus  :  s'ils  souffrent, 
il  faut  les  secourir  ;  mais  vouloir  conduire  à  la  liberté  un 
peuple  qui  blasphème  Dieu  et  adore  Marat,  c'est  la  plus  absurde 
folie.  Cette  populace  n'est  pas  plus  faite  pour  un  gouvernement 
philosophique  que  les  lazzaroni  de  Naples  et  les  anthropophages 
de  l'Amérique  ^. 

Buzot,  dans  les  Mémoires  qu'il  écrivit  alors,  s'accuse  de 
la  part  qu'il  a  prise  hélas!  aux  premières  lois  de  la  Terreur 
et  s'efforce  de  détourner  de  dessus  sa  tête  le  sang-  répandu  : 

Ce  fut  moi,  dit-il  en  parlant  du  décret  sur  la  provocation  au 
rétablissement  de  la  royauté,  ce  fut  moi  qui  proposai  un  jour 
cette  loi  dont  on  a  fait  le  plus  criminel  abus.  De  pauvres  cuisi- 
nières, de  pauvres  cochers  de  fiacre  en  ont  été  les  premières 
victimes  ^... 

Grand  Dieu!  s'écrie-t-il  plus  loin,  si  ce  ne  peut  être  que  par 
de  tels  excès,  avec  de  tels  hommes,  par  des  moyens  aussi  in- 

1.  Lettre  lue  le  19  messidor  à  la  Convention,  Moniteur  du  20.  t.  XXI. 
p.  158,  et  Berriat,  t.  I,  p.  303. 

2.  Le  jeune  Jullien  aurait  voulu  y  admettre  tout  Paris  :  «  Pétion  vivant 
devait  être  reconduit  à  Paris  pour  y  venger  par  sa  mort  le  peuple  qu'il 
avait  lâchement  trahi;  mais  Pétion  et  Buzot  se  sont  soustraits  à  l'échafaud 
en  se  tuant  eux-mêmes,  et  leurs  cadavres  pourris  ont  été  trouvés  dans  un 
champ  de  blé.  »  (Arch.  nat.,  AF  II,  46,  2°  dossier,  pièce  14.) 

3.  Barbaroux,  Mém..  p.  3"3-374.  Édition  Dauban. 

4.  Catherine  Clère,  18  avril;  Mangot,  2"  avril  (Histoire  du  trihiinal  révo- 
lutionnaire de  Paris,  t.  I,  p.  133  et  140). 


en.   XII.  —  GIRONDE  26o 

fâmes  que  s'élèvent  et  se  consolident  les  États  républicains,  il 
n'est  pas  de  gouvernement  plus  affreux  sur  la  terre  ni  plus  fu- 
neste au  bonheur  du  genre  humain  *. 

Ce  n'est  pas  seulement  la  République,  c'est  le  peuple 
tel  que  la  Révolution  l'a  fait  qui  lui  inspire,  dans  le  décou- 
ragement où  il  est  tombé,  un  suprême  dégoût  : 

En  vérité,  dit-il,  c'est  une  folie,  du  moins  j'en  ai  grand'peur, 
de  vouloir  servir  le  peuple  par  des  moyens  honnêtes;  la  vérité 
n'est  pas  faite  pour  lui . 

Il  cite  Charron,  et  il  ajoute  : 

En  1791;  on  lui  dit  :  «  Voilà  une  constitution  admirable  »,  et 
il  répète  :  «  Notre  constitution  est  admirable  »,  et  il  jure  mille 
fois  la  constitution  ou  la  mort.  En  1793  on  lui  dit  :  «  Vive  la 
République,  et  soit  à  jamais  anéantie  la  constitution  de  1791  !  » 
et  il  répète  les  mêmes  imprécations  contre  la  constitution  de 
1791,  et  les  cris  de  Vive  la  République! 

Et  la  constitution  telle  qu'on  vient  de  la  faire,  a-t-elle 
donné  les  biens  qui  permettent  de  s'y  fixer  désormais? 

C'est  depuis  cette  constitution  qui  proclame  l'égalité  et  la 
liberté,  que  les  plus  cruelles  atteintes  y  ont  été  portées  de 
toutes  parts.  Les  décrets  arbitraires  qui  consacrent  le  vol  et  le 
pillage  des  propriétés,  les  arrestations,  les  vexations,  les  assas- 
sinats se  multiplient  sur  toutes  les  parties  habitées  de  ce  mal- 
heureux empire  :  la  tyrannie  est  partout,  à  chaque  pas  on  la 
rencontre!  On  n'ose  pas  parler,  aller,  venir,  respirer,  qu'elle 
ne  se  tienne  inquiète,  suspendue  à  votre  passage,  à  cha- 
que parole  qui  s'échappe  de  votre  bouche,  jusques  au  souffle 
qui  sort  avec  contrainte  de  vos  lèvres.  Le  sang  innocent  ruis- 
selle sur  toutes  les  places  publiques,  et  l'échafaud  est  devenu 
le  siège  et  l'asile  de  la  vertu  -. 

Faut-il  s'v  résigner?  Ce  ne  sont  pas  des  hommes  du  tem- 
pérament de  Buzot  qui  s'y  résignent  : 

Comment,  on  se  laisse  égorger  I  s'écrie-t-il  ^. 

1.  Mém.  de  Buzot  (éd.  Dauban),  p.  30  et  42. 

2.  IbicL,  p.  60. 

3.  Ibid.,  p.  98,  note  1. 


266  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Mais  ces  protestations  restent  impuissantes  dans  la 
grande  prostration  des  esprits  qui  succède  aux  secousses 
des  révolutions. 

La  condamnation  et  la  mort  dos  derniers  Girondins  ne 
satisfirent  point  Jullien;  et  dans  le  programme  des  deside- 
rata qu'il  envoyait,  le  12  messidor,  à  Robespierre,  avec 
prière  de  les  faire  décréter  par  le  Comité  de  salut  public, 
figurait  cet  article  :  faire  raser  les  maisons  où  étaient  Guadet, 
Salles,  Pétion,  Buzot  et  Barbaroux,  transférer  la  commission 
militaire  à  Saint-Émilion  pour  y  juger  et  faire  péi^ir,  sur 
les  lieux,  les  auteurs  ou  complices  du  recèlement  des  con- 
spirateurs '.  —  Quelle  fureur,  à  dix-neuf  ans!  s'écrie  Cour- 
lois  dans  son  rapport  à  propos  de  ces  lettres  ^ 

Les  Girondins  envoyés  à  l'écbafaud  avaient  jeté  plus 
d'éclat  sur  la  commission  militaire  qu'ils  ne  lui  avaient  pris 
de  temps  :  hors  la  loi  !  tout  était  dit,  ce  Hors  la  loi,  disait 
Buzot  dans  ses  Mémoires,  quel  atroce  décret  de  mort!  Dans 
quelle  nation  sauvage  et  barbare  ont-ils  puisé  l'exemple 
d'une  pareille  atrocité^!  » 

Lacombe  n'eût  pas  demandé  mieux  que  de  conduire  ainsi 
tous  les  procès.  Il  n'y  avait  dans  ce  tribunal  ni  jurés  ni 
accusateur  public.  Quant  aux  défenseurs,  il  n'y  en  avait 
pas  non  plus  ta  Torig'ine,  et  lorsque  les  représentants  les 
eurent  établis,  ce  fut,  avec  cette  commission,  une  illusion, 
un  péril  même!  Des  misérables  prirent  quelquefois  ce 
rôle  pour  faire  métier  d'espion  ^  :  Tœbarts,  le  6  tliermidor 
(24  juillet),  fut  dénoncé  par  Ducasse,  défenseur  officieux. 
Lacorée,  autre  défenseur  de  môme  sorte,  avait  été  arrêté 
le  27  germinal  an  II  (16  avril  1793),  pour  s'être  introduit 
sans  permission  dans  des  maisons  d'arrêt;  il  fut  remis  en 
liberté  le  4  floréal  (23  avril),  «  allendu  que  depuis  il  a 
instruit  le  comité  de  faits  très  essentiels  qui  nécessitent  en 

1.  Papiers  trouvés  chez  Robespierre,  n»  107",  p.  330.  —  Voy.  encore  sa  lettre 
à  Barcre  de  la  inèiiic  date.  (Arli.  nat.,  AF  11,  4G,  2"  dossier,  pièce  15.) 

2.  Rapport,  etc..  p.  83. 

3.  .Mé?)i.  de  Buzot,  p.  95. 

4.  La  Bénodière,  p.  55. 


CIL    XII.   —   GIRONDE  267 

quelque  sorte  sou  élaryissemeut,  afin  qu'il  puisse  y  dunner 
suite  ».  Les  défenseurs  sérieux,  bien  qu'acceptés  au  préa- 
lable et  munis  d'une  carte  de  la  commission  militaire, 
n'étaient  pas  en  sûreté,  s'ils  paraissaient  prendre  trop  à 
cœur  la  cause  de  leurs  clients  et  leur  suggérer  des  moyens 
de  défense  :  témoin  l'affaire  de  Galard.  Son  défenseur  ayant 
lu  sa  défense,  Lacombe  dit  à  l'accusé  : 

As-tu  fait  toi-même  le  discours  que  ton  défenseur  officieux 
vient  de  lire, 

—  Oui,  il  est  écrit  de  ma  main. 

Si  un  défenseur  officieux  t'avait  prêté  ses  idées,  il  serait  aussi 
coupable  que  toi  '. 

Et  il  était  même  dangereux  de  se  défendre  soi-même. 
J'ai  cité  cette  note  d'audience  sur  Péry  (11  frimaire)  : 

Le  soin  qu'il  paraît  prendre  pour  se  blancliir,  parait  un  crime 
de  plus  '. 

Ainsi  point  de  jurés,  point  d'accusateur  public  et  aussi 
peu  que  possible  de  défenseurs.  Lacombe  eût  volontiers 
supprimé  de  même  les  témoins,  par  application  de  la  loi 
du  22  prairial.  Pour  ce  qui  est  des  pièces,  il  voulait  au 
moins  supprimer  les  formalités  qui  pouvaient,  par  le  con- 
trôle, retarder  leur  envoi.  Le  2  messidor  (20  juin),  il  adres- 
sait au  comité  de  surveillance  la  réquisition  suivante  : 

La  commission  militaire  séante  à  Bordeaux,  considérant  que 
d'après  la  loi  du  22  prairial  sur  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris  et  les  principes  qui  l'ont  précédée,  la  justice  la  plus 
prompte  doit  être  rendue  afin  de  délivrer  la  République  des 
ennemis  nombreux  qui  cherchent  encore  à  la  déchirer; 

Considérant  qu'un  tribunal  militaire  doit  avoir  une  marche 
encore  plus  rapide,  et  que  la  loi  du  18  du  mois  de  nivôse,  que 
nous  ne  connaissons  point,  et  d'après  laquelle  le  comité  de  sur- 
veillance envoie  des  pièces  au  district,  est  abrogée  par  l'article 
20  de  la  loi  du  22  prairial  : 

Invite  le  comité  de  surveillance  de  lui  envoyer  directement 

1.  La  Benodière,  p.  36,  note  J. 

2.  Ibid.,  note  3. 


268  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

et  le  plus  promplement  possible  toutes  les  pièces  relatives  aux 
accusés.  Au  reste,  la  commission  militaire  prend  sur  sa  respon- 
sabilité la  démarche  du  comité  de  surveillance,  et  le  prévient 
qu'elle  en  instruit  le  Comité  de  salut  public  '. 

Pour  les  crimes  et  les  criminels,  on  a  vu  ce  qu'ils  étaient 
par  le  tableau  que  j'en  ai  retracé  jour  par  jour  :  des  pa- 
roles, des  écrits,  des  signes,  des  sentiments  même,  sim- 
plement suspectés  en  raison  de  pratiques  religieuses,  de  la 
naissance,  de  la  fortune  :  fanatique,  gros  négociant,  aristo- 
crate, cela  disait  tout;  et  parmi  tant  de  victimes,  c'est  en- 
core la  classe  pauvre  qui  en  fournit  le  plus,  même  à  titre 
d'aristocrate;  les  pauvres  gens  ne  savaient  pas  toujours  ce 
que  c'était.  La  fille  Sabine  Faure  protestait  qu'elle  n'avait 
jamais  été  aristocrate  : 

A  elle  demandé  si  elle  sait  ce  que  c'est  qu'un  aristocrate? 
—  Répond  que  non. 

Si  elle  est  disposée  à  rester  aristocrate?  —  Répond  que  non. 

Celle-là  du  moins  fut  acquittée  ^. 

De  tels  procès  pouvaient  se  multiplier  à  l'infini;  mais  la 
commission  avait  le  moyen  d'y  suffire  :  c'était  de  juger  les 
accusés  en  masse,  de  faire  des  fournées.  On  en  trouvera 
de  14,  de  16,  de  18;  c'est  par  là  qu'elle  se  montrait  digne 
d'avoir  été  exceptée  de  la  suppression  générale  et  main- 
tenue à  côté  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Si  les 
jugements  allaient  vite,  les  exécutions  se  faisaient  encore 
bien  moins  attendre.  L'exécuteur  se  tenait  dans  le  cabinet 
du  président.  —  Terribles  représailles!  Le  président  La- 
combe  sera  un  jour  conduit  directement  du  tribunal  à  l'éclia- 
faud.  —  Une  chose  qui  montre  la  perversion  de  l'esprit 
public  dans  ces  temps  malheureux,  sous  l'influence  de  ces 
spectacles  sanglants,  c'est  qu'à  Bordeaux  comme  à  Roche- 
fort,  il  y  eut  des  bourreaux  amateurs.  On  dut  sévir,  parce 
qu'ils  poussèrent  le  zèle  jusqu'à  insulter  leurs  victimes  : 

1.  Vivie,  t.  II,  p.  269-270. 

2.  La  Benodicre,  p.  61,  note  i. 


en.   XII.   —   GIRONDE  269 

Plusieurs  citoyens  (écrivaient  les  représentants,  envoyés  plus 
tard  à  Bordeaux,  au  comité  de  surveillance)  nous  ont  dénoncé 
un  particulier  de  cette  commune  qui.  dans  ce  temps  de  deuil, 
avait  exécuté  sept  à  huit  personnes  condamnées  à  mort.  On 
ajoute  qu'en  remplissant  cette  terrible  mission  à  laquelle  il 
n'était  pas  appelé,  il  insultait  encore  les  malheureuses  victimes 
sur  lesquelles  le  glaive  de  la  loi  s'appesantissait.  Nous  vous 
invitons  à  nous  marquer  sur-le-champ  si  ce  fait  est  vrai. 

Et  le  fait  était  vrai,  car,  à  la  date  du  29  ventôse  an  III, 
(19  mars  1793),  ils  prirent  l'arrêté  suivant  : 

Les  représentants  du  peuple  en  mission  dans  le  département 
du  Bec-d'Ambès  arrêtent  que  le  citoyen  Dutroussy,  prévenu 
d'avoir,  sans  mission  et  sans  caractère,  guillotiné  plusieurs  per- 
sonnes condamnées,  après  leur  avoir  prodigué  toutes  sortes 
d'insultes,  sera  sur-le-champ  mis  en  état  d'arrestation. 

Treildard  et  Boussion  '. 

Les  fournées  se  succédaient  donc  comme  à  Paris  -  : 
le  3  messidor  (21  juin),  six  accusés,  tous  aristocrates, 
quatre  condamnés  :  en  tête  M.  de  Peyronnet,  dont  le  fils  fut 
garde  des  sceaux  sous  la  Restauration.  Citons  encore 
dans  les  journées  suivantes  :  le  6  (24  juin),  Jean-François 
Cornu,  jeune  avocat,  déjcà  mis  liors  la  loi  par  le  décret  du 
6  août.  On  l'accusait  d'avoir  favorisé  le  rassemblement  de 
la  jeunesse  bordelaise,  protesté  qu'il  ne  prendrait  pas  les 
armes  lors  de  la  levée  des  300  000  hommes,  et,  dans  les 
écrits  oii  il  paraissait  combattre  le  tyran,  parlé  en  sa  faveur. 
Lié  avec  Ravez,  on  le  voulait  contraindre  à  dire  où  était 
son  ami  :  «  Si  je  le  savais,  répondit-il,  et  qu'on  me  dit  :  «  Tu 
«  vas  être  libre,  déclare-le  »,  je  dirais  :  «  Mon  corps  est  à 
«  vous,  mais  mon  secret,  ma  liberté  et  mon  àme  sont  à 
«  moi  ».  Et  je  crois  ces  sentiments  très  républicains  ^  » 
Ce  n'était  pas  à  leur  manière. 

Le  9,  avec  cinq  autres,  Jean-Pierre  Pomiés,  coupable  de 


1.  La  Bénodière.  p.  60,  note  1. 

2.  Voy.  la  note  XII  aux  Appendices. 

3.  La  Bénodière,  p.  "3. 


270  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

nV'tre  pas    sorti   de  Bordeaux  comme  la   loi  l'ordonnait. 
Sur  ce  grief,  il  répondit  à  l'audience  : 

Ne  vaut-il  pas  mieux  obéir  à  Dieu  qu'aux  hommes,  je  le  le 
demande. 

Dieu  ne  t'a  pas  défendu  d'obéir  à  la  loi,  au  contraire.  —  Dieu 
m'a  donné  depuis  trente  ans  un  don  ineffable,  et  il  m'a  défendu 
d'obéir  à  la  loi  (à  cette  loi) . 

Cette  réponse  lui  fit  ajouter  dans  son"  jugement  la  quali- 
fication de  fanatique  outré. 

Le  1 1  (19  juin),  Hugues  Lapiehre,  aristocrate  et  fanatique. 
Fanatique  :  au  temps  où  les  prêtres  fidèles  étaient  chassés 
des  églises,  sans  l'être  encore  du  territoire,  il  leur  avait  loué 
des  chambres  pour  célébrer  la  messe  qu'ils  ne  pouvaient 
plus  dire  en  public;  son  excuse  était  qu'il  avait  loué  aussi  à 
des  prêtres  assermentés.  Aristocrate  :  «  Tu  as  été  de  la 
cavalerie,  lui  dit  le  président;  c'est  suspect.  » 

La  Commission  n'envoya  pas  à  Téchafaud,  comme  les 
autres,  mais  en  prison  jusqu'à  la  paix,  l'instituteur  Momus  : 

Convaincue  que  Momus,  instituteur,  faisait  mettre  à  genoux 
ses  élèves  pour  leur  faire  réciter  les  litanies;  qu'au  lieu  déle- 
ver  leur  âme  vers  Vautour  immense  de  la  nature  et  vers  la  li- 
berté, et  enflammer  leurs  jeunes  cœurs  de  l'amour  dont  ils  doi- 
vent brûler  pour  elle,  il  leur  faisait  swci?;*  le  lait  de  la  superstition 
et  du  fanatisme  ; 

Convaincue  qu'un  pareil  instituteur  est  d'autant  plus  dange- 
reux, dans  une  république  ou  les  vertus  sont  à  Vordre  du  jour, 
qu'il  a  eu  la  lâcheté  d'avouer,  en  pleine  audience,  qu'il  ne  se 
comportait  ainsi  que  dans  la  crainte  de  perdre  certains  éco- 
liers ; 

Qu'il  est  vraisemblablement  aristocrate  au  fond  du  cœur,  puis- 
([u'il  sacrifiait  ainsi  l'intérêt  général  à  ses  intérêts  particuliers '.. . 

Le  12  (30  juin),  Antoine  Baudin-Saint-Lauuent,  père  de 
trois  enfants  émigrés  à  qui  il  avait  fait  passer  de  l'argent  : 

Uù  sont  tes  enfants,  lui  dit  le  juge?  —  Je  n'en  sais  rien. 
Où  est  Laroque  Martin? —  Mort  guillotiné. 
Nous  sommes  fixés. 

1.  La  Bcnoilière,  p.  G8. 


0 
CH.   XIl.  —  GIRONDE  271 

Le  U3  (4  juillet),  onze  religieuses  du  couvent  du  Bon 
Pasteur  étaient  immolées  avec  J.  Cazeaux,  prêtre  réfractaire, 
qu'elle  savaient  caché,  et  un  malheureux  porteur  d'eau,  Léo- 
nard Pauze,  accusé  d  y  avoir  aidé.  Le  prêtre  avait  tout 
avoué  ,  les  religieuses  avaient  nié  dans  leur  premier  inter- 
rogatoire particulier  '.  Devant  la  Commission  où  on  leur 
faisait  espérer  la  vie  pour  prix  de  leur  aveu,  elles  se  turent, 
s'associant  ainsi  à  la  déclaration  du  prêtre  :  «  EHes  sont 
comme  moi  décidées  à  mourir.  » 

Voici  leur  interrog'atoire  devant  la  commission  militaire  : 

A  Léonard  Pauze  : 

Depuis  combien  de  temps  portais-tu  de  l'eau  au  Bon  Pasteur? 

—  Un  an. 

Connais-tu  cet  homme  qui  est  à  ta  gauche,  Cazeaux?  —  Non. 
Songe  que  tu  parles  en  présence  de  l'Être  suprême  et  des  man- 
dataires du  peuple.  —  Je  ne  te  connais  pas. 

Il  t'a  appris  l'art  de  mentir,  ce  prêtre  qui  prêchait  la  religion. 

—  Je  ne  le  connais  pas. 
A  Cazeaux  : 

Toi  qui  t'es  longtemps  dit  le  ministre  d'un  dieu  de  vérité,  ne  con- 
naissais-tu pas  cet  homme?  —  Je  m'en  réfère  à  mes  réponses. 

Ta  religion  te  prescrivait-elle  de  conduire  ces  femmes  à 
l'échafaud?  —  Elles  sont  comme  moi,  décidées  à  mourir. 

Scélérat,  il  n'est  pas  de  tourments  que  tu  [ne]  dusses  éprouver. 
Tu  as  égaré  des  femmes  qui  seraient  peut-être  devenues  bonnes 
cito3'ennes. 

Citoyens,  ce  prêtre  n'est  pas  le  seul  dans  Bordeaux.  De  bons 
citoyens  nous  ont  dit  qu'il  y  en  a  peut-être  plus  de  300.  Pen- 
dant que  les  aristocrates  attendaient  le  moment  de  se  mettre  à 
la  tête  d'une  faction,  les  prêtres  étaient  là  pour  faire  une  nou- 
velle Vendée.  Découvrez-les  tous,  dénoncez-les. 

A  Cazeaux  : 

Dis-nous  donc  la  vérité.  La  lâcheté  et  la  perfidie  d'un  cy-de- 
vant  moine  et  prêtre  ne  nous  imposent  pas. 

Qui  avait  fait  ce  réduit? 

Pourquoi  t'es-tu  caché? 

Aux  femmes  : 

Peut-être  vais-je  trop  loin,  en  promettant  indulgence  à  celles 

1.  Voy.  la  note  XlI,  déjà  citée,  aux  Appendices,  à  la  date. 


272  LES   REPRÉSENTANTS    EN    MISSION 

qui  dénonceront  les  traîtres  partageant  les  sentiments  contre- 
révolutionnaires  d'un  scélérat. 

Si  vous  préférez  ce  que  vous  a  dit  cet  imposteur  aux  intérêts 
de  la  patrie,  répondez.  Connaissez- vous  des  prêtres?  parlez.  — 
Aucune  ne  répond. 

Toi,  Pauze?  —  Je  n"ai  rien  à  dire. 

A  la  domestique  : 

Tu  as  pu  plus  facilement  te  laisser  égarer.  Le  tribunal  est 
disposé  à  l'indulgence.  Connais-tu  des  prêtres?  —  Répond  d'un 
ton  plus  fanatique  que  les  autres. 

Il  y  a :2, 500,000  Français,  incapables  d'entendre  la  voix  delà 
raison.  Si  nous  hésitions  à  faire  couler  à  flots  le  sang  des  prê- 
tres, nous  compromettrions  le  salut  d'un  grand  nombre  de 
citoyens. 

A  toutes  : 

Vous  partagez  les  crimes  de  ce  prêtre,  et  voulez  périr  sur 
un  échafaud?  —  Rien. 

A  Pauze  : 

Penses-tu  comme  ces  femmes?  —  Je  n'ai  rien  de  plus  à  dire. 

A  la  plus  vieille  : 

Veux-tu  faire  des  aveux  importants?  —  Je  veux  mourir 
Romaine. 

Ils  furent  tous  condamnés  à  mort. 

Le  18  (6  juillet),  Antoine  Armkngaud,  curé  de  Bayonnc  : 
il  réclamait  comme  bien  de  sa  cure  un  morceau  de  vigne 
que  le  district  avait  fait  vendre  et  les  intérêts  du  prix  d'ac- 
quisition. On  lui  répondit  en  lui  faisant  ce  procès  qui  lui 
valut  l'écliafaud. 

J.-B.  Lalolbie,  cultivateur,  qui  s'était  marié  devant  un 
prêtre  insermenté.  Sa  note  d'audience  porte  : 

As-tu  volé  ce  calice  qui  est  chez  toi  sous  les  scellés  ? 
As-tu  accepté  la  Constituti  on? 
Nous  sommes  fixés. 

Jean-Auguste-AlexandreBRESSON,  dit  Des  fontaines,  chassé 
de  sa  section  comme  aristocrate  : 

Je  ne  me  rappelle  pas,  dit-il  dans  son  interrogatoire,  d'avoir 
signé  pour  l'acceptation  de  la  Constitution,  mais  ce  qu'il  y  a 
de  certain,  c'est  que  je  l'ai  acceptée  de  cœur. 


CH.    XII.   —   GIRONDE  273 

Cela  ne  parut  pas  suffisant.  —  Enfin  trois  personnes 
compromises  dans  une  affaire  de  passeport. 

Le  1!J  [1  juillet),  une  nouvelle  immolation  de  religieuses, 
six  carmélites  poursuivies  pour  avoir  communiqué  avec 
des  prêtres  et  refusé  de  faire  connaître  leur  asile.  Leur 
jugement  témoigne  de  leur  fermeté  devant  le  trihunal  : 

La  Commission, convaincue  que  les  femmes  Briolle.  etc.,  ont 
assisté  dans  des  maisons  particulières  à  des  cérémonies  reli- 
gieuses, pratiquées  par  des  prêtres  réfractaires.  et  que,  malgré 
les  efforts  du  tribunal  et  les  moyens  de  persuasion  qu'il  a  em- 
ployés, elles  ont  déclaré  en  pleine  audience  qu'elles  ont  en- 
tendu la  messe  de  ces  prêtres,  qu'elles  savent  où  ils  sont,  mais 
qu'elles  ne  le  diront  pas... 

Elles  allèrent  au  supplice  en  chantant  le  Veni  Creator  et 
le  Salve  Regina. 

Le  22  (10  juillet),  neuf  condamnés  sur  neuf  accusés,  tous 
anciens  parlementaires  :  les  conseillers  J. -Joseph  de  Lali- 
MAN,  J.  M.  DussAULT,  André  de  Meslon,  Fr.  J.  de  Terrefort, 
Romain  Filhot  de  Chimbaud,  J.  J.  de  Lassime,  A.  de  Laporte 
et  les  avocats  généraux  Dufaure  de  Lajahte  et  Ravmond  de 
Lalande.  «  Lorsqu'un  ci-devant  conseiller  paraît  devant  ce 
tribunal,  disait  Lacombe  à  M.  de  Terrefort,  s'il  veut  être 
sauvé,  il  faut  qu'il  prouve  qu'il  aurait  été  rompu  vif  par 
l'aristocratie  triomphante  '.  » 

Et  le  jug-ement  visait  tous  leurs  pareils  : 

La  commission,  convaincue  que  tous,  nobles  et  conseillers, 
ils  se  sont  montrés  depuis  le  commencement  de  la  Révolution, 
les  ennemis  de  la  liberté,  et  ne  se  sont  jamais  prononcés  de 
manière  à  mériter  d'être  séparés  des  deux  castes  dont  les  cri- 
mes pèsent  sur  eux  -... 

1.  La  Benodière,  p.  71. 

2.  Ibid.,  note  2. 


H.  —  !8 


i274  LE3   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

V 

Garnier  (de  Saintes)  avant  et  après  le  9  thermidor. 

C'est  dans  ces  circonstances  que  le  représentant  Gar- 
nier (de  Saintes),  nommé  à  la  place  d'Ysabeau  *,  arriva 
à  Bordeaux. 

Son  premier  acte  (24  messidor,  12  juillet)  fut  de  fermer 
les.  loges  maçonniques  comme  des  repaires  de  l'aristo- 
cratie '\  Un  peu  plus  tôt,  on  les  honorait  comme  des  foyers 
de  la  Révolution;  mais  la  Révolution  avait  marché.  Le 
môme  jour,  il  se  rendait  au  club  national  et  il  manisfestait 
à  l'égard  du  commerce  des  dispositions  peu  rassurantes 
pour  la  bourgeoisie  bordelaise  :  «  Le  commerce,  disait-il, a 
perdu  Tyr  et  Garthage.  Tel  qu'il  est  pratiqué  aujourd'hui, 
je  le  crois  incompatible  avec  la  liberté.  »  Le  négociantisme 
devait  donc  avoir  encore  de  mauvais  jours  à  traverser. 

Ce  même  jour  (24  messidor,  12  juillet),  la  commission 
militaire,  siégeant  aux  Minimes,  frappa  neuf  accusés  sur 
dix,  une  fournée  fort  mélangée  :  médecins,  militaires,  pro- 
cureur, prêtre,  commis,  domestique  ^  Plusieurs  avaient 
fait  partie  du  club  monarchique  de  la  jeunesse  bordelaise. 
Voici  un  échantillon  de  leur  interrogatoire  à  l'audience. 
11  s'agit  de  Gailhe  : 

Depuis  quel  temps  étais-tu  dans  la  section  révolutionnaire. 
—  En  92. 
Tu  n'y  as  jamais  été.  —  Malade. 
Tu  as  été  au  club  monarchique. 

Et  c'est  tout. 

Après  la  fêle  du  14  juillet (26  messidor), même  proportion. 

1.  Arrêté  du  25  prairial  (13  juin  1704).  Il  en  accuse  réecplion  ]iai-  uiu- 
lettre  datée  de  Tours,  12  messidor  (:iO  juin).  (Arch.  nat.,  AF  II,  carlon  111». 
à  la  date.) 

2.  IbkL,  pièce  79. 

3.  François  Burdan  et  Jean-Pierre  Pradel,  médecins  ;  les  frères  Di.mmiat, 
anciens  militaires;  Jean  Quina.ndoz,  procureur  au  Parlement  ;  J.-B.  Dlsiiller 
DE  SAi.Yr-.MARri.N;Gilberl-.\ntoine  Cailhe, commis  de  ITnlendanee;  Henri  Mau- 
riac, [irètre  insermenté;  Antoine  Vithac,  domestiipie. 


CFI.    XII.   —   GIRONDE  275 

Le  27  (15  juillet),  neuf,  sur  dix,  déclarés  en  bloc  «  avoir 
toujours  élé  ennemis  de  la  Révolution  »  :  cela  dispensait 
de  griefs  particuliers, 

«  ïu  parais,  dit  Lacombe  à  l'un  d'eux  (Laduguie),  devant 
un  tribunal  qui  ne  pardonne  pas  à  l'aristocratie.  Si  tu  as 
quelque  chose  à  dire  pour  ta  défense...  »  Il  déposa  un  mé- 
moire justificatif,  et  fut  condamné  le  même  jour  ^ 

Le  28  (IG  juillet),  pour  le  même  prétexte,  huit  sur  dix  : 
un  troisième  Ralzan  (Pierre)  qui  se  trouvait  à  Paris  à 
l'époque  de  la  conspiration  des  poignards  :  il  eut  beau  dire 
qu'il  avait  empêché  Royal-Allemand  d'entrer  dans  Thion- 
ville,  et  :  «  Si  la  contre-révolution  eût  eu  lieu,  j'étais  le  pre- 
mier sacrifié.  »  Il  le  fut  plus  sûrement  par  la  Révolution. 
Louis-Mathurin  Brunet,  Jacques  de  Chuxaud,  ex- nobles; 
Jean-Pierre  Vaillant,  commis-négociant;  François  Lebrun, 
horloger,  tous,  nobles  ou  roturiers,  qualifiés  les  plus  grands 
ennemis  de  la  Révolution  : 

(Juclle  preuve  as-tu  que  tu  contribuas  à  la  prise  de  la  Bas- 
tille? dit  Lacombe  à  Brunet.  —  J'y  fus  comme  les  autres. 

Et  à  Cliillaud  après  quelques  questions  sur  sa  présence 
aux  sections  ou  dans  la  garde  nationale  : 

Tu  peux  t'asseoir,  nous  sommes  fixés  :  parent  d'émigré,  no- 
ble, n"a  pas  accepté  la  Constitution,  ni  fait  de  service,  ni  été  à 
la  section  qu'en  novembre  ^. 


1.  Pierre  Lakrouy,  niailrc  d'écriture;  Gérard  Rolmegols,  rentier;  Mathias 
et  Léon  de  Rauzan,  ex-nobles  ;  François  Galderès,  autre  rentier,  qui  pour- 
tant avait  accepté  la  Constitution  et  qui  s'était  éloigné  de  Bordeaux  pour 
ne  pas  se  compromettre  avec  la  commission  populaire;  Henri  Qltessard  et 
Jean  Vigor,  ex-nobles;  Jean-Pierre  Petiteau,  notaire  à  Rauzan;  Antoine  La- 
DUGCiE,  ancien  militaire. 

2.  La  femme  de  Larrouv,  Marguerite  Héliès,  jugée  avec  lui,  fut  con- 
damnée à  la  détention  jusipi'à  la  paix. 

3.  Avec  eux,  deux  dames  nobles,  Françoise  Dcssaulï,  femme  de  .Malet, 
vingt-huit  ans,  et  Marguerite-Laurence  de  Malet,  sa  belle-sœur,  femme  de 
Melet,  vingt-neuf  ans,  accusées  de  correspondance  avec  les  émigrés,  de 
colportage  d'écrits  contre-révolutionnaires  à  l'aide  d'un  enfant  qui  fut 
vainement  recherché;  leur  domestique  au  moins,  Vidal-Salls,  les  suivit 
comme  complice  à  l'échafaud. 


276  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Le  1^"'  thermidor  (19  juillet)  ne  compta  pas  moins  de 
onze  victimes  :  «  Les  dénommés  désignés  par  Fopinion  pu- 
blique comme  aristocrates  »...  C'est  sous  cette  qualifica- 
tion et  sur  cette  preuve  qu'ils  furent  condamnés  en  masse'. 

Sur  le  dos  d'un  interrogatoire  de  Fonrose,  Fun  d'eux,  à 
la  date  du  23  messidor,  on  lit  :  «  Aristocrate  enragé,  ne 
s'était  jamais  rendu  dans  sa  section;  n'ayant  jamais  fait  de 
service  dans  la  g-arde  nationale  ;  n'ayant  point  accepté  la 
Constitution.  »  C'était  déjà  sa  sentence.  Sa  femme  était 
mise  avec  lui  en  jugement.  Le  juge  lui  dit  : 

Partages-tu  les  sentiments  de  ton  mari? 

Elle  répondit  : 

Je  ne  me  suis  jamais  aperçue  qu'il  eût  de  mauvais  senti- 
ments. 

On  se  borna  à  lui  infliger  la  détention  jusqu'à  la  paix. 
On  avait  pourtant  trouvé  dans  ses  papiers  cette  lettre 
d'une  sœur,  lettre  dont  le  ton  enjoué  constraste  avec  ces 
lugubres  scènes.  On  venait  de  baptiser  son  enfant  : 

M.  Lavau  est  son  parrain  et  Mlle  de  la  Broue  sa  marraine. 
Une  autre  fois  ce  sera  votre  tour;  vous  voyez,  que  je  n'y  renonce 
pas.  Vous  ne  me  parlez  jamais  du  Père  Verillac;  vous  êtes- 
vous  acquitté  de  ma  commission  pour  lui?  Dites-lui  que  je  me 
recommande  à  sa  sainte  prière.  J'ai  donné  ma  pratique,  ici, 
à  un  jacobin  nommé  Père  Hue,  c'est  un  vrai  patriarche,  mais 
bien  sévère.  Cela  ne  m'étonne  pas.  Notre  minime  m'avait 
accoutumé  à  cette  doctrine.  Adieu  ma  sœur,  mon  amie.  J'em- 
brasse tous  vos  marmots,  deux  baisers  de  plus  à  Henri.  Je  sens 
que  j'ai  un  faible  pour  lui,  je  savais  bien  qu'il  serait  joli.  Toute 
à  vous,  chère  Lise. 

1.  Glyx\,  prêtre  insermenté,  celui-là  avait  sa  marque  spéciale;  Jean- 
Pierre-Léonard  Seur,  victime  de  l'ancien  régime,  disait-il;  moins  pourtant 
que  du  régime  nouveau,  comme  il  le  put  voir  dans  celle  journée;  Elie- 
Jean  de  Fo.nrosu.  Jean-François  dk  Rolland  et  Joseph  Duval  père,  tous  les 
trois  anciens  conseillers  au  Parlement  ;  le  dernier,  âgé  de  quatre-vingts  ans  ; 
Léonard-Antoine  Saintout,  ex-noble;  Marc  de  Villenelve,  ancien  diplo- 
mate; Jean  de  Fonbourgade,  âgé  de  soixante-seize  ans,  et  sa  lille  Jeanne, 
pour  un  fils,  un  frère  émigré;  Paul  Lapierre,  marchand,  et  Gesli.n-Lauen- 
nerie,  orfèvre. 


en.    XII.   —   GIRONDE  277 

Les  fournées  se  continuaient  donc  de  plus  en  plus  nom- 
breuses sous  le  nouveau  représentant,  et  la  nouvelle  mu- 
nicipalité était  en  parfait  accord  aA'ec  la  commission  mi- 
litaire, régénérée,  comme  ou  disait.  Son  adresse  au  peuple 
de  Bordeaux  était  comme  un  écho  du  discours  de  Saint- 
Just  contre  les  deux  factions  que  le  Comité  de  salut  public 
avait  exterminées  en  germinal.  Elle  leur  déclarait  la 
guerre,  et  ce  qui  la  rassurait  sur  l'issue  de  la  lutte,  c'est 
que  l'échafaud  était  là  '. 

Le  club  national  fut  épuré  sur  les  mêmes  principes  -. 

Le  jeune  Jullien  était  encore  à  Bordeaux  ^  Il  s'était  fait 
comme  lintroducteur  du  nouveau  délégué  de  la  Conven- 
tion au  club  national  et  auprès  des  différentes  autorités 
politiques  ;  mais  il  était  difficile  qu'il  restât  longtemps  en 
bonne  harmonie  avec  lui.  Garnier  (de  Saintes)  n'était  pas 
le  représentant  qu'il  eût  choisi.  Il  avait  dit  à  Robespierre 
comment  il  le  voulait  : 

Qu'il  soit  bon,  ferme  et  disposé  à  suivre  les  conseils  des 
Montagnards  dont  j'aurai  soin  de  l'entourer^. 

Docile  à  ses  propres  créatures  !  Or  Garnier  n'était  pas 
d'humeur  à  se  laisser  conduire  par  un  jeune  homme  de  dix- 
neuf  ans.  Il  avait,  du  reste,  d'assez  redoutables  antécédents 
pour  qu'on  fût  assuré  que  la  Terreur,  si  bien  ravivée  par 
le  jeune  Jullien,  ne  disparaîtrait  pas  avec  lui. 

La  commission  militaire  continuait  son  œuvre.  Le  2 
thermidor  (20  juillet),  elle  jugeait  la  famille  de  Guadet  : 
GuADET  père,  Marie  Guadet,  sa  sœur,  tante  du  représentant; 
François  Bouquey,   ancien  procureur;  Thérèse    Dupeyrat, 

1.  Vivie,  t.  II,  p.  293-296. 

2.  Ibid.,  p.  29",  et  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  179  :  Lettre  de  Garnier  au 
Comité  de  saint  public,  l^r  thermidor  (19  juillet);  il  y  annonce  ([u'il  va 
réorganiser  la  société  populaire. 

3.  Garnier.  dès  son  arrivée,  avait  écrit  au  Comité  de  salut  public  (22  mes- 
sidor, 10  juillet)  qu'il  avait  engagé  Jullien  à  rester  avec  lui  quelques  jours 
pour  l'éclairer.  (Arch.  nat.,  ibid.,  messidor,  pièce  71.) 

4.  Lettre  du  15  prairial  (30  mai).  Papiers  trouvés  chez  Robespierre,  n°  107", 
p.  3o4,  et  Vivie,  t.  II,  p.  2io. 


278  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

femme  Bouquey  ,  et  François-Xavier  Dupeyrat  ,  âgé  de 
soixante-dix-sept  ans.  père  de  cette  dame,  tons  accusés 
d'avoir  reçu  les  proscrits.  —  Guadet  père  voulait  tout 
prendre  sur  lui.  C'est  lui  seul  qui  avait  reçu  son  fils  et  qui 
l'avait  caché,  ainsi  que  Salles,  dans  le  grenier,  faisant  croire 
le  lendemain  qu'ils  étaient  partis  pendant  la  nuit  \  Mais,  à 
l'audience,  tous  confessèrent  qu'ils  avaient  connu  leur  pré- 
sence et  qu'ils  n'avaient  pas  voulu  les  dénoncer.  Lacombe 
était  absolument  étranger  aux  sentiments  qui  inspiraient 
ces  aveux  : 

Mais  toi,  dit-il  au  père,  tu  eus  un  fils  qui  se  couvrit  du  mas- 
que du  patriotisme;  il  voulut  la  guerre  civile,  il  fut  mis  hors 
la  loi.  Tu  devais  le  rejeter  de  ton  sein.  Pourquoi  l'as-tu 
accueilli? 

Le  vieillard  fut  vivement  ému  de  cette  apostrophe  :  puis, 
reprenant  son  calme  : 

C'est  le  sentiment  paternel  qui  a  dicté  ma  conduite;  il  est 
bien  difficile  d'étouffer  un  pareil  sentiment. 

Devais-tu  sacrifier  les  lois  et  la  patrie  à  un  scélérat?  dit 
Lacombe  sur  le  même  ton.  Il  n'était  plus  ton  fils!  Tu  aurais  dû 
le  chasser  et  te  souvenir  à  cette  heure-là  de  Brutus  immolant 
son  enfant. 

Et  le  peuple  applaudit  ! 

Tous  les  cinq  furent  condamnés  à  mort  et  conduits  au 
supplice  aux  cris  de  Mve  la  République^.  Deux  autres, 
accusés  d'aristocratie  et  de  fanatisme,  Augustin  de  Massip 
et  Jules  Mendès  (celui-ci  dit  à  l'audience  même  que  ses 
principes  religieux  ne  s'accordaient  pas  avec  la  Constitu- 
tion), furent  exécutés  avec  eux. 

Le  lendemain  3  thermidor  (21  juillet),  sur  dix-huit  accu- 
sés, trois  acquittés,  cinq  condamnés  à  la  détention,  et  dix 
à  la  mort  : 

J.-B.  d'Albessart,  avocat  général  au  Parlement;  Robert 

1.  Voy.  son  interrogatoire  aux  Ap])cn(lic('S,  note  XIII. 

2.  Vivie,  t.  II,  p.  303,  304. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  279 

Faure  de  Ranclreau,  conseiller  à  la  cour  des  aides;  Suzanne- 
Thérèse  DE  Martix-Marcellus ;  Raymond  Larrendqlette, 
Edme  J.-B.  Barret  de  Ferrand,  Jacques  Henri  (vingt-neuf 
ans),  commis-marchand,  J.-B.  Gladet  Saint-Biuc.e,  ancien 
adjudant  général  à  larmée  de  la  Moselle;  Dom  Simon 
Panktikr,  grand  carme,  vénérable  personnage  qui  avait  ja- 
dis échappé  au  massacre  des  rues  pour  finir  dans  les  bou- 
cheries de  cette  commission  ',  et  avec  lui  deux  femmes, 
Thérèse  TniAcet  Anne  Bernard,  coupables  de  l'avoir  recelé. 
La  veille ,  Panetier  avait  subi  un  interrogatoire  que 
nous  reproduisons  : 

Ouel  est  ton  nom,  profession,  lieu  de  naissance  et  domicile? 
—  Panetié,  âgé  de  soixante-quinze  ans,  religieux  carme,  natif 
de  Bordeaux  et  y  domicilié. 

Qu'as-tu  fait  de  tes  lettres  de  prêtrise?  —  Je  ne  sais  où  elles 
sont,  ce  n'est  pas  elles  qui  font  les  prêtres,  c'est  la  consécra- 
tion. 

As-tu  prêté  le  serment  exigé  par  la  loi?  —  Depuis  deux  ans 
je  suis  dans  la  retraite,  à  cause  de  mes  infirmités.  Je  n'ai  pas 
prêté  le  serment,  parce  qu'il  répugnoit  à  ma  conscience. 

Il  est  singulier  que  ta  conscience  te  défende  de  prêter  le  ser- 
ment, c'est-à-dire  de  te  conformer  aux  lois  de  ton  pays  :  si  tu 
eusses  été  bien  intentionné,  tu  l'aurois  prêté,  car  le  bon  citoyen 
ne  trouve  de  bonbeur  qu'en  obéissant  aux  lois  qui  assurent 
l'ordre  public.  —  Je  n'ai  rien  fait  contre  la  République,  mais 
j'ai  suivi  ma  conscience  comme  tout  bon  chrétien  doit  faire. 

ïu  as  dit  la  messe  aujourd'hui? —  Mes  infirmités  ne  me  l'ont 
pas  permis  depuis  longtemps.  On  n'a  trouvé  chez  moi  aucun 
ornement  d'église.  Il  est  vrai  que  pour  me  dédommager  de  ce 
sacrifice,  quelqu'un  me  procura  une  boëte  d'hosties  pour  me 
communier  moi-même,  avec  l'étole  qu'on  a  trouvée. 

Quel  est  celui  qui  t'a  porté  la  boëte  d'hosties?  —  Je  ne  puis 
le  dire. 

Chez  qui  t'a-t-on  trouvé?  —  Chez  ma  cousine  Thiac  où  étoit 
la  fille  Bernard  qui  a  demeuré  quatre  à  cinq  ans  avec  ma  sœur, 
décédée  dans  la  maison  où  je  réside. 

Depuis  quand  résides-tu  dans  cette  maison?  —  Depuis 
huit  mois. 

i.  Sur  Dom  Panelier,  voyez  le  R.  P.  Panetier,  un  martyr  Ijordelais  sous 
la  Terreur,  par  M.  Chauliac,  1  vol.  in-S". 


280  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Où  résidois-tu  avant?  —  Je  n'en  sais  rien. 

Quelles  personnes  alloient  te  voir?  —  Peu  de  inonde,  mes 
parents  et  amis. 

Comment  les  nommes-tu?  ■ —  Je  ne  les  nommerai  pas,  cela 
n'est  pas  nécessaire. 

Je  te  requiers  au  nom  de  la  loi  de  les  nommer.  —  Je  ne  puis, 
mais  c'est  bien  peu  de  monde,  les  circonstances  ayant  éloigné 
de  moi  mes  anciens  amis. 

A  qui  donnois-tu  la  communion.  —  A  moi-même,  je  ne  me 
mêlois  pas  des  autres. 

Poui'quoi  ne  t'es-tu  pas  présenté  pour  te  déclarer  —  Je 
croyois  devoir  mourir  dans  ma  retraite  où  je  trouvois  les  soins 
de  l'amitié. 

Qui  te  traitoit  dans  tes  infirmités? —  C'est  le  pauvre  Lassabe, 
chirurgien,  et  actuellement  détenu  au  palais. 

Tes  confrères  n'alloient-ils  pas  te  voir?  —  Ils  me  croyoient 
mort. 

Et  plus  n'a  été  interrogé. 

Lecture  faite. 

Signé  :  Pani^tier,  Plenaud. 

A  raudience,  le  juge  demande  à  la  plus  âgée  des  deux 
femmes,  Thérèse  Thiac,  pourquoi  elle  a  recelé  si  long- 
temps ce  prêtre  : 

C'est  par  charité. 

A  la  plus  jeune  : 

Partages-tu  les  sentiments  de  ce  prêtre?  —  Je  suis  chré- 
tienne. 

Tu  es  jeune,  prends  garde,  tu  peux  servir  la  patrie,  tu  dois 
aimer  la  vie,  parle  avec  franchise.  — Je  suis  chrétienne  et  j'ai 
fait  tout  ce  que  je  devois  faire. 

On  ne  te  fait  pas  un  crime  d'être  chrétienne.  On  veut  que  tu 
obéisses  aux  lois.  S'il  étoit  encore  chez  toi,  le  dénoncerois-tu?  — 
Non,  je  suis  dans  ses  sentiments. 

Tu  as  irrité  même  les  citoyens  indulgents,  tu  as  fait  comme 
ces  enfants  de  la  Vendée.  Dis-nous  de  nouveau,  si  tu  connois- 
sois  des  conspirateurs,  les  dénoncerois-tu?  —  Pas  de  réponse. 

J'ai  nommé  Barret-Ferrand  parmi  les  condamnés  :  il  ne 
fut  pas  condamné.  On  chercherait  en  vain  son  nom  dans 


CH.    XII.   —   GIRONDE  281 

le  dispositif  du  jugement;  mais  il  est  au  procès-verbal 
d'audience,  et  il  fut  compris  dans  l'exécution.  C'était  un 
vieillard  de  quatre-vingt-un  ans,  infirme;  il  avait  produit 
un  certificat  de  civisme  :  on  n'en  tint  pas  compte.  Lacombe 
lui-même  a  consigné  les  motifs  de  son  jugement  sur  une 
pièce  du  dossier  :  il  était  noble  et  avait  remis  trop  tard  sa 
croix  de  Saint-Louis  '. 

Deux  des  membres  de  la  famille  de  Maktin-Marcellus,  un 
fils  de  dix-huit  ans,  une  fille  de  vingt,  mariée,  la  marquise 
d'Escgrailles,  figuraient  parmi  les  condamnés  à  la  détention  ; 
une  autre  fille,  plus  jeune,  parmi  les  acquittés  :  elle  avait 
quatorze  ans.  Mais,  en  lui  épargnant  la  prison,  le  jugement 
ordonnait  qu'elle  serait  placée  dans  une  maison  de  déten- 
tion où,  «  grâce  aux  principes  révolutionnaires  qu'elle  y 
recevrait,  elle  oublierait  le  lait  aristocratique  qu'elle  avait 
sucé  dès  l'enfance  -  ». 

Cette  grande  immolation  d'aristocrates  fut  comme  un  jour 
de  triomphe  pour  le  président  Lacombe,  Le  soir,  il  vint  au 
club  où  la  section  de  la  Loi  proposait  une  adresse  à  Gar- 
nier  : 

Citoyen  Garnier,  y  disait-on.  Bordeaux  marche  à  grands  pas 
vers  sa  régénération;  l'esprit  public  s'y  montre  dune  manière 
effrayante  pour  l'aristocratie  ;  mais  ce  n'est  pas  assez  de  l'ef- 
frayer, de  lui  couper  quelques  membres,  il  faut  à  jamais  l'anéan- 
tir. Il  est  temps  de  distinguer  les  bons  citoyens  de  ceux  qui 
ne  méritèrent  jamais  un  si  beau  titre;  il  est  temps  d'arracher 
à  ces  derniers  des  cartes  de  civisme,  à  faide  desquelles  ils  ont 
jusqu'à  ce  jour  échappé  à  la  vengeance  nationale  ^ 

Et  Lacombe,  montant  à  la  tribune,  après  avoir  félicité  la 
section  qui  travaillait  si  bien  pour  lui  : 

Elles  ne  seront  donc  pas  sans  fruit,  dit-il,  les  invitations  réi- 
térées du  tribunal  militaire;  il  n'aura  bientôt  plus  à  gémir  de 
voir  prostituer  le  titre  le  plus  précieux;  en  livrant  à  un  juste 

1.  La  Bénodière,  p.  08,  note  2. 

2.  Yivie,  t.  II,  p.  303. 

3.  Ibid..  p.  306. 


282  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

supplice  les  ennemis  publics,  il  ne  condamnera  plus  des  sec- 
tions entières,  devenues  en  quelque  sorte  les  complices  de 
l'aristocratie  parleur  inconcevable  facilité. 

Puis,  gourmandant  les  sections  dont  on  a  vu  l'attitude 
après  le  31  mai,  il  leur  disait  comment  elles  pouvaient 
se  réhabiliter  : 

Point  de  grâce  pour  les  principaux  auteurs  de  vos  égare- 
ments, pour  ceux  qui,  avec  connaissance  de  cause,  voulaient 
rompre  l'unité,  l'indivisibilité  de  la  République;  point  de  grâce 
pour  les  aristocrates  de  1789!  cette  espèce  est  incorrigible... 
Examinez  la  conduite  entière  des  nobles,  des  prêtres,  des  ro- 
bins,  avant  de  leur  accorder  des  certificats  de  civisme.  Des  no- 
bles, des  prêtres,  des  parlementaires  bons  citoyens  !  sans-cu- 
lottes de  Bordeaux,  pour  le  croire,  il  faut  que  ces  messieurs 
aient  mérité  par  leurs  actions  civiques,  d'être  au  moins  pendus 
par  l'aristocratie  triomphante...  Poursuivons,  démasquons, 
anéantissons  tous  les  aristocrates*. 

Garnier  était  là,  et  il  ne  voulut  pas  qu'on  put  un  seul 
instant  douter  de  ses  sentiments.  Il  déclara  que  la  Terreur 
était  nécessaire  pour  soutenir  les  hommes  faciles  à  se 
laisser  égarer,  et  la  mort  pour  délivrer  la  patrie  de  ses 
infâmes  oppresseurs,  ajoutant  : 

Ce  n'est  que  par  la  mort  de  tous  ses  ennemis  que  le  peuple 
français  assurera  son  triomphe. 

Et  pour  répondre  à  l'adresse  que  l'on  a  vue,  il  fit  un 
arrêté  (5  thermidor,  23  juillet)  prescrivant  à  tous  les  ci- 
toyens de  venir,  dans  un  délai  marqué,  décliner  leurs  noms, 
prénoms  devant  trois  membres  délégués  par  leur  sec- 
tion :  revue  singulièrement  menaçante,  quand  on  savait  les 
paroles  prononcées  au  club  et  qu'on  lisait  en  tète  des  con- 
sidérants de  l'arrêté  ces  mots  : 

La  révolution  est  commencée  à  Bordeaux... 

Commencée!  or  voici  comment  elle  devait  se  continuer  : 

Le  flambeau  de  la  surveillance  à  la  main,  parcourons  l'inté- 
rieur de  toutes  ces  maisons,  où  l'œil  du  patriote  n'a  jamais  pé- 

1.  Vivie,  t.  II,  p.  307. 


cil.    XII.   —   GIRONDE  283 

nétré;  sachons  quels  sont  ceux  qui  les  habitent,  sachons  d'où 
ils  sont,  ce  qu'ils  font,  ce  qu'ils  pensent  *. 

L'inquisition  n'avait  jamais  été  jusque-là! 

Au  moment  où  la  justice  révolutionnaire  déployait  une 
si  redoutable  activité  à  Bordeaux,  quelqu'un  suggéra  à  La- 
combe  un  moyen  d'exécuter  plus  promptement  ses  arrêts; 
il  s'empressa  de  l'accueillir  :  il  allait  de  ce  coup  effacer  le 
tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  dépasser  Dumas  et  Fou- 
quier-Tin ville.  11  s'agissait  d'un  échafaud,  faisant  l'office  de 
quatre  guillotines.  Cet  échafaud  avait  deux  grandes  portes 
en  forme  de  portes  de  grange,  outre  cinq  ou  six  autres  sur 
les  côtés,  avec  un  grand  «  escalier  de  treize  ou  quatorze 
marches.  Sur  l'échafaud,  une  trappe  pour  les  cadavres  et  un 
trou  pour  les  têtes.  Par  les  principales  portes  serait  entré 
le  chariot  qui  devait  emporter  le  coffre  rempli  de  tètes  et 
de  cadavres  ^.  »  —  Avant  qu'on  put  dresser  cet  échafaud 
monumental,  son  inventeur  montait  sur  l'autre.  Mais  n'an- 
ticipons point, 

Lacombe  ne  songeait  pas  alors  qu'il  put  jamais  être 
question  de  sa  tête.  La  veille  (4  thermidor,  22  juillet),  la 
commission  militaire  avait  jug-é  quinze  accusés.  Il  y  eut 
deux  accjuittés,  treize  condamnés  :  huit  à  la  détention  jus- 
qu'à la  paix,  cinq  à  la  mort  :  Antoine  Pemn,  prêtre;  Tous- 
saint Lassabe,  officier  de  santé;  Pierre  Rousseau,  menuisier; 
Bernard  Guénot,  huissier,  et  Alexandre  Perriek,  proprié- 
taire, fanatiques  et  aristocrates. 

Lassabe,  on  l'a  vu  par  l'interrogatoire  de  Dom  Panetier, 
avait  donné  des  soins  au  vénérable  religieux  :  c'est  un 
grief  qui  lui  est  imputé  dans  son  jugement!  Si  Antoine 
Penin  était  prêtre,  il  n'était  pas  réfractaire;  il  présentait  un 
certificat  attestant  qu'il  avait  prêté  le  serment  :  mais,  dit  le 
jugement,  «  on  peut  douter  de  la  validité  de  son  certificat, 
puisque  les  bons  sans-culottes  l'ont  fait  arrêter  ».  Perrier 


d.  Vivie,  t.  II,  p.  308. 

2.  Berriat  Saint-Prix,  t.  I,  p.  312. 


284  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

avait  des  sentiments  royalistes  :  il  avait,  disait-on,  fait  partie 
de  la  jeunesse  bordelaise  (quarante-sept  ans!)  et  provoqué 
une  insurrection  dans  la  section  n°  5,  pour  aller  désarmer 
les  sans-culottes  de  la  section  Franklin;  l'huissier  Guénot 
était  reconnu  pour  fanatique  et  contre-révolutionnaire,  et 
le  menuisier  Rousseau  avait  le  tort  impardonnable  de 
joindre  aux  mêmes  qualifications  colle  d'artisan,  circon- 
stance aggravante  :  «  S'est  prononcé  contre  la  révolution 
dont  les  bienfaits  rejaillissent  particulièrement  sur  celte 
classe  respectable  et  si  méprisée  autrefois  par  les  indi- 
vidus appelés  nobles  et  qui  se  croyaient  plus  que  des 
hommes  »,  — formule  connue. 

Le  6  (24  juillet),  deux  condamnés  seulement  sur  sept  : 
Bernard  Augereau,  soixante-neuf  ans,  secrétaire  greffier 
de  la  gendarmerie  nationale  de  Bordeaux,  dénoncé  comme 
aristocrate  «  par  l'opinion  publique  >>,  ce  témoin  si  com- 
mode :  il  avait  d'ailleurs  signé  pour  l'ouverture  des  églises; 
et  André  Tœbarts,  marchand  de  vin  et  commissionnaire, 
égoïste,  n'ayant  rien  fait  pour  la  chose  publique  en  propor- 
tion de  sa  fortune,  ayant  improuvé  les  opérations  de  l'As- 
semblée constituante.  D'autres  auraient  pu  être  poursui- 
vis pour  les  avoir  approuvées.  Une  dénonciation  porte  : 
((  Il  a  manifesté  le  plus  grand  fanatisme.  »  Dans  les  registres 
de  sa  correspondance,  il  y  avait  des  feuillets  enlevés;  il  ne 
savait  qui  les  avait  déchirés;  il  ne  faisait  plus  d'affaires  : 
un  feuillet  déchiré  était  un  grief,  quand  pour  être  condamné 
il  suffisait  d'être  suspect. 

Le  7  (27  juillet),  quatre  religieuses,  accusées  d'avoir  re- 
celé des  prêtres  ^ 

Le  8  (26  juillet),  les  acquittements  ou  peines  légères 
l'emportent  sensiblement  :  six  acquittements,  un  an  de 
détention,  trois  condamnations  à  mort,  savoir  :  Elie  Gra- 
TiOLET,  homme  de  loi,  accusé  d'avoir  vexé  les  habitants  de 


1.  Deux  professes,  Rosalie  cl  Jeanne  Coihallk,  et  deux  scuiirs  lourières, 
Marie  et  M  ai-},' ne  ri  te  Gikau.  Six  autres,  dont  quatre  religieuses,  en  étaient 
(|uiltes  iiour  la  détention  jusqu'à  la  paix,  cl  il  y  eut  trois  acquittements. 


cil.   XII.   —   GIRONDE  285 

deux  villages;  Arnaud  Salvankt,  père  d'émigré,  qui  avait 
signé,  comme  plusieurs  autres,  pour  l'ouverture  des  églises, 
placé  une  somme  en  louis  et  caciié  du  linge  chez  le  con- 
damné Lassabe  ;  enfin  une  institutrice,  Marie  IIélies  ou 
Élies,  qui  avait  fait  dire  la  messe  chez  elle. 

Voici  un  extrait  de  l'interrogatoire  qu'elle  subit  la  veille 
du  jugement  : 

Tu  as  fait  célébrer  la  messe  dans  ta  maison  et  par  qui  ?  — 
Penin  a  dit  deux  fois  la  messe  chez  moi,  il  y  a  environ  seize  à 
dix-sept  mois,  et  me  procura  ensuite  Constant  Simard,  condamné, 
qui  l'a  dit  environ  douze  à  quinze  fois;  mais  dès  que  je  fus  assurée 
qu'il  y  avait  une  loi  qui  le  défendait,  je  cessai  ces  manœuvres. 
Ce  fut  Penin  qui  brîda  les  ornements  et  brisa  le  calice. 

Elle  dit  qu'elle  a  connu  le  général  Brune,  qui  l'a  fait 
mettre  en  liberté,  après  une  première  arrestation  : 

N"est-il  pas  vrai  que  le  général  Brune  te  dit  chez  lui,  en  te 
serrant  par  la  main,  que  la  République  ne  pouvait  point  exister? 
—  Voilà  le  fait.  Le  général  Brune  m'a  demandé  pourquoi  j'étais 
en  arrestation  ;  je  lui  répondis  qu'on  m'avait  traité  de  fanati- 
que, parce  que  j'apprenais  à  mes  enfants  à  adorer  Dieu  et  à 
respecter  les  lois  du  pays.  Il  me  répondit  que  s'il  n'y  avait  pas 
de  Dieu,  les  lois  ne  pourraient  être  en  vigueur,  et  que  s'il  n'y 
avait  pas  de  mœurs,  la  République  ne  pourrait  pas  exister,  parce 
qu'une  République  ne  peut  être  fondée  que  sur  des  moîurs  ^ 

Ce  même  jour,  8  thermidor  (26  juillet),  une  jeune  fille, 
Sophie  Grog,  dont  le  père,  président  à  la  cour  des  aides  de 
Bordeaux,  avait  péri  sur  l'échafaud  le  12  messidor,  fut 
acquittée  avec  des  considérants  de  cette  sorte  : 

Convaincue  que  Sophie  Groc  a,  par  une  lettre  écrite  à  son 
père,  voulu  le  soustraire  au  juste  châtiment  de  ses  crimes; 
Ayant  cependant  égard  à  la  faiblesse  de  son  sexe  ;  espérant 

1.  Oïl  lit  dans  les  notes  d'auilience  :  «  Ta  me  reproches  d'avoir  reçu  Penin, 
Ui  en  aurais  fait  autant  que  moi,  un  homme  qui  se  présentait  entouré  de 
sa  section.  J'ai  envoyé  mes  enfants  au  temple  de  la  Raison.  11  y  a  dix-huit 
mois,  qu'ayant  un  enfant  malade  (jui  demandait  à  être  administré...  Mal  à 
propos  me  traite-t-on  d'aristocrate.  J'adore  le  même  Dieu  que  toi,  ma 
maison  était  ouverte  à  tout  le  monde.  » 


286  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

qu'elle  n'oubliera  jamais  que  l'intérêt  de  la  République  doit 
marcher  avant  tout  intérêt  particulier,  et  qu'en  rendant  hom- 
mage à  la  justice  nationale,  la  mort  même  de  son  père  doit 
l'engager  à  faire  de  nouveaux  efforts  pour  mériter  l'estime  de 
ses  citoyens  ^.. 

C'est  en  lui  infligeant  cette  admonition  abominable  qu'on 
lui  rendait  la  liberté. 

Le  9  (27  juillet),  huit  nouvelles  condamnations  à  mort  : 
J.-B.  Pages  de  la  Bouissetïe,  soixante-treize  ans,  cultiva- 
teur (c'est  un  titre  que  les  nobles  prenaient  volontiers, 
mais  qui  ne  les  cachait  guère);  J.-B.  Cavazza,  imprimeur; 
J.-B.  MuLLEu,  professeur  de  manège;  Pierre  Desamand,  cour- 
tier de  commerce  ;  Pierre  Dkignac,  négociant  :  tous  désirant 
que  les  Français  se  livrassent  aux  Anglais,  écrivant  des 
feuilles  aristocratiques,  etc.;  et  le  comte  Jos.  de  Fumel, 
ancien  lieutenant  général,  commandant  Bordeaux  en  1789 
et  élu  maire  en  1790.  C'étaient  bien  des  titres  à  la  proscrip- 
tion; mais  il  en  avait  un  autre.  Le  27  frimaire  (17  décembre) 
Lacombe  avait  condamné  à  mort  Lacour,  dont  il  convoi- 
tait l'imprimerie;  six  mois  plus  tard,  enrichi  par  ses  con- 
cussions, il  voulait  acquérir  le  célèbre  clos  de  Haut-Brion, 
possédé  alors  par  le  comte  de  Fumel.  Pour  faciliter  cette 
acquisition,  il  lit  comprendre  le  propriétaire  dans  la  four- 
née du  9  thermidor. 

Avec  eux,  un  prêtre,  Durand  de  Ramefoht,  accusé  de 
fanatiser  le  peuple,  et  un  proscrit,  Hyacinthe  Duvigneau. 

Duvigneau  était  le  dernier  des  trois  que  la  Convention 
nationale  avait  mis  hors  la  loi  comme  victimes  expiatoires 
nécessaires  du  soulèvement  de  Bordeaux.  Il  avait  pu,  pen- 
dant plus  de  dix  mois,  se  dérober  à  la  mort,  caché  par  deux 
femmes;  mais  ces  malheureuses,  voyant  l'affichi'  d'un  juge- 
ment qui  condamnait  à  la  peine  capitale,  pour  recel  d'un 
prèlre  insermenté,  perdirent  la  tète  et  coururent  dénoncer 
It'ur  hôte.  Garnier  (de  Saintes),  le  1"  thermidor,  s'était  em- 

1.  La  HLMioiiière,  p.  08,  note  I. 


CH.   XII.   —   GIRONDE  287 

pressé  d'annoncer  au  Comité  de  salut  public  cette  grande 
nouvelle  :  «  L'identité  constatée;  il  sera  aussitôt  expédié  '.  » 
Il  le  fut.  Quant  aux  deux  femmes,  elles  furent  elles-mêmes 
mises  en  jugement,  mais  acquittées  : 

Attendu  que  leur  dénonciation  avait  d'autant  plus  de  mérite 
que  la  crainte  n'avait  pu  les  y  déterminer,  puiscjiie  la  cachette 
de  Duvigneau  était  faite  de  manière  à  le  dérober  aux  recherches 
les  plus  exactes... 

Cet  arrêt  d'acquittement  les  condamne,  en  leur  enlevant 
leur  seule  et  faible  excuse! 

Durand  de  Ramefort  nous  otTre  un  nouvel  exemple  de 
ces  prêtres  qui  confessaient  généreusement  leur  foi,  pro- 
clamant, en  face  même  de  la  mort,  ce  droit  supérieur  qui 
élève  au-dessus  de  la  loi,  quand  la  loi  fait  violence  aux 
obligations  de  la  conscience.  On  le  peut  voir  dans  le 
procès-verbal  du  comité  de  surveillance  devant  lequel  il 
comparut  d'abord  : 

Depuis  quel  temps  as-tu  cessé  tes  fonctions  de  prêtre?  — 
Jamais,  tant  que  j'ai  eu  occasion  de  les  exercer. 

Pourquoi  n'as-tu  pas  prêté  le  serment?  —  Parce  qu'il  est 
contraire  à  ma  foi  et  à  la  discipline  de  l'Église. 

Pourquoi  ne  t'es-tu  pas  présenté  pour  être  déporté  comme 
les  autres  prêtres  insermentés?  Était-ce  pour  faire  de  malheu- 
reux prosélytes,  et  pour  devenir  l'assassin  des  femmes  simples 
(pii  t'ont  logé?  —  Parce  que  la  loi  de  l'Église  romaine  défend 
de  se  présenter  aux  persécuteurs,  et  que,  selon  les  préceptes 
de  Jésus-Christ,  devant  aimer  mes  frères  jusqu'à  donner  ma  vie 
pour  leur  àme,  j'ai  dû  rester  en  situation  de  pouvoir  instruire, 
consoler  et  fortifier. 

Quels  sont  les  prêtres  que  tu  connais?  Qui  sont  ceux  qui 
allaient  te  voir  ^  ? 

Ramefort  refusa  de  répondre  à  ces  deux  questions.  Il 
comparut  devant  la  commission  militaire  avec  cette  note 
de  Lacombe  à  son  interrogatoire  précédent  : 

Prêtre  insermenté  et  s' étant  dérobé  à  la  loi  de  la  déporta- 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  llf),  thermidor,  pièce  6. 

2.  Vivie,  t.  II,  p.  313. 


288  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

tion,  ayant  fanatisé  et  aristocratisé  de  j^auDres  femmes  qui 
voulaient  absolument  mourir  pour  lui. 

C'était  ce  même  Lacombe  qui  l'interrogeait  alors,  ou 
plutôt  qui  Tapostroplia  en  ces  ternies  : 

Eli  bien,  scélérat,  te  voilà  donc  traduit  devant  un  tribunal 
populaire,  toi  qui  as  fait  tant  de  mal  à  ton  pays  ! 

Et  sans  attendre  sa  réponse  : 

Tu  n'as  pas  gémi  d'avoir  amené  à  la  mort  des  femmes  que 
tu  égarais;  tu  souriais  de  les  voir  arrêter.  Tu  t'abreuvais  du 
sang  des  hommes!...  Un  prêtre  fanatique  et  contre-révolution- 
naire, dit-il  avec  mépris,  est  un  animal  féroce  qui  dévore  le 
cœur  des  hommes...  Tu  mourras  seul...  Nous  tâcherons  d'ôter 
de  ce  labyrinthe  affreux  ces  femmes  faibles  qui  ont  eu  le 
malheur  de  croire  à  tes  prédications  perfides. 

Le  prêtre  gardait  le  silence  : 

Veux-tu  cesser  d'être  prêtre  un  moment?  s'écria  Lacombe. 
Veux-tu  dénoncer  les  scélérats,  les  monstres  de  ton  espèce,  tes 
complices?  Parle! 

Cela  exigeait  en  effet  qu'il  parlât  : 

Un  prophète  a  dit  que  Dieu  nous  abandonnerait  aux  plus 
scélérats  des  hommes... 

Sa  voix  fut  couverte  par  des  huées;  mais  lui,  voulant 
confesser  sa. foi  : 

Je  crois  au  mystère  de  l'Incarnation...  La  philosophie  a  aveu- 
glé les  hommes... 

C'est  tout  ce  qu'on  en  put  entendre.  Le  procès-verbal 
d'audience  se  borne  à  dire  : 

Le  peuple  l'empêcha  de  parler  ^ 

«  La  tradition  rapporte,  dit  le  consciencieux  liistorien 
de  la  Tendeur  à  Bordeaux,  que  l'abbé  Durand  de  Ramefort, 
s'adressant  alors  personnellement  à  Lacombe,  lui  dit  ces 

i.  Vivie,  t.  II,  p.  313. 


CH.    XII.   —   GIRONDE  2S9 

paroles  prophétiques  :  «  Tu  me  condamnes  et  je  suis  inno- 
«  cent;  mais  saclie  que  la  colère  du  Seigneur  est  près  de 
«  tomber  sur  toi.  Encore  quelques  jours,  et  ce  même  peuple 
te  qui  fapplaudit  te  conduira  à  l'écliafaud  à  coups  de 
«  pierres...  » 

«  Tu  l'entends,  peuple,  vociféra  LacQmbe  !  Oois-lu  encore 
«  aux  prophéties  et  aux  miracles?  Non,  le  règne  des  fanati- 
<(■  ques  est  passé  ;  tu  n'es  plus  leur  dupe!  *  » 

Le  jour  où  l'auditoire  de  Lacombe  étoufîait  ainsi  la  voix 
de  ce  prêtre,  la  voix  de  Robespierre  était  étoufTée  aussi  à 
la  Convention  :  ïâllien,  le  proconsul  de  Bordeaux,  avait 
donné  le  signal  de  la  révolution  du  9  thermidor 

C'est  la  révolution  du  9  thermidor  qui  seule  mit  fin  au 
régime  de  la  Terreur  à  Bordeaux.  Avant  qu'elle  fut  connue, 
avant  qu'elle  entraînât  la  suppression  de  la  commission 
militaire,  Garnier  venait  de  lui  faire  subir  quelques  modi- 
fications. Le  président  avait,  on  l'a  vu,  un  pouvoir  énorme, 
et  Lacombe  était  devenu  suspect,  non  pour  ses  rigueurs, 
loin  de  là,  mais  pour  ses  actes  d'indulgence  :  chez  un  pareil 
homme,  on  ne  doutait  pas  qu'ils  ne  dussent  être  l'efTet 
de  la  vénalité.  Jullien  l'en  avait  déjà  soupçonné;  il  avait 
pressé  un  de  ses  amis  de  s'en  défier  comme  d'un  scélérat, 
n'attendant  pour  le  faire  arrêter  que  d'avoir  des  preuves 
suffisantes.  Il  l'avait  signalé  comme  tel  à  Garnier,  qui 
n'avait  guère  meilleure  opinion  du  personnage,  et  des  accu- 
sations s'étaient  produites  au  club  contre  lui.  Un  membre, 
le  o  thermidor  (23  juillet),  avait  même  demandé  qu'il  fût 
suspendu  -  :  proposition  écartée  par  le  président  jusqu'à  véri- 
fication des  motifs.  Lacombe  paya  d'audace  et,  le  G  (24  juil- 
let), il  ^'int  au  club  et  demanda  que  son  nom  fût  soumis  au 
scrutin.  Il  réclamait  en  outre  «  que  tous  ceux  qui  vou- 
draient l'accuser  fissent  d'abord  connaître  leurs  noms  et 
leurs  adresses  ».  Cela  n'était  pas  sans  péril  :  c'eût  été  se 
livrer  à  lui.  ]\ 'avait-il  pas  le  matin  même  prononcé  deux 

1.  Vivie,  l.  II,  p.  315. 

2.  Uml.,  p.  300.  301. 

n.  -  19 


290  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

arrêts  de  mort  '?  L'accusation  ne  fut  pas  appuyée  ;  et,  le  len- 
demain (7  tliermidor,  2o  juillet),  Laconibe  envoyait  encore 
quatre  pauvres  religieuses  à  l'écliafaud. 

Sans  le  frapper  encore  lui-même,  on  pouvait  restreindre 
et  contrôler  ses  pouAoirs,  et  c'est  ce  que  lit  Garnier. 
Le  11  thermidor  (29  juillet)  (on  ignorait  encore  à  Bor- 
deaux la  révolution  qui  venait  de  s'accomplir  à  Paris). 
Garnier  faisait  afficher  dans  la  ville  un  arrêté  qui  n'annon- 
çait assurément  pas  la  fin  de  la  Terreur,  car  il  débutait 
ainsi  : 

On  a  conjuré  à  Bordeaux  contre  la  souveraineté  du  Peuple; 
Bordeaux  doit  être  témoin  des  actes  de  la  vengeance  du  peuple. 
On  a  voulu  y  rétablir  le  trùne  de  ses  oppresseurs,  la  royauté: 
il  doit  vouloir  et  il  veut  qu'on  y  maintienne  le  trùne  des  cons- 
pirateurs, l'échafaud. 

Déjà  plusieurs  grands  coupables  ont  satisfait  à  l'indignation 
du  peuple;  mais  tant  qu'il  en  existera  encore  dans  son  sein,  le 
peuple  n'est  pas  vengé. 

Mais  «  au  milieu  des  actes  d'une  justice  terrible  »,  il  vou- 
lait «  les  formes  d'une  justice  qui  rassure  ».  Tout  en  rendant 
hommage  aux  services  rendus  par  la  commission,  il  recon- 
naissait que  le  mode  de  son  organisation  prêtait  à  la  calom- 
nie, et  y  signalait  en  particulier  les  pouvoirs  donnés  au 
président  : 

La  commission  militaire,  telle  qu'elle  existe,  disait-il,  est  im- 
parfaitement organisée.  L'influence  du  président  y  est  trop  pré- 
pondérante. C'est  lui  qui  a  le  droit  d'arrêter,  de  traduire  devant 
lui,  d'interroger,  de  poser  les  questions,  de  prendre  les  voix,  de 
prononcer  le  jugement. 

Il  attaquait  aussi  le  vote  secret  des  juges,  comme  une 
coutume  qui  leur  ôtait  la  responsabilité  de  leur  jugement 
devant  le  peuple,  sans  se  demander  si  le  vote  public  ne 
leur  en  ôtait  pas  la  liberté  devant  le  président.  Puis  venaient 


1.  Bai-llu'loiiiy  Tuiibarts,  négociant,  cl  Bernard  AlgeheaI;  ancien  greffioi' 
de  la  sénéclialei'ie  de  Bordeaux. 


en.    XII.   —   GIRONDE  291 

les  articles  :  La  commission  militaire  était  confirmée  et  ses 
membres  maintenus  «  jusqu'à  l'épuration  que  nous  nous 
proposons  d'en  faire,  disait-il,  aussitôt  que  notre  jugement 
sera  suffisamment  fixé  »;  tous  les  membres  étaient  tenus 
d'émettre  leur  opinion  à  liante  voix;  il  y  avait  un  accusa- 
teur public*.  L'institution  d'un  accusateur  public  devenait 
ici  une  garantie  réelle  pour  l'accusé! 

Cet  arrêté,  en  réformant  quelques  abus  criants,  ne  faisait 
donc  que  donnera  la  Commission  le  moyen  de  durer  davan- 
tage. Il  n'en  changeait  pas  l'esprit,  et  le  jour  même, 
Lacombe,  jugeant  encore  dans  les  mêmes  formes,  envovait 
cinq  accusés  sur  neuf  à  la  mort  -, 

Le  surlendemain,  il  jugeait  encore,  mais  cette  fois  avec 
l'assistance  d'un  accusateur  public,  et  condamnait  deux 
accusés  :  l'un,  Joseph  Dugakry,  notaire,  «  convaincu  d'aris- 
tocratie et  du  fanatisme  le  plus  outré  »;  l'autre,  François  de 
MoNGEON  ou  MoNïJON,  qui  ôta  tout  regret  à  ses  juges,  s'ils 
étaient  susceptibles  d'en  avoir  :  car  il  se  leva  et  dit  que  sa 
conscience  était  tourmentée  par  le  serment  de  fidélité  qu'il 
avait  prêté  à  la  patrie  (nation)  et  déclara  qu'il  se  rétractait 
en  présence  du  peuple  ;  qu'il  ne  pouvait  aimer  la  République, 
puisqu'elle  établissait  des  principes  que  sa  conscience  lui 
défendait  de  suivre  ". 

Le  jour  précédent,  le  jeune  Jullien  était  reparti  pour 
Paris.  Complètement  annulé  depuis  l'arrivée  de  Garnier, 
il  en  était  réduit  à  son  rôle  de  commissaire  de  l'instruc- 
tion publique  et  il  marqua  la  fin  de  son  séjour  par  un 
arrêté  où, 

1.  Vivie,  t.  II.  p.  310-0 17.  Voyez  le  te.xte  de  l'arrêté,  Arch.  nat.,  AF  II. 
carton  107,  dossier  12.  pièce  16.  —  Voy.  aussi  la  lettre  de  Garnier  au 
Comité  de  salut  public,  il  thermidor.  (Arch.  nat.,  AF  II,  carton  IIQ,  ther- 
midor, pièce  10.; 

2.  Raymond  de  Malet,  ox-noble:  George  Sabarot,  architecte;  Gabriel  Sé- 
.lOUR.NÉ.  notaire:  François  Vergés,  officier  de  santé  et  Jérôme  Dlssault  : 
<i  ennemis  du  peuple  ».  etc.  (Vivie.  t.  II,  p.  319.) 

3.  C'est  le  dernier  jugement  inscrit  sur  le  registre  de  la  commission.  On 
y  trouve  une  note  de  Jacques  Lafontaine.  disant  que,  pour  les  derniers 
arrêtés,  il  n'a  pu  obtenir  au  registre  la  signature  de  Lacombe.  Et  en  e(Tet 
elle  manque  depuis  le  21  germinal. 


292  LES   REPRÉSENTANTS    EN    MISSION 

Considérant  que  l'établissement  de  jeux  et  d'exercices  pu- 
blics, tels  que  ceux  dont  l'histoire  des  anciennes  républiques 
nous  offre  l'exemple,  convient  à  la  République  française  ;  qu'il 
peut  concourir  puissamment,  par  l'influence  du  physique  sur 
le  moral,  à  perfectionner  le  système  d'une  bonne  éducation 
nationale  ;  que  les  jeunes  républicains  appelés  à  ces  jeux  publics 
deviendront  sains,  robustes,  courageux,  adroits,  s'enflammeront 
les  uns  les  autres  d'une  émulation  généreuse,  d'un  brûlant 
amour  de  la  gloire  et  surtout  du  désir  de  se  préparer  à  servir 
un  jour  leur  pays, 

il  établissait  un  jeu  sous  le  nom  de  <(  Mort  aux  tyrans  ». 
C'était  un  jeu  d'arc  qui  avait  pour  but  une  tète  couronnée 
(12  thermidor)  '.  —  II  ne  savait  pas  encore  le  coup  qui 
venait  d'atteindre  la  tète  de  Robespierre. 

La  veille  (M  thermidor),  Tallien  disait  de  lui  à  la  Con- 
vention : 

On  avait  mis  à  la  tête  de  Tinstruction  publique,  un  jeune 
homme  de  dix-neuf  ans,  un  jeune  homme  que  son  âge  appelle 
à  la  défense  de  la  patrie  aux  frontières  [c'est  un  exemple  qu'il 
avait  négligé  de  proposer  aux  écoles].  On  ne  s'est  pas  contenté 
de  cela;  on  a  envoyé  ce  jeune  homme  dans  un  département  du 
Midi;  là  il  a  exercé  un  pouvoir  révoltant,  il  a  fait  couler  le  sang 
pour  s'applaudir  ensuite  de  ses  actes  arbitraires  auprès  de 
Robespierre,  et  lui  envoyer  la  liste  de  ses  victimes  -. 

Tallien  se  déchargeait  ici  un  peu  trop  sur  Jullien.  Car- 
nier,  à  Bordeaux,  trouva  moyen  de  s'exonérer  aussi  aux 
dépens  d'un  autre.  C'est  dans  la  nuit  du  13  au  14  ther- 
midor (31  juillet,  1"  août)  qu'il  avait  appris,  par  un  cour- 
rier extraordinaire,  la  révolution  accomplie  à  Paris.  Il  en 
fut  consterné;  il  n'y  voulait  pas  croire;  mais  la  chose  était 
certaine  :  que  faire?  Il  détourna  de  lui  les  ressentiments 
publics  en  leur  livrant,  comme  bouc  émissaire,  le  prési- 
dent Lacombc.  Lacombc  fut  arrêté,  la  commission  mili- 
taire suspendue.  Ce  fui  dans  Bordeaux  uiu'  expl(»sion  de 
joie  qui  aurait  presque    riMidu  Carnier  ])n[uilaire.  Hicutétl 

1.  Vivio,  t.  II.  p.  310-321. 

2.  Scniico  .lu  11  llifi-niidni-,  .Vo/i!7t'(//-àii  13  (31  jiiiilol  ITOi).  I.  XXI.  p.  a.j.j. 


cil.   XII.    —   fiIRONDE  293 

Ysabeau  arriva,  renvoyé  à  Bortli'aiix  par  Tallieii  et  par  les 
vainqueurs  Je  ïhermiilor.  Il  abolit  délinitivenient  la  com- 
mission, en  nomma  une  autre  pour  juger  son  ancien  pré- 
sident. C'est  alors  seulement  (juà  Bordeaux  on  se  vit  bien 
à  la  fin  de  la  Terreur  '. 

Dans  cette  dernière  période,  la  commission  militaire 
avait  prononcé  deux  cents  condamnations  à  mort  (cent 
soixante-sept  hommes,  (piaraute-deux  femmes),  trente- 
cinq  à  d'autres  peines  (dix  hommes,  vingt-cinq  femmes)  et 
soixante-neuf  acquittements  (soixante  et  un  hommes,  treize 
femmes  et  cinq  enfants). 

M.  Yivie  a  résumé  toutes  ses  opérations,  depuis  le  com- 
mencement jusqu'à  la  fin,  dans  le  tableau  suivant  -  : 


CONDAMNKS 


Aux  fers 
ou  à  la  liélenlion 

avec 
ou  sans  amende. 


A   l'amende 

avec  ou  sans  peine 

accessoire 

de  l'exposilLon. 


ACQUITTES 


ENFANTS 


1.  Vivie.  t.  II.  p.  328.  —  Voyez  le  chapitre  des  CluUimeiits  à  la  fin  liu  pré- 
sent ouvrage.  —  Garnier  n'avait  pas  laissé  que  de  frapper  aussi  sur  JuUien 
quand  il  eut  appris  la  Révolution  de  thermidor  :  il  le  dénonça  comme 
r.omplice  de  Robespierre  (Arch.  nat.,  AF  II,  179,  thermidor,  pièce  84);  et 
un  peu  plus  tard,  Courtois  ne  fournit  que  trop  d'arguments  à  l'appui  de 
cette  dénonciation  en  publiant  les  lettres  du  jeune  homme  à  son  «  bon 
ami  »  [Papiers  trouves  chez  Robespierre):  mais  s'il  s'indigne  des  efforts  de 
JuIIien  pour  perdre  Ysabeau,  il  se  souvient  qu'il  a  fait  rappeler  Carrier, 
et  cela  le  désarme  :  «  Ah!  s'écrie-t-il  avec  l'emphase  du  temps,  qu'elle 
rentre  à  votre  voix  au  bercail  cette  brebis  que  des  cruels  ont  égarée!  La 
foudre  n'est  que  trop  souvent  sortie  de  cette  enceinte.  Le  dieu  qui,  par 
le  tonnerre,  fit  annoncer  sa  puissance,  fera  publier  sa  grandeur  par  le 
pardon.  »  (lôid..  p.  88.)  —  Quel  style!  mais  quelle  brebis! 

2.  Yivie,  t.  II.  p.  402. 


CHAPITRE  XIII 


BASSIN    DE    LA    GARONNE 


Haute -Garonne. 

Après  Bordeaux,  Toulouse  était  la  ville  qui  devait 
exercer  le  plus  d'influence  surtout  le  bassin  de  la  Garonne, 
et  ce  c|ui  lui  donnait  une  importance  exceptionnelle,  c'est 
que,  par  son  voisinage  des  Pyrénées,  elle  était  comme 
le  centre  d'opérations  et  le  point  d'appui  des  armées  qui 
avaient  à  défendre  la  fronlière  contre  l'invasion  des 
Espagnols. 

C'est  là  qu'on  trouve  le  plus  communément  Servan,  le 
général  en  chef  de  l'armée  des  Pyrénées  depuis  sa  forma- 
tion en  octobre  1792;  c'est  de  laque  sont  datées  le  plus 
g'rand  nombre  de  lettres  de  Lacuée,  chef  d'état-major 
général;  et,  après  la  division  de  l'armée  des  Pyrénées  en 
deux,  Pyrénées  orientales,  Pyrénées  occidentales,  Toulouse 
restait  encore  la  place  commune  à  l'une  et  à  l'autre. 
«  Tous  les  établissements  des  deux  armées  y  sont  >\  écri- 
vait Comeyras,  agent  du  Conseil  exécutif  au  ministre 
des  affaires  étrangères;  et  il  insistait  pour  qu'il  y  eût 
toujours  Là  un  commissaire  du  Conseil  exécutif,  au  pdiiit 
de  vue  de  la  défense  des  Pyrénées  ', 

Le  département  de  la  Haute-Garonne  n'avait  pas  écliappé 

1.  Arih.  du  niiiiislcrc  dos   allai ii-s  cl raiij.'('i-('s.  Ei-aiire,  rc^'.  ;îi7,  f"  288. 


en.   XIII.  —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  295 

aux  troubles  qui  sigualèrent  les  commenrements  de  la 
République.  Le  30  janvier  ildli,  ou  dut  prendre,  sur  le 
réquisitoire  du  procureur  général  syndic,  des  mesures  de 
sûreté  puliliquo  '.  La  levée  des  trois  cent  mille  hommes 
ne  fut  pas  mieux  accueillie  qu'en  maint  autre  lieu.  Une 
société  populaire,  établie  aux  environs  de  Toulouse  sous 
le  nom  de  «  Cultivateurs  républicains  »,  disait  dans  une 
adresse  :  «  Il  faut  «des  hommes  pour  l'armée;  mais  il  faut 
des  bras  pour  la  terre.  Les  cultivateurs  ne  devraient 
être  que  dans  l'arrière-ban  -.  »  11  y  eut  aussi  des  émeutes 
provoquées  par  le  recrutement,  et  Ton  sait  la  rigueur  de 
la  loi  du  19  mars  1793  à  cet  égard.  Plusieurs  habitants 
de  Cadours  furent,  à  ce  titre,  déclarés  hors  la  loi  et  ren- 
voyés durant  le  tribunal  criminel  ^  Le  11  avril,  deux 
cousins,  Jacques  et  Pierre  Beudier,  convaincus  d'avoir  été 
chefs  d'émeute,  furent  livrés  dans  les  vingt-quatre  heures 
au  bourreau  *.  Les  représentants  envoyés  pour  le  recru- 
tement dans  la  Haute-Garonne  et  dans  l'Aude,  tout  en 
annonçant  que  l'opération  était  presque  entièrement  ter- 
minée, n'en  constataient  pas  moins  cette  résistance  et  la 
double  exécution  qu'elle  avait  motivée.  Mais  la  paix 
n'était  pas  rétablie  dans  les  esprits.  Ils  s'en  prenaient 
aux  aristocrates;  en  conséquence,  les  visites  domiciliaires, 
les    arrestations    continuaient.    Ln    comité    procédait    en 

1.  Archives  de  la  Haute-Garonne,  Conseil  général  du  déparlement,  n°  318. 
f'""  119  et  suiv.  Dans  une  adresse  aux  citoyens  soldats,  on  disait  :  a  Au 
moment  où  la  République  est  assise  sur  des  bases  inébranlables  et  où 
elle  n'a  besoin  que  d'établir  la  contiance,  les  malintentionnés  font  des 
oITorls  pour  répandre  parmi  vous  des  sentiments  contraires,  »  etc. 

2.  Adresse  reçue  le  27  mars  1793,  Arch.  nat.,  D  xl,  carton  20. 

3.  Notamment  Bernard  Gullard,  J.  Cornac,  Michel  Abadie  et  Bernard 
ïissiMÉ,  par  arrêté  du  directoire  de  la  municipalité  de  Cadours,  confirmé 
par  le  directoire  du  district  de  Grenade,  2  et  3  avril.  (Archives  départe- 
mentales de  Toulouse,  n"  1336.)  On  ne  les  retrouve  pas  au  registre  du  tri- 
bunal criminel. 

i.  Arch.  nat.,  BB^.  carton  11.  et  grelTe  de  la  Cour  d"appel  de  Toulouse, 
Registre  du  tribunal  criminel  de  la  Haute-Garonne,  à  la  date.  Un  autre 
Berdier,  frère  de  Jacques,  fut  acquitté;  un  quatrième  accusé,  qui  avait 
pris  part  au  rassemblement  sans  armes,  fut  retenu  en  prison  jusqu'à  déci- 
sion de  la  Convention  nationale.  Plusieurs  autres,  acquittés,  furent  ren- 
voyés devant  la  municipalité  de  Scisse. 


296  LES   REPKÉSENTANTS   EN    MISSION 

séance  publique  à  l'interrogatoire  des  suspects  :  c'était 
une  sorte  d'enquête  populaire  qui  précédait  l'information 
des  juges  '. 

Il  y  avait,  au  point  de  vue  même  républicain,  une  autre 
cause  do  mécontentement  plus  légitime  :  c'était  l'agitation 
des  factieux  dans  Paris,  J'ai  dit  ailleurs  les  dispositions 
de  la  Haute-Garonne  et  des  départements  circonvoisins 
contre  les  anarchistes  qui  menaçaient  la  représentation 
nationale  dans  les  premiers  mois  de  1793,  les  préparatifs 
de  résistance  faits  à  Toulouse,  nonobstant  les  conven- 
tionnels Chabot,  Mailles  et  Lombard-Lachaux  ;  l'antago- 
nisme qui  avait  éclaté,  à  ce  propos,  entre  le  conseil 
général  et  la  société  jacobine  de  la  ville;  la  permanence 
des  sections,  décidée  à  la  veille  du  31  mai,  malgré  les 
observations  de  Chabot,  maintenue  après  le  31  mai, 
malgré  les  efforts  de  Chaudron-Rouss^au  et  de  Baudot» 
envo5^és  pour  combattre  ce  mouvement  à  Toulouse;  les- 
intelligences  entretenues  avec  Bordeaux,  avec  Marseille, 
et  la  déclaration  de  guerre  faite  aux  dominateurs  de  la 
Convention  par  une  adresse  adoptée  le  18  juin.  J'ai  dit 
aussi  à  quoi  tout  cela  avait  abouti  :  Baudot,  laissant 
Chaudron-Roussau  à  Toulouse,  avait  regagné  Paris,  où 
il  avait  fait  rendre,  le  24,  un  décret  qui  destituait  et  man- 
dait à  la  barre  le  président  du  conseil  général  et  plusieurs^ 
autres  fonctionnaires  compromis  dans  la  résistance  ;  et 
son  collègue,  armé  de  ce  décret,  ne  trouvait  plus  que  des. 
g-ens  prêts  à  y  obéir  (29  juin)  -. 

1.  Lettre  des  représentants,  Toulouse,  16  avril  :  lue  dans  la  séance 
du  22,  Moniteur  du  24,  t.  XVI,  p.  204.  Voyez  de  plus  un  «  e.xtrait  des  déli- 
bérations du  département  de  la  Haute-Garonne,  relatif  au  jugement  des- 
individus détenus  à  la  Visitation  et  ailleurs  (imprimé).  (Arcli.  nat.,  D  xl.. 
carton  20.)  Le  recueil  de  correspondance  (du  procureur  général,  syndic 
du  département),  du  18  mai  au  l<^r  nivôse  an  II  (21  décembre  111)3),  n°  90, 
comprend  plusieurs  ordres  d'arrestation. 

2.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  f'cdéralis)ne  en  1703,  I.  II,  p.  115- 
131,  et  la  mise  à  exécution  du  décret  signé  du  représentant  Cliaudron- 
Roussau  et  du  procureur  général  syndic  Descombels.  (.•\rcli.  nat.,  .\FI1, 
carton  104,  à  la  date.)  —  Chaudron-Roussau  était  député  de  la  Haute- 
Marne;  Baudot,  de  Saône-et-Loiro.  Ils  ont  un  rôle  imjiortant  dans  les- 
missions.  Nous  les  avons  vus  déjà  et  les  retrouverons  eneore. 


cil.    XIII.   —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  297 

Rien  iTélait  [xturlant  (Mirorc  bien  assuré,  tant  que  Bor- 
deaux et  Marseille  restaient  sous  les  armes.  (Ihaudron- 
Uoussau  el  son  collèg-ue  Le) ris,  commissaire  avec  lui 
près  Tarmée  des  Pyrénées,  en  faisaient  l'aveu  dans  une 
lettre  datée  de  Toulouse,  12  juillet  '.  Cependant  la  Consti- 
tution fut  acceptée,  les  deux  représentants  l'annoncent 
par  une  lettre  du  2i  "-;  et  Cliaudron-Roussau  continuait 
de  veiller  à  la  soumission  du  pays  ^.  C'est  de  concert  avec 
son  autre  collègue  Baudot,  revenu  à  Toulouse,  qu'il  donna 
suite  au  décret  de  la  ('onvention  du  29  juin,  en  suspendant 
()lusieurs  des  membres  de  l'administration  et  en  réorga- 
nisant le  directoire  '. 

Il  y  avait  d'ailleurs,  avec  les  représentants,  à  Toulouse 
plusieurs  agents  du  Conseil  exécutif,  entre  autres  Borel^ 
dont  ils  se  louent  ^,  et  un  autre,  Comeyras,  à  qui  le  mi- 
nistre des  affaires  étrangères  donnait  ces  instructions  : 

Nous  devons  considérer  toutes  ces  villes  rebelles,  telles  que 
la  Vendée,  Lyon,  Toulon,  ïîordeaux  et  naguère  Marseille, 
comme  autant  de  petites  puissances  ennemies  à  l'égard  du 
grand  tout. 

II  est  donc  indispensable  de  se  comporter  avec  ces  villes 
comme  avec  Coblentz,  Vienne,  Londres,  etc. 

Or  la  connaissance  de  tous  les  mouvements,  trames  et  cons- 
pirations que  les  villes  au  centre  desquelles  vous  vous  trouvez 
peuvent  opérer,  est  nécessairement  du  ressort  de  la  politique 
intérieure,  par  opposition  à  ce  que  nos  agents  exercent  à  Ber- 
lin, etc. 

1.  <i  Vous  verrez  aussi  les  projets  formés  du  c(Mé  de  Nîmes,  Marseille 
et  Lyon,  la  marche  des  colonnes  (jui  doivent  passer  de  ce  côté,  lo  regret 
de  n'être  pas  encore  bien  en  mesure,  de  n'avoir  pas  assez  de  nouvelles  des 
villes  qui  sont  dans  la  coalition.  »  (Arcli.  nat.,  AF  II,  183,  juillet,  pièce  Do.) 

2.  Arcli.  nat.,  AF  II,  carton  16S.  juillet,  pièce  98. 

3.  Lettre  de  Toulouse,  27  juillet.  Il  transmet  au  Comité  de  salut  public 
(les  lettres  relatives  aux  événements  de  Bordeaux  et  de  Marseille,  entre 
autres  quatre  lettres  de  Toulon  des  19,  20  et  21  juillet.  (Arch.  nat.,  carton 
183,  juillet,  pièce  122.) 

i.  Arrêtés  du  22  août  et  du  2  septembre.  Registre  du  Conseil  général 
lie  la  Haute-Garonne,  f"  128.  —  Cf.  une  lettre  du  1  septembre,  oii  Chaudron- 
Roussau  signale,  avec  Leyris,  les  manœuvres  tentées  pour  livrer  les 
ilépartements  méridionaux  aux  Anglais.  {Ibid.,  carton  18i,  septembre ,. 
pièce  38.) 

ri.  27  juillet.  Arch.  des  affaires  étrangères.  France,  reg.  327,  f»  249. 


298  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Vous  la  servirez  donc  utilement  toutes  les  fois  que  vous  m'en- 
tretiendrez des  faits  et  documents  ci-dessus  désignés  '. 

Roussau  fut  rappelé  ainsi  que  Leyris  le  3  septembre  - 
et  il  s'en  plaint  (Foix,  15  septembre)  ";  mais  Baudol 
resta  et,  avant  d'aller  à  Bordeaux,  qui  allait  ouvrir  ses 
portes,  il  s'a})plaudissait  des  mesures  qu'il  avait  prises 
pour  régénérer  Toulouse  aussi  bien  que  les  villes  d'alen- 
tour :  Toulouse  et  Montauban,  disait-il,  gag-naient  tous  les 
jours  en  civisme;  deux  petites  armées  révolutionnaires 
qu'il  y  avait  formées  et  les  arrestations  de  suspects  n'y 
avaient  pas  nui  \  Quand  toute  la  région  des  Pyrénées  et 
de  la  Méditerranée,  Bordeaux  conijuis ,  Toulon  seul 
excepté,  s'était  soumise,  de  graves  inquiétudes  s'élevaient 
encore  du  coté  de  l'Aveyron  et  de  la  Lozère,  ('baudron- 
Roussau  ,  qui  avait  été  maintenu  ou  qui  était  investi 
d'un  nouveau  mandat,  et  Baudot,  son  collègue,  écrivirenl 
le  8  octobre  à  la  Convention  et  au  (îoniité  de  salut  public 
pour  leur  faire  connaître  l'état  du  pays  : 

Déjà,  disent-ils  à  la  Convention,  plus  de  quinze  cents  sus- 
pects ont  été  mis  en  arrestation  dans  l'Ariège...  Nous  tenons 
presque  tout  le  parlement  de  Toulouse  ^. 


1.  Arch.  des  alluircs  élraiif^ères.  France,  re^.  320.  T  8. 

■2.  Monileur  du  5,  I.  XVII,  p.  ."iGT. 

:i.  Arch.  nat.,  AFII,  184,  scptemhi'o,  itièce  S'.l. 

i.  Lettre  reçue  au  Coinilé  le  ,"50  septembre.  «  Je  viens  de  foi-mcr  une 
petite  armée  révolutionnaire  à  Montauljan  et  une  autre  à  Toulouse,  fies 
<icux  villes  acquièrent  chaque  Jour  en  civisiue  el  leur  exeiu]iii'  est  d'un 
salutaire  effet  sur  les  départements  voisins. 

«  Les  malveillants  de  l'Ariège  sont  entièrement  dissijiés. 

»  Il  s'est  manifesté  une  petite  f(M'mentation  à  Castres.  .le  vais  m'y  rendre 
avec  ")()  hommes  de  cavalerie. 

«  Depuis  un  mois  j"ai  l'ail  arrêter  |)liis  de  mille  personnes  '-u -pecles.  .le 
ne  vous  préviens  pas  chaciue  fois  que  je  fais  des  exiiédilions  de  ce  genre, 
mais  je  n'en  suis  pas  moins  diligent  à  les  exécuter. 

»  Nous  entrerons  la  semaine  prochaine  h  Bordeaux  avci-  1(1, OOt)  hom- 
mes. Cette  révolution  se  fera  sans  bruit  et  avec  un  succès  conqdel 
par  les  mesures  ménagées  (pie  nous  avons  prises.  »  (.-Vrch.  nal.,  ihid.. 
pièce  169.) 

5.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  18;;,  vendémiaire,  pièce  37. 


cil.   XIII.   —   BASSIN    DE   LA    GARONNE  299 

Et  au  Comité  : 

Toulouse  est  toujours  dans  les  mêmes  bonnes  dispositions, 
mais  TAude,  le  Tarn,  la  Lozère,  l'Aveyron  sont  à  surveiller  '. 

En  brumaire  et  en  frimaire,  on  voit,  à  divers  intervalles, 
dans  la  Haute-Garonne  un  nouveau  représentant,  Paganel, 
député  de  Lot-et-Garonne,  que  nous  retrouverons  dans 
son  pays  ^  Le  24  frimaire  (14  décembre),  il  envoie  de 
Toulouse  au  Comité  de  salut  public  le  discours  qu'il 
a  prononcé,  lui  ancien  prêtre,  à  Tinauguralion  du  temple 
de  la  Raison.  Il  fit  un  acte  plus  utile  en  dénonçant  le 
23  nivôse  (12  janvier  1794),  au  Comité  de  salut  public, 
les  actes  de  brigandage  du  comité  de  surveillance  de 
Aloissac,  qui  extorquait  des  sommes  d'argent  et  les  ins- 
crivait sur  son  registre  sous  la  mention  :  soumissions 
{volontaires  ^.  Mais  ce  n'étaient  pas  ces  coupables  qu'on 
livrait  le  plus  à  la  justice.  L'arrivée  de  Dartigocyte, 
député  des  Landes ,  donna  aux  poursuites  révolution- 
naires une  plus  redoutable  impulsion. 

Les  événements  du  fédéralisme  pour  Toulouse  eurent 
surtout  leur  conclusion  à  Paris  '.  Le  tribunal  criminel  n'eut 

1.  lis  parlent  de  rexêciition  du  prêtre  Alliez,  qu'ils  qualifient  c»  chef  de 
la  conspiration  du  camp  de  Jalès  »;  —  mais  ce  prêtre  lui-même  disait 
<|ue  le  chef  était  à  rinlérieur  et  ne  se  donnait  que  comme  un  agent 
secondaire.  (Arch.  nat.,  AF  II.  185.  vendémiaire,  pièce  42.)  Le  8  octobre, 
Baudot  écrit  de  Toulouse  à  Jean-Bon  Saint-André  :  «  La  révolte  est  prête 
à  éclater  de  nouveau  dans  la  Lozère  et  rAveyron  »;  il  est  d'avis  qu"il  serait 
bon  de  renouveler  les  députés  dans  les  départements  :  «  l'habitude  efface 
le  charme  de  la  représentation.  »  —  Il  ne  se  plaint  pas,  quant  à  lui  ;  la 
société  populaire  voulait  déclarer  qu'il  avait  bien  mérité  de  la  patrie 
{iiiid.,  pièce  39). 

2.  Paganel,  né  à  Villeneuve-d'Agen  en  1745,  fils  d'un  notaire,  reçut  les 
ordres  en  1773  et  professa  la  rhétorique  à  Agen;  il  était  curé  quand  il  fut 
élu  à  l'Assemblée  législative,  puis  à  la  Convention.  Rappelé  le  13  brumaire 
(3  novembre),  selon  son  désir,  il  reparaît  à  Toulouse  le  9  frimaire  (29  no- 
vembre), avec  la  mission  d'aller  régénérer  le  Lot;  et  nous  avons,  en 
effet,  des  lettres  de  lui  datées  de  Gahors,  14  et  13  frimaire  (4  et  o  décembre)  : 
il  a  autorisé  le  tribunal  criminel  à  juger  révolutionnairement.  (Arch. 
nat.,  AF  II,  carton  186,  frimaire,  aux  dates,  pièces  84,  109  et  113.) 

3.  L'arrêté  de  Paganel  à  ce  sujet  fut  renvoyé  au  Comité  de  sûreté 
générale  le  10  pluviôse  (19  janvier).  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  186,  nivôse, 
pièce  113. 

4.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  1793,  t.  II,  p.  131, 
et  Histoire  du  trihuiial  rérolulioiiiiaire  de  Paris,  t.  III,  p.  108,  et  t.  IV,  p.  519. 


300  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

donc  à  juger  que  les  délits  contre-révolutionnaires  d'un 
caractère  moins  politique;  par  exemple  le  délit  d'accapa- 
rement, et  en  ce  genre  on  peut  citer  deux  jugements  : 
celui  d'un  boulanger  et  celui  d'un  boucher,  jugements  dont 
les  considérants  flattent  bassement  les  passions  de  la  foule 
et  font  des  deux  condamnés  comme  des  victimes  expia- 
toires, sacrifiées  à  la  misère  publique. 

1°  Le  11  octobre,  Antoine  Di;ms,  boulanger  : 

Considérant  que  ces  hommes  doivent  être  regardés  comme 
les  ennemis  les  plus  dangereux  de  la  Révolution,  puisque  leurs 
manœuvres  liberticides  et  barbares  n'ont  tendu  qu'à  la  destruc- 
tion des  citoyens  républicains  et  à  provoquer  des  insurrections 
qui  auraient  pu  provoquer  la  contre-révolution  ;  que  de  là  ils  sont 
hors  la  loi  et  indignes  de  jouir  des  avantages  de  la  procédure 
criminelle  ; 

Considérant  que  ledit  Denis  doit  d'autant  plus  être  regardé 
comme  un  de  ces  boulangers  conspirateurs  et  contre  lesquels 
depuis  longtemps  s'étoit  élevé  un  cri  général  d'indignation,  et 
comme  un  aristocrate  malveillant  et  un  ennemi  dangereux  de 
la  Révolution,  puisque,  malgré  les  différentes  semonces  qu'il 
avoit  reeues  de  la  municipalité  de  cette  ville,  il  a  eu  l'audace  et 
l'inhumanité  d'avoir  fait  manipuler,  dans  la  nuit  du  7  au  8  de  ce 
mois,  trente-deux  marques  de  prétendu  pain,  composé  de  son, 
de  recoupures  et  de  farine  gâtée  ^  :  ce  boulanger  destinoit  ces 
trente-deux  marques  de  pain  empoisonné  à  la  classe  des  citoyens 
patriotes  indigents,  vis-à-vis  desquels  il  savoit  le  débit  assuré, 
parce  que  la  bienfaisance  publique  faisoit  distribuer  du  pain 
aux  citoyens  indigents,  surtout  aux  patriotes,  à  trois  sous  la 
livre  ; 

Considérant  enfin  que  b^dit  Denis,  bouhmger,  par  cette  con- 
duite horrible,  doit  être  regardé  comme  un  empoisonneur  public 
et  que  son  crime  est  un  véritable  homicide  par  poison; 

Pour  ces  motifs,  le  tribunal,  jugeant  révolutionnairement, 
ordonne  que  ledit  Denis,  boulanger,  sera  livré  à  l'exécuteur  des 
jugements  du  tribunal  pour  être  mis  à  mort  dans  le  délai  de 
vingt-quatre  heures. 

i.  Une  marque  de  ce  pain  avait  été  vendue  à  un  indigent.  —  On  le 
constate;  on  fait  une  perquisition  avec  la  force  armée  :  les  31  autres  sont 
trouvées  chez  lui  :  •<  Trente  el  une  marques  de  ce  prétendu  pain  (jui  ne 
j)ouvoit  même  jtas  suj^porler  les  regards  de  riiomme,  tant  il  étoit  exé- 
crable,   reconnu  inimanducable.  » 


cil.    XIII.   —   DASSIN    DE   LA   GARONNE  301 

Ainsi,  pas  iiirine  du  })eine  proiiuiicéo;  oxéculidii  pres- 
crite! 

2"  Le  3''  jour  de  la  3"  décade  du  2*"  mois  (13  novembre), 
Pierre  Lksiisaue,  bouclier  à  Loubers  : 

Considérant  (juc  le  crime  dont  est  prévenu  Pierre  Lestrade 
est  un  des  plus  graves,  et  que  rempoisonnement,  de  tous  les 
temps  et  chez  tous  les  peuples,  a  ('•té  puni  de  la  peine  de 
mort  ; 

Considérant  que  l'empoisonnement  })rojeté  par  Lestrade  est 
d'autant  plus  criminel  que,  s'il  eût  été  malheureusement  con- 
sommé, une  foule  de  citoyens  auroient  péri,  et  ceux-là  surtout 
dont  les  moyens,  n'égalant  pas  souvent  les  besoins,  sont  obligés, 
pour  se  nourrir  et  nourrir  leurs  familles,  d'acheter  les  aliments 
les  moins  chers  ;  qu'Estrade  se  proposant,  de  son  aveu,  de  vendre 
cette  viande  à  un  prix  bien  au-dessous  de  celui  fixé  par  la  muni- 
cipalité, latlasse  des  citoyens  indigents  auroit  seule  mangé  de 
cette  viande  et  auroit  couru  par  là  à  une  mort  assurée; 

Que  la  société  auroit  été  privée  d'une  partie  de  ses  membres 
qui  doivent  lui  être  les  plus  ehers,  puisque  c'est  à  leurs  bras 
et  à  leur  énergie  que  nous  devons  le  bienfait  inestimable  de  la 
liberté; 

Considérant  (jue  la  chose  publique  ne  peut  avoir  de  plus 
grands  ennemis,  etc.  '. 

Les  prêtres  devaient  avoir  aussi  leur  place  dans  ces 
arrêts  de  mort.  Avant  le  31  mai,  on  les  jugeait  encore  avec 
quelques  ménagements  :  le  16  avril,  Jean  Berivaut,  prêtre 
resté  en  France  contrairement  à  la  loi,  avait  été  puni  de 
dix  ans  de  détention;  mais,  depuis,  le  tribunal  à  leur  égard 
était  devenu  implacable.  Le  7"  jour  de  la  2"  décade  du 
deuxième  mois  (7  novembre),  Pierre  Ducheix,  qui  se  trou- 
vait dans  le  même  cas,  fut  puni  de  mort.  Quant  aux  émeutes 
à  roccasion  du  recrutement,  c'était  toujours  la  même  sé- 


1.  GrefTe  de  la  Cour  de  Toulouse.  La  femme  fut  retenue  en  prison  jus- 
<|u'à  nouvelle  information.  —  Le  cinquième  jour  de  la  première  décade 
de  ce  même  mois  (26  octoi^re),  c'était  un  accapareur  de  laine  (Azam);  le 
dixième  jour  i:U  octobre),  un  accapareur  de  vin  (Joseph  Roldiep,);  le 
1er  frimaire  (21  novembre),  un  accapareur  de  bois  de  construction 
(Armand  DelpfxiiI.  —  Registre  du  tribunal,  au  grelTe  de  la  Cour  d'appel 
de  Toulouse,  et  Arcli.  nat.,  BB^,  carton  M. 


302  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

vérité  :  le  7  frimaire  (27  novembre),  trois  jeunes  gens  en 
fournirent  un  exemple  '. 

Le  tribunal  criminel  de  Toulouse  avait  donc,  en  plu- 
sieurs circonstances,  appliqué  les  lois  d'exception  avec 
rigueur.  Cela  ne  parut  pas  suffisant  quand  Dartigoeyte  eut 
rejoint  Paganel;  et,  pour  stimuler  son  zèle,  pour  lui 
donner  un  caractère  plus  redoutable,  les  deux  représen- 
tants Férigèrent  en  tribunal  révolutionnaire,  jugeani  avec 
jury,  comme  le  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Du 
25  nivôse  au  2  floréal,  le  tribunal  ainsi  transformé  pro- 
nonça trente  condamnations  à  mort  ^  entre  autres  celle  du 
comte  Jean  Dckakry  (28  nivôse,  17  janvier  1794)),  le  beau- 
frère  de  la  courtisane  fameuse  que  le  tribunal  révolution- 
naire de  Paris  avait  frappée  le  17  frimaire.  Le  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris  devait  se  faire  une  part  plus  large 
aux  dépens  de  Toulouse  dans  les  membres  du  parlement  (k' 
cette  ville,  qu'il  sacrifia  au  nombre  de  quaranle-buit  en 
prairial  et  en  messidor  ". 

Pendant  que  le  tribunal  opérait  ainsi  révolutionnai  re- 
ment, les  représentants  n'étaient  pas  inactifs.  Il  s'était  agi 
d'organiser  le  gouvernement  révolutionnaire,  tel  que  la  loi 
du  14  frimaire  l'avait  décrété.  C'était  une  occasion  de 
pourchasser  les  suspects  sous  prétexte  de  fédéralisme  ou 
de  fanatisme.  Dartigoeyle  écrivait  le  9  pluviôse  au  Comité 
de  salut  public  : 

Je  suis  à  Toulouse  depuis  trois  jours.  On  m'assure  ([ue  l'aris- 
tocratie  domine  dans  quelques  districts,  notanuiieiit  à  Saiut- 
Gaudens;  grand  nombre  de  coquins  ci-devant  et  autres  inlluen- 
cent  les  communes  rurales,  les  gens  suspects  fourmillent.  Le 
fanatisme  à  Toulouse  perd  chaque  jour  son  crédit  '. 

1.  Malpet  liU,  ViLi.ARKT  lils  et  Tki  LLi;ius  cadet.  (Rcgisliv  ilii  Iribuiial. 
et  Arch.  nat.,  BB»,  carton  M.) 

2.  M.  Berrial  Saint -Prix  ip.  3o8)  compte  tienle-ileux  condamnations 
jusqu'au  il  tliermidor.  Pour  les  autres,  voy.  la  note  XIII  anx  Appendices. 

3.  Vingt-six  le  26  juairial  et  vingt-deux  le  18  messidor.  Voy.  ///.</om? 
du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  t.  IV,  p.  194  et  395. 

•i.  Arch.  nat.,  AF  H,  carton  190,  pluviôse,  pièce  17.  Dans  le  carton  105. 
dossier  18,  on  trouve  d'autres  pièces  de  Dartigoeyte  jtour  le  même  temps 


en.    XIII.   —   BASSIN    DE   L.\   GARONNE  303 

Mais  le  fédéralisme  seml)lait  plus  dangereux.  Ou  le 
croNait  terrassé  et  ou  le  voyait  toujours  reparaître.  Le 
même  représentant  écrivait  encore  de  Mont-L'nité  {ci- 
devant  Saint-Gaudens)  au  Comité,  le  4  ventôse  (24  mars)  : 

Lorsque  je  vous  parlois  dans  ma  lettre  du  8  pluviôse  de  la 
situation  politique  du  département  de  la  Haute-Garonne,  j'étois 
loin  de  connaître  l'excès  du  mal.  Je  ne  l'eusse  jamais  connu  si 
je  n'avois  pris  le  parti  de  parcourir  les  districts.  11  est  bien  aftli- 
geant  pour  un  ami  du  peuple  de  voir  les  fédéralistes  conservant 
leurs  places,  dirigeant  l'opinion,  trompant  encore  les  bons 
sans-culottes  qui,  de  bonne  foi.  les  croient  patriotes... 

Toujours  les  places  :  (Jte-toi  de  là 

Les  fédéralistes  dominent  encore.  11  faut  au  moins  les  dépor- 
ter; ou  bien  les  administrations  et  les  corps  législatifs,  lors  du 
renouvellement,  se  trouveront  composés  des  ennemis  éternels 
de  la  Montagne.  Tout  le  monde  Venscence  aujourd'hui  cette 
Montagne,  mais  ces  coquins  de  fédéralistes  la  dettestent;  ils  dor- 
ment en  attendant  le  moment  favorable.  Frappez  si  bien  par  un 
décret  terrible  qu'ils  ne  puissent  plus  se  réveiller  '. 

Il  est  vrai  que  le  fédéralisme  était  habile  à  se  dissimuler. 
Dartigoeyte  y  avait  été  trompé  lui-même.  Il  avoue  son 
erreur  :  mais  comme  il  la  répare  ! 

Considérant  que  le  monstre  du  fédéralisme  est  parvenu  non 
seulement  à  sauver  certains  coupables,  mais  à  les  présenter 
comme  d'excellents  patriotes,  puisque  Bascans...  et  Barric 
cadet...  ont  été  nommés  l'un  président,  l'autre  membre  du 
district... 

Et  il  prenait  gravement  l'arrêté  suivant  : 

Arrête  : 

Le  baiser  fraternel  donné  ce  matin  à  Bascans  comme  prési- 
dent du  district  lui  est  retiré  -. 

el  pour  les  mois  qui  suivent  :  mesures  contre  les  prêtres,  contre  les 
nobles  (8  et  14  germinal:,  destitutions,  arrestations  de  fédéralistes  (2o  ger- 
minal). 

1.  Arch.  nat.,  AFII.  carton  191,  ventôse,  pièce  11.  Ce  dernier  paragraplie, 
est  entouré  d'une  ligne  avec  renvoi  au  Comité  de  sûreté  générale.. 

2.  Arch.  nat.,  AFII.  carton  105.  6  ventôse. 


304  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Pauvre  Bascans!  mais,  de  plus,  Bascans  et  Barric  étaient 
destitués  et  traduits  à  la  maison  des  Carmélites  de  Tou- 
louse'. 

Paganel,  de  son  côté,  annonçait,  vers  la  même  date 
(11  ventôse,  31  mars),  qu'il  avait  achevé  l'organisation  du 
gouvernement  révolutionnaire  dans  le  Tarnetl'Aveyron,  et 
que  l'opération  était  commencée  dans  quelques  parties  de  la 
Haute-Garonne  et  de  l'Ariège,  oii  Dartigoeyte  le  secondait 
si  Lien  -.  J'ai  dit  ailleurs  les  mesures  de  Dartigoeyte  contre 
le  fanatisme,  ses  arrêtés  pour  faire  fléchir  le  dimanche 
devant  le  décadi  ^  Chaudron-Roussau  vint  l'y  rejoindre. 
Il  V  fit  des  destitutions,  des  arrestations  '.  Il  s'occupa  aussi 
des  jugements,  et  voulutmême  en  anticiper  les  elTets.  Dans 
une  lettre  au  Comité  de  salut  puhlic,  datée  de  Toulouse. 
14  thermidor,  <(  il  propose  que  les  conspirateurs  des  crimes 
desquels  il  existe  une  preuve  écrite  auront  heau  être 
morts  avant  d'avoir  été  décrétés  d'accusation  et  mis  en 
jugement,  leurs  biens  seront  confisqués  au  profit  de  la  Ré- 
publique '"  ».  C'était  renchérir  sur  le  fameux  décret  du 
29  brumaire  an  II  (19  novembre  1793),  déclarant  acquis 
à  l'État  les  biens  des  accusés  qui  échappaient  au  juge- 
ment par  la  mort;  et  la  proposition  fut  renvoyée  au  Comité 
de  législation  le  26  thermidor,  plus  <le  quinze  jours  après 
la  chute  de  Robespierre  ". 

Ce  même  jour,  26  thermidor,  Chaudron-Roussau,  ayant 
appris  à  Toulouse  la  révolution  accomplie  le  9,  écrivait  à 
la  Convention  qu'il  regrettait  de  n'avoir  point  partagé  ses 
périls.  L'événement  était  connu  depuis  plusieurs  jours 
déjà,  et,  dès  le  20,  Dartigoeyte  en  avait  prévenu  son  col- 


1.  Le  30  venlôse,  Dartigoeyte  envoie  de  Toulouse  la  copie  de  quatre 
lettres  écrites  le  28  courant  au  Comité  de  sûreté  générale  pour  donner 
une  idée  exacte  de  la  situation  politique  du  Gers  cl  de  la  Haute-Garonm-. 
(Arch.  nat.,  AF  II,  191,  ventôse,  pièces  208-213.) 

2.  lùid.,  carton  191,  ventôse,  pièce  101. 

3.  25  floréal  (10  mai  l"'.*i),  ibid,.  carton  105.  Voy.  ci-dessiis,  t.  I,  p.  70. 
•i.  24  floréal,  i/jicL,  carton  104. 

o.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  190,  thermidor,  pièce  51. 
0.  Ibid.,  pièce  83. 


CH.   XIII.   —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  305 

lègue  :  «  J'ai  frémi  au  récit  des  dangers  que  vous  avez 
courus  »,  écrivait  Chaudron-Roussau  à  la  Convention.  Il 
ajoutait  qu'il  y  avait  eu  applaudissement  général  à  la  chute 
de  Robespierre  ';  et  il  aurait  pu  en  efîet  lui  faire  passer  la 
délibération  de  l'administration  municipale  de  Toulouse 
et  son  adresse  : 

Le  conseil  général  de  la  commune  de  Toulouse  publiquement 
assemblé  en  séance  permanente, 

Le  maire  a  dit  :  D'après  les  nouvelles  ([ui  nous  sont  arrivées 
aujourd'hui;  d'après  le  grand  acte  de  justice  que  la  Convention 
nationale  a  exercé  contre  un  homme  qui  a  trahi  le  peuple  fran- 
çais avec  d'autant  plus  de  danger  qu'il  avait  usurpé  toute  sa 
confiance  et  toute  son  estime  ;  d'après  l'exemple  mémorable  de 
courage  et  de  fidélité  à  la  représentation  nationale  que  les 
citoyens  de  Paris  ont  donné  les  9  et  10  thermidor  derniers,  je 
propose  qu'il  soit  voté  deux  adresses  de  félicitations  à  la  Con- 
vention nationale  et  aux  citoyens  de  Paris,  dans  lesquelles  la 
commune  de  Toulouse  exprime  avec  quel  vif  intérêt  elle  a  appris 
(\ue  leur  courage  et  leurs  vertus  réunis  ont  encore  une  fois 
sauvé  la  république  de  son  écueil  le  plus  périlleux. 

Les  deux  adresses,  votées  à  l'unanimité  sur  l'avis  conforme  de 
l'agent  national  ^. 

Les  représentants  en  mission  songeaient  alors,  non  sans 
raison,  à  se  soustraire  aux  suites  que  la  révolution  du 
!l  thermidor  menaçait  d'avoir  pour  eux-mêmes  M 

II 
Lot-et-Garonne. 

Le  département  de  Lot-et-Garonne  était  sous  la  double 
influence  de  Bordeaux  et  de  Toulouse.  Il  avait  suivi  leur 
exemple  avant  et  après  le  31  mai;  il  avait  même,  pour  se 
mieux  concerter  avec  les  deux  grandes  villes,  envoyé  des 
députés  à  Tune  et  à  l'autre;  mais  Toulouse  avait  cédé.  Ag-en 

1.  Arch.  nat.,  ibid.,  pièce  "1. 

"2.  Archives  de  la  ville.  Délibération  de  l'administration  municipale,  du 
1er  août  1794  au  18  juin  n9o,  f  3,  verso. 
;>.  Voyez,  à  la  fin  de  l'ouvrage,  le  chapitre  des  Châtiments. 

II.  —  20 


306  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

fit  (le  même;  et  le  chef-lieu  du  Lot-et-Garonne  avait  servi 
de  base  d'opérations  aux  représentants  qui  travaillaient  à 
vaincre  la  résistance  de  Bordeaux  :  Mathieu  et  Treilhard  ' 
d'abord;  Tallien,  Ysaboau  et  Baudot  ensuite.  Par  la  mémo 
occasion,  ces  commissaires  avaient  épuré,  suspendu,  des- 
titué, arrêté,  en  Lot-et-Garonne,  tout  ce  qui  n'était  pas  dans 
l'esprit  montagnard"-.  Paganel.  qui  était  du  pays,  continua 
plus  librement  leur  œuvre  en  octobre,  arrêtant  les  suspects, 
descendant  les  cloches,  abattant  les  forts  et  les  châteaux, 
lançant  ses  adresses  et  ses  proclamations  aux  fonction- 
naires publics  et  aux  citoyens  ^  C'est  la  terreur  qu'il  évo- 
quait comme  loi  suprême  :  Une  armée  révolutionnaire  allait 
fouiller  le  département;  le  sang-  répandu  par  la  justice 
révolutionnaire  sur  l'écliafaud  purifierait  bientôt  la  terre  el 
consoliderait  la  liberté  \  Et  à  cet  elfet  il  ériseail  le  tribunal 


'O' 


criminel  d'Agen  en  tribunal  révolutionnaire  à  l'instar  de 


'■& 


celui  de  Paris  (27  brumaire,  17  novembre  1793)  "  : 

Considérant  que  le  châtiment  exemplaire...  importe  au  succès 
des  mesures  révolutionnaires: 

Considérant  que  les  formes  auxquelles  sont  assujettis  les  tri- 
bunaux criminels  ne  doivent  ni  arrêter  ni  même  ralentir  la 
marche  révolutionnaire  adoptée  par  la  Montagne  de  la  Conven- 
tion nationale  ; 


1.  Voy.  leur  proclamation,  7  juillcl  1*',»3.  Anh.  nal..  AFII,  lll.  (iussier  lu. 
pièce  1. 

2.  Voyez  leurs  dossiers  dans  ce  même  carton  117.  11  est  sans  intérêt 
<l'analyser  ces  pièces. 

3.  Ibid..  et  carton  169,  dossier  Pajjanel. 

4.  Proclamation  à  tous  les  fonctionnaires  publics,  8  du  2"  mois  (29  oc- 
tobre 1793),  ibicL.  pièce  37.  Voyez  aussi  son  adresse  aux  citoyens  de  la 
Haute-Garonne,  Gers,  etc.  (12  brumaire-2  novembre;,  ibid.,  pièce  39  : 

«  La  Montagne  a  triomphe  et  le  peuple  avec  elle.  Le  royalisme,  le  feuil- 
lantisme,  le  fédéralisme  ont  expire  sous  la  massue  populaire;  mais  la 
victoire  n'est  pas  entière.  —  Eh  bien,  épargnons  des  pleurs  à  l'indigeucr. 
aux  sans-culottes,  aux  auteurs  de  la  Révolution  et  fpie  plutôt  le  sang  de 
ces  ténébreux  conspirateurs,  signalés  par  l'opinion,  frajipés  par  la  Justice, 
coule  sur  l'échafaud;  nous  aurons  purifié  la  Icrrc  cl  consolidé  la  liberté.  <> 
(/6/f/.,  pièce  39.) 

5.  Arch.  nat.,  Al'' II,  carton  117.  dossier  ]>ar//i/uei/te,  pièce  il.  —  Défense 
aux  comités  de  surveillance  de  prononcer  l'élargissement  d'aucun  détenu 
(16  nivôse-5  janvier  1794).  (/6/rf.,  dossier  11.  pièce  o8.) 


CH.    XIII.   —   BASSIN   DE   L\   GARONNE  Î^O" 

Considi'i-ant  que  des  grands  coupables,  accumulés  dans  des 
maisons  tlarrèt  d"Agen,  sont  réclamés  par  la  justice  natinnale... 

Pour  être  plus  assuré  dos  condaninalinus,  il  donnait  à  la 
société  |)opulaire  le  soin  do  choisir  les  jurés. 

Monoslior  (do  la  Lozère)'  renchérit  en  Lot-et-Garonne  sur 
Paganol,  frappant  de  mesures  plus  ri,youreuses  et  les  prê- 
tres et  le  culte  ;  et  le  3  germinal  il  écrivait  au  Comité  de 
salut  puhlic  (juc  le  gouvernement  révolutionnaire  était 
entièrement  établi  dans  les  deux  départements  qui  lui 
étaient  confiés  -. 

Le  tribunal  criminel  de  Lot-et-Garonne,  msdgré  l'appel  de 
Paganol  et  la  sévérité  de  Monestier,  ne  fît  pourtant  pas  un 
grand  nombre  de  victimes.  On  lui  rapporte  trois  condam- 
nations, sans  jury,  sur  la  constatation  de  l'identité  :  deux 
émigrés  (10  mai  1793  et  27  germinal  an  II,  Itj  avril  1794) 
ot  un  prêtre  réfractaire,  ce  dernier  le  13  fructidor;  et 
deux  condamnations  avec  jury  :  une  pour  propos  contre- 
révolutionnaires  et  fausses  nouvelles;  une  autre  pour  par- 
ticipation à  une  émeute  à  l'occasion  du  recrutement  (21  fri- 
maire et  11  nivôse,  Il  décembre  1793  ot  3  janvier  1794)  ". 
Une  femme,  déclarée  émigrée  et  contre-révolutionnaire, 
ne  fut  même  condamnée  qu'à  la  déportation  *. 

1.  Né  à  Maiiassac,  homme  de  loi.  11  avait  été  de  TAssemblée  législative 
avant  d'être  élu  à  la  Convention. 

2.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  192,  germinal,  pièces  24-28;  3  ventôse  (21  fé- 
vrier 179 i)  :  réorganisation  de  toutes  les  Sociétés  populaires  avec  exclu- 
sion des  nobles,  des  prêtres  qui  n'ont  pas  abdiqué,  et  23  ventôse  (13  mars): 
mesures  plus  rigoureuses  contre  les  détenus.  2o  germinal  (14  avril),  contre 
les  prêtres  ihid.,  dossier  Monestier.  de  la  Lozère).  J'ai  cité  plus  haut.  t.  I, 
p.  19,  quelques  autres  de  ses  arrêtés. 

3.  Le  21  frimaire  an  II,  Jos.  Dltiuers,  ci-devant  noble,  convaincu  d'avoir 
débité  de  fausses  nouvelles  tendant  à  avilir  et  à  dissoudre  la  représen- 
tation nationale  et  des  propos  tendant  à  rétablir  la  royauté.  —  Il  a  voulu 
aller  à  Paris  avant  le  10  août,  et  ce  n'était  pas  pour  faire  la  révolution. 
11  a  dit  qu'on  rasait  les  prisonniers  en  Vendée  et  que  l'on  mettait  de  Teau 
forte  par-dessus  en  disant:»  F...  canaille,  allez  maintenant  joindre  les  sans- 
culottes  »;  que  Dumouriez  avait  emporté  74  millions:  que  Dampierre  ayant 
voulu  prendre  sa  place,  on  l'avait  expédié  dans  l'autre  monde.  Il  a  aidé  à 
répandre  des  écrits  :  «  Au  diable  la  République,  nous  voulons  un  roi.  « 
— 14  nivôse,  Bernard  Pevraud.  chef  dune  émeute  pour  empêcher  le  recru- 
tement le  10  septembre.  (Arch.  nat.,  BD'-,  carton  11.) 

4.  Berrial.  I.  I.  ii.  346. 


308  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

III 
Lot. 

C'est  Élie  Lacoste  et  Jean-Bon  Saint-André  qui  avaient 
été  chargés  de  présider  à  la  levée  des  300  000  hommes, 
dans  le  Lot  '.  Cette  levée  y  rencontra  aussi  quelque  résis- 
tance. 6r  la  justice  à  cet  égard  était  implacable  :  il  y  eut 
six  condamnations  à  mort';  à  ce  prix,  le  recrutement 
s'acheva.  Les  villes  donnaient  plus  de  soucis  aux  repré- 
sentants montagnards^;  car  les  villes,  sauf  Mon  tauban  \ 
s'étaient  fortement  prononcées  contre  l'anarchie  de  Paris, 
et,  après  le  31  mai,  Cahors  se  disait  prêt  à  joindre  ses 
forces  à  celles  de  la  Gironde.  Mais  ces  dispositions  ne  se 
soutinrent  pas.  Dès  le  27  juin,  le  département  adhérait  à  ce 
qui  s'était  fait  dans  la  Convention,  et  le  Tarn,  qui  s'était 
uni  aux  protestations  du  Lot,  le  devança  dans  racceptalion 
de  la  Constitution  nouvelle  *. 

Cette  soumission  ne  désarma  i)as  les  représentants.  Tail- 
lefer,  à  Cahors,  en  septembre,  déléguait  au  comité  de  sur- 
veillance le  droit  d'arrêter  les  suspects";  en  octobre,  il  des- 
tituait et  reconstituait  le  tribunal  du  district  : 

Considérant  que  les  membres  qui  composent  le  tribunal,  cons- 
tamment ensevelis  dans  les  vieilles  formes  de  l'antique  jurispru- 
dence, paraissent  ignorer  qu'il  s'est  opéré  une  révolution...". 

1.  Il  a  été  souvL'iil  parle  de  Jean-Bon  Saint-André  à  propos  de  la  f.'nei're 
(le  Vendée  et  de  la  Bretagne.  Élie  Lacoste,  né  à  Montagnac,  avait  été 
envoyé  par  la  Dordogne  à  l'Assemblée  législative,  puis  à  la  Convention. 

2.  Le  G  avril,  quatre;  le  21,  une;  le  4  mai,  une.  (Berriat  Sainl-Prix.  dan.-^. 
le  Cabinet  historique,  t.  XVI,  p.  117.) 

3.  Lettre  de  Jean-Bon  Saint-André  et  d'Élie  Lacoste,  Montauban,  25  mars, 
et  Agen,  27  mars  1793.  (Arcli.  nat.,AFIl,  carton  1(37,  mars,  pièce  7:j,  el 
carton  116,  à  la  date.) 

4.  Montauban  faisait  alors  puiiic  du  Lot.  Le  Tai-n-ot-Garoniu",  (pii  reut 
]>our  chef-lieu,  ne  fut  érigé  en  département  cpie  le  4  novembre  1S08. 

5.  Voy.  ta  Révolution  du  31  mai  et  le  Féderulis)tte  en  1793,  t.  II.  p.  13:i. 
et  suiv. 

0.  4  septembre.  Arch.  nat.,  -VF  II,  carton  116,  dossier  20,  pièce  G. 
7.  2t'>  octobre  (;j  brumaire),  ihid..  pièce  19. 


CH.   XIII.    —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  309 

Les  arrestations  se  faisaient  alors  sur  une  plus  large 
échelle.  Baudot  et  Chaudron-Roussau  étaient  venus  exé- 
cuter à  Montauban  les  lois  inquisitoriales  des  12  et 
17  septembre.  Montauban  était  une  ville  montagnarde, 
mais  les  opposants  à  la  Montagne  devaient  y  être  d'au- 
tant plus  rigoureusement  persécutés. 

En  frimaire  et  nivôse,  Paganel,  chargé  de  la  Dordog-ne  et 
du  Lot-et-Garonne,  vient  à  son  tour  dans  le  Lot  pour  régé- 
nérer les  autorités  constituées'.  Mais  il  y  avait  à  régénérer 
plus  qu'on  ne  semblait  croire  : 

C'est  surtout  à  Moissac,  écrivait-il  le  21  frimaire  (11  décem- 
bre), que  j'ai  recueilli  des  renseignements  qui  prouvent  combien 
le  faux  patriotisme  voile  de  scélératesse  et  favorise  l'avarice  et 
la  cupidité. 

Des  communes  entières  étaient  dans  l'oppression  : 

J'ai  frémi  d'horreur  à  la  seule  pensée  des  dangers  que  court 
la  liberté  lorsque  les  mesures  révolutionnaires  sont  confiées  à 
des  hommes  sans  républicanisme  et  sans  probité  '. 

En  ventôse,  Lanot,  qui  opéra  surtout  dans  la  Corrèze, 
visita  aussi  le  département.  Il  était  principalement  chargé 
d'agir  contre  l'évèque  constitutionnel  du  Lot,  qui  persistait 
à  prendre  ses  fonctions  au  sérieux  : 

Des  patriotes  ont  assuré  que  ce  Monseigneur,  car  il  est  noble, 
a  écrit  à  tous  les  curés  des  communes  confrontant  la  Corrèze 
pour  les  engager  à  rester  à  leur  poste  et  à  donner  des  secours 
spirituels  aux  âmes  chrétiennes  de  la  Corrèze.  qui  ne  les  fatigue- 
ront certainement  pas,  car  l'agriculteur  abhorre  les  prêtres  ^. 

La  justice  révolutionnaire  avait,  du  reste,  jusque-là,  peu 
sévi  dans  cette  région.  Après  les  six  condamnations  à  mort, 
à  roccasion  du  recrutement,  condamnations  antérieures  à 
larévolution  du  31  mai,  on  n'en  trouve  plus  que  deux,  il  est 

1.  Arch.  nat..  AF  II,  carton  ['[,  frimaire,  pièce  2,  et  carton  116,  lo  fri- 
maire et  19  nivôse. 

2.  lôid.,  carton  111,  frimaire,  pièce  130. 

3.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  172.  ventôse,  pièce  11. 


3i0  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

vrai  pour  un  simple  délit  de  police,  pour  des  propos  contre- 
révolutionnaires  (21  nivôse,  10  janvier  1794)!  Mais  un 
règne  plus  dur  allait  peser  sur  le  pays  quand  Bô,  député 
de  TAveyron,  y  arriva  vers  la  fin  de  ventôse  (avril  1794)  \ 
Voici  comme  il  annonce  sa  prise  de  possession  au  Comité 
du  salut  public  : 

Me  voici  à  Cahors  pour  mettre  en  pleine  activité  le  gouver- 
nement révolutionnaire;  je  ne  négligerai  rien,  comme  j'ai  fait 
ailleurs,  pour  monter  le  grand  resso?"  politique.  Je  ne  trouve 
point  d'obstacle  dans  le  cœur  du  peuple  ;  mais  les  sans-culottes 
n'ont  que  la  bonne  volonté.  Ils  auraient  besoin  d'avoir  toujours 
auprès  d'eux  un  conducteur  électrique  -. 

Bonne  définition  du  représentant  en  mission,  relié  comme 
par  un  fil  à  son  foyer  naturel,  le  Comité  de  salut  public,  qui 
donnait  l'impulsion  à  tous.  Mais  cbacun  imprimait  bien  aussi 
son  caractère  particulier  à  l'action  qu'il  transmettait,  et 
Bô  figura  parmi  les  plus  cruels.  J'ai  signalé  déjà  sa  grande 
part  à  la  persécution  religieuse.  Guerre  aux  prêtres  même 
constitutionnels,  guerre  aux  fidèles,  guerre  aux  églises, 
aux  clocbes  et  aux  clocbers.  Cette  guerre  aux  clocbers  fut 
un  de  ses  premiers  actes  dans  le  Lot  (30  ventôse)  : 

Considérant  (jue  tout  signe  de  fanatisme  doit  disparaître  du 
sol  de  la  liberté  ; 

Considérant  qu'il  existe  encore  au  temple  de  la  Raison  une 
espèce  de  clocher,  signe  /^odieux  du  fanatisme... 

Il  ordonne  de  l'abattre  dans  les  24  heures  '\  Et  il  savait 
abattre  autre  chose  que  les  clochers  :  c'est  dans  le  rema- 
niement des  administrations  et  dans  l'application  de  la  jus- 
tice révolutionnaire  qu'il  en  devait  faire  la  preuve. 


1.  Bô,  né  Ir  l'"'  jiiillel  17o3  à  Laiissignac,  médecin,  avait  été  à  l'Assem- 
blée législalivi'  avant  d'être  envoyé  à  la  Convention  par  son  départe- 
ment. 

2.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  176,  ventôse  à  la  date,  pièce  329. 

3.  Arch.  nat.,  D  xl,  §  4,  carton  21,  à  la  date.  Voy.  encore  son  arrêté  du 
24  ventôse,  Arch.  nat.,  AFII,  carton  116. 


en.    XIII.    —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  311 

Il  commença  par  faire  arrêter  trois  iinlividii.s  que  le  tri- 
bunal criminel  du  ('antal  avait  acquittés  : 

Comme  l'opinion  publique,  écrit-il  au  Comité,  ne  les  a  pas 
i)lanchis,  quils  étaient  chassés  de  la  société  populaire,  et  que 
mon  collègue  Paganel  doit  vous  avoir  soumis  le  jugement  du 
tribunal  pour  le  faire  casser,  j'ai  cru  provisoirement  les  faire 
mettre  en  arrestation;  car  ils  sont  inlininient  suspects  au 
peuple  * . 

Le  12  germinal  (l''  mai  ,  il  adressait  de  Castel-Sarrasin 
au  Comité  de  salut  public  deux  arrêtés  :  l'un  du  7,  au  sujet 
d'un  attroupement  provoqué  à  Saint-Sulpice  (Tarn)  et  à 
Montgazin  (Haute-Garonne  i,  par  le  décret  du  13  ventôse 
sur  le  recensement  des  grains.  En  voici  quelques  articles  : 

Si,  trois  heures  après  la  publication  du  présent,  les  citoyens  ne 
se  présentent  pas  à  la  municipalité  pour  abjurer  leurs  erreurs, 
signaler  les  moteurs  et  demander  Texécution  du  décret  du 
12  ventùse,  lesdites  communes  seront  déclarées  en  état  de 
révolte.  Le  représentant  du  peuple  s'y  transportera  avec  la  force 
armée  et  le  tribunal  révolutionnaire. 

Les  noms  de  Saint-Sulpice  et  de  Montgazin  ayant  été  désho- 
norés par  la  désobéissance  des  habitants  seront  changés  après 
que  lesdites  communes  auront  été  régénérées. 

L'autre  du  8  germinal,  qui  renvoyait  le  prêtre  Gros  de- 
vant le  tribunal  révolutionnaire,  séant  à  Toulouse.  C'était 
un  ancien  bénédictin ,  ancien  curé  constitutionnel  de 
vSaint-Sever,  auteur  d'une  lettre  où  il  réclamait  contre 
les  principes  d'éducation  républicaine,  et  d'une  autre 
lettre  où  il  se  permettait  des  réflexions  sur  le  calendrier 
républicain  -. 

Un  des  actes  qui,  dans  leur  exag-é ration  même,  portent 

1.  Arch.  nat..  AF  II.  carton  ['&.  ventôse,  pièce  325.  —  Par  un  arrêté  de 
la  veille  (3  ventôse),  il  avait  chargé  le  tribunal  criminel  du  département 
du  Lot,  déjuger  révolutionnairement  Filsac,  secrétaire  général  du  dépar- 
lement du  Lot,  et  ses  complices.  (Ibid..  pièce  327.) 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  188.  germinal,  pièces  6.  "  et  8.  Trois  prêtres 
réfractaires  furent  condamnés  à  Cahors.  1  et  21  floréal  an  II  et  !<=>■  ven- 
démiaire an  III.  (Arch.  nat.,  BB^,  Berriat  Saint-Prix,  Cabinet  historique, 
t.  XVI,  p.  117.) 


312  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

la  marque  de  ce  despotisme  sans  vergogne,  c'est  le  procès 
qu'il  lit  faire  dans  la  ville  de  Figeac.  Un  attroupement 
avait  eu  lieu  dans  le  district  à  cause  du  culte  public 
(4  germinal,  24  mars  1794).  Un  séditieux  tira  sur  lui 
un  coup  de  fusil  chargé  à  mitraille  (du  plomb  à  chasser 
le  lièvre,  sans  doute)  '.  D'abord  il  fallait  vaincre  la  sédi- 
tion. Le  7,  il  se  porta  à  Fig-eac  avec  une  force  de  mille 
sans-culottes  et  de  l'artillerie  :  «  Je  n'ai  trouvé  ni  rassem- 
blement ni  résistance  »,  dit-il  assez  naïvement.  Il  faut 
poursuivre  ceux  qui  ont  fait  feu  sur  lui.  Un  coup,  de  fusil! 
mais  tout  le  rassemblement  est  complice,  tous  l'ont  tiré. 
Dès  le  6,  il  avait  ordonné  au  tribunal  criminel  du  dépar- 
tement de  se  transporter  à  Figeac  pour  juger  ces  contre- 
révolutionnaires,  et  faire  un  exemple  sur  les  lieux.  Il 
l'annonce  au  Comité  de  salut  public  dans  sa  lettre  du  il 
et  il  lui  parle  des  adresses  qu'il  a  reçues  de  toutes  parts, 
de  rindignalion  qui  se  manifeste  sur  l'attentat  commis 
contre  la  représentation  nationale  '.  A  la  même  date,  il 
transmet  au  Comité  «  le  procès-verbal  des  opérations 
militaires  »  de  sa  troupe.  La  terreur  règne  dans  toutes 
les  communes;  tout  est  rentré  dans  le  devoir  ^ 

La  vengeance  suivit  de  près.  Le  11  germinal  (31  mars), 
il  écrit  au  Comité  : 

Trois  des  principaux  coupables  viennent  de  payer  de  leur 
tète;  quelques-uns  vont  être  jugés,  nolaniment  un  de  ceux  (|ui 
ont  fait  feu  sur  moi  ^ 

Et,  rappelons-le,  il  n'y  avait  eu  qu'un  coup  de  fusil,  mais 
il  y  fallait  voir  une  grande  conspiration.  Plus  de  vingt  com- 
munes y  ont  pris  part,  dit-il.  Les  causes  sont  les  subsis- 
tances et  le  fanatisme  '\ 

1.  Arch.  nal.,  AFll,  carton  HT.  ,i.'crniiii.il,  picc  lO:. 

2.  Ihid.,  pièce  42. 

3.  Ihid.,  pièce  94. 

4.  Ibid..   pièce  107. 

o.  Par  un  arrêté  du  8  germinal,  il  déclarait  en  élal  de  rébellion  les 
communes  de  Camboidit,  Felzins,  Lcnlliillac  et  Corn.  (Arch.  nal.,  ibid., 
carton  IKl,  à  la  date.) 


i 


cil.   XIII.   —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  313 

Et  le  monde  n'en  a  pas  frémi,  et  la  Convention  ne  s'en 
est  pas  émue!  Bô  s'en  étonne  (au  fond  du  cœur  il  s'en 
indigne,  sans  doute);  il  écrit  à  la  Convention  le  1"  floréal 
20  avril)  : 

N'ayant  point  vu  dans  aucun  bulletin  de  la  Convention  qu'il 
soit  fait  mention  de  Vassassi)uit  qui  a  été  commis  contre  la  repré- 
sentation nationale  dans  ma  personne,  je  vous  adresse  de  nou- 
veau deux  exemplaires  imprimés  de  mon  procès-verbal  et  de 
ma  proclamation  '. 

L'imprimé  se  trouve,  en  effet,  joint  à  sa  lettre.  Il  n'avait 
parlé  d'abord  que  d'un  coup  de  fusil.  L'imprimé  en  cite 
deux  :  1°  un  coup  tiré  :  l'babit  de  son  secrétaire  a  été 
percé  (preuve  de  la  qualité  de  cette  mitraille);  2"  un  coup 
raté! 

Ses  imprimés  ne  disaient  pas  tout  ce  qu'il  avait  fait 
lui-même.  On  le  sut  plus  tard,  quand  Robespierre  fut 
tombé  et  quand  les  terroristes,  qui  avaient  renversé  Robes- 
pierre, curent,  à  leur  tour,  des  comptes  à  rendre  devant  la 
Convention.  Il  fut  un  des  derniers  appelés  à  le  faire. 
Ajournons-le  au  22  thermidor  an  III. 

IV 
Tarn. 

Le  Tarn  était  joint  à  l'Aveyron,  dans  la  répartition  faite 
à  l'occasion  de  la  levée  des  300  000  hommes  ;  et,  comme 
on  prenait  volontiers  alors  les  commissaires  parmi  les 
députés  du  pays,  il  en  résulta  que  les  deux  départements 
échurent,  en  commun,  à  deux  dos  plus  marquants  députés 
de  la  Montag-ne,  Chabot,  qui  était  du  Tarn,  et  Bô  (dont 
nous  venons  de  parler),  qui  était  de  l'Aveyron. 

Le  rôle  de  Chabot  fut  bien  plus  à  la  Convention  que  dans 
les  missions  de  province.  Néanmoins,  il  convient  de  noter 
les  débuts  qu'il  y  fit.  Il  avait  pris  naissance  à  Saint-Geniez, 

1.  Arch.  nat.,  AFII,  178,  1"  floréal. 


314  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

OÙ  son  père  était  cuisinier  du  collège.  Il  intéressa  un  pro- 
fesseur qui  lui  fit  faire  ses  premières  classes;  de  là  il 
passa  chez  les  Capucins  de  Rodez,  se  fît  capucin  et  finit 
par  être  gardien  ou  supérieur  de  la  maison.  Il  y  était 
quand  la  Révolution  éclata;  il  en  adopta  tous  les  princi- 
pes, tous  les  excès.  Vicaire  épîscopal  de  Grégoire  à  Rlois, 
député  à  la  Lég-islative,  puis  à  la  Convention,  il  abjura 
définitivement  son  caractère  sacerdotal  en  se  mariant,  et 
s'en  fil  gloire  dans  Tannonce  qu'il  fit  aux  Jacobins  de 
son  mariage  (20  octobre  1792).  Il  revenait  donc,  avec  Bô, 
pour  hâter  la  levée  des  300  000  liommes.  On  aurait  pu 
n'en  point  parler  ici  (sa  grande  place  est  ailleurs  *)  s'il 
n'avait  tenu  à  marquer  son  passage  dans  l'Aveyron  en  fai- 
sant exécuter  le  jour  de  Pâques  un  conscrit  réfractaire  ^. 

Le  Tarn,  malgré  la  présence  des  deux  Montagnards, 
n'en  avait  pas  moins  voulu  se  concerter  avec  Toulouse, 
avec  Perpignan,  pour  la  défense  de  la  Convention  natio- 
nale; mais  ses  administrateurs  se  retirèrent  assez  à  temps 
pour  n'être  pas  rangés  dans  les  adminislrations  infidèles. 
Dès  que  la  Constitution  leur  arriva,  elle  fut  acceptée  ^. 

Au  cours  des  mois  qui  suivirent,  on  trouve  dans  le  Tarn 
plusieurs  des  représentants  que  nous  avons  vus  déjà  dans 
les  départements  voisins,  Baudot  par  exemple,  qui,  par  un 
arrêté  du  2a  septembre,  ordonna  des  poursuites  et  pres- 
crivit des  recherches  contre  un  de  ceux  que  l'on  accusait 
de  participation  aux  actes  de  la  commission  de  Toulouse, 
et  qu'il  accuse,  à  ce  titre,  de  révolte  contre  la  Convention, 
de  tentative  d'assassinat  contre  ses  membres  ^.  Mais  il  v 


1.  Hist.  (lu  tribunal  révolutioiiiuiire  de  Paris,  t.  I,  II  cl  III,  dans  le  procès 
de  Danton,  avec  lequel  il  périt. 

2.  Pour  les  actes  de  Chabot  et  de  I5ô  dans  le  Tarn  et  rAveyron,  diiianl 
ceUe  mission,  voy.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  143,  dossier  10.  —  La  part 
du  travail  criminel  du  Tarn  dans  cette  première  période  fut  de  <iuatre 
ouvriers  condamnés  à  mort  pour  avoir  pris  part  à  une  émculo  contre  le 
recrutement.  (Voy.  Berriat  Saint-Prix,  t.  I,  p.  351.) 

3.  La  Rc'volulio/i  du  31  mai  et  le  Fédéralisme  en  1703,  t.  II,  p.  13o  et 
suiv. 

4.  Arch.  nat.,  AFII.  carton  1  i3.  à  la  date. 


en.   XIII.   —   BASSIN    DE   LA   GARONNE  31o 

avait  d'autres  causes  d'agitatiou  dans  le  pays.  Le  Tarn 
s'était  ressenti  des  troubles  qui,  nous  le  verrons,  avaient 
éclaté  dans  la  Lozère.  La  société  populaire  de  Mazamet 
dénonçait  au  Comité  de  sûreté  générale  ces  mouvements 
qui,  comprimés  dans  leur  foyer  primitif,  se  faisaient  jour 
dans  les  départements  voisins  : 

Déjà  une  nouvelle  Vendée  se  forme  dans  nos  montagnes  de  la 
Caune;  huit  à  neuf  cents  brigands,  sûrs  de  limpunité,  y  ont 
arboré  dans  les  bois  létendard  de  la  révolte...  Il  est  à  craindre 
que.  si  on  n'incendie  la  forêt,  elle  ne  devienne  le  repaire  et  le 
noyau  de  tous  les  fanatiques  '. 

Et  les  représentants  recommandaient  le  procédé  à  la 
(Convention  : 

A  la  Caune,  il  y  a  une  foule  de  prêtres  réfractaires  et  d'émi- 
grés: ils  se  retirent  dans  des  souterrains  qu'ils  ont  pratiqués 
dans  une  forêt  voisine  :  c'est  l'instant  de  mettre  le  feu  à  cette 
forêt. 

Ils  ajoutaient,  pour  montrer  qu'ils  ne  restaient  pas  désar- 
més : 

Nous  avons  envoyé  une  guillotine  dans  ce  lieu  -. 

Le  tribunal  criminel  du  Tarn  se  transporta  d'Albi  à 
Lacaune,  où  un  homme  était  particulièrement  compromis  : 
Jacques  Bonnet-Foollaraque  (de  Galande).  L'acte  d'accusa- 
tion ne  manque  pas  de  tonner  contre  le  fanatisme  :  et  c'est 
au  nom  de  la  religion.  On  perd  de  A'ue,  y  dit-on,  les  prin- 
cipes évangéliques;  il  faut  distinguer  les  prêtres  de  Baal 
des  ministres  de  Jésus-Christ.  —  Comment  donc  en  revenir 
aux  sacrifices  sanglants? 

Après  avoir  employé  tous  les  moyens  qu'une  tendre  mère 
peut  mettre  en  usage  pour  rappeler  dans  son  sein,  etc.,  la  Patrie 
s'est  vue  forcée  d'appeler  à  son  appui  la  justice  '. 

1.  .\.rch.  nat.,  AFII.  carton  149,  pièce  89. 

2.  Ibid.,  carton  iS.j.  vendémiaire,  pièce  42. 

3.  Arch.  nat.,  BB^,  carton  15,  placard. 


316  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

La  Justice  avait  iiaturoUemeiit  moins  de  tendresse  <|ue 
la  Patrie  et  elle  frappa  de  son  glaive  Bonnet-Folillaraque  '. 

Dans  toute  la  période  de  la  Révolution  qui  s'étend 
d'avril  1793  à  pluviôse  an  III,  le  tribunal  d'Albi  ne  pro- 
nonça que  dix  ou  onze  condamnations  à  mort  -.  J'en  ai 
signalé  cinq;  il  y  faut  joindre  cinq  prêtres  réfract  lires  : 
«est  à  eux  que  revient  toujours  la  meilleure  part.  Le 
25  ventôse,  Carmeline  Lautrec  fut  condamnée  à  six  ans  de 
réclusion  et  à  six  heures  d'exposition  pour  avoir  donné  I 

asile  à  l'un  de  ces  prêtres  ^  f 

On  était  alors  sous  le  proconsulat  de  Paganel. 

Quand  Paganel  arriva  dans  le  Tarn,  il  eut  aussi  à  se  ren- 
dre compte  des  dispositions  du  pays.  Le  passé  avait  laissé 
des  traces  : 

A  rexception  de  trois  ou  quatre  administrateurs  dans  la  tota- 
lité du  département  (Lavaur  excepté),  tous  ceux  qui  étaient  en 
place  à  Fépoque  des  événements  du  31  mai,  1"  et  2  juin,  sont 
plus  ou  moins  tombés  dans  le  fédéralisme. 

Mais  tout  leur  crime  était  dans  des  discours  presque 
aussitôt  désavoués,  et  c'étaient  encore  eux  qui  présentaient 
le  plus  de  patriotisme  et  de  lumière  : 

On  n'aurait  pu  les  renvoyer  sans  mettre  à  la  place  des 
hommes  moins  éclairés  et  d'un  patriotisme  infiniment  plus 
douteux. 

Il  les  accepta  donc,  mais  il  eut  autre  chose  aussi  que  le 
fédéralisme  à  poursuivre.  La  guerre  ne  réclamait  pas  seu- 
lement des  hommes,  il  fallait  des  vivres;  et  les  réquisitions 
de  ce  genre  étaient  lourdes  en  ce  temps  de  misère.  Une 
émeute  éclata  à  cette  occasion.  Les  habitants  de  Salvagnac, 
sommés  de  conduire  leurs  grains  à  Rabastens,  y  allèrent 
€n    foule,  non   pour    y  porter  leurs  pi-odnils,  mais   pour 

I.  Un  autre,  Skoéiueu,  fui  condamm'  à  la  (lt'|iipi-laliou  pour  ilix  ans. 
■2.  Onze  selon  une  noie  du  suljslituL  du  Iribunal  d'Albi,  cilcc  par  M.Bci- 
riat  Saint-Prix,  p.  3oI. 
3.  Archives,  ibid.  (placard). 


CH.   XIII.   —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  347 

semparor  des  magasins  de  livres.  La  force  armée  dissipa 
rattroupement;  mais  il  se  reforma  le  lendemain  dans  Sal- 
vagnac  au  cri  :  la  Religion  et  du  Pain  !C  est  le  maire,  Esca- 
LETTE,  qui  l'avait  provoqué  par  ses  discours;  c'est  un  capi- 
taine do  la  garde  nationale,  Ratier,  dit  Salé,  qui  se  mit  en 
devoir  de  ramener  ses  hommes  à  Rabastens.  Ils  furent 
arrêtés  en  route,  et  pris  en  grand  nombre.  Pag^anel, 
pour  les  juger,  érigea  le  tribunal  du  district  de  Gaillac  en 
tribunal  criminel  jugeant  révolutionnairement.  Les  deux 
principaux  coupables,  le  maire  de  Salvagnac  et  le  capi- 
taine de  la  g-arde  nationale,  furent  condamnés  à  mort, 
trois  autres  à  la  déportation  et  quatre  à  trois  mois  de 
prison  '. 

V 

Lozère. 

La  Lozère  aurait  pu  être,  plus  véritablement  qu'on  ne 
la  dit  de  quelques  autres  départements,  une  «  nouvelle 
Vendée  ».  Une  insurrection  pour  la  défense  de  la  religion 
et  du  roi  y  avait  éclaté  bien  plus  tôt  qu'en  Vendée,  en  sep- 
tembre 1790,  au  ((  camp  de  Jalès  »,  et,  après  que  le  ras- 
semblement eut  été  dispersé  (vers  la  fin  de  février  1791), 
les  sentiments  royalistes  avaient  persisté  dans  le  pays.  Ils 
se  manifestèrent  en  mars  1792,  à  Mende  et  aux  alentours, 
par  un  nouveau  mouvement  où  le  comte  du  Saillant  et  l'an- 
cien évèque,  M.  de  Castellane,  se  trouvèrent  compromis ^ 
Ils  se  produisirent  avec  plus  de  force  après  la  mort  du  roi, 
à  la  faveur  des  événements  qui  suivirent.  Les  deux  repré- 
sentants Servières  et  Gleizal,  envoyés  dans  la  Lozère  et 
dans  l'Ardèclie  pour  la  levée  des  300,000  hommes  ^  se  trou- 

1.  Arch.  nat.,  BB'',  carton  lo;  Berriat  Saint-Prix,  p.  350-354. 

2.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  fédéralisme  en  1793,  t.  II,  p.  195. 
el,  pour  plus  de  détails.  M.  Krnest  Daudet  :  Histoire  des  conspirations 
royalistes  dans  le  Midi. 

3.  Servières,  député  de  la  Lozère;  Gleizal,  député  do  l'Ardèclie,  avocat, 
puis  juge  de  paix  et  membre  du  directoire  du  département,  avant  d'être 


^18  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

vèienl  ]jient(M  en  face  d'un  véritable  soulèvement.  Le  pro- 
cureur général  syndic  du  Puy-de-Dôme  en  instruisit 
Cliâteauneuf-Randon  par  une  lettre  effarée,  dont  celui-ci 
s'empressa  de  donner  lecture  à  la  Convention.  C'était  une 
insurrection  terrible  : 

Les  brigands  ont  à  leur  tète  rex-constituant  Cbarrier  et  cin- 
quante prêtres  réfractaires.  Ils  se  sont  emparés  de  plusieurs 
districts  et  ont  massacré  tous  les  fonctionnaires  publics  '. 

Et  le  lendemain  une  autre  lettre  des  commissaires  de  la 
Haute-Loire  et  de  la  Lozère,  réunis  à  Saint-Cbély,  faisait 
connaître  à  la  Convention  que  Marvejols  était  au  pouvoir 
des  rebelles  et  que  Monde  mémo  se  voyait  menacée. 
L'armée  des  Pyrénées-Orientales,  qui  avait  peine  à  fairc^ 
face  aux  Espagnols,  pouvait  être  prise  à  revers  par  cette 
révolte.  Le  cbef  d'état-major  Lacuée,  qui  était  à  Toulouse, 
s'en  inquiétait  :  il  pressait,  le  1"  juin,  les  administrateurs  du 
Lot  d'aider  à  étouffer  cette  Vendée  du  Midi  dans  sa  naissance  ; 
et,  ne  pouvant  guère  prendre  sur  l'armée  des  Pyrénées, 
il  exposait  le  même  jour  aux  représentants  du  peuple,  à 
Perpignan,  que  le  plus  sur  serait  encore  de  demander 
quatre  bataillons  à  l'armée  des  Alpes  -. 

A  la  suite  des  nouvelles  alarmantes  reçues  le  2  juin,  el 
sur  le  rapport  du  Comité  de  salut  public,  Cbâteauneuf- 
Randon  et  Malhes  furent  cbargés  d'aller  sur-le-champ 
dans  la  Lozère  et  les  départements  limitrophes,  avec 
les  pouvoirs  les  plus  étendus  (3  juin)  ".  Mais  déjà  Char- 


envoyé  à  la  Convention.  Sur  leurs  actes,  à  l'occasion  du  recnitemcnL  cl 
de  l'opposition  ([ii'il  rcnconlra,  voy.  Arch.  nal.,  AF  II,  182,  3  avril;  181. 
16  avril;  182,  25  avril  et  1  mai. 

1.  Séance  du  !<='  janvier  1793,  Mo/iilmir  du  i,  I.  XVI,  p.  'iio. 

2.  Dépôt  de  la  f,'uerre,  armée  des  Pyrénées-Orientales.  1er  juin  1793. 

3.  lùid.,  p.  oOl.  Chàleauncuf-Randon  ,  déi)nlé  de  .Mende  à  la  Consli- 
tnante,  et  de  la  Lozère  à  la  Convenlion:  .Malhes,  député  de  la  Haule-f!a- 
ronnc  à  l'Assenddée  Icglslalive.  puis  à  la  Convention  nationale.  —  Le 
1  juin,  Bouchotte  faisait  part  au  Coniilé  de  salul  jinblic  des  mesures 
déjà  prises  |)ar  Lacuée  conlre  les  rcid'ili's.  (Dépùl  île  la  guerre,  armée  di's 
Pyrénées-Orientales,  à  la  date.) 


CH.   XIII.   —   BASSIN    DE   LA   GARONNE  319 

rier  avait  succombé  ';  ballu  et  [nis  le  .31  mai,  et  envoyé 
à  Rodez,  il  ne  survécut  de  quelques  semaines  à  sa  défaite 
que  parce  que  sa  tète  était  disputée  entre  le  lril)unal 
criminel  de  l'Aveyron  et  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris  -. 

Le  tribunal  criminel  de  la  Lozère,  tenu,  en  tout  état  de 
cause,  comme  suspect  à  l'égard  de  Cbarrier,  n'avait  pas 
laissé  que  de  frapper  déjà  nombre  de  ses  partisans. 

Dans  le  courant  du  mois  de  mai,  avant  la  répression  de  la 
révolte ,  il  avait  condamné  à  mort  Etienne  Ghamkr  et 
J. -François  Pouolet,  accusés  d'être  les  agents  des  révoltés  ". 
A  la  fin  de  ce  mois,  le  tribunal  s'était  transporté  à  Florac, 
oii  l'on  avait  amené  cinquante-deux  rebelles  qui,  croyant 
se  joindre  à  la  bande  de  Cbarrier,  étaient  tombés  au  milieu 
d'une  troupe  de  garde  nationale.  Quarante -neuf  furent  con- 
damnés à  mort  le  2  juin.  C'est  probablement  là  ce  qui  avait 
fait  croire  au  «  bon  républicain  »  dont  la  lettre  fut  lue  à  la 
(Convention  le  7  juin,  que  cent  quatre-vingt-quatre  avaient 
été  guillotinés  après  la  défaite  ^  La  proportion  n'eût  pas  été 
exagérée;  mais  il  n'en  fut  rien.  Le  tribunal  prononça  du 
14  juin  au  2  juillet  quatorze  condamnations  capitales,  en 
neuf  jugements,  et  quatre-vingt-dix  acquittements.  Vers  la 
lin  de  juillet,  il  se  transporta  à  Marvejols,  où  les  rebelles 
avaient  subi  leur  premier  écliec,  et,  le  2.j,  il  y  eut  deux  con- 
damnations à  mort  contre  virfgt-cinq  acquittements.  Le 
secrétaire  même  de  Charrier  avait  été  parmi  les  acquittés  ! 
Évidemment  le  tribunal  ne  souhaitait  plus  trouver  de  cou- 
pables. Ses  rigueurs  étaient  réservées  pour  des  hommes 
en  qui  on  était  toujours  prêt  à  trouver  des  criminels  :  les 
prêtres.  Le  3  septembre,  furent  condamnés  le  curé  Olliac  et 


1.  Faljre   en    donne   la  nouvelle   de   Florac,  C  juin.  (Arch.  nal..  AFII, 
carton  183,  juin,  pièce  8.) 

2.  Voy.  la  Résolution  du  31   mai  et  le  féd</rali.f>ne,  t.  II,  p.  197,  et    la 
note  XIV  aux  Appendices. 

3.  Un  troisième.  Muret,  estimé  sympathiijue  à  leur  cause,  en  (jualité 
«l'aristocrate,  avait  été  condamné  à  la  déportilion. 

4.  Moniteur  du  8,  t.  XVI,  p.  579. 


320  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

trois  de  ses  prétendus  complices;  le  27  vendémiaire  (18  oc- 
tobre), le  curé  Antoine  Charrier,  frère  du  chef  de  l'insur- 
rection \ 

Les  deux  représentants  envoyés  dans  la  Lozère  avaient 
dû  se  partager  entre  le  soin  de  poursuivre  les  rebelles  dans 
leur  dispersion,  et  celui  de  prévenir  cette  autçe  insurrection 
qui  menaçait  d'entraîner  tout  le  Midi,  à  la  suite  de  Bordeaux, 
de  Nîmes  et  de  Marseille  :  le  fédéralisme.  Tandis  que  les 
lia])ilants  des  montagnes  avaient  suivi  Charrier  pour  la 
défense  de  la  cause  royale,  les  administrateurs  du  départe- 
ment avaient  voulu  défendre  la  Convention,  d'abord  contre 
ceux  qui  l'avaient  menacée,  puis  contre  ceux  qui  lapaient 
envahie.  Le  30  juin,  à  la  face  des  deux  commissaires 
envovés  dans  ce  pays,  ils  avaient  réuni  les  assemblées 
primaires  et  adhéré  aux  propositions  de  Bordeaux,  Chà- 
teauneuf-Randon  et  Malhes  en  parlent  avec  indignation  : 

Nous  avons  quitté  Mende,  écrivent-ils,  le  9  juillet,  de  Sainl- 
Chély,  nous  avons  quitté  Meade  au  moment  où  il  (le  départe- 
ment) a  convoqué  une  assemblée  monstrueuse  d'administra- 
teurs, de  juges  et  de  juges  de  paix.  Les  convoqués  s'y  sont 
rendus,  sans  savoir  pourquoi  et  espérant  au  contraire  se  rendre 
près  de  nous. 

L'adresse  vous  en  est  déjà  parvenue,  vous  en  jugerez.  Depuis 
ce  temps,  aucune  communication  de  ce  département  avec  nous 

ni  aucune  préoccupation  du  sakit  public  de  sa  part... 

• 

Les  représentants  ajoutent  que  le  conseil  général  se 
montre  uniquement  occupé  du  mouvement  des  soi-disant 
Marseillais,  dont  il  voudrait  grossir  le  nombre  ;  et  ils  le  des- 
tituent en  masse  par  un  arrêté  qu'ils  transmettent  au 
Comité  de  salut  public  '-. 

1.  Voy.  Berrial  Saint-Prix,  dans  le  Cabinet  liislorique,  t.  XVI.  p.  MO. 

2.  Arch.  nal.,  AF  il,  carton  183,  juillet,  pièce  9.  Dans  un  autre  dossier 
(AFII,  167,  juin,  pièce  2),  on  trouve  une  lettre  de  Chàteauneuf-Randon  et 
Malhes  qui  demandent  la  destitution  des  administrateurs  de  la  Lozère, 
à  la  date  du  4  juin  :  il  faut  lire  4  juillet.  Le  4  juin,  les  administrateurs  de 
la  Lo/ère  ne  pouvaient  même  pas  connaître  les  événements  du  2  juin, 
contre  lesquels  ils  protestèrent,  protestation  qui  est  le  motif  de  leur  des- 
litution.  La  pièce  est  donc  bien  du  4  juillet;  elle  a  été  reçue  le  '.t  juillet 
à  Paris. 


cil.   XIII.    —  BASSIN    DE   LA   GARONNE  321 

La  résistance  crailleiirs  n'alla  pas  plus  loin.  Comment 
armer  contre  la  Convention  quand  on  venait  de  combattre 
l'insurrection  de  Charrier?  La  part  que  le  département 
avait  prise  à  la  répression  des  rebelles  lui  lit  trouver  grâce 
pour  une  conduite  où  Ton  voulut  bien  ne  voir  que  l'efFet 
d'une  erreur;  et  en  somme  la  Constitution  était  acceptée. 
Châteauneuf-Randon  fut  rappelé  de  la  Lozère  pour  aller 
avec  Coutlion  et  Maignet  à  l'armée  des  Alpes  (21  août), 
c'est-à-dire  pour  opérer  contre  Lyon  '.  Il  revint  encore 
dans  le  Midi  :  car  cette  mission,  qui  parait  avoir  été  un 
instant  suspendue  par  le  Comité  de  salut  public  ",  fut  éten- 
due par  un  nouveau  décret  à  cinq  départements  :  la  Lozère, 
l'Ardècbe,  l'Aveyron,  le  Gard  et  l'Hérault  (1"  du  2"  mois, 
22  octobre)  '\  Avant  de  partir,  il  avait  pu,  avec  Couthon  et 
Maignet,  porter  le  premier  coup  de  pioche  dans  la  démoli- 
tion de  Lyon  '.  Il  ne  revint  pas  du  reste  pour  longtemps 
alors  dans  le  Midi  :  car  le  2  frimaire  (22  novembre),  sur  le 
refus  de  Montant,  il  reçut  une  mission  nouvelle  pour  Ville- 
Affranchie  (Lyon)  ^  et  eut  le  triste  honneur  d'être  associé  à 
Collot  d'Herbois  dans  son  sanglant  proconsulat.  Mais  on  le 
retrouve  en  ventôse  dans  la  Lozère. 

Les  rebelles,  battus  dans  la  Lozère,  s'étaient  jetés  en 
partie  dans  l'Aveyron  et  jusque  dans  le  Tarn,  et  ils  trou- 
vaient parmi  les  villageois  de  nombreux  adhérents.  Un  des 
agents  du  Conseil  exécutif  que  nous  avons  déjà  rencontré 
proposait  au  ministre  de  la  guerre,  pour  les  détruire,  tout 
un  système  de  mesures  (Toulouse,  30  août)  : 

1.  Moniteur  du  22  août,  t.  XVII,  p.  421. 

2.  Couthon,  dans  une  leltre  du  6  octobre,  écrit  au  Comité  de  salut  pu- 
blic pour  s'en  plaindre  et  Chàteauneuf  pour  dire  qu'il  y  obéit;  mais,  après 
la  lecture  de  ces  lettres  à  la  Convention  dans  la  séance  du  l"'  mois 
(9  octobre),  Barère  annonce  que  le  Comité  de  salut  public  a  écrit  à  Ghà- 
teauneuf-Randon,  qu'il  n'a  pas  été  rappelé  {Moniteur  du  11  oct  t  XVII J 
p.  86). 

3.  Moniteur  du  23  octobre,  ibid.,  p.  188. 

4.  Les  trois  démolisseurs  s'en  vantentdans  une  lettre  commune  adressée 
à  la  Convention  le  5  du  2"  mois  (26  octobre).  Moniteur  du  2  novembre 
ibid.,  p.  313. 

5.  Moniteur  du  4  frimaire  (24  novembre),  ibid.,  p.  49t. 

n.  —  21 


322  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

1.  Faire  exécuter  à  la  rigueur,  spécialement  dans  l'AvejTon  et 
dans  la  Lozère,  les  lois  contre  les  prêtres  insermentés. 

2.  Comme  les  paysans,  quand  on  poursuit  les  prêtres,  les 
cachent  dans  des  souterrains  creusés  exprès  pour  cet  usage, 
faire  prononcer  par  un  décret  une  peine  grave  contre  quiconque 
sera  convaincu  d'avoir  donné  asile  à  ces  ennemis  publics. 

3.  Comme  on  ne  peut  pas  espérer  que  cette  loi  les  fasse  déceler 
ou  expulser  tous  par  les  paysans,  faire  sonder  avec  des  pieux 
armés  d'un  fer  pointu  tous  les  lieux  suspects,  tels  que  fermes, 
villages  écartés,  etc. 

A.  Promettre  une  récompense  pécuniaire  considérable  à  qui- 
conque livrera  ou  indiquera  l'asile  d'un  des  chefs  ou  principaux 
complices  du  ci-devant  attroupement  de  Charrier. 

0.  Comme  c'est  dans  un  grand  bois  presque  inaccessible, 
appelé  le  bois  de  la  Palenge,  situé  près  de  Rodés,  qu'on  soup- 
çonne que  sont  cachés  les  contre-révolutionnaires  dont  il  s'agit, 
et  que  ce  bois  sert  aussi  de  repaire  à  beaucoup  d'autres  enne- 
mis publics  et  à  des  assassins,  ordonner  que  ce  bois  sera  brûlé 
et  que  vous  serez  chargé,  citoyen  ministre,  de  faire  passer  en 
effet  aux  administrateurs  de  l'Aveyrondes  matières  combustibles 
pareilles  à  celles  qui  ont  été  par  vous  envoyées  dans  la  Vendée. 

6.  Comme  on  ne  peut  pas  espérer,  vu  la  négligence  d'une 
partie  de  certains  corps  administratifs  et  l'incivisme  de  beau- 
coup d'autres,  que  ces  diverses  mesures  s'exécutent  par  les 
seules  forces  qui  sont  dans  le  pays,  envoyer,  dès  que  l'extinction 
de  la  rébellion  de  la  Vendée  le  permettra,  un  bataillon  soit  de 
volontaires  nationaux,  soit  de  troupes  de  ligne  dans  l'Aveyron, 
pour  suivre  l'effet  des  mesures  dont  il  s'agit,  et  procurer  sur- 
tout l'exécution  littérale  et  rigoureuse  des  décrets  de  la  Con- 
vention relatifs  aux  prêtres  insermentés. 

7.  Comme  l'état  des  esprits  dans  la  Lozère  est  toujours  inquié- 
tant et  ce  département  à  coup  sûr  le  plus  mauvais  de  la  Répu- 
blique, au  lieu  d'un  bataillon,  qui  suffira  pour  l'Aveyron,  il  en 
faudrait  deux  pour  la  Lozère. 

8.  Comme  le  district  de  La  Caune  n'est  guère  moins  plein  de 
contre-révolutionnaires  que  la  Lozère,  il  conviendrait  d'y  avoir 
constamment  sur  pied  une  force  armée'. 

Tailiefer,  commissaire  dans  le  Lot,  ne  triompha  en  effet 
qu'à  l'aide  de  l'armée  révolutionnaire  de  ce  départemeul  et 

1.  Dépôt  de  la  Guerre,  armée  des  Pyréiiéos-Orienlales,  30  août.  Il 
s'adresse  au  ministre  de  la  Guerre  eomme  étant  spéeialemeni  son  commis- 
saire et  parce  que  c'est  lui  (pii  aura  l'exécution   des  mesures  adoptées. 


CH.   XIII.   —   BASSIN    DE   LA   GARONNE  323 

(le  renforts  tirés  du  Tarn  et  de  l'Hérault.  Lui-même,  dans 
une  lettre  du  5  du  2'^  mois  (20  octobre),  rend  compte  de 
ces  opérations;  et, dans  une  autre  lettre,  lue  le  20  brumaire 
(10  novembre)  à  la  Convention,  il  rassure  contre  les  bruits 
inquiétants  que  Ton  répandait  '  : 

Nos  détachements,  ajoutait-il.  battent  la  campagne  et  font 
tous  les  jours  des  prises  considérables.  Il  serait  bon  de  détruire 
les  châteaux  forts  qui  se  trouvent  dans  ces  contrées;  car  plu- 
sieurs servent  de  retraite  aux  brigands  et  quelques-uns  sont 
tellement  fortifiés  qu'il  faudrait  eu  faire  le  siège  en  règle. 

Il  vantait  les  services  de  l'armée  révolutionnaire  dans 
cette  lutte,  et  la  Convention  décréta  qu'elle  avait  bien 
mérité  de  la  patrie  -. 

Un  a^ent  du  conseil  exécutif,  qui  en  brumaire  parcourut 
la  Lozère,  attribuait  tout  le  mal  à  l'ignorance  des  popula- 
tions ^  Pour  les  instruire,  on  leur  renvoya  Chàteauneuf- 
Randon,  qui  les  connaissait  bien  et  quellesne  connaissaient 
que  trop.  On  le  revit  donc  dans  le  pays,  épurant  toujours, 
destituant,  reconstituant  pour  destituer  encore  *.  à  la  ma- 
nière des  représentants  en  mission  qui  tenaient  pour 
suspect  ce  qu'avaient  fait  les  autres,  et  même  souvent  ce 
qu'ils  avaient  fait  eux-mêmes.  Puis  vint  Borie,  député  de 
la  Corrèze,  qui,  pendant  près  de  quatre  mois,  de  germinal 
à  messidor,  refit  avec  plus  de  dureté  encore  la  même 
besogne  :  épuration  des  autorités  constituées  (combien 
elles  devaient  êtres  pures  enfin!),  renouvellement  des 
comités  de  surveillance,  dépouillement  des  églises,  persé- 
cution des  prêtres  constitutionnels,  qui  n'avaient  pas  abdi- 

1.  Que  les  mouvements  contre-révolutionnaires  ont  gagné  le  Gard  et 
l'Hérault.  Us  se  sont  bornés  à  l'Aveyron  et  à  l'Ardèche  et  sont  maintenant 
dissipés.  Il  en  restait  pourtant  bien  quelque  chose  et  l'on  n'était  point  sans 
souci  pour  la  suite. 

2.  Moniteur  du  22  brumaire,  12  novembre,  t.  XVIII,  p.  388.  et  la  note  XV 
aux  Appendices. 

3.  «  Nous  prenons  toujours,  dit-il.  quelques  brigands  qui  donnent  des 
renseignements  sur  leurs  camarades:  mais  au  premier  jour,  la  guillotine 
qui  se  repose  en  fera  façon.  »  (Arch.  nat..  Fi",  330,  dossier  Cart.) 

i.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  18",  pièces  33  et  suiv. 


324  LES   REPRESENTANTS   EN    MISSION 

que'.  Quanta  ceux  qui  se  trouvaient,  par  application  même 
(les  lois  révolutionnaires,  en  état  de  réclusion,  il  les  fit 
transférer  de  Mende  à  Nîmes  par  crainte  de  nouveaux 
mouvements  de  la  Lozère,  car  il  avait  toujours  à  poursuivre 
les  restes  de  l'armée  de  Charrier.  La  justice  révolutionnaire 
était  une  arme  qu'il  n'avait  garde  délaisser  sans  emploi.  Il 
aurait  voulu  étendre  à  la  Lozère  la  compétence  du  tribu- 
nal révolutionnaire  de  Nîmes  -,  et  ne  cessait  pas  de  deman- 
der au  Comité  de  salut  public  la  formation  d'un  tribunal 
révolutionnaire  sur  les  lieux. 

Il  n'obtint  pas  le  tribunal  qu'il  demandait,  ni  que  la  com- 
pétence de  celui  de  Nîmes  fût  étendue  à  la  Lozère;  mais  il 
faisait  venir  à  Nîmes  ses  justiciables  de  la  Lozère^  Il  pour- 
suivit les  prêtres  dans  la  Lozère,  même  après  que,  revenu 
de  sa  mission,  il  était  rentré  dans  l'Assemblée  nationale  et 
jusqu'après  la  chute  de  Robespierre.  Dans  la  séance  de  la 
2°  sans-culottide  an  II  (18  septembre  1794)^,  rappelant  les 
quatre  mois  qu'il  avait  passés  dans  ce  pays  et  la  chasse 
qu'il  y  donnait  aux  restes  des  bandes  de  Charrier,  il  ajoutait  : 

Voulez-vous  assurer  pour  toujours  la  tranquillité  dans  les 
montagnes  de  la  Lozère,  de  la  Haute-Loire,  de  l'Ardèche  et  autres 
départements  environnants?  je  vais  vous  en  indiquer  les  moyens. 

Le  département  de  la  Lozère  est  un  de  ceux  où  il  y  eut  le 
moins  de  prêtres  constitutionnels;  la  presque  totalité  futréfrac- 
taire  et  se  réfugia  dans  les  montagnes.  Ils  y  sont  maintenant 
déguisés  sous  toutes  les  formes,  et  ils  fomentent  continuelle- 
ment. Les  habitants  des  campagnes  sont  obsédés  parées  hommes 
réprouvés. 

Les  populations  étaient  bonnes  : 

Mais  partout  les  prêtres  refluent  les  notions  républicaines,  et 
ce  qui  donne  des  espérances  à  ceux  qui  courent  les  bois  et  se 
réfugient  dans  les  forêts,  ce  sont  : 

i.  Voy.  ses  actes  nombreux  on  ventôse,  noréal,  prairial  et  messidor. 
Arch.  nat.,  AF  II,  carton  187,  pièces  35  et  suiv.  ;  carton  194,  pièces  36  et 
suiv. ;  carton  193,  pièces  143  et  suiv.;  carton  196.  pièces  44  et  sniv. 

2.  Mende,  25  prairial;  Arch.  nat.,  AFH,  carton  195,  prairial,  pièce  534. 

3.  Saint-Ghely,  30  prairial,  ibid..  pièce  581. 

4.  Moniteur  de  la  5«  sans-culottide  (21  se|)tenibre  l'94),  t.  XXI.  p.  "99. 


CH.   XIII.   —   BASSIN    DE   LA   GARONNE  32o 

1"  Les  prêtres  reclus  et  qui  n'ont  pas  été  déportés  conforoié- 
ment  à  la  loi; 

i"  Les  prêtres  en  place  dans  les  administrations. 

11  rappelait  les  soixante  et  onze  prêtres,  sujets  pour  la 
plupart  à  la  déportation,  qu'il  avait  transférés  de  Mende  à 
Nîmes'  ;et  depuis  il  s'en  était  fait  «  une  seconde  collection  » 
dans  cette  même  prison  de  Mende.  Le  foyer  qu'il  avait 
cru  éteindre  s'était  donc  rallumé.  Cette  fois  il  voulait  des 
mesures  générales.  On  avait  fait  bien  des  décrets,  qui 
avaient  été  rapportés  : 

Il  faut  une  bonne  fois  fixer  nos  idées  sur  les  prêtres  et  les 
ex-nobles,  déporter  les  prêtres  qui  doivent  l'être  d'après  la  loi, 
exclure  les  autres  ainsi  que  les  ex-nobles  des  fonctions  publiques. 

Et  il  proposait  de  renvoyer  les  deux  questions  l'une  au 
Comité  de  législation,  l'autre  au  Comité  de  salut  public, 
pour  qu'il  en  fût  fait  un  rapport  à  bref  délai.  Ce  qui  fut 
décrété  :  car  la  poursuite  des  prêtres  et  des  ex-nobles  était 
toujours  dans  l'esprit  de  la  Révolution. 


YI 

Aveyron. 

L'Aveyron  avait  d'abord  reçu,  comme  le  Tarn,  la  visite 
des  représentants  Bô  et  Chabot.  Ce  n'étaient  pas  les  séduc- 
tions d'un  compatriote  comme  Chabot  qui  pouvaient  ratta- 
cher bien  étroitement  les  habitants  de  Rodez  à  la  Monta- 
gne. Aussi  se  déclarèrent-ils  contre  le  31  mai  et  furent-ils 
dénoncés  par  <(  l'intrépide  ex-capucin  »,  comme  l'appelait 
Lavau-Gayon  dans  sa  lettre  à  Bordeaux,  Mais  le  départe- 
ment ne  tint  pas  plus  longtemps  que  ceux  du  voisinag^e  et 
devint  pour  Taillefer,  le  nouvel  envoyé  de  la  Convention, 
un  point  d'appui  contre  les  rebelles  de  la  Lozère.  Taillefer, 
très  empêché  par  les  attaques  sans  cesse  renaissantes  des 

1.  Voy.  ci-dessus,  t.  I,  p.  93. 


326  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

partisans  de  Charrier,  eut  le  tort  de  confier,  dans  rAvey- 
ron  comme  dans  le  Lot,  ses  pouvoirs  à  des  agents  em- 
pressés d'en  user  plus  durement  qu'il  ne  l'eût  fait  lui-même*. 
Les  comités  de  surveillance  n'agissaient  pas  avec  moins 
d'arbitraire  quand  ils  n'étaient  pas  eux-mêmes  surveillés; 
et  Taillefer  lui  avait  ouvert  une  assez  large  carrière  lors- 
qu'établissant  un  comité  révolutionnaire  à  3  francs  par 
jour  de  présence,  il  en  donnait  ce  motif  : 

Considérant  qu'une  foule  de  scélérats,  de  prêtres  fanatiques, 
de  royalistes,  de  fédéralistes,  d'égoïstes,  de  muscadins,  de 
modérés,  d'indifférents,  de  mauvais  citoyens  de  toute  espèce 
et  de  toute  couleur  ont  cherché  à  séduire  le  peuple  des  campa- 
gnes, à  soulever  les  habitants  du  département  de  l'Aveyron,  etc.  '^ 

Paganel,  que  nous  avons  vu  dans  le  Tarn,  avait  aussi 
l'Aveyron  dans  son  ressort,  et  les  arrêtés  qu'il  prit  dans 
l'un  de  ces  départements  s'appliquait  également  à  l'autre  ". 
Après  lui,  Bô,  étant  revenu  dans  ce  pays,  eut  à  réprimer 
les  plus  atroces  sévices  du  comité  de  Yillefranche- 
d'Aveyron.  Il  transmit  au  Comité  de  salut  public  le  rap- 
port d'une  commission  chargée  de  recueillir  les  plaintes 
de  plusieurs  des  victimes.  On  y  signale,  entre  autres,  un 
citoyen  Verdier,  membre  de  ce  comité  de  Yillefranclie,  qui 
opérait  le  sabre  à  la  main,  accompagné  de  deux  gendarmes. 
Une  veuve.  Agée  de  soixante-cinq  ans,  et  sa  servante,  qui 
n'avaient  pas  obéi  aux  réquisitions  de  cet  homme,  furent 

1.  Ils  fout  des  arrêtés  comme  le  représenlant.  Arcli.  nat.,  AF  II,  8i), 
dossier  12,  pièces  51,  53,  55,  67,  etc.  Périer,  un  de  ces  agents,  divise  les 
suspects  en  trois  classes  :  les  uns  étaient  détenus,  les  autres  séquestrés 
ou  consignés  dans  leurs  maisons.  (Severac,  23  brumaire.)  Félix  Lagasquie 
instituait  des  fêtes  à  Rodez.  Il  prescrivait  un  «  repas  frugal  et  républicain 
le  1er  jour  de  la  l'*  décade  et  le  5  de  la  3"  »  :  «  Celte  fête,"  disait-il,  autant 
que  la  saison  pourra  le  permettre,  s'exécutera  sous  la  voùle  du  ciel  en 
présence  du  Créateur  de  la  liberté  et  de  l'égalité.  »  Les  feuillants,  les 
modérés,  les  muscadins  en  étaient  écartés.  —  S'ils  s'étaient  bornés  à  ces 
arrêtés-là! 

2.  3  du  2"  mois  (2i  oclobre  17931,  Arcli.  nal.,  AFII.  92,  dossier  Taillefer, 
pièce  1. 

3.  Un  des  adminisi râleurs  du  déparlement  de  rAveyron.  en  ventôse 
an  II,  était  Fualdès,  de  ti-agi(|ue  mémoire.  (Arcli.  nal.,  .\FII,  carton  89. 
4  ventôse.) 


CH.    XIII.   —   BASSIN    DE   LA   GARONNE  327 

mises  par  lui  sur  un  bûcher,  et  il  y  aurait  mis  le  feu,  sans 
les  voisins  qui  intervinrent  ;  mais  ces  mêmes  voisins  ne 
remprclit'rcnl  pas  de  les  battre  de  verges  jusqu'au  sang'\ 
Qu'était-ce  donc  que  cette  commune  de  Villefranche,  dotée 
d'un  pareil  comité?  l'ne  ville  d'intrigants,  de  fédéralistes 
et  d'aristocrates,  à  ce  que  Bô  disait  dans  une  lettre  écrite 
du  lieu  même,  au  moment  où  il  apprenait  que  Lakanal 
devait  le  remplacer  dans  le  Lot;  et  il  ne  parlait  guère  mieux 
de  l'Aveyron,  qu'il  se  vantait  de  bien  connaître,  étant 
député  du  pays  : 

Je  connais  l'esprit  public  et  je  vois  avec  peine  qu'il  sera  bien 
difficile  (le  l'élever  à  la  hauteur  de  la  Révolution.  La  commune 
de  Villefranche  ne  présente  que  des  intrigants,  des  fédéralistes 
ou  des  aristocrates. -Comment  l'organiser  révolutionnairement? 
Le  nombre  des  vrais  patriotes  est  si  petit  qu'il  ne  peut  servir  à 
toutes  les  fonctions.  Le  peuple  est  bon,  mais  il  est  subordonné 
aux  passions  dominantes.  Jusqu'ici  la  terreur  seule  l'attache  à 
la  Révolution,  et  moi  je  cherche  à  la  lui  faire  aimer  par  la  jus- 
tice et  la  bonté.  Je  ne  connais  de  sévérité  que  pour  les  ennemis 
du  peuple,  pour  ces  castes  qui  ne  peuvent  jamais  aimer  l'égalité 
politique  et  morale,  etc. -. 

Notons  l'exception  qu'il  fait  lui-même  dans  la  mise  en 
pratique  de  la  bonté  dont  il  se  vante.  Sa  conduite  dans  le 
Tarn  et  dans  le  Lot  nous  en  a  donné  la  mesure. 

Il  n'y  eut  point  de  commission  militaire  dans  l'Avevron 
non  plus  que  dans  la  Lozère.  Mais  en  présence  de  l'insurrec- 
tion de  Charrier  qui,  même  après  sa  mort,  remua  si  profon- 
dément les  deux  départements,  les  tribunaux  criminels  ju- 
geant révolutionnairement  y  eurent  aussi  beaucoup  à  faire. 

J'ai  parlé  du  tribunal  de  la  Lozère;  quant  h  celui  de 
l'Aveyron,  il  avait  commencé  par  juger  Charrier  dont  la 
condamnation  ne  pouvait  être  douteuse.  Pour  les  cas  ordi- 
naires, il  usa  d'abord  modérément  de  ses  pouvoirs.  Un 
jeune  homme,  accusé  d'avoir  fait  évader  un  prêtre  réfrac- 

1.  Aivh.  nat.,  AKII,  rai'lon  177,  germinal,  pièi-c  163;  et  pièce  102.  la  lettre 
«l'envoi  de  Bô  {l'6  germinal). 

2.  23  floréal.  Arch.  nat.,  .4F  II,  carton  178,  noréal,  pièce  200. 


3-^8  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

taire,  fut  acquitté  (28  octobre  1793);  un  autre,  qui  avait 
tenu  des  propos  inciviques  dans  une  auberge,  fut  condamné 
à  2  mois  de  prison  (30  octobre).  Mais  les  juges  sont  suspects 
quand  ils  ne  servent  point  les  passions  des  gouvernants.  Le 
tribunal  ne  tarda  point  à  se  montrer  plus  docile.  Ce  furent 
d'abord  des  fabricants  de  faux  assignats  :  trois  périrent  en 
un  jour;  puis  les  victimes  qui  plaisaient  le  plus  à  la  Révo- 
lution :  des  prêtres.  Dans  les  pi'emiers  temps  que  le  serment 
fut  exig-é,  on  avait  eu  des  ménagements  :  car  le  clergé  s'y 
montrait  généralement  contraire,  et  le  peuple  était  reli- 
gieux dans  l'Aveyron.  Il  n'y  eut  que  soixante-six  jurcurs  et 
parmi  ceux-là,  quand  la  Révolution  alla  plus  loin,  quand 
elle  redemanda  les  lettres  de  prêtrise,  c'est-à-dire  l'abjura- 
tion, dix-sept  refusèrent;  mais  depuis  cetemps-là  aussi,  on 
était  sans  pitié  à  l'égard  des  réfractaires.  Dès  le  commen- 
cement SoLiGNAc,  curé  à  Verlac-Saint-Blaise,  et  ses  deux 
vicaires,  Pomrat  et  Desmazes,  avaient  refusé  le  serment  : 
ils  encouraient  par  là  la  déportation.  Solignac  et  Pombat 
furent  frappés  de  cette  peine;  Desmazes  s'était  dérobé  au 
jug'ement  et  il  administrait  les  sacrements  en  cachette  :  il 
fut  pris  et  traduit  au  tribunal  criminel  où  il  comparut  avec 
un  autre  prêtre,  coupable  du  même  crime,  Durand,  curé 
de  Saint-Hilaire.  Réfractaire  à  une  loi  qui  violait  les 
droits  de  la  conscience  et  ne  voulant  pas  abandonner  son 
troupeau,  Durand  s'était  caché,  et  il  avait  étt'  recueilli 
dans  la  demeure  du  maçon  Seguret  par  la  sœur  de  ce  der- 
nier, nommée  Foi,  ou  encore  Fedette;  mais  il  y  avait  à 
Saint-Hilaire  cinq  démagogues  surexcités  par  le  club  de 
Rodez.  Il  ne  leur  fut  pas  difficile  de  découvrir  leur  ancien 
pasteur;  ils  l'arrêtèrent  et  Fedette  avec  lui.  (Vest  le  28  fri- 
maire que  les  deux  prêtres  et  l'humble  villageoise  eurent 
à  subir  leur  jugement. 

Les  deux  confesseurs  n'essavèrent  pas  de  détourner  le 
glaive  de  leur  tête.  Ilsdéclarèreiil  avec  simplicité  dans  leurs 
interrogatoires  tous  les  faits  qui  devaient  servir  de  base  à 
la  condamnation. 


CH.   XIII.   —   BASSIN    DE   LA    GARONNE  3:Î9 

Dcsmazes,  interrogé  le  premier  sur  ses  nom,  âge  cl  qua- 
lités, répondit  : 

Je  m'appelle  Antoine  Desmazes,  âgé  de  trente-trois  ans,  prê- 
tre, ci-devant  vicaire  de  Verlac,  sur  la  montagne  d'Aubrac.  dis- 
trict de  Saint-Geniez.  natif  de  Buzeins,  municipalité  deBuzeins, 
près  Gaillac-du-Causso. 

Depuis  la  publication  de  la  dernière  loi,  habites-tu  aucune 
maison?  —  J'habitais  dans  des  écuries,  ne  sachant  à  qui  elles 
étaient. 

Depuis  quand  as-tu  quitté  Verlac?  —  Il  y  a  environ  un  mois 
et  demi. 

Depuis  combien  de  temps  te  cachais-tu? —  Depuis  le  com- 
mencement du  carême  à  peu  prés. 

Combien  de  fois  as-tu  dit  la  messe  depuis?  —  Quelques 
fois. 

Où  la  disais-tu?  —  Quelquefois  dans  des  églises  et  quelque- 
fois dans  des  maisons. 

Chez  qui  la  disais-tu?  —  Je  ne  puis  pas  le  dire  sans  compro- 
mettre les  personnes  chez  lesquelles  je  l'ai  dite.... 

Qui  te  nourrissait?  —  Je  ne  puis  pas  nommer  ces  per- 
sonnes. 

Que  venais-tu  faire  à  Gaillac?  —  J'y  voulais  trouver  une 
personne  avec  laquelle  j'avais  affaire. 

Âs-tu  prêté  le  serment  porté  par  les  lois?  —  Non,  ma  con- 
science s'y  opposait. 

'  Durand,  dans  son  interrog-atoire,  montra  la  même  fer- 
meté; et  l'humble  villageoise  sut  se  tenir  à  la  hauteur  des 
deux  prêtres.  Elle  avoua  qu'elle  avait  reçu  Durand,  ajoutant 
qu'elle  l'avait  fait  par  compassion  et  par  attachement  pour 
son  ancien  curé.  Ces  sentiments  ainsi  exprimés  n'étaient 
pas  une  excuse;  mais  le  juge,  qui  sans  doute  ne  voulait  pas 
la  perdre,  lui  dit  : 

Connais-tu  la  loi?  —  Non,  je  ne  sais  pas  lire  et  nen  aijamais 
entendu  parler. 

Et  il  n'insista  pas  davantage.  L'accusateur  public,  en 
requérant  la  peine  de  mort  contre  les  deux  prêtres,  ne  de- 
manda pour  elle  que  la  déportation. 

Tel  fut  aussi  le  jugement.  Desmazes  et  Durand  furent 


330  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

condamnés  à  mort,  fedette  Soguret  à  la  déportation  avoc 
exposition  pendant  six  lieiires  (28  frimaire  an  II,  18  dé- 
cembre 1793),  Les  deux  prêtres  furent  exécutés  le  lende- 
main; Fedette,  exposée  le  dimanche  suivant  sur  l'échafaud 
teint  du  sang  des  deux  martyrs.  Elle  a  vécu  jusqu'en  1840 
et  ne  cessait  de  parler  de  la  lugubre  scène  qui  avait  fait 
une  impression  si  forte  sur  son  esprit  ', 

Là  ne  se  borne  point  la  justice  révolutionnaire  dans 
l'Aveyron.  Le  mois  suivant,  on  vit  dix  tètes  tomber  le 
même  jour.  Parmi  les  victimes  des  mois  postérieurs,  signa- 
lons encore  quelques  prêtres  :  Le  11  prairial,  François 
Palangié,  de  Saint-Geniez,  ordonné  prêtre  en  1791,  c'est-à- 
dire  à  une  époque  où  il  savait  qu'en  receviint  l'onction 
sacrée,  il  était  marqué  pour  le  sacrifice,  car  il  ne  voulait 
point  prêter  le  serment  schismatique.  Il  avait  rempli  les 
fonctions  de  vicaire  à  Marnbac,  et,  voulant  concilier  autant 
que  possible  ses  devoirs  de  prêtre  avec  ses  obligations  de 
citoyen,  il  avait  prêté  le  serment  de  liberté  et  d'égalité 
prescrit  par  la  loi  du  14  août  1792.  Néanmoins,  comme  ce 
serment  était  suspect  à  plusieurs,  et  que  ses  paroissiens 
même  s'éloignaient  de  lui  à  cause  de  cela,  il  voulut  s'en 
expliquer  par-devant  notaire.  Il  déclara  ainsi  par  acte  au- 
thentique «  sa  soumission  aux  lois  de  Dieu,  de  l'Eglise  et 
de  la  patrie  »,  ajoutant  «  qu'il  ne  voulait  être  regardé  comme 
prêtre  assermenté,  qu'autant  que  son  serment  ne  serait 
pas  contraire  à  la  religion,  chose  qu'il  ne  décidait  pas  ». 
C'était  plus  grave  que  de  n'avoir  point  juré  du  tout.  Dès 
ce  moment,  il  dut  se  cacher  aussi,  remplissant  ses  devoirs 
de  pasteur  aux  dépens  de  sa  vie.  Le  8  prairial,  ayant  appris 
qu'un  jeune  berger  se  mourait,  il  alla  lui  porteries  derniers 
sacrements,  fut  suivi  et  arrêté  -.  Dans  le  premier  interroga- 
toire qu'il  eut  à  subir  devant  le  directoire  du  district,  il  s'ex- 


1.  Voy.  pour  loiit  ce  fini  regarde  Roilez  M.  K.  «le  Barrau,  DociDnenls  con- 
lemijoruins  de  la  Terreur  dans  le  Roiirrr/uc.  Roile/,   187:2. 

2.  Voy.  (les  détails  fort  intéressants  sur  son  arrestation  dans  le  livre  de 
M.  de  Barrau,  p.  09-71. 


CH.    XIII.    —    BASSIN    DE   LA    GARONNE  331 

pliqiia  nettement  au  sujet  des  serments  :  le  serment  ecclé- 
siastique qu'il  avait  refusé,  le  serment  civil  qu'il  avait  prêté, 
mais  expliqué;  il  écarta  plusieurs  questions  auxquelles  il 
ne  se  croyait  pas  tenu  de  répondre;  il  répondit  sur  les 
objets  ou  écrits  religieux  trouvés  sur  lui  ou  dans  sa  de- 
meure. Il  fut  conduit  au  directoire  du  déparlement,  qui  le 
renvoya  devant  le  tribunal  criminel.  Là,  après  un  interro- 
gatoire préalable,  dans  lequel,  avouant  tout  pour  lui,  il  refu- 
sait de  donner  les  noms  de  ceux  (jui,  pour  avoir  assisté  à 
la  messe,  reçu  de  lui  les  sacrements,  ou  aidé  de  quelque 
manière  à  l'exercice  de  son  ministère  sacré,  auraient  été 
regardés  comme  ses  complices,  il  fut  mis  en  accusation  et 
en  jugement.  Citons  son  interrogatoire  public,  qui  résume 
les  deux  autres  : 

Palangié,  ton  nom,  ton  âge,  qualité  et  demeure?  —  Je  m'ap- 
pelle François  Palangié,  je  suis  prêtre,  âgé  de  vingt-huit  ans  et 
natif  de  Saint-Geniez. 

Depuis  quel  temps  es-tu  prêtre,  et  où  as-tu  été  ordonné  prê- 
tre? —  Je  fus  fait  pnHre  à  Auch,  en  1791,  par  l'archevêque. 

Depuis  ton  ordination  as-tu  desservi  aucune  paroisse?  —  J'ai 
fait  les  fonctions  de  vicaire  à  Marnhac  pendant  quinze  mois  à 
la  prière  du  citoyen  Sabatier.  ci-devant  curé  de  cette  paroisse, 
qui  se  trouvait  sans  vicaire,  sans  que  cependant  j'aie  jamais  eu 
des  lettres  de  vicaire. 

Pendant  que  tu  as  rempli  les  fonctions  de  vicaire  à  Marnhac 
as-tu  reçu  le  traitement?  —  J'ai  perçu  le  traitement  accordé 
aux  vicaires  pendant  un  an  et  quelques  mois,  ensuite  j'ai  cessé 
mes  fonctions  pendant  un  mois,  après  lequel  je  les  ai  reprises 
sans  émolument. 

As-tu  prêté  le  serment  prescrit  par  les  décrets?  —  Je  n'ai  pas 
prêté  le  serment  porté  par  la  loi  du  mois  de  décembre  1790  et 
par  celle  d'avril  1791,  parce  que  je  n'étais  pas  encore  prêtre  ni 
fonctionnaire  public,  et  si,  dans  le  mois  d'avril,  j'étais  prêtre,  je 
ii'étais  pas  fonctionnaire  public;  j'ajoute  que  j'ai  prêté  le  ser- 
ment de  la  liberté  et  de  l'égalité  devant  la  municipalité  de 
Saint-Geniez. 

N'as-tu  pas  rétracté  ton  serment?  —  Je  fus  devant  Julien 
cadet,  notaire,  pour  expliquer  mon  serment;  je  déclarai  là  me 
soumettre  aux  lois  de  Dieu  et  de  l'Église,  me  soumettre  aussi 
aux  lois  de  la  patrie,  et  que  je  ne  voulais  être  regardé  comme 


332  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

prêtre  sermentc  qu'autant  que  mon  serment  ne  serait  pas  con- 
traire à  la  religion. 

Depuis  que  tu  as  quitté  la  paroisse  de  Marnhac,  as-tu  rempli 
des  fonctions  publiques,  dit  la  messe  dans  les  maisons  ou  ail- 
leurs, confessé,  administré  les  sacrements?  —  Je  me  réfère 
pour  tout  cela  à  mon  précédent  interrogatoire  '. 

Ces  déclarations  simples  et  sans  détours  ne  pouvaient 
<juc  lui  mériter  la  mort.  En  entendant  son  arrêt,  il  se 
prosterna  devant  Dieu  et  provoqua,  dit-on,  par  là  les  bru- 
talités de  ses  gardes. 

Trois  jours  après,  deux  autres  prêtres  étaient  envoyés 
au  même  écliafaud. 

C'étaient  deux  frères,  Joseph  et  André  Boscus  :  le  plus 
jeune,  ordonné  prêtre  avec  Palangié  en  1791,  ayant  accepté 
comme  lui  la  vie  du  proscrit  et  la  mort  du  martyr.  Ils 
purent  toutefois,  pendant  quelque  temps,  exercer  clandes- 
tinement leur  ministère  :  les  administrations  de  ces  com- 
munes, élues  et  non  encore  épurées,  ne  leur  étaient  pas 
lro[>  hostiles.  Mais,  à  partir  de  1793  et  sous  l'empire  des 
nouvelles  lois  de  proscription,  la  vie  leur  fut  plus  difiicile  : 
les  Marats  do  village  auraient  eu  prise  sur  les  gens  en 
place,  s'ils  avaient  pu  les  convaincre  de  quelque  complai- 
sance à  l'égard  des  proscrits.  On  savait  les  deux  prêtres 
dans  le  pays,  on  les  guettait;  on  leur  tendit  même  des 
pièges,  en  les  appelant  à  donner  les  sacrements,  et  ce 
fut  merveille  qu'ils  y  eussent  échappé.  Enfin  un  jour,  on 
compta  bien  les  prendre.  C'était  la  veille  de  l'Assomp- 
tion et  la  piété  des  fidèles  réclamait  leur  présence  auprès 
des  lieux  habités.  Les  deux  frères  s'étaient  rendus  à 
Agnac,  dont  le  maire  était  leur  frère.  Ils  étaient  couchés, 
non  chez  ce  frère,  mais  chez  un  honnête  habitant  du  pays, 
Jean  Delagnes,  dans  une  sorte  de  grenier  où  une  trappe 
avait  été  ménag^ée  pour  faciliter  leur  fuite,  à  tout  événe- 
ment, par  une  secrète  issue,  quand  les  aboiements  des 
chiens  annoncèrent  l'approche  de  la  troupe,  levée  à  Aubin 

1.  Barraii.  ibhl.,  p.  82-83. 


# 

ce.    XIII.   —  BASSIN   DE   L\   GARONNE  333 

par  le  commissaire  national  pour  les  venir  prendre.  Ils 
gagnèrent  la  cachette;  et  le  plus  jeune  frère,  croyant  le 
moment  propice,  franchit  un  mur  :  il  tomba  auprès  d'un 
soldat,  resté  en  arrière  et  qui  appela  les  autres  à  Taide. 
Sa  présence  ne  laissait  pas  douter  que  son  frère  ne  fût  là. 
On  fouilla  à  la  baïonnette  un  tas  de  sarments  derrière 
lesquels  ce  dernier  s'était  caché  en  effet  :  il  fut  blessé,  et  un 
cri  de  douleur  le  livra  à  ses  ennemis. 

Les  deux  prisonniers  furent  menés,  enchaînés,  au  chef- 
lieu  du  district,  le  plus  jeune  soutenant  son  frère  blessé. 
Là,  un  membre  du  directoire,  Dubruel  des  Plos,  essaya  de 
soustraire  le  plus  jeune  au  sort  qui  l'attendait,  en  lui  sug- 
gérant de  dire  qu'il  avait  été  ordonné  en  Espag-ne  et  qu'il 
n'avait  jamais  exercé  en  France  de  fonctions  salariées  : 
les  preuves  manquaient  pour  l'en  convaincre;  mais,  c'était 
mentir,  c'était  se  séparer  de  son  frère  devant  la  mort  :  il 
refusa.  Il  n'y  avait  plus  qu'à  les  envoyer  au  département. 
Le  commissaire  national  d'Aubin,  trouvant  l'occasion 
bonne  de  dire  le  mot  pour  rire,  les  adressa  au  commis- 
saire national  de  Rodez  avec  ce  billet  : 

Citoyen,  je  t'envoie  une  paire  de  chapons  de  rente,  l'un  gras, 
l'autre  maigre,  fais-en  ce  que  tu  voudras. 

Avec  ces  deux  prêtres,  élait  envoyé  à  Rodez  l'homme 
coupable  de  les  avoir  reçus  dans  sa  demeure. 

Arrivés  le  12,  ils  furent  interrogés  le  13  par  un  des  juges, 
en  chambre  du  conseil.  Il  faut  donner  ces  interrogatoires, 
auxquels  les  accusés  se  contentèrent  de  se  référer  à  l'au- 
dience publique. 

Inten'ogatolrt>  de  Jean-Joseph  Boscus. 

Quel  est  ton  nom.  prénom,  âge,  profession,  domicile?  —  Je 
m'appelle  Jean-Joserph  Boscus,  prêtre  ci-devant  secondaire  à 
Naussac,  errant,  de  côté  et  d'autre,  depuis  environ  vingt  mois; 
je  suis  âgé  de  trente-huit  ans. 

rs'as-tu  pas  perçu  le  traitement  de  vicaire?  —  Je  l'ai  perçu, 
quoique  je  ne  fusse  que  secondaire,  ayant  des  lettres  d'appro- 
bation. 


334  LES   REPRÉSENTANTS  EN    MISSION 

N'as-tu  pas  des  lettres  de  vicaire?  —  J'en  avais  pour  la 
paroisse  de  Cuzac  il  y  a  onze  ans,  mais  je  n'en  avais  pas  pour 
Naussac. 

T'es-tu  conformé  à  la  loi  du  26  décembre  1790  sur  le  ser- 
ment? —  Non,  ma  conscience  ne  me  l'a  pas  permis. 

N'as-tu  pas  pris  un  passeport  pour  sortir  du  territoire?  —  J'ai 
pris  un  passeport,  mais  n'ayant  ni  les  moyens,  ni  les  forces  pour 
une  si  longue  marche,  craignant  d'ailleurs  d'être  arrêté,  j'ai 
erré  dans  le  pays. 

Quelles  ont  été  tes  principales  habitations?  —  Les  granges, 
bien  souvent  les  bois. 

N'as-tu  pas  résidé  dans  des  maisons?  —  Quand  j'ai  trouvé 
des  maisons  ouvertes,  j'y  suis  entré. 

Quel  est  le  nom  des  personnes  et  des  maisons  où  tu  es  entré? 
—  L'autre  soir,  je  trouvai  la  maison  de  Jean  Delagnes  cadet, 
d'Agnac,  ouverte  vers  les  neuf  heures  du  soir,  j'y  suis  entré  par 
la  porte  de  la  cave  et  suis  monté  à  une  chambre  au-dessus. 

Pourquoi  as-tu  été  arrêté?  —  Je  fus  arrêté,  je  crois,  parce 
que  je  refusai  de  confesser  et  de  marier.   , 

Qui  as-tu  refusé  de  confesser  et  de  marier?  —  ***,  de  Livin- 
hac,  fit  dire  à  mes  parents  si  je  voulais  le  confesser;  mes  parents 
lui  aj^ant  répondu  qu'ils  ignoraient  où  j'étais,  il  prit  cette 
réponse  pour  un  refus  et  il  promit  de  s'en  venger. 

Où  étais-tu  lorsqu'on  t'a  arrêté?  —  J'étais  derrière  une  cuve 
d'une  cave  qui  n'était  pas  fermée. 

Pourquoi  te  trouvais-tu  là? —  J'étais  entré  comme  je  lai  dit, 
et  le  matin,  entendant  du  bruit  et  des  soldats,  je  descendis  par 
la  trappe  et  me  tins  caché  derrière  la  cuve. 

Delagnes  te  savait-il  là?  —  J'étais  entré  de  nuit  sans  (ju'on 
m'eût  vu;  on  peut  aller  dans  la  cave  et  dans  la  chambre  sans 
être  aperçu. 

Était-elle  ouverte  exprès?  —  Elle  l'était  presque  toujours. 

Depuis  quel  temps  es-tu  prêtre?  —  Depuis  quatorze  ans. 

Quelles  paroisses  as-tu  desservies?  —  Sept  mois  Cuzac. 
onze  ans  quatre  mois  Maussac,  en  qualité  de  secondaire. 

Combien  de  temps  as-tu  perçu  le  traitement  de  la  nation?  — 
Je  l'ai  reçu  durant  dix-huit  mois,  à  raison  de  700  francs  par  an. 

De  qui  recevais-tu  ce  traitement?  —  Du  district  d'Aubin. 

Depuis  quand  ce  traitement  a-t-il  cessé?  —  Depuis  septem- 
bre 179-2. 

Depuis  cette  époque  as-tu  confessé,  dit  la  messe,  administré 
les  sacrements?  —  Quelques  fois. 

Où  as-tu  dit  la  messe?  —  Dans  une  grange  ouverte. 


en.    XIII.   —   B.VSSIN    DE   L.\   GARONNE  335 

A  qui  appartenait  cette  grange?  —  Je  l'ignore. 

Y  appelais-tu  le  public?  —  Non. 

La  disais-tu  toujours  là?  —  Non. 

Dans  quelles  paroisses  la  disais-tu?  —  Je  sais  seulement  que 
c'était  dans  le  district  d'Aubin  et  quelquefois  dans  la  paroisse 
de  Flagnac. 

Pourquoi  ne  t'es-tu  pas  rendu  en  réclusion?  —  Parce  (ju'on 
m'avait  dit  que  deux  cents  prêtres,  qui  s'y  étaient  rendus, 
avaient  été  noyés. 

Quelles  personnes  as-tu  confessées?  —  Je  fus  dans  le  Quercy 
en  confesser  une;  je  ne  sais  plus  son  nom. 

Où  trouvais-tu  les  vases  et  les  ornements  pour  dire  la  messe? 
—  On  les  apportait  sans  que  je  visse  la  personne  qui  les  portait. 

Les  assistants  étaient-ils  nombreux?  —  Je  n'y  faisais  pas 
attention  *, 

Interrogatoire  d'Andrr  Boscus. 

Quel  est  ton  nom,  prénom,  âge,  profession,  domicile?  —  Je 
m'appelle  André  Boscus,  prêtre,  âgé  de  vingt-buit  ans,  origi- 
naire d'Agnac,  paroisse  de  Flagnac,  errant  depuis  vingt  mois 
dans  les  granges  et  les  bois  du  Lot,  de  l'Aveyron  et  surtout  du 
(lantal. 

Depuis  quand  es-tu  prêtre?  —  Depuis  Pâques  1791. 

Par  qui  as-tu  été  fait  prêtre?  —  Par  l'arcbevèque  d'Auch. 

As-tu  été  salarié  par  la  nation?  —  Oui,  pendant  dix-huit  mois 
comme  secondaire  de  Saint-Julien,  à  raison  de  700  francs  par  an. 

Depuis  quand  ce  salaire  a-t-il  cessé?  —  Depuis  environ 
vingt  mois. 

T'es-tu  conformé  à  la  loi  de  1790  sur  le  serment?  —  Non, 
cela  répugnait  à  ma  conscience  ! 

T'es-tu  conformé  à  la  loi  du  :2G  août  179:2  en  prenant  un  pas- 
seport? —  Oui.  et  je  suis  parti;  mais  à  Villefranche,  à  l'auberge 
de  Gaubert,  j'appris  d'un  marchand  qui  revenait  d'accompagner 
son  frère,  prêtre,  qu'il  avait  été  arrêté  à  Montauban.  Je  voulais 
[lasser  en  Savoie,  mais  j'appris  que  ce  pays  était  conquis  par 
l'armée  française. 

N'as-tu  pas  confessé,  dit  la  messe,  administré,  depuis  le  temps 
où  tu  pris  un  passeport?  —  J'ai  confessé  deux  malades,  l'un 
était  de  la  commune  d'Aubin,  l'autre  de  Fournoule,  canton  de 
Maurs. 

Quel  était  le  nom  de  ces  malades?  —  Je  ne  le  connais  pas. 

1.  Barrau.  p.  38-41. 


336  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Où  as-tu  été  arrêté?  —  Sous  un  portail  à  Agnac. 

Depuis  quand  étais-tu  à  Agnac?  —  Depuis  huit  jours,  mais  je 
n'y  passais  pas  tout  mon  temps. 

Où  trouvais-tu  asile?  —  Dans  des  maisons  que  je  trouvais 
ouvertes;  le  plus  souvent  dans  des  granges. 

N'étais-tu  pas  reçu  chez  Delagnes?  —  Delagnes  ne  le  savait 
probablement  pas,  car  il  était  couché  lorsque  j'entrai  chez  lui 
à  dix  heures  et  demie,  en  arrivant. 

D'où  venais-tu?  —  De  courir  les  champs. 

Où  trouvais-tu  la  nourriture?  —  Oîi  je  pouvais,  souvent  près 
des  bergers,  quelquefois  dans  certaines  maisons. 

Quelles  étaient  ces  maisons?  —  Je  ne  puis  les  nommera 

Dans  la  nuit  qui  s'écoula  entre  cet  interrogatoire  et  lo 
jugement,  les  deux  frères,  se  préparant  à  mourir,  se  con- 
fessèrent, dit-on,  mutuellement  et  se  donnèrent  la  commu- 
nion l'un  à  l'autre.  Le  14  prairial,  ils  comparurent  devant 
le  tribunal,  acceptèrent  leur  interrogatoire  de  la  veille  et 
entendirent  la  sentence  qui  les  condamnait  à  la  mort.  Un 
dernier  témoignage  est  resté  de  leurs  sentiments  avant 
le  supplice;  c'est  un  petit  carré  de  papier  où  on  lit  ces 
mots,  d'une  écriture  qui  parait  être  de  Joseph  Boscus  : 

Ce  soir  nous  devons  aller  paraître  devant  Dieu  et  nous  prions 
tous  les  fidèles  de  prier  pour  nous  pour  que  le  bon  Dieu  nous 
fasse  miséricorde  *. 

Une  autre  main  y  a  mis  la  date  :  «  3  juin  »,  et  plus  tard 
une  autre,  les  noms  des  frères  Boscus. 

C'est  en  effet  le  jour  même  de  leur  condamnation  qu'ils 
furent  conduits  au  supplice.  On  dit  que,  sur  le  chemin  de 
l'échafaud,  au  milieu  de  la  foule  muette  et  recueillie,  se 
trouvait  un  jeune  homme,  ami  d'André  dans  son  adoles- 
cence et  séparé  de  lui  par  la  tourmente  et  les  passions 
de  la  Révolution.  Leurs  regards  se  rencontrèrent,  leurs 
mains  se  joignirent.  Le  jeune  homme  fut  touché  au  cœur 
et  abjura  des  doctrines  qui  envoyaient  de  tels  hommes  à 
la  mort  ^ 

i.  E.  de  Barrau,  p.  41-43. 

2.  Ibkl.,  p.  47. 

3.  Ibid.,  p.  48.  —  Jean  Delagnes,  mis  en  jugement  avec  eux,  fut  épar- 


en.   XIII.   —   BASSIN    DE   LA   GARONNE  337 

VU 

Ardèche. 

L'Ardèche,  quoique  n'étant  pas  dans  le  bassin  de  la 
Garonne,  ne  peut  guère  se  séparer  de  la  Lozère  et  de  l'Avev- 
ron;  car,  ainsi  que  rAveyron,  le  département  se  ressentit 
des  troubles  de  la  Lozère. 

Les  représentants  chargés  de  la  levée  des  300  000  hom- 
mes durent  rencontrer  de  grandes  difficultés  dans  l'Ardèche, 
si  l'on  en  juge  par  le  nombre  des  arrêtés  que  cette  opération 
motiva  '.Les  populations  n'y  étaient  guère  portées.  L'affaire 
du  camp  de  Jalès,  la  prise  d'armes  de  Du  Saillant  et  la  ré- 
volte de  Charrier  avaient  eu  trop  de  retentissement  dans  la 
contrée.  Lorsque,  le  2.^  mai  1793,  le  comité  de  législation 
proposa  de  traduire,  devant  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris,  les  révoltés  du  camp  de  Jalès  dont  on  instruisait  le 
procès  dans  l'Ardèche,  Thuriot  s'y  opposa,  en  disant  que 
chaque  jour  on  arrêtait  de  nouveaux  conspirateurs;  qu'il 
les  fallait  confronter  à  ceux  dont  le  procès  était  instruit  et 
que  la  translation  des  accusés  à  Paris  entraînerait  des  len- 
teurs interminables.  On  pouvait  obtenir  le  même  effet  en 
décrétant  que  les  jugements  du  tribunal  criminel,  en  cette 
matière,  ne  seraient  point  sujets  à  cassation,  autrement  dit, 
que  le  tribunal  jugerait  comme  tribunal  révolutionnaire  : 
c'est  ce  qu'il  demanda  et  ce  qu'il  obtint  -. 

L'administration  de  l'Ardèche  avait  pourtant  contribué, 
comme  celles  du  voisinage,  à  réprimer  la  révolte  de  Char- 
rier; mais  elle  n'en  était  pas  mieux  disposée  en  faveur  des 
factieux  de  Paris  ",  Elle  l'avait  prouvé  par  ses  adresses;  et,  à 
la  suite  de  la  révolution  du  31  mai,  une  lettre  dun  de  ses 

gné.  Voy.  comme  complément  de  cet  aperçu  le  tableau  alphabétique  des 
prêtres  aveyronnais  qui  ont  subi  la  persécution  pendant  la  Révolution, 
soit  dans  les  prisons,  soit  comme  fugitifs  et  émigrés.  [Ibid.,  p.  12"-219.) 

1.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  87  (Ardèche). 

•2.  Moniteur  du  28  mai,  t.  XVI,  p.  485. 

3.  Amar,  le  2  juin,  dit  à  la  Convention  qu'il  a  comprimé  dans  l'Ardèche 
une  insurrection  prête  à  éclater.  [Moniteur  du  4,  t.  XVI,  p.  447.) 


338  LES    REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

représentants,  Saint-Prix,  avait  paru  la  disposer  à  protester 
autrement  que  par  des  paroles.  Mais  cela  n'eut  pas  de 
suites,  et  le  fédéralisme  se  dissipa  :  il  était  tout  à  la  surface, 
il  ne  se  montrait  guère  que  dans  les  conseils,  qu'il  suffi- 
sait d'épurer  selon  l'esprit  dominant  ',  comme  le  disait 
Guyardin";  seulement  on  ne  trouvait  pas  facilement  les 
hommes  ^  Ce  qui  était  plus  dans  le  cœur  des  populations, 
c'était  l'aversion  pour  les  institutions  nouvelles  qu'il  vou- 
lait implanter  parmi  elles;  c'était  surtout  l'attachement  à 
la  religion,  que  l'esprit  aveugle  de  la  Révolution  persécu- 
tait partout  avec  des  profanations  exaspérantes  \  Chàteau- 
neuf-Randon  dans  sa  courte  mission  en  pluviôse  s'était  tlatté 
d'en  triompher  ^  Guyardin,  en  ventôse  et  en  germinal,  put 
reconnaître  que  cela  n'était  pas  aussi  facile.  Il  se  formait 
des  rassemblements  dans  les  paroisses,  pour  réclamer  la 
réouverture  des  églises,  fermées  depuis  brumaire;  quelques 
communes  prenaient  des  arrêtés  pour  la  célébration  du 
culte  et  les  adressaient  à  la  Convention.  Guyardin  on  avait 
reçu  une  qu'il  envoyait  au  Comité,  et  il  aurait  volontiers 
accepté  quelque  transaction  sur  ce  sujet  : 

N'existe-t-il  pas,  disait-il,  quelque  décret  de  la  Convention 
qui  règle  cette  matière  délicate  et  puisse  me  servir  de  guide? 

Ceux  mêmes  qui  avaient  paru  accepter  le  culte  de  la 
Raison,  chômaient  le  dimanche  "'.  Les  choses  en  étaient 
venues  à  ce  point  que,  vers  la  fm  de  germinal,  il  signalait 
des  mouvements  fanatiques  dans  quelques  communes  et 

1.  Privas,  20  pluviôse.  Arch.  nat.,  AFII,  190,  à  la  date. 

2.  Député  de  la  Haute-Marne. 

3.  «  11  semble,  disait  Boisset,  que  les  rayons  du  patriotisme  n'ont  pas 
pénétré  dans  ce  pays  de  montagnes;  —  des  modérés,  des  égoïstes,  —  que 
j'aurais  déjà  remplacés  si  j'avais  trouvé  des  hommes.  »  (Montélimar,  2o  du 
!«■■  mois,  16  octobre  1793;  ihid..,  carton  183,  vendémiaire,  pièce  142.) 

4.  Voy.  La  Chapelle,  Uist.  du  trib.  révol.  de  Lyon  el  de  Feut.:<,  p.  28. 

'6.  Largcntière,  7  pluviôse.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  186,  pluviôse, 
pièce  16.  Voy.  aussi  ses  démêlés  avec  llcynaud,  AFII,  carton  187,  ventôse, 
pièces  9,  12,  29,  31. 

C.  Privas,  23  ventôse  (13  mars).  Arch.  nat.,  AFII,  carton  191,  ventôse, 
pièce  137.  Cf.  pièces  119  el  133. 


cil.    XIII.    —   BASSIN    DE   LA   GARONNE  1^89 

oraignail  qu'ils  ne  se  propageassent  dans  la  Lozère  et  la 
Haute-Loire  \  Un  autre  commissaire  qui  visitait  l'Ar- 
dèclie,  Gleysal,  dans  un  rapport  dont  on  n'a  pas  la  date, 
mais  qui  est  k  peu  près  de  ce  temps,  sollicitait  un  redou- 
blement de  rigueur  : 

Déjà  deux  complices  de  Saillant,  condamnés  par  le  tribunal 
criminel  de  l'Ardèche,  ont  été  exécutés  à  Joyeuse,  près  Jalès; 
trois  autres  l'ont  été  à  Privas;  quelques-uns  de  leurs  compa- 
gnons sont  détenus  dans  le  département  de  l'Ardècbe  et  de  la 
Lozère  :  d'autres  le  sont  à  Paris  et  bientùt  ils  subiront  sans  doute 
le  même  sort  '■^. 

Il  ajoutait  que  les  prêtres  répandus  dans  les  montagnes 
provoquaient  un  soulèvement  :  il  fallait  attaquer  le  fana- 
tisme avec  vigueur;  tripler  la  récompense  à  ceux  qui 
dénonçaient  les  prêtres;  tripler  la  peine  de  ceux  qui  les 
accueillaient.  —  C'était  assez  difficile  depuis  la  loi  de  ger- 
minal qui  les  punissait  de  mort. 

Le  tribunal  criminel  de  Privas,  investi  depuis  le  25  mai 
par  la  Convention  elle-même  du  droit  de  juger  révolution- 
iiairement,  n'avait  pourtant  pas  trop  failli  à  sa  tâche. 
D'avril  17ÎI3  à  fructidor  an  II  (septembre  1794),  il  prononça 
treize  jugements,  qui  comprenaient  vingt  condamnations 
capitales  :  trois  pour  distributions  de  faux  assignats,  onze 
pour  conspirations  ou  complots,  une  contre  un  prêtre 
rebelle  à  la  loi  du  serment  et  cinq  pour  recel  de  prêtres, 
ainsi  qualifiés  ;  mais  on  y  comptait  aussi  quatre-vingt-dix 
condamnations  à  des  peines  plus  légères  et  soixante-quinze 
acquittements.  Le  tribunal  avait  surtout  acquitté  les  mal- 
heureux paysans,  comjdices  de  l'équipée  du  comte  du  Sail- 
lant, et  cela  motiva  une  enquête,  ordonnée  le  11  prairial 
par  la  Convention,  sur  ses  actes  en  cette  matière  ^ 


1.  Aubenas,  25  germinal  (14  avril). /if/i(/.,  carton  193.  germinal,  pièce  127. 

2.  Bibi.  nat.,  Le»»,  37o  (pas  de  date;. 

3.  Voy.  Berriat  Saint-Prix,  t.  J,  p.  4"4,  et  la  s«}ancc  du  M  itrairial,  Mo- 
idteur  du  13  prairial  an  II,  t.  XX,  p.  600,  à  la  suite  d'une  dénonciation  de 
Carrier  contre  trois  acquittements  prononcés  à  Aurillac. 


340  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Une  enquête  analogue  fut  réclamée  par  Cliàteauneuf- 
Randon  sur  les  actes  des  tribunaux  criminels  de  rAveyron 
et  de  la  Lozère,  relativement  aux  complices  de  Charrier. 
Dans  la  séance  du  28  prairial  (IG  juin  1794),  il  affirmait 
que  ces  tribunaux  n'avaient  puni  aucun  grand  coupable  et 
demandait  que  tous  les  jugements  rendus  fussent  examinés 
par  le  Comité  de  sûreté  générale,  tribunal  de  cassation  d'un 
nouvel  ordre,  pour  les  acquittements,  bien  entendu.  Lou- 
chet,  que  l'on  a  déjà  rencontré  dans  cette  discussion,  dé- 
fendit le  tribunal  criminel  de  l'Aveyron  :  il  était,  disait-il, 
composé  d'excellents  patriotes.  Le  président  avait  protesté 
énergiquement  contre  les  arrêtés  liberticides.  L'accusateur 
public  (Hait  le  frère  de  Bô  (c'était  un  garant);  il  s'était 
montré  aussi  énergique  que  l'avait  été  celui-ci  dans  les  pri- 
sons de  Marseille.  Il  demandait  donc  que  la  proposition  de 
son  collèg  ue  fut  adoptée  seulement  pour  le  département  de 
la  Lozère  ',  qui  avait  absous  le  secrétaire  de  Charrier. 

La  proposition  fut  décrétée;  mais  ce  fut  une  occasion 
de  reprendre  en  général  la  question  des  tribunaux  crimi- 
nels. Ils  avaient,  en  plus  d'un  lieu,  paru  bien  tièdes  auprès 
des  commissions  révolutionnaires.  L,  Turreau,  le  cousin 
du  commandant  des  légions  infernales,  dit  qu'on  les  accu- 
sait partout  deprotég-er  les  aristocrates  et  de  persécuter  les 
patriotes,  et  demanda  qu'on  examinât  leur  conduite.  Et  la 
Convention  renvoya  l'examen  de  cette  proposition  aux 
Comités  de  salut  public,  de  sûreté  générale  et  de  législa- 
tion, réunis  -.  —  A  la  date  de  ce  débat,  la  question  n'avait 
plus  guère  qu'un  intérêt  purement  rétrospectif,  puisque, 
par  les  lois  des  27  germinal  et  19  lloréal,  les  délits  contre- 
révolutionnaires  étaient  renvoyés  de  tous  les  points  de  la 
France,  sauf  de  rares  exceptions  voulues,  devant  le  tribu- 
nal révolutionnaire  de  Paris. 


1.  Le  Moniteur  dil  \>;\v  iMMvur  do  rAveyron.  C'est  dans  l'Aveyron,  an 
contraire,  et  non  dans  la  Lozère,  que  le  frère  de  Bô  était  aecusaleur  pu- 
blic. Voy.  ralrnanacii  n.alional  de  l'an  II  et  de  l'an  III  (1794). 

2.  Séance  du  28  jirairial,  Moniteur  du  liO  (18  juin  1794),  t.  XX,  p.  753. 


en.   XIIl.   —   BASSIN   DE   LA   GARONNE  341 

Les  dcnonciatioiis  du  reste  ne  cessèrent  pas  d'arriver  du 
<lépartement  de  rArdèche  au  Comité  de  salut  public.  Le 
13  prairial,  la  société  populaire  de  Bourg-sur-Rhône  l'in- 
formait que  la  société  populaire  de  Privas  était  menée  par 
<les  intrigants;  le  22,  un  instituteur  de  Tournon,  destitué, 
dénonçait  la  municipalité  et  le  district,  pour  avoir  conservé 
les  ci-devant  prêtres  de  la  congrégation  de  l'Oratoire  qui 
n'avaient  pas  déposé  leurs  lettres  de  prêtrise,  ni  même, 
disait-il,  prêté  le  serment  de  1790  \  Le  2  messidor,  un 
arrêté  du  Comité  de  salut  public,  signé  Barère,  Robes- 
pierre, Billaud-Varennes,  chargeait  Maignet  de  se  rendi'e 
dans  l'xVrdèche  pour  y  épurer  les  autorités  constituées  ".  — 
Après  lui  rien  ne  devait  rester  à  faire. 

1.  Arch.  nal.,  F',  4437,  aux  dates. 
i.  Ihid.,  i\  la  date. 


CHAPITRE  XIV 

RÉGION    DES    PYRÉNÉES 


I 

Les  représentants  en  mission  et  les  généraux. 

La  fronlièi'o  du  Midi,  fermée  par  les  Pyrénées, ne  pouvait 
pas  inspirer  les  mêmes  inquiétudes  que  la  frontière  du  Nord, 
toute  ouverte  de  Dunkerque  à  Strasbourg-.  Quand  la  guerre 
éclata  contre  FAutriclie  et  la  Prusse,  un  simple  cordon  de 
troupes  couvrait  les  départements  méridionaux,  du  lac  de 
Genève  à  la  Gironde  :  l'armée  du  Midi,  qui  se  divisait 
en  deux  ailes.  Après  la  proclamation  de  la  République, 
lorsque  la  guerre  était  à  prévoir  partout,  on  en  fit  deux 
armées,  l'une  qui  se  rapprochait  des  Alpes,  l'autre,  des 
Pyrénées  :  l'armée  des  Alpes,  que  nous  verrons  plus  lard, 
et  l'armée  des  Pyrénées,  avec  un  ressort  qui  s'étendait  des 
Bouches  du  Rhône  à  la  Gironde.  Servau,  qui  venait  de  quit- 
ter le  ministère  de  la  guerre,  en  reçut  le  commandement  et 
prit  son  quartier  général  à  Toulouse.  En  même  temps,  six 
commissaires,  tirés  de  la  Convention,  furent  chargés  d'ins- 
pecter les  places  fortes  qui  défendaient  les  passages  des 
montagnes:  à  Rayonne,  Garrau,  Rarère  etLamarquc;  à  Per- 
pignan, Despinassy,  Aubry  et  ('arnol  '. 

Ce  n'était  pas  sans  raison.  Les  Espagnols  amassaient  des 

1.  Séance  du  23  sfi>(L'inl)rc  1792  [Monilciiy  du  2'i.  t.  XIV,  p.  33). 


cil.    XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  343 

troupes  au  pied  des  Pyrénées,  et  nos  commissaires  consta- 
taient avec  douleur  l'état  de  désarmement  de  nos  places  et 
l'absence  de  soldats  dans  les  cadres  de  ce  qu'on  appelait 
une  armée.  Ils  informèrent  la  Convention  de  ce  triste  état  de 
choses  '  et.  pour  leur  part,  encouragèrent  la  formation  de 
corps  francs  -.  Mais  le  gouvernement  voulait  croire  encore 
que  la  guerre  n'aurait  pas  lieu.  Le  duc  d'Ascudia  ayant  suc- 
cédé au  duc  d'Aranda  dausle  ministère  espagnol,  Lebrun, 
ministre  des  affaires  étrang"ères,  écrivait  à  Paclie,  ministre 
de  la  guerre,  que  le  nouveau  ministre  paraissait  disposé 
à  l'arrangement  des  affaires  entre  la  cour  de  Madrid  et  la 
république  française  (27  novembre).  Les  commissaires  de  la 
Convention  n'avaient  pas  cette  sécurité  et  ne  pardonnaient 
pas  au  g^ouvernement  son  inertie.  Carnot  dénonçait  le  mi- 
nistre Pacbe  comme  plus  tard  on  lui  dénonçait  le  ministre 
Bouchotte.  Il  écrivait  de  Toulouse  le  4  décembre  1792  : 

Je  vous  envoie,  cbers  collègues,  diverses  pièces  qui  prouvent 
évidemment  ou  la  malveillance  du  Ministre  de  la  guerre  ou  son 
impéritie  absolue,  ou  enfin  qu'on  ne  veut  point  d'armée  des 
Pyrénées.  Je  pourrois  vous  en  envoyer  beaucoup  d'autres  qui 
prouvent  ou  son  ignorance  ou  son  mépris  profond  pour  les  lois 
dont  l'exécution  lui  est  confiée.  Je  me  borne,  quant  à  présent, 
à  vous  faire  part  de  celles  qui  mettent  à  couvert  la  responsabilité 
morale  des  commissaires  de  la  Convention  et  je  vous  annonce 
cet  envoi. 

Le  commissaire  de  la  Convention  aux  frontières  des  Pyrénées, 

L.  Carnot ^ 

1.  18  octobre  ['i\)-2.  Les  Espagnols  avaient,  disait-on.  Sô.oOD  hommes  au 
pied  des  Pyrénées  et  armaient  dix-iiuit  vaisseaux.  (Dépôt  de  la  Guerre. 
armée  des  Pyrénées,  à  la  date.). 

2.  Lettre  du  23  octobre,  ibid. 

3.  Dépôt  de  la  Guerre,  armée  des  Pyrénées,  à  la  date.  Une  adresse  (im- 
primée) du  directoire  des  Basses-Pyrénées,  qui  se  rapporte  au  commen- 
cement de  février,  demandait  le  remplacement  du  ministre  de  la  guerre 
Pache  :  «  L'armée  des  Pyrénées  n'existe  encore  que  sur  le  papier.  Vos 
commissaires  vous  ont  dit.  dans  leur  rapport,  qu'ils  avaient  décrété  la 
levée  de  deux  nouveaux  bataillons,  d'une  légion  de  miquelets.  et  d'une 
légion  des  Pyrénées.  Ils  se  sont  plaints  du  ministre  de  la  guerre:  ils  ne 
vous  ont  pas  dit  qu'il  a  tout  arrêté,  tout  paralysé  par  son  impéritie  ou 
par  sa  malveillance.  »  (Dépôt  de  la  guerre,  ibid.,  à  la  date.)  —  Pache  fut 
destitué  par  un  décret  du  2  février.  [Moniteur  du  5.  t.  XV.  p.  352.) 


344  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Un  moment,  l'Espagne  se  montra  prête  à  désarmer  : 
c'est  pendant  le  procès  de  Louis  XVI.  Voulant  sauver  la 
vie  du  roi,  elle  otïrait  de  se  porter  médiatrice  entre  la 
France  et  les  belligérants.  Mais  cela  même  parut  une 
injure  à  la  Convention  '.  La  mort  du  roi  devait  donc  infail- 
liblement amener  la  rupture.  La  Convention,  qui  luttait 
déjà  contre  l'Autricbe,  la  Prusse  et  la  Sardaigne,  déclara 
la  guerre  h  l'Angleterre  le  l'^'"  février;  au  statbouder  de 
Hollande  et  à  l'Espagne  le  7  mars.  Du  côté  de  l'Espagne, 
elle  ne  faisait  que  prendre  les  devants  -. 

Cette  guerre  n  en  était  pas  moins  une  fâcbeuse  compli- 
cation au  milieu  des  em])arras  où  s'était  jetée  la  Républi- 
que. A  quelques  jours  delà,  la  Vendée  se  soulevait;  la  Lozère 
allait  suivre,  et  les  représentants  prenaient  sur  eux  d'ap- 
pauvrir, par  des  emprunts  intempestifs,  cette  armée  des 
Pyrénées  qu'il  eût  fallu  bien  plutôt  renforcer.  Mazade, 
cliargé  de  l'inspection  des  côtes  de  l'Ouest,  écrivait  le 
18  mars  à  Lacuée,  chef  d'état-major  : 

Les  circonstances  sont  si  urgentes,  que  j'ai  cru  devoir  faire 
marcher,  avec  les  troupes  bordelaises,  contre  les  rebelles  qui 
incendient  les  départements  de  la  Vendée  et  des  Deux-Sèvres, 
un  bataillon  qui  se  trouve  maintenant  à  votre  disposition  à 
Libourne,  avec  200  gendarmes  que  j'ai  également  requis.  Vous 
aviserez  sans  doute  aux  moyens  de  remplacement  que  la  situa- 
tion des  côtes  jusqu'à  Bayonne  pourrait  rendre  indispensable  ''. 

Lacuée  était  à  ï-oulouse.  Le  même  représentant  signalait 
à  juste  titre  l'inconvénient  d'établir  dans  cette  ville  l'état- 
major  de  l'armée  chargée  de  défendre  les  frontières,  de 
Perpignan  à  Bayonne  (18  avril)''.  La  Convention  lui  donna 

1.  Séance  du  16  janvier.  [Moniteur  du  21,  t.  XV,  p.  227.) 

2.  Moniteur  des  3  février  et  8  mars  l"y3,  ibid..  p.  335  et  639. 

3.  Dépôt  de  la  Guerre,  armée  des  Pyrénées,  à  la  date.  Voy.  encore  le 
compte  rendu  de  sa  mission  à  la  date  du  16  avril,  ibid. 

'*.  Les  documents  abondent  au  Dépôt  de  la  Guerre  sur  le  triste  état  de 
l'armée  des  Pyrénées.  Ysabeau,  Ma/ade  et  Neveu,  ipii  ont  le  titre  de  repré- 
sentants de  la  nation  dans  les  déiiarlcnuTils  des  Hautes  et  Basses-Pyrénées 
et  sur  les  Côtes  occidentales  de  la  RcpMl)li(|ue,  en  parleni  dans  un  rapport 
(Bayonne,  16  avril);  Malhes  et  Lunihard-Lacliaux  exposent  les  besoins  de 


en.   XIV.   —  RÉGION   DES  PYRÉNÉES  345 

raison  on  ce  point.  Avec  tant  (rennemis  sur  toutes  les  fron- 
tières il  fallait  un  déploiement  de  forces  continues.  Par  le 
décret  du  .30  avril,  la  Convention  remaniait  tout  son  sys- 
tème de  défense.  Elle  créait  onze  armées.  L'armée  des 
Côtes  en  faisait  trois;  l'armée  des  Pyrénées  en  fit  deux, 
dont  le  ressort  était  séparé  par  le  cours  de  la  Garonne  : 
l'armée  des  Pvrénées-Orientales,  des  Bouches  du  Rhône 
à  la  Garonne;  l'armée  des  Pyrénées-Occidentales,  de  la 
Garonne  à  la  Gironde.  Quatre  commissaires  étaient  spé- 
cialement attachés  à  chacune  de  ces  deux  armées  :  à 
l'armée  des  Pyrénées-Orientales,  Fahre  (de  l'Hérault), 
Leyris,  Bonnet  (de  l'Hérault)  et  Projean;  à  l'armée  des 
Pyrénées-Occidentales,  Ysabeau,  Feraud,  Chaudron-Rous- 
sau  et  Garrau.  Onze  armées  1  malheureusement  cette  mul- 
tiplication des  armées  consistait  surtout  dans  leur  division. 
Plusieurs,  celles  des  Pyrénées  au  moins,  n'existaient  guère 
que  «  sur  le  papier  ».  Le  directoire  des  Basses-Pyrénées 
le  disait  en  février,  et  les  choses  n'avaient  guère  changé 
depuis. 

Le  rôle  des  représentants,  comme  le  marquait  le  décret 
du  30  avril,  était  d'y  pourvoir.  Ils  devaient  veiller  au  bon 
état  des  armées,  assurer  aux  cadres  leurs  hommes  et  aux 
soldats  leurs  munitions,  leurs  vivres  :  en  cela  l'action  de 
ces  commissaires,  s'ils  n'abusaient  pas  de  leurs  pouvoirs 
illimités,  s'ils  n'effarouchaient  point  les  populations  par 
des  réquisitions  excessives,  arbitraires,  devait    être  émi- 


l'armée  (Toulouse,  17  avril).  Fayau  et  Gaston,  délégués  dans  rAriège  et 
les  Pyrénées-Orientales,  s'adressent  à  leurs  collègues  délégués  dans  l'Aude 
ot  la  Haute-Garonne  :  «  II  faut  à  quelque  prix  que  ce  soit  armer  nos  sans- 
<-ulotles:  vous  qui  êtes  plus  près  du  général,  parlez-lui  énergiquement  ! 
assurez-vous  de  ses  principes;  il  n'est  plus  temps  de  sommeiller  » 
(18  avril).  Brunel,  Rouyer  et  Le  Tourneur,  représentants  délégués  dans 
les  départements  méridionaux,  signalent  les  dangers  de  la  frontière  et 
demandent  20.000  hommes  (Béziers,  19  avril).  Ils  avaient  déjà  pris  eux- 
mêmes  des  mesures  (23  mars).  Ils  reviennent  dans  une  autre  lettre  du 
26  avril  sur  l'état  critique  des  Pyrénées-Orientales  au  point  de  vue  de 
la  défense.  (Arch.  nat.,  AF  II,  182,  avril,  à  la  date.)  Voyez  encore  d'autres 
lettres  du  18  mars,  du  16  juin,  relatives  à  l'armée  des  Pyrénées-Orien- 
tales. (Ibid.,  182,  mai,  pièce  191;  183,  juin,  pièce  63.) 


346  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

iiemraent  utile.  La  loi  leur  donnait  encore  une  mission 
qui  pouvait  être  plus  délicate  :  celle  de  destituer  ou  de 
remplacer,  à  litre  provisoire,  les  officiers,  même  les  géné- 
raux; ils  avaient  donc  un  droit  de  contrôle  sur  leurs  actes; 
de  là  ils  allèrent  jusqu'à  revendiquer  un  droit  d'avis  sur 
leurs  opérations,  Pouv^ant  tout,  ils  croyaient  volontiers 
savoir  tout  et  la  responsabilité  tout  entière,  en  cas  d'échec, 
pesait  sur  le  général,  coupable  ou  de  n'avoir  pas  suivi  le 
plan  tracé,  ou,  l'ayant  suivi,  de  ne  l'avoir  pas  mené  à 
bien  :  dans  l'un  et  l'autre  cas.  c'était  un  traître. 

Les  doux  armées  des  Pyrénées-Occidentales  et  des  Pyré- 
nées-Orientales allaient  en  fournir  plus  d'un  exemple. 

Servan  avait  gardé  le  commandement  de  l'armée  des 
Pyrénées-Occidentales,  et  l'armée  des  Pyrénées-Orientales 
allait  recevoir  pour  chef  un  général  habile,  le  général  de 
Fiers,  jeune  encore  (37  ans),  ayant  fait  la  campagne  de 
Belgique  et  de  Hollande  et  qui  n'avait  partagé  ni  la  défaite 
de  Dumouriez  à  Nerwinde,  ni  sa  défection.  Mais  avec  des 
armées  sans  soldats  on  ne  pouvait  s'attendre  au  début  qu'à 
des  échecs.  Les  Espagnols,  qui  étaient  en  force,  prenaient 
l'otTensive  des  deux  côtés  à  la  fois  :  à  l'Ouest,  ils  forcèrent  le 
camp  de  Sarre  et  jetèrent  l'effroi  jusque  dans  Bayonne  ';  à 
l'Est,  ils  descendirent  par  le  col  de  Porleil  et  la  vallée  du 
Tech,  et  rien  ne  semblait  pouvoir  les  arrêter.  Fayau  et 
Gaston,  délégués  dans  TAriège  et  les  Pyrénées-Orientales, 
pour  la  levée  des  300,000  hommes,  se  trouvant  sur  les 
lieux,  écrivaient  à  la  Convention  (4  mai),  qu'avec  plus 
d'audace  l'ennemi  serait  déjà  à  Perpignan;  mais  que  la 
Convention  se  rassure,  il  y  aura  toujours  des  Pyrénées  : 

Nous  marcherons  avec  les  défenseurs  de  la  patrie,  et,  si  le  peu 
d'armes  que  nous  avons  ne  nous  donne  pas  la  victoire,  nous 
arrêterons  cependant  vos  ennemis.  Nos  cadavres  offriront  de 
nouvelles  Pyrénées  et  les  esclaves  pâliront  à  leur  aspect  ^. 

d.  Mazadc  (2  mai)  vante  la  bravoure  que  La  Tour-d'Auverfino.  capitaine 
«les  ^Tcnadiers,  montra  dans  cette  alTaire.  Voir  aussi  le  compte  rendu  de 
La  Tour-d'Auverf,'ne  (i  mai). 

2.  Dépôt  de  la  (iuerrc,  armée  des  Pyrénées-Orientales,  à  la  date.  — Notre 


( 


cil.   XIV.   —  RÉGION   DES   PYRÉNÉES  347 

('ela  ne  suffisait  pas.  Il  fallait  de  bonnes  troupes,  car 
les  nouvelles  recrues,  quelle  que  fût  leur  bonne  volonté, 
ne  pouvaient  tenir  contre  des  troupes  aguerries.  Les  re- 
présentants vantaient  bien  l'esprit  des  populations.  Malbes 
louait  le  zèle  qu'avaient  monlié  les  citoyens  de  l'Aude  et 
de  la  Haute-Garonne  à  la  nouvelle  de  l'invasion  des  Espa- 
gnols (6  mai).  Projean,  (Ihaudron-Roussau  et  Baudot  écri- 
vaient aussi  de  Bayonne  (2  mai)  : 

La  masse  du  peuple  est  d'un  patriotisme  prêt  à  tous  les  sacri- 
fices. 

Et  ils  en  donnaient  celle  preuve  : 

Le  berceau  d'Henri  IV  était  encore  conservé  à  Pau,  il  avait 
appartenu  à  un  roi,  il  pouvait  en  retracer  l'idée  ;  nous  l'avons 
dit  à  la  Société  populaire,  et  par  un  élan  unanime  il  a  été  con- 
tlamné  au  feu. 

Mais  ils  reconnaissaient  en  même  temps  que  cela  ne 
relevait  en  rien  nos  forces  : 

Noire  armée  est  dans  un  état  de  dcnùment  au-dessus  de 
toute  expression,  elle  manque  d'hommes,  d'armes,  de  provi- 
sions de  bouche,  de  munitions  de  guerre. 

Il  faut  nécessairement  qu'elle  soit  renforcée  par  des  troupes 
de  ligne  et  le  plus  promptement  possible.  Le  régiment  de  Cam- 
brésis  qui  s'y  trouve  est  entièrement  royalisé. 

Cette  insuffisance  des  moyens  de  défense  est  proclamée 
par  tous  à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales  comme  à  l'ar- 
mée des  Pyrénées-Occidentales.  Dartigoeyte  écrivait  encore 
de  Saint-Sever  fG  mai)  que  les  volontaires  manquaient  de 
fusils;  qu'à  l'affaire  du  camp  de  Sarre  les  cartouches 
étaient  sans  balles.  Aux  Pyrénées-Orientales,  Leyris,  Le- 
tourneur  et  Brunel,  qui  venaient  de  rejoindre  leurs  col- 
lèg-ues  Gaston  et  Fayau,  dénonçaient  au  Comité  de  salut 
public  l'inexactitude  du  Bulletin  qui,  voulant  faire  croire 

exposé  se  fonde  siu-  les  pièces  rpii  sont  à  ee  précieux  dépôt,  classées  par 
armée,  et  pour  chaque  armée  par  mois  et  par  jour.  Les  dates  que  nous 
tlonnerons  tiendrons  donc  lieu  de  renvoi. 


348  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

que  les  passages  étaient  tous  défendus ,  inspirait  une 
fausse  sécurité  et  empêchait  l'envoi  de  renforts  indispen- 
sables (11  mai).  Le  général  de  Fiers,  qui  venait  prendre  son 
commandement,  demandait  qu'on  l'aidât  à  avoir  une  armée. 
Le  mal  signalé  par  les  représentants  était  plus  cruelle- 
ment encore  accusé  par  les  résultats.  Servan,  à  la  suite  de 
l'événement  malheureux  du  camp  de  Sarre,  était  obligé 
d'abandonner  une  partie  des  terres  de  la  République  pour 
couvrir  Bayonne  (3  mai).  De  Fiers,  malgré  le  concours 
énergique  d'un  général  éprouvé,  Dagobert,  était  contraint 
lui-même  d'évacuer  le  camp  formé  sous  Perpignan  pour 
rentrer  dans  la  place.  Il  rapportait  l'échec  à  l'inexpé- 
rience de  la  phis  grande  partie  de  sa  petite  armée,  compo- 
sée de  recrues  :  «  La  gendarmerie  nationale  a  entraîné  des 
troupes  nouvelles  et  timides  dans  sa  fuite  »  (21  mai).  Sous 
ce  régime  qui  paraît  de  fer  la  discipline  était  lâche.  Les 
représentants  députés  de  la  Convention  dans  les  départe- 
ments méridionaux,  Jlouyer,  Le  Tourneur  et  Brunel,  an- 
nonçaient que  plusieurs  bataillons  du  Gard  avaient  refusé 
de  marcher  (23  mai).  Dubreil,  sous-chef  d'état-major, 
«'crivait    au    général  Lacuée  (Perpignan,  29  mai)  : 

Les  recrues  arrivent  et  ne  veulent  pas  être  incorporées  dans 
les  cadres  existants;  elles  refusent  de  travailler  aux  retran- 
chements. 

Des  troupes  de  ligne,  des  munitions,  voilà  le  cri  qui  de 
toutes  parts  arrivait  au  ministre  de  la  guerre.  Et  que  fai- 
sait Bouchotte?  On  en  sait  quelque  chose  par  celte  lettre 
écrite  par  un  commissaire  ordonnateur  au  citoyen  Defor- 
gues,  un  des  adjoints  du  ministre  (8  juin)  : 

Le  ministre  a  ordonné  que  les  fleurs  de  lis  sur  les  boutons... 
disparussent. 

Je  me  suis  conformé  à  celte  disposition  autant  qu'il  a  été  pos- 
sible. J'ai  enjoint  provisoirement  à  cin(]  compagnies  de  vété- 
rans nationaux  qui  sont  dans  ma  police  de  s'y  conformer  aussi, 
dussent-ils  n'avoir  pas  du  tout  de  boutons.  Mais  je  vous  deman- 
derai comment  le  ministre  a  voulu  qu'ils  s'en  procurassent.  Ils 


en.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  349 

ont  cent  et  quelques  sols  dans  le  trimestre  })Our  leur  décompte; 
là-dessus  il  faut  acheter  des  souliers  et  des  culottes.,. 

Avec  des  culottes  sans  boutons,  Boucliotte  pouvait  avoir 
autrement ,  et  plus  qu'il  ne  le  voulait ,  des  soldats  sans 
culottes. 

C'est  au  milieu  de  ces  périls  et  en  face  de  celte  invasion, 
que  la  Révolution  du  31  mai  vint  jeter  le  trouble  dans  le 
pays. 

Avant  (|u"eUe  éclatât,  le  Midi  ne  s'était  pas  prononcé 
moins  vivement  que  la  plupart  des  départements  contre 
les  factieux  de  Paris,  Garrau  écrivait  d'Agen  le  10  mai  : 

Dans  les  circonstances  critiques  où  nous  nous  trouvons,  les 
vrais  amis  du  peuple  redoutent  moins  les  efTorts  des  despotes 
coalisés  au  dehors  et  des  brigands  réunis  dans  l'intérieur  que 
les  manœuvres  secrètes  des  intrigants  et  des  fédéralistes. 

11  signalait  leur  influence  dans  les  villes  maritimes  : 

Ils  comptent  pour  eux  une  partie  du  peuple  quïls  ont  égaré, 
et  la  classe  entière  des  modérés,  des  feuillants,  des  égoïstes,  des 
agioteurs,  des  fripons  et  des  ambitieux,  de  sorte  qu'il  n'est  pas 
rare  d'entendre  dire,  même  publiquement,  que,  puisque  Paris 
veut  dominer,  il  faut  s'en  séparer  et  former  des  États  particu- 
liers,,. Les  délégués  de  la  Convention  nationale  qui  réclament 
[des  armes]  au  nom  de  la  loi  sont  outragés,  menacés,  traités 
de  maratistes  et  de  désorganisateurs. 

Mais,  citoyens,  ce  qui  rend  ce  danger  plus  réel,  plus  immi- 
nent, c'est  cette  foule  de  libelles  qui  circulent  chaque  jour  dans 
toutes  les  parties  de  la  république  ', 

Et  le  représentant  Féraud,  s'adressant  au  Comité  de 
salut  public,  au  moment  où  l'on  venait  de  recevoir  les  pre- 
mières nouvelles  du  31  mai  (10  juin)  : 

Je  vous  dirai  en  passant  que  l'esprit  public  est  généralement 
bou;  que  les  habitants  sont  pleins  de  courage,  respectent  par- 

1,  Arch.  nat.,  AFII.  carton  16",  mai,  pièce  48.  Il  ajoutait  en  P,-S,  : 
«  L'adresse  des  citoyens  de  Bordeaux  à  la  Convention  nationale,  ouvrage- 
de  quelques  intrigants,  n'a  pas  eu  dans  le  département  beaucoup  d'appro- 
bateurs; de  même  la  pétition  des  Nantais  dont  la  municipalité  de  Bor- 
deaux a  ordonné  la  réimpression.  »  Les  deux  pièces  imprimées  (pièces  52 
et  o'S)  sont  jointes  à  sa  lettre. 


3o0  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

faitement  bien  les  personnes,  les  propriétés;  la  Convention 
nationale  jouit  de  la  vénération  publique;  mais  on  est  un  peu 
inquiet  sur  l'arrestation  des  trente-deux  membres  de  la  Con- 
vention. [Intez-vous,  pour  la  tranquillité  générale,  de  mettre  au 
Jour  les  motifs  qui  ont  décidé  cette  grande  mesure;  cette  expo- 
sition sera  bien  utile,  et  je  la  crois  indispensable,  d'après  ce  que 
je  vois  dans  ce  pays. 

Malgré  l'attitude  de  Bordeaux,  ces  craintes,  la  révolution 
une  fois  accomplie,  se  dissipèrent;  les  départements  qui 
s'étaient  prononcés  avec  tant  de  force  contre  les  anarchistes 
<le  Paris  n'essayèrent  pas  d'entrer  en  lutte. 

Les  Landes,  plus  soumises  à  l'influence  du  chef-lieu  de 
la  Gironde,  avaient  taché  d'entraîner  les  Basses-Pyrénées 
dans  la  résistance;  mais  du  l*"'"  au  10  juillet  les  villes  et  le 
conseil  général  du  département  y  avaient  renoncé. 

Le  Gers  avait  doublé  sa  force  armée  à  Fannonce  de  la 
révolution:  il  faisait  un  manifeste  pour  la  combattre  le 
17  juin,  et  vers  la  fm  de  juillet  il  jtrèchait  la  soumission 
générale. 

Les  Basses-Pyrénées  avaient  accueilli  d'abord  volontiers 
les  délégués  du  Gers  et  des  Landes  (du  13  au  15  juin)  et 
convoqué  une  assemblée  de  délégués  des  districts,  des 
tribunaux  et  des  sociétés  populaires  pour  le  25;  mais  la 
convocation  n'avait  pas  eu  de  suite  et,  le  i4  juillet,  le 
département  acceptait  la  Constitution. 

Les  Ilautes-Pyréuées,  qui  avaient  fulminé  les  14  et 
15  juin  une  adresse  véhémente  contre  la  révolution,  abaii- 
donnaieut  la  cause  de  Bordeaux,  le  2  août,  et  suivaient 
rexem{)le  des  déparlements  qui  sélaient  inclinés. 

Même  mouvement  dans  la  région  orientale  des  Pyrénées. 

L'Aude,  l'Ariège  et  les  Pyrénées-Orientales,  s'étaient 
pourtant  de  bonne  heure  et  très  fortement  prononcés 
contre  les  anarchistes  qui  menaçaient  la  Convention  dans 
Paris.  Dès  le  mois  de  janvier,  le  départemeut  do  l'Aude, 
répondant  à  l'appel  des  Girondins,  parlait  de  former  une 
armée  départementale.  Quelques  semaines  auparavant,  le 
25  décembre  1792,  le  déparlement  des  Pyrénées-Orienlales 


cil.    XIV.    —   RÉGION    DES    PYRÉNÉES  3ol 

écrivait  à  la  (^onveiilion  qu'il  était  prêt  à  so  lever  en  masse 
pour  rafTranchir.  Ces  manifestations  redoublèrent  en  fé- 
vrier, mars,  avril  1793;  et  dans  l'Ariège  les  sociétés  popu- 
laires juraient  d'être  inébranlables  comme  Icui's  monta- 
tagnes  :  elles  conjuraient  la  Convention,  armée  de  la  fondre 
nationale,  d'en  frapper  ses  ennemis.  Les  représentants 
envovés  dans  ces  parages  pour  la  levée  des  300  000  Iiom- 
mes  furent  témoins  de  cette  agitation  qu'ils  étaient  impuis- 
sants à  contenir.  La  levée  se  fit,  mais  sans  entliousiasme.  Il 
en  eût  été  autrement,  s'il  se  fût  agi  de  la  force  départe- 
mentale. Aussi,  quand  éclata  la  révolution  du  31  mai,  on 
ne  songea  qu'à  la  combattre,  et  à  cette  fin  on  était  tout 
prêt  à  s'entendre  avec  Bordeaux,  Toulouse,  Montpellier, 
Nîmes,  Marseille.  Mais  le  péril  du  deliors  fit  évanouir 
toutes  ces  résolutions.  Le  24  juin,  on  lisait  encore  à  Car- 
cassonne  les  délibérations  des  communes  voisines  qui  ré- 
pondaient à  l'appel  du  département;  le  2o,  à  Perpignan, 
on  ne  s'occupait  plus  que  du  siège  à  soutenir.  On  oubliait 
toute  querelle  intérieure  pour  ne  songer  qu'à  la  défense,  et 
c'est  ainsi  que  dans  les  trois  départements  comme  dans  les 
autres  on  accepta,  sans  plus  tarder,  la  Constitution  \ 

Les  représentants,  délivrés  de  ce  souci,  n'avaient  donc 
plus  qu'à  se  partager  entre  le  soin  de  pourvoir  aux  besoins 
des  armées  et  celui  de  poursuivre  les  liommes  compromis 
à  l'intérieur  par  ces  derniers  événements.  Malbeureuse- 
ment  cet  esprit  de  suspicion  qui  les  possédait  tous,  ils  le 
portèrent  aussi  dans  la  partie  militaire  de  leurs  attributions, 
et  l'on  ne  peut  pas  dire  que  ce  fut  au  profit  de  la  défense. 

On  a  vu  quelle  était  à  l'armée  des  Pyrénées-Occidentales 
la  position  du  général  en  chef  Servan  :  deux  fois  ministre 
de  la  guerre,  la  première  fois,  sous  Louis  XYI,  la  seconde 
fois,  après  le  10  août  dans  le  ministère  girondin,  ce  n'est 
pas  là  ce  qui  le  pouvait  recommander  beaucoup  aux  repré- 
sentants chargés  de  veiller  sur  ses  actes.    Déjà  avant  le 

1.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  Fédéralisme  en  1790,  t.  Il,  p.  138 
et  siiiv. 


3o2  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

31  mai  on  se  défiait  de  lui.  Le  5  mai,  le  directoire  des 
Landes  le  signalait  comme  aristocrate;  le  7,  Dartigoeyte 
disait  qu'il  lui  était  vivement  dénoncé.  Le  6  mai,  Servan 
lui-même  écrivait  au  ministre  de  la  guerre  : 

Un  des  moyens  les  plus  dangereux  employés  par  les  désor- 
ganisateurs  de  l'armée,  c'est  d'exciter  les  défiances  et  de  porter 
les  troupes  à  crier  à  la  trahison.  On  s"est  particulièrement 
aperçu  de  cela  aux  journées  des  21  avril  et  1"  mai  à  Sarre  et  à 
Jolimont,  et  au  4  mai,  jour  de  la  levée  du  camp  d'Andaye,  qui 
s'est  faite  dans  un  désordre  afïreux. 

Le  1"  juin,  dans  une  lettre  à  Barère,  il  se  défendait 
d'avoir  eu  des  relations  avec  Roland.  Il  ne  pouvait  savoir 
encore  jusqu'à  quel  point  la  révolution  de  la  veille  rendait 
sa  situation  délicate.  Il  put  s'en  apercevoir  bientôt.  Le 
19  juin,  il  écrivait  de  Bayonne  à  Deforgues,  adjoint  du 
ministre  de  la  guerre  \  pour  se  plaindre  des  procédés  du 
gouvernement  à  son  égard  et  demander  quel  était  décidé- 
ment le  général  qui  commandait  dans  les  Pyrénées.  — 
C'était  encore  lui  :  il  le  montra  dans  la  journée  du  23  juin, 
où  les  Espagnols  furent  repoussés  au  delà  de  la  Bidassoa; 
et  le  représentant  Ysabeau  écrivait  le  24  à  la  Convention 
que  tout  le  monde  y  avait  bien  fait  son  devoir.  Mais,  dès  le 
4  juillet  suivant,  il  était  destitué,  remplacé  provisoirement 
par  Labourdonnaye,  définitivement  par  Delbliecq,  puis, 
après  la  mort  de  Delbbecq  (31  août),  par  Deprez-Cassier, 
qui  fut  révoqué  le  4  octobre  et  arrêté  le  8,  laissant  la  place 
au  chef  d'état-major,  Muller. 

De  Fiers  aux  Pyrénées-Orientales  n'avait  pas  été  mieux 
traité  que  Servan;  noble  de  naissance,  lieutenant  de  Du- 
mouriez,  il  était  suspect  par  son  origine  et  d'une  nature 
peu  propre  à  désarmer,  par  ses  complaisances,  des  repré- 
sentants comme  Fabre,  qui  ne  songeait  qu'à  envahir  l'Es- 
pagne lorsqu'on  était  envahi.  Général  véritablement  sans 
année  d'abord,  il  avait  su  s'en  créer  une;  il  l'avait  aguerrie 

1.  Nomme,  diMix  jours  après,  ministre  îles  affaires  élran^'ères  (séance 
du  21  juin). 


cil.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  353 

dans  son  camp  sous  Perpignan;  si  bien  qu'après  un  pre- 
mier combat  où  il  avait  dû  se  retirer  dans  les  murs  de  la 
place,  il  avait  pu  l'y  ramener  et  faire  subir  un  grave  écbec 
aux  Espagnols  (bataille  de  Perpignan,  17  juillet);  mais  il 
y  avait  des  malheurs  qu'il  ne  pouvait  prévenir,  étant  con- 
traint par  l'infériorité  de  ses  forces  à  se  tenir  sur  la  dé- 
fensive. Ainsi,  le  24  juin,  il  avait  dû  laisser  succomber 
Bellegarde,  qui  commandait  un  des  principaux  passages  à 
l'extrême  frontière;  et  cela  avait  eu  dans  la  Convention 
le  plus  douloureux  retentissement.  Chacun  voulait  v  avi- 
ser. Le  Tourneur  demandait  qu'on  assemblât  dans  la  plaine 
de  Saint-Gaudens  une  armée  «  pour  percer  la  chaîne  par 
son  centre  et  faire  replier  l'invasion  aux  deux  extrémités*  ». 
—  Une  trouée  dans  le  massif  des  Pyrénées!  Quelle  stupé- 
faction en  effet  pour  les  Espagnols  au  débouché  de  cette 
armée-là  !  —  D'autres  échecs  semblables  étaient  à  crain- 
dre, tant  que  l'armée  ne  serait  pas  plus  nombreuse,  plus 
solide  :  telle  fut  la  perte  de  Yillefranche,  non  pas  défendue 
jusqu'à  la  dernière  extrémité,  comme  l'avait  été  Bellegarde 
par  son  héroïque  garnison,  mais  livrée  par  son  gouver- 
neur (4  août).  On  n'attendit  pas  davantage  :  de  Fiers  fut 
destitué  par  les  r^'présentants  Espert,  Fabre  et  Bonnet 
((  pour  avoir  perdu  la  confiance  des  citoyens  soldats,  com- 
posant l'armée  ^  »,  dénoncé  au  Comité  de  salut  public  par 
le  conseil  d'un  déparlement  qui  lui  devait  son  salut,  et 
jeté  en  prison.  C'est  de  là  que  le  tribunal  révolutionnaire 
le  tira,  le  4  thermidor,  avec  la  quatrième  fournée  du 
Luxembourg,  pour  l'envoyer  à  l'échafaud  *. 


1.  Fervel,  Campagne  de  la  Révolution  française  dans  les  Pyrénées-Orien- 
tales, 2°  édit.,  t.  I,  p.  72.  C'est  un  livre  excellent  fait  par  un  officier  du 
1,'énie  sur  les  pièces  qu'il  a  trouvées  au  ministère,,  et  d'après  les  lieux 
qu'il  a  parcourus  en  homme  du  métier. 

•2.  Fervel,  t.  I,  p.  100. 

o.  Hist.  du  trib.  révol.  de  Paris,  t.  V.  p.  13.  Servan  fut  plus  heureux. 
Oublié  en  prison,  il  fut  mis  provisoirement  en  liberté,  malgré  Bourdon  (de 
l'Oise)  etDuhem,  sur  la  proposition  de  Fréron,  le  5  pluviôse  an  111(24  jan- 
vier 1795),  et  rétabli  dans  son  grade  de  général  de  division  le  1^'  vendé- 
miaire an  V  (22  septembre  1793).  Moniteur,  t.  XXIII,  p.  293,  et  t.  XXVI,  p.  40. 

n.  —  23 


354  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Les  représentants  n'eurent  guère  la  main  heureuse  dans 
le  remplacement  du  général  de  Fiers.  Ils  choisirent  Puget 
de  Barbantane,  un  ex-noble  aussi,  mais  devenu  Jacobin.  Or 
Barbantane  ne  crut  pas  possible  de  rester  dans  Perpignan. 
Les  Espagnols  ayant  réussi  à  passer  la  Tet,  et  Perpignan 
pouvant  être  cerné,  il  transporta  son  quartier  général  à 
Salces,  derrière  l'Agly.  Il  alla  même  de  sa  personne  jusqu'à 
Narbonne  pour  voir  s'il  lui  venait  des  secours,  puis  jusqu'à 
Toulouse,  où  il  donna  sa  démission  et  reçut  presque  en 
même  temps  l'arrêté  qui  le  destituait.  Il  rejoignit  de  Fiers 
dans  les  prisons  de  Paris.  Il  aurait  pu  le  suivre,  à  trois  jours 
de  distance,  sur  l'échafaud  :  il  fut  sauvé  par  le  9  thermidor. 

Cependant  D'Aoust,  chef  d'état-major,  était  resté  dans 
Perpignan  qu'il  jurait  de  défendre,  et  il  avait  été  chargé  du 
commandemenl  en  attendant  Dagobert,  que  les  représen- 
tants rappelèrent  de  Gerdagne  (18  septembre).  Mais  le  vieux 
général,  comme  on  disait  (il  avait  cin(|uante-sept  ans), 
n'était  pas  d'humeur  à  prendre  le  mot  d'ordre  des  repré- 
sentants. Il  obtint  sans  peine  de  retourner  dans  sa  Gerda- 
gne, en  compagnie  du  représentant  Gassanyes  (28  septem- 
bre), qui  ne  le  gênait  pas  trop  \  et  fit  sa  pointe  en  Espag-ne. 
sans  grand  profit  pour  la  partie  engagéi^.  D'Aoust  fut  donc 
nommé  g-énéral  en  chef  (29  septembre),  et  il  débuta  par 
des  succès  qui  lui  valurent  les  plus  grands  éloges  des  repré- 
sentants (1"  octobre)  : 

La  victoire  que  nous  avons  remportée  à  Peyrestortes  est  duc 
au  général  Daoust  à  qui  nous  avons  donné  le  commandement 
provisoire  de  l'armée,  qui  lui  était  dû  comme  plus  ancien  géné- 
ral divisionnaire.  L'énergie  (?)^  de  ce  général,  son  sang-froid,  ses 
connaissances  militaires  et  son  habileté  dans  les  manœuvres 
sont  des  garanties  presque  certaines  de  succès. 

F.\BRE,  Bonnet,  Gaston. 

Ici  se  place,  dans  les  deux  armées  des  Pyrénées-Orien- 
tales et  des  Pyrénées-OccidentaU'S,  un  double  épisode  (b' 

1.  Un  peu  poLirlaiil  :  il  se  plaiiil  au  ministre  ipu'  Gassanyes  l'ail  cmpèclié 
<le  pousser  jus(|u'à  Ui'},'el  ^2.s  ocloiu-e). 

2.  L'éloye,  faute  du  copisle,  dans  la  pièce  signée  des  Irois  lepresenlanls. 


cil.    XIV.    —   RÉGION   DES    PYRÉNÉES  3oo 

même  nature,  qui  montre  à  (juel  point  les  représenlanls 
près  les  armées  osaient  se  jouer  non  pas  seulement  du 
ministre  de  la  guerre  (on  n'avait  rpie  du  mépris  pour  Bou- 
illotte), mais  même  du  ('omité  de  salut  public,  de  qui 
dépendait  la  nomination  des  généraux. 

Turreau,  qui  avait  fait  une  si  triste  figure  aux  déhuls  de 
la  guerre  de  Vendée  et  qui  devait  s'en  venger  plus  tard 
avec  ses  colonnes  infernales,  ïurreau  avait  été  nommé,  à 
Paris,  général  en  chef  de  l'armée  des  Pyrénées-Orientales 
en  remplacement  de  Barbantane.  Les  représentants  près 
cette  armée,  qui  le  connaissaient  de  réputation,  ne  se  sou- 
ciaient })as  de  le  recevoir.  A  la  nouvelle  de  sa  nomination, 
ils  écrivirent  au  ministre  de  la  guerre,  pour  lui  remontrer 
combien  il  serait  préférable  de  le  retenir  dans  la  Vendée 
qu'il  connaissait  si  bien  (il  y  était  trop  connu  lui-même!) 
et,  quand  le  général  arriva,  ils  lui  exposèrent  que  D'Aoust 
ayant  engagé  une  opération,  il  convenait  de  la  lui  laisser 
finir  (il  octobre)  :  ce  que  Turreau  accepta,  n'étant  pas 
fâché  lui-même  de  faire  connaissance  avec  les  lieux  et  de 
se  rendre  compte  de  la  situation  (lo  octobre).  Mais,  pendant 
€e  temps-là,  les  représentants  ne  perdaient  pas  une  occa- 
sion de  le  desservir  à  Paris.  Il  avait  médité  un  plan  de 
campagne  pour  le  printemps  :  on  s'empressa  d'écrire  qu'il 
parlait  de  prendre  ses  quartiers  d'hiver  (24  octobre).  Fabre 
voulait  profiter  de  l'hiver  pour  faire  la  conquête  de  l'Es- 
pagne! ïurreau,  écrivant  de  son  côté  au  Comité  de  salut 
public,  n'avait  pas  de  peine  à  montrer  le  danger  d'une 
pareille  entreprise  (24  octobre)  : 

Je  rends,  disait-il,  justice  au  civisme,  au  zèle  et  à  laclivité 
■des  représentants  près  de  cette  armée;  mais  je  crois  qu'ils  se 
laissent  circonvenir  par  des  hommes  adroits  et  ambitieux...  Je 
crois  qu'ils  ne  doivent  pas  se  mêler  des  opérations  militaires  et 
cherchera  substituer  leurs  idées  et  leurs  plans  à  ceux  des  géné- 
raux, autrement  ceux-r-i  sont  inutiles  à  l'armée. 

Et  regardant  autour  de  lui,  puisqu'il  n'avait  pas  autre 
chose  à  faire,  il  signalait  «  les  états-majors  beaucoup  trop 


356  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

nombreux,  mal  composés,  sans  cosse  augmentés  par  les- 
nouvelles  promotions  que  font  les  représentants  «;  il 
jugeait  aussi  les  généraux  :  D'Aoust,  que  les  représentants 
voulaient  maintenir  au  commandement  et  qu'il  en  déclarait 
incapaljle;  Dagobert,  dont  les  mêmes  représentants  disaient 
tant  de  mal  et  qu'il  vantait  par-dessus  tout.  Il  allait 
jusqu'à  dire  que,  si  l'on  voulait  nommer  Dagobert  général 
en  clief,  il  lui  céderait  volontiers  la  place  :  on  savait  bien 
qu'il  avait  refusé.  Notons  pourtant  ce  trait  à  l'bonneur 
d'un  liomme  qui  devait  se  montrer  bientôt  si  atroce.  Il 
demande  que  Marceau,  dont  il  allait  un  peu  plus  tard  se 
montrer  si  jaloux  ',  soit  envoyé  à  l'armée  des  Pyrénées. 
Si  cette  proposition  avait  été  accueillie,  la  guerre  d'Es- 
|)agne  aurait  été  menée  plus  vivement. 

Je  ne  suivrai  pas  plus  loin  cette  petite  guerre  de  chicane 
entre  les  représentants  et  le  malencontreux  général  qui 
était  venu  si  mal  h  propos  se  jeter  dans  leur  jeu.  Le  der- 
nier mot  devait  rester  aux  représentants.  Turreau  le  sen- 
tait bien,  mais  il  prenait  sa  revanche  en  disant  la  vérité 
sur  le  speclacle  qu'il  avait  sous  les  yeux.  Dans  une  lettre 
du  18  brumaire  (8  noveuibre),  à  Ronsin,  il  se  plaignait 
du  peu  d'harmonie  qui  régnait  entre  les  représentants  et 
les  généraux  :  «  Les  premiers,  disait-il,  s'immiscent  dans^ 
les  affaires  militaires  auxquelles  ils  n'entendent  rien  »,  et 
il  en  signalait  les  conséquences  funestes.  Dans  une  autre 
lettre  du  même  jour,  à  Bouchotte,  il  rappelait  les  préven- 
tions qui  l'avaient  accueilli  et  l'inaction  k  laquelle  il  avait 
dû  se  réduire.  Les  représentants  ont  leur  plan,  l'invasion 
de  l'Espagne  :  folie  absurde  (juaiid  les  Espagnols  tenaient 
tous  les  passages  de  la  route  en  France,  et  qu'il  s'agissait 
avant  tout  do  sauver  Perpignan.  Los  représentants  ne. 
cessent  pas  de  lui  témoigner  leur  défiance  : 

Des  mesures  continuaient  d'être  prises  à  mon  int^ii  pour  favo- 
riser l'invasion  en  Kspagne.  Aucun  rapport  ne  m'était  fait.  Le 

1.  Voy.  (;i-iles;siis.  I.  1,  p.  21('. 


CH.    XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  3oV 

représentant  Fabre  agissait  seul  à  la  tête  de  cette  armée,  com- 
mandée par  un  général  de  brigade  nommé  Delattre  qui  naguère 
était  simple  adjoint  aux  officiers  du  génie. 

Il  a  demandé  la  convocation  d'un  conseil  de  guerre, 
mais  en  vain.  On  a  tenu  un  conciliabule  particulier  dans 
CoUioure,  sans  quil  ait  élé  prévenu.  Son  respect  pour  la 
représentation  nationale  lui  inlcnlit  de  lutter  davantage; 
mais,  avant  de  quitter  cette  armée,  il  doit  à  la  Républi(pie 
de  dire  dans  quel  état  elle  se  trouve.  Dejiuis  le  10  août, 
on  a  gaspillé  2  millions  de  cartouches.  Il  y  a  trois  jours, 
on  en  était  réduit  à  oO  000.  Et  c'est  avec  cela  que  les 
représentants  voulaient  faire  la  conquête  de  TEspagne! 

Turreau  partait  donc;  mais  Boucliotte,  son  ami,  en  le 
remplaçant,  lui  ménageait  une  large  compensation.  Il  lui 
donnait  le  commandement  en  chef  de  l'armée  de  lUuest, 
la  guerre  de  Vendée  :  nous  avons  vu  comme  il  s'en  ac- 
quitta. 

C'est  le  général  Alexandre  Dumas  qui,  à  l'armée  des 
Pyrénées-Occidentales,  fait  le  pendant  du  général  Tur- 
reau, Ici  les  représentants  ne  cherchent  pas  un  biais,  ne 
parlementent  pas.  Ils  prennent  un  arrêté  : 

Les  représentants...  instruits  que  le  ministre  de  la  guerre 
vient  d'élever  aux  grades  de  généraux  de  division  dans  l'armée 
des  Pyrénées-Occidentales  des  citoyens  qui  n'ont  pas  la  con- 
fiance des  républicains; 

Considérant  que.  au  nKjment  où  le  ministre  de  la  guerre  a 
Tait  les  nominations  dont  il  est  question,  il  ne  pouvait  encore 
être  instruit  des  opérations  importantes  que  les  représentants 
•du  peuple  ont  faites  dans  l'armée  des  Pyrénées-Occidentales; 

Considérant  que  l'intérêt  de  l'armée  exige  que  les  nomina- 
tions faites  par  les  représentants  du  peuple  des  généraux  et 
officiers  qui  ont  mérité  la  confiance  du  soldat  soient  maintenues, 

Arrêtent  : 

Art.  1.  Les  nominations  faites  jusqu'à  ce  jour  par  les  repré- 
sentants du  peuple,  soit  du  général  en  chef,  soit  de  tout  autre 
officier,  sont  maintenues. 

Art.  i.  Il  est  défendu  au  citoyen  MuUer,  général  en  chef  de 
l'armée  des  Pvrénées-Occidentales,  de  délivrer  des  lettres  de 


358  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

service  aux  officiers  qui  viennent  d'être  ou  qui  seraient  promus 
à  quelque  grade  que  ce  soit  par  le  Conseil  exécutif  dans  ladite 
armée . 

Art.  3.  11  est  ordonné  {tant)  au  citoyen  Dumas,  nommé  géné- 
ral de  l'armée  des  Pyrénées-Occidentales  par  le  conseil  exécutif 
et  à  tous  autres  officiers  qui  pourraient  élre  ou  avoir  été  promus 
à  quelque  grade  par  le  Conseil  exécutif  dans  ladite  armée,  de 
sortir  des  murs  de  Bayonne  et  du  Saint-Esprit,  dès  qu'ils  y 
seront  arrivés,  jusqu'à  l'arrivée  des  représentants  du  peuple 
dans  cette  ville. 

Art.  4.  Les  représentants  du  peuple  se  rendront  incessam- 
ment à  Bayonne;  ils  y  conféreront  ensemble  sur  le  parti  à 
prendre  sur  les  nouvelles  nominations  du  Conseil  exécutif;  en 
attendant,  ils  invitent  le  citoyen  Garrau,  leur  collègue,  actuel- 
lement à  Bayonne,  de  vouloir  bien  adhérer  au  présent  arrêté  et 
de  tenir  la  main  à  son  exécution. 

Mont-de-Marsan,  1"  jour  du  1"  mois  de  l'an  II, 

MoNESTiER  (du  Puy-de-Dôme),  Pinet  aine,  Cavaigxac'. 

Adhésion  de  Garrau,  3-  jour  du  2''  mois  (24  octobre). 
Autre  arrêté,  daté  de  Bayonne,  9  brumaire  (30  octobre)  : 

Les  représentants  du  peuple... 

Considérant  que  le  Comité  de  salut  public  et  la  Convention 
nationale  ne  connaissaient  pas  les  réformes  si  nécessaires  opé- 
rées dans  cette  armée,  non  plus  que  les  remplacements  qui  y 
ont  eu  lieu  à  l'époque  où  la  promotion  du  général  Dumas  parle 
ministre  de  la  guerre  ou  par  le  Conseil  exécutif  a  été  approuvée- 
par  la  Convention  nationale  ; 


\.  Cavaignac,  désigné  d'abord  par  le  décret  du  30  avril  pour  l'armée  du 
Nord  et  transféré  presque  aussilôl  à  l'armée  des  côtes  de  Brest  où  le  décret 
du  19  juillet  le  maintint,  se  trouvait  ei:core  à  cette  armée  en  septembre. 
(Voir  sa  lettre  du  2  septembre  signée  de  lui  et  de  ses  trois  collègues,  Louis- 
Turreau,  Ruelle  et  Méaulle.  Moniteur  du  8  septembre,  t.  XVII,  p.  595.> 
C'est  de  là  qu'il  avait  passé  à  l'armée  des  Pyrénées-Occidentales.  Un  dé- 
cret du  2"  brumaire  (1"  novembre^i  le  cbargea  spécialement  de  compléter 
la  cavalerie,  et  il  y  a  de  lui  au  Dépôt  de  la  guerre  nombre  d'arrêtés  relatifs- 
à  ce  service.  Un  arrêté  du  Comité  de  salut  public  du  9  nivôse  [29  décembre) 
le  chargeait  d'aller  établir  le  gouvcrnoment  révolutionnaire  dans  les  dépar- 
tements de  la  Drôme  et  de  l'Isère.  Il  s'excusa  en  disant  que  la  mission 
qu'il  avait  reçue  le  27  brumaire,  prorogée  encore  le  21  frimaire,  n'était  pas- 
Icrminée  au  l"^""  pluviôse  (Arcli.  nal.,  AF  II,  n2,  ventôse,  pièce  1")),  et  in- 
sista sur  cette  excuse  dans  une  nouvelle  lettre  du  20  iihiviôsc  {i/)id..  pièce  16). 
11  fut  maintenu  à  l'armée  des  Pyrénées. 


CH.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  359 

Considérant  que  le  général  Muller  a  reçu  des  représentants 
le  soin  de  commander  en  chef  cette  armée,  à  raison  des  preuves 
quil  avait  données  déjà  de  son  talent... 

Contre  Dumas,  ils  ii'articiiloiit  aucun  reproche,  mais  il 
ne  connait  pas  la  localité,  les  places,  les  pctsilinns.  Muller 
est  donc  maintenu  jusqu'au  décret  détuiitif  ;  quant  à  Dumas, 
il  est  libre  de  rester  comme  divisionnaire.  L'arrêté  est 
signé  : 

MoNESTiER    du  Puy-de-Dùme),  DARTiGOEYTii:,  Garrau, 
Cavaignac,  PiMiT  aîné. 

Muller  resta,  et  il  resta  jusqu'après  le  9  thermidor  sous 
la  sauvegarde  de  ses  redoutés  patrons. 

Les  représentants  près  l'armée  des  Pyrénées-Orientales, 
qui  avaient  su  se  débarrasser  de  Turreau,  crurent  qu'ils 
pourraient  faire  partir  aussi  Dagobert,  si  peu  docile  à  leurs 
projets.  Mais  Turreau  était  un  inconnu  dans  l'armée.  Dago- 
bert v  était  extrêmement  populaire,  populaire  par  ses  succès, 
populaire  dans  ses  revers  mêmes,  car,  battant  ou  battu, 
le  vieux  général  montrait  toujours  la  même  bravoure,  cl 
les  recrues  les  plus  timides  aiment  cela.  Dagobert  fut  donc 
destitué.  C'était  se  faire  une  grande  illusion  que  de  croire 
qu'un  tel  homme  tremblerait  devant  un  représentant;  qu'il 
se  tairait,  crainte  de  pis,  et  s'en  irait  trop  heureux  d'être 
libre.  Dagobert  rédigea  un  mémoire  où  il  exposait  ses 
griefs  contre  ceux  qui  l'avaient  frappé  et,  indépendam- 
ment des  sympathies  du  soldat,  il  trouvait  dans  l'armée  un 
appui  auprès  du  Conseil  exécutif  :  il  le  trouvait  dans  un 
des  deux  agents  que  le  ministre  de  la  guerre  avait  le 
droit  d'entretenir  dans  chaque  armée  :  le  citoyen  Hardy. 

Une  des  premières  lettres  de  Hardy  exprimait  les  regrets 
unanimes  qu'emportait  Dagobert  (21  novembre).  En  atten- 
dant que  son  alTaire  fût  éclaircie,  le  Comité  de  salut  public 
chargea  du  commandement  en  chef  Doppet,  ancien  mé- 
decin, lieutenant-colonel  de  la  légion  des  Allobroges  et 
l'organe  de  la  députation   qui  demanda  la  réunion  de  la 


360  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Savoie  h  la  France;  eéuéral  de  fraîche  date,  à  qui  on  avait 
donné  dans  les  derniers  jours  du  siège,  au  détriment  de 
Ivellermann,  l'honneur  de  prendre  Lyon;  que  l'on  avait 
envoyé  ensuite  à  l'armée  d'Italie  pour  prendre  Toulon  : 
mais  Toulon  n'était  pas  si  facile  à  prendre.  Avant  qu'il  y 
fût  arrivé,  on  l'envova  à  l'année  des  Pyrénées-Orientales. 
II  était  en  route;  en  son  absence,  les  représentants  main- 
tinrent le  commandement  provisoire  à  D'Aoust  (22  novem- 
bre). La  situation  devenait  grave.  Les  Espagnols  (et  c'est 
là  ce  qui  explique  la  lenteur  de  leur  marche  en  avant, 
avec  des  troupes  si  supérieures  aux  nôtres)  voulaient  recon- 
quérir le  Iloussillon  :  c'était  la  part  qu'ils  convoitaient  dans 
le  démembrement  de  la  France,  comme  l'Angleterre  Dun- 
kerque,  à  défaut  de  Calais,  et  l'Autriche  les  villes  détachées 
autrefois  de  la  Flandre  ou  du  Ilainaut;  c'est  pourquoi,  ils 
s'attardaient  à  prendre,  comme  autant  de  gages,  les  places 
fortes,  et  ils  revenaient  en  arrière  enlever  successivement 
Port-Vendres,  le  fort  Saint-Elme  et  Collioure,  qui  ne  se 
trouvaient  pas  sur  le  chemin  de  leur  invasion.  Il  y  avait 
là  de  quoi  compromettre  plus  d'un  général.  Les  repré- 
sentants voulaient  y  voir  l'effet  de  la  trahison.  Etaient 
suspects  tout  d'abord  les  «  ci-devant  »,  et  il  y  en  avait 
beaucoup  dans  l'armée  des  Pyrénées-Orientales.  Les  sans- 
culottes  en  murmuraient.  Doppet,  qui  était  à  eux,  s'appro- 
priait leurs  murmures,  et  il  y  avait  dans  l'armée  un  homme 
qui  pouvait  les  faire  arriver  en  liant  lieu  :  c'est  Ihomme 
que  nous  avons  nommé  déjà,  l'agent  du  Conseil  exécutif, 
le  familier  du  ministre  de  la  guerre,  Hardy.  Il  était  ami 
de  Doppet,  et  il  détestait  D'Aoust  comme  noble;  il  détes- 
tait Delattre,  qui  n'était  pas  un  noble,  qui  était  né  dans  la 
sans-culotterie,  comme  il  disait,  mais  qui  était  une  créa- 
ture des  représentants  dont  Hardy  n'avait  pas  eu  à  se 
louer  '  :  Delattre  fait  par  eux  général  de  brigade  et,  deux 

1.  Les  représentants  l'avaient  dcstilué,  mandé  près  d'eux  et  le  lende- 
main ils  l'avaienl  rétabli  dans  ses  fonctions,  ce  d(jnt  Hardy  Irioniplie  le  jour 
suivant  dan-;  la  séance  iici-niani'iit;'  du  déparlcuicut    ',  S  cl  '.i  frimaire). 


CH.    XIV.    —   RÉGION    DES    PYRÉNÉES  361 

mois   après,  général  Je  division,  avancement  dangereux 
qui  lui  im[)Osait  plus  qu'il  n'était  capable  de  faire. 

Le  12  frimaire  (2  décembre),  Hardy  écrivait  au  ministre 
de  la  guerre  : 

Demain  je  me  rendrai  au  quartier  général  et  je  t'écrirai.  J'es- 
père que  Duppet  (qui  ne  manque  pas  d'énergie)  remédiera  à  la 
foule  d'abus  qui  se  commettent  tous  les  jours  et  qu'enfin,  Mon- 
sieur Daoust  avouant  son  peu  de  connaissances,  nous  aurons 
enfin  un  général  vraiment  en  chef.  Doppet  a  eu  de  bons  moments 
de  fermeté,  j'espère  que  ça  ira. 

Ça  nalla  pas  à  Villalongue  que  Doppet,  mal  servi  par 
l'imprudente  ardeur  de  Bernède,  ne  put  empêcher  do 
tomber  aux  mains  des  Espagnols  (17  frimaire,  7  décembre). 
C'est  pour  Hardy  une  occasion  de  tomber  sur  ceux  qu'il 
déteste  : 

Les  muscadins  et  les  ci-devant,  écrit-il  au  ministre  le  17  fri- 
maire (7  décembre),  sont  les  auteurs  du  mal. 

A  la  suite  de  celle  triste  affaire,  les  représentants  se 
seraient  crus  fort  compromis  eux-mêmes  s'ils  n'avaient 
donné  satisfaction  à  Doppet  contre  ces  muscadins,  auteurs 
de  tout  le  mal.  Ils  lui  écrivirent  dès  le  lendemain  (18  fri- 
maire, 8  décembre)  : 

Tu  nous  déclares  que  tous  les  ci-devant  nobles  ne  peuvent 
avoir  ta  confiance,  nous  le  pensons  comme  toi  et  nous  t'en- 
voyons un  arrêté  qui  les  destitue  tous.  Tu  nous  présenteras  sans 
doute  pour  les  remplacer  des  sans-culottes  éclairés  et  coura- 
geux, mais  il  n'y  a  pas  un  instant  à  perdre. 

C'était  bien  radical;  aussi  le  surlendemain,  les  voyait-on 
interpréter  ou  rapporter  leur  arrêté.  Le  chef  d'état-major 
de  Verges  et  le  général  Bernède  restaient  seuls  suspen- 
dus. Mais  ce  n'était  pas  assez  pour  Hardy;  il  écrivait  le 
21  frimaire  (11  décembre),  au  Conseil  exécutif  : 

Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  nous  avons  20  pièces  de  canon 
qui  ont  été  prises;  que  nous  étions  13  000  hommes  et  les  Espa- 


362  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

giiols  5000.  Delatre  qui  commandait  cette  division,  qui  avait  été 
averti  ofriciellement  par  le  général  Doppet  sur  l'attaque  des 
Espagnols,  ne  s'y  trouvait  pas. 

Tôt  ou  tard  la  vérité  percera,  les  traîtres  paieront  de  leur 
tète;  mais,  en  attendant,  nos  braves  frères  d'armes  sont  sacrifiés. 
On  a  beau  dire  (et  je  le  soutiendrai  à  messieurs  les  généraux)  : 
«  Mais  tous  ces  volontaires  fuient,  ce  sont  des  gueux  »,  je  répon- 
drai :  «  Les  chefs  à  la  tète  (ils  sont  assez  payés)  ;  et  le  volon- 
taire qui  est  vraiment  républicain  se  battra  en  héros.  » 

El  il  exposait  le  dénuement  de  l'armée,  la  force  desEspa- 
ijnols.  Notre  effectif  était,  avant  l'affaire  de  Villalongue,  de 
36  000  hommes,  il  n'est  plus  que  de  20  000, 

Dont  la  moitié  n'a  point  de  fusils,  où  ont-ils  passé?  c'est  ce 
que  je  ne  sçai  encore;  dans  ceux  qui  ont  des  fusils,  beaucoup 
n'ont  pas  de  chiens,  d'autres  n'ont  pas  de  platine,  le  fusil  est 
tout  rouillé  et  la  batterie  ne  peut  pas  jouer.  Ce  sont  encore  les 
généraux  qui  sont  cause  de  cette  désorganisation.  Que  font-ils? 
Rien  :  la  nuit,  cherchant  toujours  quelque  endroit  écarté  pour 
ne  point  coucher  au  camp  (ils  sont  pourtant  assez  payés!),  le 
jour,  se  promenant  ou  cherchant  à  faire  la  cour  à  leurs  supé- 
rieurs. 

En  même  temps,  il  écrivait  au  ministre  : 

Je  te  prie  de  faire  attention  à  la  lettre  que  j'écris  au  Conseil 
exécutif. 

Et  il  lui  exprimait  le  regret  de  ne  pouvoir  lui  parler 
de  «  lùen  des  choses  qui  ne  peuvent  être  mises  sur  le 
papier  '  ». 

Puis  encore,  le  23  frimaire,  au  Conseil  exécutif  : 

Doppet  a  fait  destituer  Deverges,  général  de  brigade  (ci-de- 
vant noble),  chef  provisoire  de  l'état-major,  et  Bernéde,  général 
de  brigade.  Ce  n'est  pas  assez  qu'ils  soient  destitués  ;  ils  devraient 
être  punis  comme  bien  d'autres.  11  est  nécessaire  que  le  ministre 
de  la  guerre  nous  envoyé  de  vrais  républicains  pour  mettre  à 
la  place  de  tous  les  généraux  ci-devant  nobles,  dont  celte  armée 

1.  Le  1-2  floconibrc,  il  oc  rit  à  Ronsin,  pi'ncral  de  Vnvmvc  rr-Milnliniinairc, 
|iuiir  lui  amioncfr  la  dcrnuli'  lir  Villaloiigiu-,  (Imil  la  inisc  mi  la  vente 
iiuiis  a  cûùli'  0000  hitmnios. 


cil.    XIV.   —   RÉGION    DES    PYRÉNÉES  363 

est  infectée;  il  y  a  de  (pioi  désespérer  par  l'air  pestiféré  qu'on 
y  respire,  car  (ians  tous  les  grades  il  n'y  a  que  de  cette  race 
maudite. 

Les  représenlants  Fabre,  Gaston  et  (lassanyos  n'osaient 
plus  parler  autrement  que  ce  furieux.  Dans  une  proclauia- 
lion  qui  commençait  par  ces  mots  : 

Les  grands  revers  sont  souvent  le  prélude  de  la  prusiiéiMié... 

ils  déclarèrent  (singulier  aveu  d'impuissance)  que  l'armée 
des  Pyrénées  était  en  proie  aux  machinations  des  mus- 
cadins (25  frimaire,  io  décembre)  '. 

Mais  les  revers  succédaient  aux  revers. 

Hardy  à  Boucliottc  (1"  nivôse,  21  décembre)  : 

Trahison  sur  trahison...  Repasse  toutes  mes  lettres...  Dela- 
tre,  lequel,  dans  une  de  mes  dernières,  je  te  marquais  qui  était 
encore  général,  donne  le  commandement  du  fort  Saint-Elme  (le 
boulevard  de  Collioure  et  de  Perpignan,  et  imprenable)  à  un 
gendarme  chassé  de  son  corps.  Hier  les  Espagnols  y  entrèrent 
et  ensuite  dans  Collioure. 

Les  représentants  ne  pouvaient  rester  muets  sur  ces 
catastrophes.  Gaston  écrit  le  même  jour  au  Comité  de 
salut  public  : 

La  république  court  les  plus  grands  dangers... 

Les  Espagnols  viennent  d'être  renforcés  par  les  Portu- 
gais : 

Us  ont  retiré  de  nomlireuses  trempes  d'élite  de  leur  armée 
destinée  à  agir  contre  notre  armée  des  Pyrénées-Occidentales. 
Nos  batfvillons  de  la  masse  ne  veulent  plus  combattre  ;  ils  fuient 
à  la  débandade  devant  l'ennemi,  brisent  leurs  fusils  et,  malgré 


1.  Le  27  frimaire  (il  décembre).  Aibillc  IransmeUail  au  ministre  de  la 
guerre  une  lettre  d'un  républicain  servant  à  Tarmée  des  Pyrénées,  sur 
l'affaire  de  Villalongue.  Ce  républicain  accusait  les  chefs  d'être  des  créa- 
tures de  Rolland,  Brissot.  Le  représentant  Gaston  s'est  laissé  entraîner 
par  eux.  Doppet  lutte  contre  le  mauvais  esprit  et  des  difficultés  de  toute 
nature.  Albitte  affirme  que  l'armée  est  remplie  de  nobles,  d'émigrés,  de 
fédéralistes,  etc. 


364  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

nos  pressantes  sollicitations,  nos  vigoureuses  mesures,  il  n'est 
plus  moyen  de  les  rappeler  à  l'honneur,  de  les  mener  au  combat. 
Votre  arrêté  qui  ordonne  de  réduire  cette  armée  à  15  000  hom- 
mes sera  exécuté,  s'il  est  possible;  nous  avons  une  confiance 
aveugle  à  vos  ordres;  nous  nous  ferons  immoler  pour  leur  exé- 
cution. C'est  d'après  cet  arrêté  que  le  général  Doppet  a  songé 
à  battre  en  retraite. 

Après  cet  exorde,  il  eu  vient  aux  résultats  : 

Port-Yendre  est  pris,  Collioure  est  à  la  veille  de  l'être...  Nous 
vous  le  disons  avec  franchise,  cette  armée  est  perdue  ;  les  dépar- 
tements du  Midi  tomberont  au  pouvoir  des  Espagnols  si  vous 
n'envoyez  en  poste  des  troupes  délite,  des  numitions  de  guerre 
de  toute  espèce. 

Et  toujours  même  conliauce  eu  D'Aoust  : 

Le  général  Doppet,  malade  au  lit,  a  remis  le  commandement 
au  brave  général  Daoust.  Cet  intrépide  guerrier,  la  veille  de 
notre  horrible  défaite,  avait  repris  la  fameuse  position  de  Villa- 
longue.  11  ramène  à  Banyuls-les-Aspres  dix-huit  grosses  pièces 
de  canon,  deux  mortiers  \  etc. 

Puis  en  postscript  ion  : 

P. -S.  —  Au  moment  où  nous  allions  cacheter  cette  dépêche, 
le  chef  d'état-major  nous  annonce  que  Collioure  est  pris.  Nous 
n'avons  pas  de  nouvelles  de  notre  collègue  Fabre.  Il  y  a  toute 
apparence  qu'il  a  été  tué  sur  la  brèche. 

Fabre,  eu  effet,  avait  fait  la  seule  chose  qui  put  lui  faire 
pardonner  l'extravagance  de  ses  plans  de  campagne  :  il 
s'était  fait  tuer  eu  combattant. 

Avant  l'arrivée  de  ces  dépêclies,  dès  le  2  nivôse,  23  dé- 
cembre, le  ministre   de  la  guerre   envoyait  à  Doppet  un 

1.  Voir  lc<  lettres  (le  D.unisl  sur  cos  combats  (18.  l'.t  cl  ^1  (h'eenibrc). 
Boissot  écrit  au  Comité  de  salut  public  (2  nivôse,  22  tlécembro)  :  «  L'hor- 
riijle  plan  de  trahison  s'exécute,  se  suit  toujours  avec  cette  iierlidie  (jui 
caractérise  nos  ennemis  et  les  traîtres;  Banyuls.  Port-Vendres,  Collioure  soni 
au  pouvoir  des  Espagnols;  les  l'oi'ts  ont  été  livrés,  l'armée  est  totalement 
en  déroule.  Je  tremble  tie  vous  faire  paraître  mes  soupçons.  Je  crains  ipi'il 
n'y  ait  de  grands  coupables.  On  ne  sait  ce  ipi't'st  ilevenu  Fabre,  et  Gaston 
•est  renfermé  à  Perpignan.  » 


cil.    XIV.    —   RÉGION    DES   PYRÉNÉEN  36» 

arrêté  du  Comité  de  salut  public  pour  mettre  en  état 
d'arrestation  les  citoyens  Bornède,  de  Verges  et  Delattre. 
Restait  Daoust.  Doppet  était  malade.  Dugommier,  le 
vainqueur  de  Toulon,  appelé  pour  le  remplacer,  n'arrivait 
[»as.  Par  un  arrêté  de  cette  même  date,  les  deux  repré- 
sentants Gaston  et  («assanyes, 

Considérant  que  le  vœu  unanime  des  généraux  de  divisicm 
est  que  le  général  Daoust  conserve  provisoirement  le  comman- 
dement en  chef  de  l'armée, 

le  maintenaient  dans  ce  poste  périlleux  (13  nivùse,  2  jan- 
vier 1794). 

Ce  fut,  du  reste,  un  de  leurs  derniers  actes.  Par  un 
décret  de  ce  même  jour,  2  nivôse,  Milhaud  et  Soubranv, 
députés  du  Cantal,  avaient  ordre  de  se  rendre  sur-le-champ 
à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales  avec  tous  les  pouvoirs 
des  représentants  près  les  armées.  Gaston  et  Fabre  (on 
ignorait  sa  morti  étaient  envoyés  à  Tarmée  des  Alpes; 
Cassanyes,  rappelé  au  sein  de  la  Convention  '. 

Hardy  avait  beau  jeu  désormais.  La  dernière  nomina- 
tion de  D'Aoust  comme  général  en  chef  provisoire  l'avait 
exaspéré.  Il  écrivait  au  ministre,  le  o  nivôse  (25  décembre)  : 

Daoust  a  été  nommé  général  en  chef  provisoire.  Ainsi  nous 
retombons  encore  avec  un  général  ci-devant  noble.  Ressou- 
viens-toi d'une  de  mes  lettres  par  laquelle  je  te  demandais  de 
nous  envoyer  des  généraux  sans-culottes. 

Et  le  8  nivôse  (28  décembre),  insinuant  que  le  général 
(Hait  en  intelligence  suspecte  avec  l'ennemi  : 

Un  trompette  espagnol  s'est  présenté  hier  l'après-midi  à 
notre  avant-poste,  il  aurait  dû  rester  à  ce  poste;  mais  il  fut 
conduit  au  dedans  du  camp,  à  la  maison  Blanche,  où  est  le  quar- 
tier général  du  camp;  là  on  lui  fît  remettre  sa  dépêche  et  de 
suite  il  fut  renvoyé.  Je  n'ai  encore  pu  savoir  le  sujet  de  sa 
mission. 

I.  Moniteur  du   i  iiivùsL-  cil  «Ifconibro  1VJ31,  t.  XIX,  p.  ;i(l. 


366  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Doppel  est  à  la  mort.  Nous  allons  être  ainsi  livrés  entière- 
ment au  commandement  d'mi  général  ci-devant  noble  (D'Aoust)  : 
au  plus  vite  envoye-nous  des  généraux  sans  culotte  (sic)  '. 

Dugonimier  venait  d'arriver  et  sa  première  lettre  faisait 
un  triste  tableau  de  l'état  où  bis  derniers  représentants, 
dont  la  vraie  mission  était  de  fournir  aux  généraux  les 
moyens  de  combattre,  avaient  laissé  l'armée  : 

Diujiiiinnier  au  Com'Ué  de  saliil  public. 

Malgré  le  désir  que  j'avais  de  rendre  visite  aux  Espagnols, 
aussitôt  mon  arrivée  à  l'armée  dont  on  m'avait  confié  le  com- 
mandement, j'ai  été  forcé  de  me  borner  t\  reconnaître  les  posi- 
tions respectives  et  nos  moyens  de  tout  genre.  Autant  j\ii  eu  de 
plaisir  de  rencontrer  deux  représentants  décidés  à  laisser  aux 
généraux  rexercice  libre  de  leurs  fonctions,  se  bornant  à  donner 
aux  leurs  toute  l'activité  dont  elles  sont  susceptibles,  et  bien 
suffisantes  pour  les  occuper,  autant  j'ai  été  vivement  affecté  de 
l'état  de  l'armée. 

J'ai  trouvé  les  bataillons  renouvelés  presque  en  entier,  les 
anciens  volontaires  détruits  par  le  fer  ou  la  maladie;  la  moitié 
sans  armes  ou  avec  de  mauvais  fusils;  les  7/8  des  fusils  sans 
bayonnettes,  la  tenue  du  soldat  très  mauvaise,  sa  subsistance 
précaire,  son  vêtement  de  même. 

J'ai  trouvé  l'artillerie  nulle  pour  une  armée  dont  l'importance 
ne  peut  être  disputée,  puis(]u"elle  défend  notre  territoire  envabi 
par  l'ennemi  qui  jouit  d'une  superbe  partie. 

J'ai  trouvé  la  cavalerie  sur  les  dents  ainsi  que  les  chevaux  i\(i> 
charrois,  faute  de  fourrage. 

Après  l'esquisse  que  je  vous  fais  de  notre  situation,  il  est  su- 
perflu de  vous  dire  que  je  ne  suis  pas  en  état  d'attaquer. 

On  était  loin  des  plans  du  niallieureux  Fabre.  Dugoni- 
micr  n'était  pas  lionnne  à  se  laisser  conduire  par  les  repré- 
sentants, et  l'on  voit  par  ses  éloges  discrets  (jue  les  deux 
nouveaux  arrivés  n'avaient  pas  essayé  cU'  le  faire.  Les 
deux  représentants  se  rejetèrent  sur  h^s  trahisons,  et  en 
cela  ils  allaient  secoiuh^r  les  vues  de  llnrdv.  Ils  écrivaient 


1.  De  nii'ine  dans  une  k-llrt'  «lu  10  iiisôsi'  {'.W  iliTcnilirc). 


eu.    XIV.   —  RÉGION    DES   PYRÉNÉES  367 

au    Comité    de   salut    public   ce   même  jour    13   pluviôse 
(1"  février)  : 

Le  système  de  trahison  combiné  entre  nos  ennemis  extérieurs 
et  les  contre-révolutionnaires  du  Midi  se  développe  tous  les 
jours...  Que  de  coupables,  ([ue  de  scélérats  à  punir I  II  est  in- 
concevable que  les  exemples  terribles  exerces  sur  Lyon,  Tou- 
lon et  la  Vendée  n'aient  fait  qu'assoupir  l'esprit  de  contre- 
révolution  et  d'égoïsme  qui  est  toujours  dans  ce  pays. 

A  l'affaire  du  22  novembre  (v.  st.).  après  celle  de  Peyres- 
tortes,  Dagobert  commandait  l'avant-garde;  sa  colonne  était 
déjà  sur  les  tentes  de  l'ennemi  et  le  camp  espagnol  allait  être 
emporté  si  elle  avait  été  secondée  par  celles  de  Daoust  et  de 
Ramel. 

Ils  avaient  débuté  par  prendre  un  arrêté  (23  nivôse. 
12  janvier  1794)  portant  que  le  tribunal  militaire  de 
larmée  jugerait  révolutionnairement  et  dans  les  formes 
prescrites  par  la  loi  du  19  mars;  puis  le  3  ventôse  (21  février) 
ils  instituaient  un  nouveau  tribunal  révolutionnaire  du 
1"  arrondissement,  pour  juger  à  bref  délai  tous  les  cons- 
pirateurs '. 

Un  autre  tribunal  attendait  D'Aoust. 

D'Aoust  avait  été  mandé  à  Paris.  On  savait  bien  que  ce 
n'était  pas  pour  recevoir  des  compliments.  Dès  le  29  plu- 
viôse (17  février)  Hardy  presse  Boucliotte  de  prendre  eu 
main  l'affaire  : 

Nous  avons  encore  dans  notre  armée  et  dans  l'étendue  de  la 
division  des  serpents  venimeux  dont  le  souffle  désorganisa- 
teur,  etc. 

Heureusement  Doppet  va  sous  peu  nous  être  rendu. 

Hâtez  le  jugement  de  Daoust  et  des  autres  officiers  traîtres  ^ 

1.  Nous  en  reparlerons  plus  bas. 

2.  Le  vœu  de  Hardy  ne  s'accomplil  point  si  tôt.  mais  il  s'accomplit.  Le 
14  messidor  (2  juillet  ['A)i).  Daoust.  Delattre  et  Chaillet  de  Verges  étaient 
condamnés  à  mort  par  le  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Après  avoir 
versé  leur  sang  pour  la  patrie  sur  les  mêmes  (•hami>s  île  bataille,  ils  pé- 
rirent ensemble  sur  le  même  échafaud.  (Voy.  Hist.  du  tribunal  révol.  di: 
Paris,  t.  IV,  p.  3G8.)  Ramel  avait  été  condamné  par  un  conseil  de  guerre  : 
«  Il  fallut,  dit  le  commandant  Fervel,  renouveler  trois  fois  le  conseil  de 
guerre  chargé  de  le  condamner  et  son  supplice  dut  être  dérobé  à  lindi- 


368  LES   REPRÉSEMANTS   EN    MISSION 

Doppet  qu'on  avait  cru  à  la  mort  s'était  rétabli.  Il  n'était 
pourtant  pas  question  de  lui  rendre  la  place  confiée  à 
Dugommier.  On  lui  avait  otTert  un  commandement  dans 
les  Alpes;  mais  il  voulait  rester  en  face  des  Espagnols  '; 
on  l'y  laissa.  Dagobert,  revenu  à  l'armée  des  Pyrénées  et 
à  sa  division  dans  la  Cerdagne,  étant  mort  de  maladie,  son 
commandement  fut  donné  à  l'ancien  général  en  chef,  et  on 
le  trouve  dans  les  états  de  l'armée,  commandant  en  second 
sous  Dugommier. 

L'armée  des  Pvrénées-Orientales  s'était  promptemeni 
relevée  avec  Dugommier.  Tout  récemment,  Dagobert,  ren- 
voyé avec  un  bill  d'indemnité  et  rétabli  dans  son  comman- 
dement de  la  Cerdagne,  avait  pénétré  jusque  dans  Urgel. 
Le  vieux  général,  succombant  à  la  maladie,  mais  vainqueur, 
avait  pu  mourir  sur  le  territoire  espagnol  ^  Dugommier, 
à  son  tour,  négligeant  les  garnisons  qui  occupaient  Coul- 
lioure,  le  fort  Saint-Elme  et  Port-A^éndres  où  Fabre  aAail 
péri,  avait  pu  accomplir,  logiquement  cette  fois,  ce  que 
Fabre  avait  rêvé,  et,  reprenant  cette  route  de  la  vallée 
du  Tech  par  où  les  Espagnols  nous  avaient  envahis,  il 
entrait  dans  la  Catalogne  ".  A  plusieurs  reprises  la  Con- 
vention put  décréter  que  l'armée  des  Pyrénées-Orientales 
avait  bien  mérité  de  la  patrie  \  Il  faut  comprendre  dans 
les  honneurs  de  ce  décret,  avec  le  général  en  chef,  ses 
lieutenants  :  Augereau,  Mirabel,  tué  à  l'ennemi  le  25  ther- 
midor, Perignon,  Yictor;  il  y  faut  comprendre  aussi  avec 
ces  jeunes  soldats,  si  vite  dressés  à  la  victoire,  les  vail- 
lantes populations  des  montagnes,  et  notamment  les 
marins-montagnards  de  Banyuls  qui,  chargés  de  la  défense 


i^nalion  dos  soldais.  »  Bornèilr-,  <|iu'l(iiies  soniaines  aj^rt's  la  (k'ruuU'  de. 
VnUalongue,  avait  été  «  guilloliné  au  milieu  du  camp  de  rUnioii  par  la 
IVinme  du  bourreau  ».  (Fervel,  t.  I,  p.  224  et  244.) 

1.  Voy.  sa  lettre  du  8  germinal  (28  mars.) 

2.  Voy.  les  lettres  des  10  et  13  avril,  où  il  aiinonee  ses  suoeès.  et  celle  ilu 
20  avril,  où  Dugommier  annonce  sa  mort. 

3.  Les  garnisons  espagnoles  du  fort  .Sainl-Klnie,  de  Porl-Vendrcs  el  de 
Collioure  capilulèrent  vers  le  9  prairial  (28  mai  IV.il). 

4.  G  mai,  3  juin,  2  et  24  septembre  ITO'i. 


I 


CEI.   XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  369 

•tlu  col  ot  débordés  en  un  jour  de  déroute,  firent  le  coup 
<le  feu  jusqu'à  la  fin,  servis  par  leurs  femmes  et  leurs 
enfants,  el,  plutôt  (|ue  de  quitter  leur  poste,  abandonnèrent 
leur  village  à  l'invasion  de  l'ennemi  '. 

Que  devenait  pendant  ce  temps  l'armée  des  Pyrénées- 
Occidentales?  Elle  était  toujours  sous  la  surveillance  des 
trois  représentants  Dartigoeyte,  Pinet  et  Cavaignac,  ce 
dernier  chargé  surtout  de  compléter  la  cavalerie,  mais 
«'associant  d'ailleurs  à  tous  les  actes  de  ses  collègues; 
■elle  avait  toujours  pour  général  MuUer,  et  Muller  avait 
des  lieutenants  capables  de  ne  pas  rester  éternellement  sur 
la  défensive  :  Frégeville,  Lespinasse,  Moncey,  Harispe,  sans 
compter  le  modèle  des  braves,  La  Tour-d'Auvergne,  tou- 
jours simple  capitaine  de  grenadiers.  Je  ne  compte  pas 
non  plus  Dumas,  que  les  représentants  venaient  d'éloi- 
gner en  lui  donnant  le  commandement  de  10  000  hommes, 
réclamés  par  le  Comité  de  salut  public  pour  la  guerre  de 
Vendée,  et  abandonnés,  au  grand  regret  des  représen- 
tants, par  le  général  en  chef,  qui,  ne  voulant  pas  s'attirer 
quelque  mauvaise  affaire,  «  se  résignait  à  ce  sacrifice  pour 
l'intérêt  supérieur  de  la  patrie  »  (23  frimaire,  13  décem- 
bre) ^  Les  représentants  l'avaient  emporté  dans  l'affaire 
de  Muller;  mais  Bouchotle  prenait  sa  revanche  en  secon- 
dant les  vues  du  Comité  de  salut  public,  qui  voulait  expul- 
ser tout  ancien  noble  du  commandement  des  troupes.  Le 
ministre  venait  de  faire  un  certain  nombre  de  destitutions 
et  de  nominations,  qu'il  transmettait  aux  représentants 
en  les  chargeant  d'exécuter  ces  mesures.  Pinet  et  Cavai- 

1.  Voy.  Fervel,  l.  I,  p.  230. 

2.  Pinet  ne  lui  pardonne  pas  d'avoir  eu  l'aiidace  de  vouloir  remplacer 
Muller,  un  si  brave  sans-culotle.  C'est  lui  qu'il  soupçonne  d'avoir  fait 
lU'endre  cet  arrêté  sur  les  10,000  hommes  enlevés  de  l'armée  des  Pyrénées- 
Orientales  et  il  signale  à  Billaud-Varennes  les  motifs  qui  ont  inspiré  ce  gé- 
néral intrus  :  «  Petit  officier  et  grand  intrigant,  qui  est  enragé  contre 
nous  de  ce  que  nous  ne  lui  avons  pas  permis  de  se  mettre  en  possession 
■de  général  de  l'armée  des  Pyrénées  et  de  ce  que  nous  avons  osé  vous 
faire  des  représentations  pour  conserver  à  ce  poste  Muller  qm,  à  raison 
■de  son  talent  et  de  son  patriotisme,  possédait  toute  notre  confiance  (24  fri- 
maire, (5  dé-embre.)  » 

ir.  —  21 


370  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

t;nac  envoyèrenl  à  Paris  des  observations  sur  les  destitutions: 
et  les  nominations  faites  par  le  ministre  de  la  guerre.  Parmi 
les  destitués  étaient  Frégeville  et  Lespinasse.  Les  repré- 
sentants celle  fois  ont  exécuté  les  ordres  du  Comité  «  par 
respect  pour  la  loi  »,  mais  ils  ajoutent  : 

Si  c'est  comme  nol^les  que  ces  destitutions  ont  été  pro- 
noncées, rien  de  mieux  :  car  depuis  longtemps  nous  avons 
cric  contre  un  défaut  de  prudence  qui  mettait  entre  les 
mains  do  nos  ennemis  les  destinées  de  la  Répulïlique.  Mais  il  en 
est  qu'on  ne  frappe  pas,  tels  que  Durcpaire,  La  Tour-dAuver- 
gne,  etc. 

Et,  passant  en  revue  les  nouveaux  nommés,  ils  décla- 
rent que  ce  sont  de  braves  soldats,  mais  au-dessous  du 
grade  qu'on  leur  donne;  et  le  '2h  germinal  (15  avril)  ils 
reviennent  sur  cette  épuration  de  l'état-major.  Dans  une 
lettre  du  5  plairial  (24  mai),  ils  se  soumettent;  mais  «  on 
aurait  dû  consulter  les  représentants  qui,  étant  auprès- 
d'une  ormée  depuis  huit  mois,  ont  appris  à  connaître  les 
individus  qui  la  composent  ». 

Sur  un  point  pourtant  ils  n'ont  pas  obéi.  La  veille,  ils. 
avaient  écrit  que,  «  jusqu'à  décision  contraire  »,  ils  pro- 
rogeaient Frégeville  dans  le  grade  de  général  de  division 
attaché  à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales.  C'est  que,  quel- 
ques jours  auparavant,  une  grave  décision  avait  été  prise. 
Les  succès  de  l'armée  des  Pyrénées-Orientales,  et  le  P*"  dé- 
cret «  qu'elle  avait  bien  mérité  de  la  patrie  »,  avaient 
excité  dans  l'autre  armée  une  patriotique  émulation  (8  mai). 
On  allait  prendre  une  olTensive  plus  résolue  contre  les 
Espagnols.  Par  un  arrêté  du  29  floréal  (18  mai),  Pinet  et 
Cavaignac  décidaient  que  l'état-major  se  transporterait  de 
Bayonne  à  Chauvin-Dragon.  Le  4  prairial  (2o  mai),  Garrau 
écrivait  à  Carm^t  : 

Nous  allons  réunir  toutes  nos  forces  disponibles  vers  la 
Bidassoa  pour  tomber  sur  l'onlaraltie,  Saint-Sébastien  et  le 
Port-du-Passaue. 


CH.   XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  371 

II  se  plaint  de  deux  actes  qui  peuvent  pourtant  arrêter 
cet  élan  : 

D'un  côté,  M.  Turreau,  général  en  clief  de  l'armée  de  l'Ouest 
(un  peu  muscadin  de  profession),  se  fait  un  jeu  de  mes  arrêtés 
et  des  lettres  honnêtes  et  amicales  que  je  lui  écris... 

(Il  s'agfissait  des  cadres  qui  devaient  passer  de  l'armée 
de  l'Ouest  dans  l'armée  des  Pyrénées-Occidentales  et  que 
ïurreau  ne  se  pressait  pas  d'envoyer.) 

D'un  autre  côté,  Romme.  tantôt  sous  un  prétexte  et  tantôt 
sous  un  autre,  arrête  dans  le  département  de  In  Dordogne  les 
subsistances  destinées  à  cette  armée. 

Un  général  qui  résiste  à  un  représentant!  mais  un  collè- 
gue qui  entrave  d'autres  collègues!  Il  insiste  sur  ce  point 
et  en  fait  une  question  générale  : 

Je  te  l'ai  dit,  je  le  répète,  il  faut  régler  d'une  manière  non 
équivoque  les  pouvoirs  des  représentants  en  mission,  leur  fixer 
des  limites  certaines...  ^;  sans  cela,  il  est  impossible  de  mettre 
de  l'ensemble  dans  les  opérations  et  d'éviter  ces  conflits  perpé- 
tuels d'autorité  qui  détraquent  la  machine  et  en  paralysent  les 
mouvements.  Voilà  mon  opinion;  elle  a  paru  être  celle  du 
Comité.  Pourquoi  ne  l'a-t-il  pas  encore  adoptée? 

L'entreprise  réussit  pourtant,  grâce  à  l'énergie  et  à  l'ha- 
bileté de  Moncey  qui  franchit  la  Bidassoa,  occupa  la  vallée 
de  Bastans  :  ce  qui  amena  les  capitulations  de  Fontarabie, 
de  Saint-Sébastien,  d'Irun,  et  la  prise  de  Tolosa.  Il  n'était 
])lus  possible  de  maintenir  au  second  rang  un  officier  de  ce 
mérite.  Moncey  opposa  vainement  aux  représentants  Pinet 
et  Cavaignac  «  son  défaut  de  talent  et  sa  mauvaise  santé  »  ; 
en  vain,  persistant  dans  son  refus,  pria-t-il  le  Comité  de 
salut  public  d'accepter  sa  démission  (12  fructidor,  29  août). 
Le  9  thermidor  s'était  accompli  au  milieu  de  ces  événe- 
ments, sans  trop  frapper  l'attention  de  l'armée,  ni  trop 
émouvoir  les  représentants  -.  Le  Comité  de  salut   public 

1.  Les  poinls  sont  dan»  le  texte. 

2.  «  Nous  reçûmes  hier  à  \  heures  du  soir  votre  lettre  du  10  de  ce  mois  par 
laquelle  vous  nous  instruisez  ijue  Robespierre,  son  frère.  Coulhon,  Saint- 


372  LES    REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

(Cariiot  y  était  encore  ')  le  maintint  dans  le  comman- 
dement. Mnller  passait,  avec  le  grade  de  général  de 
division,  à  l'armée  des  Alpes,  et  le  Comité,  tout  en  le  rem- 
plaçant, lui  accordait  des  félicitations  sur  sa  conduite.  L'im- 
portant, c'est  que  Moncey  resta;  il  annonça  sa  nomination 
à  l'armée  par  une  proclamation  du  lo  fructidor;  il  l'allail 
justifier  par  de  nouveaux  succès.  Dès  ce  moment  les  deux 
armées  marchent  de  pair,  affranchies  de  la  tutelle  des  re- 
présentants. Moncey  commençait  ainsi  sa  hrillante  fortune. 
Dug'ommier  fût  arrêté  par  la  mort  au  milieu  d'une  victoire^ 
(Montagne-Noire,  27  hrumaire  an  III,  17  novemhre  1794). 
Mais  le  commandement  ne  fit  plus  défaut;  et  les  deux 
armées  campaient  victorieuses  sur  le  territoire  espag'nol, 
à  Rosas  d'un  côté,  à  Bilbao,  à  Yiltoria  de  l'autre,  quand 
la  paix  de  Bàle  suspendit  leurs  exploits  (4  thermidor 
an  m,  22  juillet  1795). 


II 

Les  représentants  en  roission  et  les  départements 
de  la  région  pyrénéenne. 

Les  représentants  près  les  armées  ne  laissaient  pas  de 
s'occuper  des  départements  voisins,  et  ils  pouvaient  invo- 
quer les  droits  de  leur  mission  :  n'avaient-ils  pas  à  s'occuper 
d'assurer  aux  armées  des  hommes,  des  munitions,  des  vi- 
vres? n'étaient-ils  }>as  dans  la  nécessité  de  traiter  avec  les 
administrations  des  départements  et  des  villes.'*  ne  leur  fal- 
lait-il pas  ag-ir  sur  les  populations,  où  ils  pouvaient  rencon- 

Jiisl  et  Le  Bas  s'étaieul  placés  au  rang  des  conspiraleurs  el  avaient  mé- 
dité la  ruine  du  peuple  (pi'ils  voulaient  dominer.  Soyez  lran(iuilles,  chers 
collègues,  sur  l'armée  des  Pyrénées-Occidentales,  elle  n"aiipartienl  à  aucun 
individu;  elle  est  tout  entière  à  la  Républi([ue  cl  à  la  iJln-rté... 

«  Ses  vœux,  les  nôtres  seront  toujours  pour  (pie  la  (Iniivculiun  fasse  une 
prompte  et  sévère  justice  de  tous  les  traîtres.  11  l'aul  nilin  ipu'  la  terre  de 
la  lib;>rté  en  soil  purgée.  »(i;)  thermidur,  :>  aofit  :  (i.irraii  cl  Cavaignac  au 
Comité  de  salut  publie.) 

1.  Il  (Ml  sortit  le  15  fructidor  (Ifr  sejitciultrc)  cl  ne  fui  [,ii>  ièA\i.  {Moniteur 
du  n,  t.  XXL  p.  (',:;(;.) 


cil.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  373 

Irer  dos  malveillauls,  des  suspects?  Avec  cela,  au  nom 
même  de  l'intérêt  des  armées,  ils  pouvaient  tout  se  per- 
mettre. Il  est  bon  de  voir,  en  passant  en  revue  les  dépar- 
tements de  la  ré'ûion  des  Pyrénées,  ce  qu'ils  se  sont  permis. 
Avant  la  loi  du  30  avril  1703,  il  y  avait  dans  les  départe- 
ments des  représentants  envoyés  en  mission  :  par  exemple 
pour  la  levée  des  300,000  liommes;  il  y  en  eut  encore 
ilepuis  pour  d'autres  motifs.  En  ce  qui  touche  les  premiers, 
Dartigoeyte  et  Iclion,  envoyés  dans  les  Landes  et  dans 
le  Gers,  avouaient  que  le  recrutement  s'était  fait  mal  '. 
Dans  les  Landes,  le  district  de  Saint-Sever  fit  même  quel- 
(|ue  résistance.  Vingt-cinq  personnes  furent  arrêtées,  et  les 
communes  compromises,  désarmées  -.  Survint  la  révolu- 
tion du  31  mai.  L'opposition  céda  et  la  répression  fut 
d'abord  assez  modérée.  En  juillet,  Monestier  (du  Puy-de- 
Dôme)  et  Lefiot  s'étaient  bornés  à  éloigner  les  administra- 
teurs dont  la  présence  leur  semblait  pouvoir  entraver  l'ac- 
ceptation delà  Constitution  par  les  assemblées  primaires^  : 
crainte  bien  chimérique.  Mais,  après  la  loi  du  17  septembre, 
les  suspects  étaient  beaucoup  moins  ménagés.  On  les 
arrêtait  sans  scrupule.  Le  1"  octobre,  Monestier  et  Pinet 
les  faisaient  envoyer  de  Saint-Sever,  de  Tartas  et  de  Dax 
dans  les  prisons  de  Mont-de-Marsan  *.  Nouveau  progrès 
après  la  loi  du  14  frimaire.  Dartigoeyte,  dont  la  mission 
avait  été  prorogée  %  fut  spécialement  chargé  d'organiser 
le  gouvernement  révolutionnaire  dans  le  département,  et 
il  y  épurait  les  autorités  (22  nivôse,  1 1  janvier  1794)  •■';  mais 
les  autres  représentants  ne  laissaient  pas  de  s'en  mêler 
aussi.  Pinet,  qui  avait  tout  à  faire  pour  mettre  l'armée  des 
Pyrénées-Occidentales  en  bon  état,  allait  plus  loin.  Il  frap- 
pait d'amende,  le  11  ventôse  (1"  mars),  ceux  des  habitants 

1.  Dépôt  de  la  Guerre,  armée  des  Pyrénées-Occidentales,  2  mai  1193. 
i.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  167,  mai!  pièces  9,  21,  23,  25. 

3.  14  juillet,  ibicL,  carton  1(38.  juillet,  pièce  161. 

4.  Ibid.,  carton  113,  dossier  11,  pièce  1. 
o.  Ibid.,  carton  171,  frimaire,  pièce  89. 

6.  Ibid.,  carton  H3.  dossier  o,  pièce  4,  el  dossier  8,  pièce  24. 


374  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

«jui  avaient  ouvert  leurs  boutiques  un  jour  de  décadi;  il 
dissolvait  à  Dax  la  société  populaire;  faisait  arrêter  les  sus- 
pects qui  étaient  de  plus  en  plus  nombreux  dans  cette  ville 
(les  parents  des  suspects  arrêtés  étaient  suspects)  ',  et  il 
avait  imaginé  cette  façon  de  les  terroriser  : 

Considérant  qu'un  des  moyens  les  plus  puissants  de  faire 
triomplier  le  petit  nombre  des  patriotes  de  la  ville  de  Dax,  qui 
jusqu'à  ce  jour  ont  été  si  violemment  comprimés  par  Taristo- 
cratie  et  le  royalisme  des  mauvais  citoyens  de  cette  commune, 
est  de  tenir  toujours  suspendu  sur  les  tètes  de  ces  hommes 
pervers  le  glaive  de  la  vengeance  nationale  : 

Art.  1.  Il  sera  construit  dans  la  commune  de  Dax  une  guillo- 
tine; elle  sera  placée  en  permanence  dans  le  lieu  le  plus  fré- 
quenté par  les  aristocrates  *. 

De  plus  il  établissait  une  taxe  de  guerre  de  1,102,000  li- 
vres qu'il  répartissait,  jusqu'au  taux  de  00,000  livres,  entre 
tels  et  tels  «  tenant  à  la  ci-devant  prètraille,  »  etc.  (12  ven- 
tôse, 2  mars  1794  "). 

Cavaignac,  délaissant  aussi  pour  un  moment  le  soin  du 
recrutement  de  la  cavalerie,  se  joignait  à  ce  terrible 
homme  pour  ordonner  une  expédition  contre  quatre  habi- 
tants de  Saint-Sever  : 

Ces  quatre  individus  (portait  Tarrèté)  seront  enlevés  de  leurs 

domiciles  ainsi  que  leurs  mères,  pères,  sœurs,  frères,  tantes, 

nièces,  neveux,  enfin  tous  les  parents,  à  quelque  degré  qu'ils 

le  soient,  et  transférés  sur-le-champ  dans  la  prison  de  Saint- 

■  Se  ver  '. 


Les  prisonniers  n'avaient  pas  la  vie  douce  avec  eux  :  on 
^illait  à 
demain  : 


veillait  à  leur  régime  ";  et  ils  n'étaient  guère  sûrs  du  Icn- 


1.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  113,  dossier  18,  pièce  17. 

2.  Ibid.,  dossier  18,  pièce  23. 

3.  Ibld..  pièce  3o. 

4.  Bayonne,  23  ventôse  (13  mars);  Pinel  aine  et  Cavaignac.  Arch.  nat.. 
ihid.,  dossier  7,  pièce  2. 

o.  «  Sur  les  plaintes  qui  leur  ont  étc  portées  par  les  sans-cuiotli's  de  la 
ville  de  Dax  sur  la  dépense  scaudalense  et  le  luxe  t\i'  lahle  i|u"at'liclienl 
Jusque  dans  la  maison  de  réclusion  ces  hommes  coupables  (|ue  la  luudre 
nationale  a  si  justement  atteints; 


CO.   XIV.  —  RÉGION   DES  PYRÉNÉES  375 

Voulant  donner  à  la  vengeance  nationale  la  justice  qu'elle 
réclame  depuis  si  longtemps  et  faire  succéder  enfin,  dans  le 
distrift  de  Saint-Sever,  l'amour  de  la  République  et  de  ses 
I(jis  à  lamour  des  rois,  à  l'égoïsme,  à  la'soif  de  l'or  et  de  l'ar- 
gent... 

Ordre  était  doiiué  au  directoire  du  département  d'y  en- 
voyer, 

par  la  vdie  de  la  poste,  s'il  est  nécessaire,  linstrument  de  mort 
appelé  guillotine  et  l'exécuteur  des  jugements  criminels. 

Le  gendarme  et  le  dragon  porteurs  du  présent  arrêté  escorte- 
ront la  guillotine,  qui  devra  être  rendue  demain^  30  ventôse,  à 
Saint-Sever. 

PiXKT  aîné.  Cavaignac*. 

La  présence  de  l'autre  Moncstier  (celui  de  la  Lozère) 
dans  les  Landes  est  signalée  par  deux  arrêtés  qui  sont 
ainsi  résumés  sur  le  registre  de  police  du  Comité  de  salut 
public  (18  prairial)  : 

Le  l'■^  du  'lo  lloréal,  met  la  terreur  et  l'échafaud  à  l'ordre  du 
jour;  il  lance  l'auathème  contre  les  autorités  qui  ont  oublié 
leurs  devoirs,  contre  les  intrigants  et  les  fourbes  qui  se  sont 
glissés  dans  les  sociétés  populaires,  contre  les  malveillants  qui 
ont  osé  calomnier  les  mesures  salutaires  prises  par  les  repré- 
sentants Pinet  et  Cavaignac. 

Il  menace  d'une  guillotine  permanente  les  communes  où  la 
tranquillité  publique  serait  troublée. 

Il  sollicite  la  surveillance  des  sociétés  populaires  envers  les 
autorités  constituées  et  les  engage  à  discuter  dans  leur  sein 
les  citoyens  qu'elles  ont  promus,  et  de  les  rejeter  s'ils  ont  préva- 
riqué.  Il  exclut  les  nobles  de  toutes  fonctions  publiques  ainsi 
que  des  assemblées  de  commune. 

Le  second  est  relatif  à  l'arrestation  des  parents  d'émigrés; 
il  annule  tous  les  certificats  de  civisme  qui  ont  été  donnés  et 
ordonne  l'incarcération  de  leurs  porteurs. 


«  Considérant,  etc. 

Art.  1.  —  La  ration  était  réduite  au  strict  nécessaire.  (Rayonne,  2T  ven- 
tôse an  II,  17  mars  1794:  même  dossier,  à  la  date.) 
1.  Même  carton,  dossier  7,  pièce  i. 


376  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Sauf  quelques  exceptions  '. 

D'autre  part,  il  trouvait  moyen  de  célébrer,  à  peu  de 
frais  pour  l'Etat,  les^fêtcs  décadaires  ;  il  taxait  les  uns  à  1000 
livres,  les  autres  à  2000,  d'autres  aussi  à  50  livres.  Par 
une  lettre  du  o  prairial,  il  en  adresse  le  tableau  au  Comité 
de  salut  public  -.  Le  (.omité  devait  trouver  ce  procédé 
excellent. 

Le  Gers,  qui  n'avait  pas  plus  volontiers  répondu  que  les 
Landes  à  la  levée  des  300,000  hommes,  avait  causé,  dans, 
le  courant  de  mai,  un  autre  désagrément  aux  deux  com- 
missaires Dartigoeyte  et  Iclion.  On  v  était  hostile  aux 
factieux  qui  préparaient  à  Paris  l'expulsion  des  Girondins. 
Le  conseil  départemental  avait  eu,  sur  ce  sujet,  une  déli- 
bération importante  en  comité  secret.  Iclion,  avant  de 
partir  pour  Paris,  ayant  mandé  deux  membres  du  direc- 
toire, avec  ordre  d'apporter  les  registres,  il  lui  fut  répondu 
le  22  par  une  lettre  signée  de  Lafargue,  président,  et 
Dargaties,  procureur  général  syndic  du  département,  qui 
déclarait  cette  invitation  illégale,  «  attendu  l'existence  du 
décret  du  30  avril  dernier  ».  Le  décret  en  effet  ne  main- 
lenail  les  anciens  représentants  en  mission  que  jusqu'à 
l'arrivée  des  nouveaux  représentants  envoyés  aux  armées. 
Or,  les  nouveaux  étaient  arrivés.  Ichon  et  Dartigoeyte, 
par  une  lettre  datée  de  Lectoure,  23  mai,  n'en  signalent 
pas  moins  ce  refus  comme  une  révolte  contre  l'autorité 
des  commissaires  de  la  Convention  et  contre  la  (.'-onven- 
tion  elle-même  '\  Le  conseil  général  lui  donna  plus  de 
sujet  d'inquiétude  encore  après  le  31  mai.  Le  Gers,  commet 
les  Landes,  comme  les  Basses-Pyrénées,  se  montrait  dis- 
posé à  suivre  Bordeaux  dans  sa  résistance,  et,  le  17  juin,  if 
avait  envoyé  lui-même  sa  protestation  à  la  Convention  ^, 
mais  en  juillet  on  s'était  soumis;  et  Dartigoeyte,  que  ces 


1.  Arcli.  liai.,  F'  4i:i7,  '.ic  caliiep. 

2.  IbiiL,  113,  dossier  Itj,  pièce  80. 

3.  Ihid.,  167,  mai,  pièce  55. 

4.  Voy.  la  Révolution  du   'l t  mai  et  le  Fédéralisme  en  t70.'J.  I.  Il,  [i.  104. 


cil.   XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  377 

événements  avaient  fait  maintenir  dans  le  pays,  prit  faci- 
lement sa  revanche.  Il  siij)prima  toute  ((pposilion  ',  et  les- 
adhérents  alors  ne  lui  nian([uaient  plus.  En  septembre, 
Lectoure  et  Condom  lui  donnaient,  écrivait-il,  les  satisfac- 
tions les  plus  douces  -.  Monestier  (du  Puy-de-Dôme)  Tavait 
rejoint  alors.  Les  deux  représentants  réunirent  à  Auch 
un  congrès  fraternel  des  sociétés  montagnardes  du  dépar- 
tement, et  là  Dartigoeyte  proposa  d'emprisonner  tous  ceux 
(jui,  au  mois  de  juin,  avaient  assisté  aux  délibérations 
girondines  dans  le  Gers.  La  plupart  s'étaient  soumis;  mais 
Monestier  criait  qu'il  fallait  se  garder  des  hypocrites.  En 
conséquence  la  société  montag-narde  d'Aucli,  répondant  à 
leurs  vues,  délibéra  : 

1"  De  demander  aux  représentants  la  mise  en  arrestation 
de  tous  les  fonctionnaires  publics,  qui  étaient  ou  seraient 
destitués  pour  avoir  signé  des  écrits  fédéralistes  ou  giron- 
dins... 

3"  Que  les  sociétés  populaires  feraient  des  listes  de  sus- 
pects... 

G°  Un  délai  de  trois  mois  était  accordé  à  tout  prêtre 
pour  se  marier  :  après  quoi,  il  serait  rayé  de  la  société. 

On  demandait  en  outre  l'arrestation  de  l'évèque,  et  elle 
fut  ordonnée  ^. 

Après  cela  on  ne  doit  point  s'étonner  de  voir  Darti- 
goeyte, qui  avait  reçu  la  nouvelle  mission  d'établir  le  gou- 
vernement révolutionnaire  dans  le  Gers  comme  dans  les 
Landes,  adopter  et  appliquer  au  département^  l'arrêté  sur 
les  cultes,  pris  par  Fouché  dans  la  Nièvre  le  19  du  1"  mois 
(20  octobre   1793),  et  Cavaig-nac   sig-nait   cet  arrêté  avec 

1.  Arch.  nat.,  AFII,  carlon  lOG,  dossier  12  (15  septembre). 

2.  «  Lectoure  est  à  la  hauteur  de  la  révolution.  »  Cette  ville  et  celle  de 
Condom  ont  fortement  repoussé  les  propositions  de  la  Gironde  et  c'est 
aux  deux  districts  de  Lectoure  et  de  Condom  que  l'on  doit  le  peu  de 
succès  des  menées  aristocratiques  des  administrateurs  du  département 
du  Gers.  (Lectoure.  17  septembre  IT.iS.  Arch.  nat.,  AFII,  IC'J,  septembre, 
2<^  partie,  pièce  23.) 

3.  Arch.  nat.,  AFII,  98  (carton  de  la  Drôme),  à  la  date. 

■'t.  Le  6  du  2"  mois,  2"  octobre  1"93.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  lOG  (Gcrs)^. 
dossier  10.  —  Voy.  ci-dessus,  t.  I,  p.  29  et  30. 


378  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

lui.  Ce  règlement  sur  les  cultes  était  une  pierre  de  touclie 
qui  devait  révéler  bien  des  suspects.  A  cet  effet,  les  repré- 
sentants avaient  besoin  du  concours  des  comités  de  sur- 
veillance *,  et,  tout  on  gourmandant  leur  mollesse,  Darti- 
goeyte  stimulait  leur  zèle  par  cette  circulaire  aux  agents 
nationaux  (24  pluviôse,  12  février  17!)4)  : 

Les  comités  de  surveillance  n'ont  pas.  en  général,  rempli  le 
but  de  leur  institution...  Il  est  arrivé  que  beaucoup  d'ouvriers, 
d'agriculteurs  ont  été  enlevés  à  leurs  travaux...  et  que  les  aris- 
tocrates, les  vrais  eoipiins,  appelés  Messieurs,  jouissent  d'une 
pleine  liberté. 

L'arrêté  du  ±  pluviôse,  que  lu  feras  sans  doute  exécuter  à  la 
montagnarde,  nous  débarrassera  de  cette  tourbe  d'aristocrates. 

En  conséquence,  je  te  charge,  sous  ta  responsabilité  person- 
nelle, de  te  faire  rendre  compte  par  chaque  comité  de  ton  res- 
sort du  nombre  des  riches... 

Je  n'ai  pas  besoin  de  rappeler  aux  comités  combien  les  ci- 
devant  nobles,  les  fonctionnaires  pul^lics  girondins,  fédéralistes, 
sont  dangereux,  combien  il  importe  au  salut  de  la  patrie  c[uc  le 
glaive  des  lois  s'appesantisse  sur  leurs  têtes  coupables... 

Je  f  embrasse  cordialement...  -. 

Il  avait  fait  aussi  sa  petite  loi  agraire,  en  projet  du 
moins.  Considérant  que  l'intention  de  la  Convention  natio- 
nale, par  la  loi  du  3  juin,  était  que  chaque  citoyen  français 
fût  au  moins  propriétaire  d'un  arpent,  il  aurait  voulu 
qu'après  le  partage  des  communaux  chacun  fût  admis  à 
compléter  sa  part,  au  moyen  d'une  acquisition  sur  les  biens 
d'émigrés.  On  donnait  des  facilités  de  paiement  ". 

Le  12  germinal,  jugeant  son  œuvre  finie  dans  les  deux 
départements  dont  il  avait  alors  le  soin  (Gers  et  Haute- 
Garonne),  il  sollicita  son  rappel  \ 

Il  ne  l'obtint  pas  malheureusement  tout  de  suite.  On 
trouve  encore  en  floréal  des  arrêtés  de  lui  qui  achevaient 

1.  Us  les  avaienl  roformés  tous  le  11  ocLobrc.  (Arcli.  nat.,  AF  11.  carlon  iOll, 
dossier  12,  à  la  dalc).  Voir  aussi  l'analyse  de  leurs  arrèlés,  ibkl.,  dossier  '2. 

2.  Ihld.,  dossier  12,  pii'ec,  (13. 

3.  27  pluviôse,  l;i  février  l?Jl;  ibkl.,  iiiècc  71. 
i.  lOid.,  à  la  date. 


CH.   XIV.    —  RÉGION    DES   PYRÉNÉES  379 

<lc  porter  la  désolation  dans  les  campagnes,  ordonnant 
à  chaque  commune  d'établir  chez  elle  des  greniers  publics 
et  à  chaque  habitant  d'y  porter,  au  prix  du  maximum,  c'est- 
à-dire  à  un  prix  dérisoire,  toutes  ses  provisions  en  grains  et 
farines,  froment,  seigle,  orge,  avoine  et  blé  noir';  et  déjà, 
par  une  circulaire  du  23  floréal,  il  reconnaissait  que  le 
paysan,  poussé  à  bout,  découragé,  laissait  son  champ  sans 
culture  et  il  en  rendait  responsables  les  officiers  munici- 
paux-. —  Le  colon,  le  curiale  n'avaient  point  connu  pire  ser- 
titude  aux  temps  les  plus  désastreux  de  l'Empire  romain. 

Une  chose  aurait  pu  faire  regretter  par  la  suite  à  Darti- 
goeyte  de  n'avoir  pas  quitté  le  pays  plus  tôt.  C'est  le  triste 
incident  qui  signala  son  séjour  à  Auch  à  la  fin  de  ger- 
minal :  il  marque  d'une  tache  de  sang-  ineffaçable  son  admi- 
nistration et  celle  des  collègues  qui  prirent  fait  et  cause 
pour  lui.  Nous  y  reviendrons  à  propos  de  la  justice  révolu- 
tionnaire dans  cette  région. 

Les  deux  représentants  qui  avaient  été  envoyés  pour 
la  levée  des  300,000  hommes  dans  les  Basses-Pyrénées^ 
Ysabeau  et  Neveu,  n'avaient  certainement  pas  cru  excéder 
leurs  pouvoirs  en  y  établissant,  pour  tout  le  déparlement, 
un  comité  de  surveillance  ".  En  mai,  Baudot,  Chaudron- 
Roussau  et  Projean,  envoyés  par  le  décret  du  30  avril 
près  les  armées  des  Pyrénées  \  ne  se  croyaient  pas  moins 
dans  leur  rôle  en  interceptant  les  lettres  et  en  arrêtant  les 
suspects  '.  Au  premier  rang  des  suspects,  Mazade,  chargé 
de  la  surveillance  des  côtes,  signalait  les  Français  expulsés 
d'Espagne  comme  pouvant  être  espions  ^  Le  fédéralisme 
était  un  autre  ennemi,  et  un  ennemi  plus  détesté  que 
l'Espagnol.  Dans  le  mois  qui  suivit  le  31  mai,  un  vulon- 

1.  Arrêtés  des   23,  2;j  et  29   floréal.  Arch.  nat.,  AF II,  carton   loti,  aux 
dates  :  cités  par  ïaine,  la  Récolution,  t.  III,  p.  309. 

2.  Ibid.,  et  Taine,  p.  blO. 

â.  Arch.  nat..  AF  II.  carton  167.  avril,  pièce  49. 

4.  Chaudron-Roussaii    à    Tarmée    des    Pyrénées-Occidentales,    Projean 
à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales.  Voy.  ci-dessus,  p.  345. 
o.  IbicL,  carton  133,  dossier  1,  pièce  2. 
6.  IbicL,  carton  107,  mai,  pièce  14. 


380  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

taire  en  fait  de  mission,  Sempronius  Gracchus  Yilalo,  le 
dénonce  aux  Jacobins  par  une  lettre  datée  de  Bayonne. 
2i  juin  : 

Frères  et  amis, 
Le  fédéralisme  s'agite;  des  administrateurs,  des  émissaires 
girondins  circulent  dans  ces  contrées.  Plusieurs  administrateurs 
lèvent  l'étendard  de  la  révolte.  Le  peuple  ne  participe  en  rien 
à  leur  projet  criminel.  Depuis  quatre  mois  je  fréquente  les 
sans-culottes  du  Midi... 

Ils  sont  attachés  à  la  sainte  Montagne,  et  il  transmet  une 
adresse  ponr  que  Lavaux  rim[)rime  dans  sa  feuille  : 

Adresse  de  Sempronius  Gracchus  Vilale, 
nu  nom  de  tous  les  sans-culottes  du  Midi,  à  la  Convention  nationale. 

...  Décrétez  d'accusation  les  amis,  détenus  ou  fugitifs,  de  Du- 
mouriez,  etc. 

Décrétez  la  peine  de  mort  contre  les  administrateurs  des 
départements,  fabricateurs  ou  signataires  d'arrêtés  (liberticides). 

Décrétez  que  les  100  000  sans-culottes  de  la  ville  centrale 
(Paris)  ne  forment  qu'une  seule  armée,  jusqu'à  ce  que  le  feu  de 
la  guerre  civile  soit  éteint  dans  les  départements 

Suit  une  immensité  de  signatures  *. 

Fourcade,  envoyé  du  ministre  des  Affaires  étrangères, 
appelait  aussi  de  son  côté  l'attention  de  Deforgues,  son 
ministre  : 

Les  patriotes,  disait-il,  ont  été  égarés  par  les  événements  de 
Paris;  les  gens  de  robe  sont  nos  plus  grands  ennemis;  les  nou- 
veaux prêtres  nous  font  aussi  beaucoup  de  mal  -. 

Ysabeau  n'avait  })as  quitté  le  département,  ou  du  moins 
il  y  était  revenu  en  qualité  de  commissaire  près  l'armée  des 
Pyrénées-Occidentales.  En  juillet,  on  le  voit  donner  l'ordre, 
avec  Garrau,  son  collègue  dans  la  même  mission,  d'arrêter 
les  citoyens  Uai'i'ieux  et  Dejoly,  ce  dernier  «  ancien  minis- 


1.  Airh.  n.il..  !)..  §  i,  carlim  22. 

2.  Arch.  (lu  min.  des  All'aires  élraiigères.  France,  rcg.  32(J,  f"  261. 


cil.    XIV.    —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  381 

frc  (le  la  justice  par  la  faveur  de  Lafayotte  et  de  Baillv  » 
(12  juillet);  radministration  du  département  ayant  pris 
leur  défense  et  omis  d'exécuter  cet  ordre,  c'est  Ysabeau  qui 
est  chargé  par  ses  collègues,  Monestier,  Garrau  et  Letiot, 
(le  la  casser  et  de  la  traduire  ta  la  barre  de  la  Convention 
(20  juillet)  '. 

En  septembre,  octobre  et  novembre,  Monestier  (du  l*uv- 
de-Dôme)  se  retrouve  tantôt  avec  Piuet,  tantôt  avec  Cavai- 
gnac,  tous  deux  commissaires  près  l'armée  des  Pyrénées- 
Occidentales,  réorganisant  les  autorités  de  Pau  et  plusieurs 
autres  '.  L'établissement  du  gouvernement  révolutionnaire 
leur  étant  attribué  par  surcroît  dans  la  région,  c'est  Mones- 
tier qui  est  chargé  plus  spécialement  de  cette  mission  dans 
les  Hautes  et  Basses-Pyrénées;  et  c'est  lui  qui.  dans  ce 
ressort,  déclarant  qu'après  ou  avec  le  royalisme,  le  fana- 
tisme c'est  l'ennemi,  enlève  les  cloches,  rase  les  clochers 
(12  ventôse,  2  mars  1794)  ^,  et  fait  dresser  la  guillotine 
«  sur  la  place  où  était  la  pierre  faussement  consacrée  à. 
Simoneau  '  »  (23  germinal,  14  avril). 

Dans  les  Hautes-Pijrênèes^  se  retrouvent  aussi  les  repré- 
sentants près  les  armées  qui  ont  fait  la  terreur  dans  les 
départements  voisins. 

Dès  le  12  août,  le  même  Monestier  (du  Puy-de-Dôme), 
constatant  que  les  patriotes  ont  été  menacés  impunément 
d'être  souffletés,  bàtonnés,  poignardés  par  les  fédératisles, 
avait  établi  un  comité  de  salut  public  à  Tarbcs,  pour  les 
protéger,  à  l'avenir,  contre  le  poignard,  le  bâton,  les  souf- 
llets  ".  Il  suspend,  destitue,  emprisonne  ^  Dartigoeyte,  en 
octobre,   ordonne  au  conseil  général   du  département  de 


1.  Arch.   nat.,  AFII,    carton    134,  dossier    10,  pièce    1,   et   dossier    11, 
pièce  21. 

2.  27  et  28  septembre,  6  octobre,  AFII,  133,  dossier  24,  aux  dates. 

3.  Pour  ces  actes  de  Monestier,  voy.  Arch.  nat.,  AFII,  113,  dossier  Mo- 
nestier, pièces  39  et  67. 

t.  Le  maire  d'Élampes,  assassiné  le  3  mars  1792,  dans  une  émeute,  en 
<léfendant  les  lois.  {Moniteitv  des  8  et  9  mars,  t.  XI,  p.  566  et  o73.) 
o.  Arch.  nat.,  AFH,  carton  134,  dossier  12,  pièce  9. 
6.  Ihid.,  pièces  13,  10,  24. 


382  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

dresser  la  liste  des  membres  des  difTérentes  autorités  cons- 
tituées qui  ont  fait  acte  de  fédéralisme  en  adoptant  les  déli- 
bérations des  17,  20  juin  et  jours  suivants  \  Il  supprime  tous 
les  comités  de  salut  public  des  Hautes-Pyrénées,  comme 
du  Gers,  devenus  suspects  -.  Il  triomphe,  il  est  maître,  il 
répond  de  tout  avec  la  terreur  : 

La  révolution  du  31  mai  opère  partout  un  changement  moral 
du  meilleur  augure.  Les  sans-culottes  déployent  une  énergie 
qui  étonne.  Les  girondins  sont  abattus  et  conspués  de  la  bonne 
sorte.  Cela  provient  de  l'attitude  terrible  qu'a  prise  la  Conven- 
tion nationale.  11  faut  conserver  cette  attitude.  11  importe  au 
salut  de  la  patrie  que  la  terreur  soit  à  Tordre  du  jour  ^. 

Un  peu  plus  tard  reparaît  encore  Monestier.  Il  avait  reçu 
des  femmes  détenues  à  Tarbes  une  lettre,  accompagnée 
dune  chanson.  Ce  n'est  pas  qu'on  le  chan  sonnât,  tant  s'en 
faut.  On  ne  voulait  qu'apprivoiser  le  tigre.  Il  s'effarouche  : 

Considérant  qu'hier  il  nous  est  parvenu,  sous  la  date  du 
13  ventôse,  une  pétition  de  plusieurs  femmes  ou  filles  détenues, 
accompagnée  d'une  chanson . 

Considérant  que,  si  la  police  de  la  maison  de  réclusion  de 
femmes  au  ci-devant  séminaire  de  Tarbes  était  bien  observée, 
il  ne  nous  serait  pas  fait  de  semblables  adresses... 

Considérant  que  le  temps  employé  par  ces  femmes  à  faire  des 
chansons  est  une  preuve  qu'elles,  n'ont  fait  aucun  retour  sur 
elles-mêmes  et  qu'elles  conservent  au  fond  de  leur  cœur  ce 
principe  ou  d'arrogance  nobiliaire  ou  de  colère  propre  aux 
parents  d'émigrés,  ou  d'assurance  effrontée  et  opiniâtre,  propre 
aux  fanatiques,  ou  de  servilité  et  d'habitudes  qui  caractérisent 
une  classe  d'êtres  vivant  dans  une  dépendance  absolue  des 
nobles  ou  des  mauvais  prêtres... 

Considérant  que  les  politesses  qui  nous  sont  adressées  et  le 
motif  gratuit  et  tout  gratuit  de  confiance  sur  lequel  ce  procédé 
est  basé  pourraient  laisser  penser  à  des  malveillants  et  à  des 
calomniateurs,  que  nous  avons  laissé  échapper  un  seul  instant 
de  nos  mains  montagnardes  la  massue  révolutionnaire  dont 
nous  sommes  armés  pour  frapper  impitoyablement  tous  les 

d.  Arcli.  liai.,  AF  II,  carton  lO'J.  ocLoljru,  \ni\-c  [\1. 

2.  Ihid.,  rarlon  13i. 

'S.  Ihid.,  carton  1(59,  octobre,  à  la  date. 


cil.    XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉxNÉES  38H 

royalistes  et  tous  les  fanatiques,  tous  les  fédéralistes  et  tou.- 
les  intrigants,  tous  les  dilapidateurs  et  tous  les  malveillants; 

Après  en  avoir  délibéré,  nous  déclarons  et  arrêtons  ce  qui 
suit  : 

Art.  1.  Nous  déclarons  qu'il  est  impossible  de  citer  de  notre 
part  ni  un  acte  d'injustice,  ni  un  acte  de  fausse  complaisance, 
ni  une  préférence  arbitraire. 

Art.  ^.  (Il  continuera.) 

Art.  3.  Nous  déclarons  que  le  comité  de  surveillance,  qui 
d'ailleurs  a  mérité  notre  confiance  jusqu'à  ce  jour,  est  coupable 
de  négligence  dans  la  police  des  maisons  de  réclusion. 

Art.  4.  Le  comité  rendra  compte,  le  :22  courant,  à  Tarbes  où 
il  sera,  des  précautions  qu'il  aura  prises  *. 

Autre  péril  :  les  fêtes  de  Pâques  étaient  proclies  et  les 
habitants  de  Tarbes  pouvaient  être  tentés  de  les  célébrer  en 
chômant.  Il  écrit  au  maire  (3  germinal,  23  mars)  : 

l"  Tu  voudras  bien,  aussitôt  ma  lettre  lue.  te  revêtir  de  ton 
écbarpe,  t'assister  d'un  membre  du  comité  de  surveillance: 
vous  parcourrez  toutes  les  rues. 

2°  Vous  ferez  ouvrir  toutes  les  boutiques  —  (ni  prétextes,  ni 
excuses). 

3"  Vous  dissiperez  (ous  les  groupes  et  rassemblements  de  fai- 
néants, de  riches,  de  fanntiqaes.de  citoyens  mâles  ou  femelles, 
hébétés  par  d'anciennes  habitudes. 

Tu  feras  ces  visites  et  me  rendras  compte  pendant  quatre 
jours  des  ci-devant  fêtes  des  catholiques  et  tu  feras  lire  ma  lettre, 
à  trois  jours  de  décadi  consécutifs,  dans  la  grande  assemblée 
des  républicains,  à  ("autel  de  la  patrie  -. 

Le  13  floréal  (2  mai),  il  prenait  un  arrêté  «  contre  les 
auteurs  des  propos  contre-révolutionnaires  tendans  à  faire 
croire  aux  bons  habitants  des  campagnes  que  les  vieillards 
et  les  enfants  allaient  être  immolés  pour  éviter  la  di- 
sette »,  (Les  vieillards  sans  doute  pour  cju'ils  ne  mangent 
plus,  et  les  enfants  pour  les  manger!)  Une  vieille  femme 


1.  Monestier  (du  Puy-de-Dùmej  aux  membres  du  Comité  de  surveillance 
de  Tarbes.  Pau,  10  ventôse  (6  mars  I";94):  Arcli.  nat.,  AF  H,  carton  134, 
dossier  13,  pièce  ri". 

2.  Ibid.,  pièce  48. 


384  LES   REPRESENTANTS   EN   MISSION 

l'a  entendu  dire.  —  Le  propos  est  tombé  à  plat.  On  en 
l'cclierclie  les  auteurs  '. 

Le  22,  il  envoyait  une  expédition  «  de  cent  bons  sans- 
culottes  à  Bagnères-Adour  [de  Bigorre  ,  dont  le  mauvais 
esprit  est  constaté,  pour  se  faire  donner  la  liste  des  prêtres, 
curés,  vicaires,  moines,  clercs,  y  demeurant  d'habitude  ou 
nouvellement  -  ».  Ces  sans-culottes  avaient  pouvoir  de 
donner  mandats  d'arrêt,  et  ordre  de  prendre  des  renseigne- 
ments contre  tous  individus,  auteurs  ou  complices  des 
crimes  commis  à  Bagnères-Adour,  le  20  courant  et  jours 
précédents  dans  la  société  populaire. 

C'était  toujours  la  contre-révolution! 

En  passant  la  Garonne  de  la  rive  gauche  à  la  rive  droite, 
on  se  trouvait  dans  la  région  de  l'armée  des  Pyrénées- 
Orientales  {P[/rénées-OrieHtaIes,  Arièfje,  Aude),  et  ce  sont 
aussi  les  représentants  en  mission  près  cette  armée  que 
l'on  A'oit  agir  révolutionnairement  à  l'intérieur  de  ces  dé- 
partements. 

Déjà  le  29  avril,  Gaston  et  Fayau,  qui  se  trouvaient  dans 
le  pays,  écrivaient  au  Comité  de  salut  public  : 

Nous  avons  parcouru  le  département  de  l'Ariège  en  vrais 
missionnaires  de  la  liberté.  Il  n'est  pas  un  citoyen  qui  n'ait 
entendu  de  notre  bouche  ces  sublimes  vérités  qui  fixent  l'Uni- 
vers sur  la  Convention  nationale,  etc. 

Attachés  à  l'armée  des  Pyrénées-Orientales  par  le  décret 
<lu  30,  ils  continuèrent  de  la  même  sorte.  Mais  les  repré- 
sentants en  mission  à  Toulouse,  à  cheval  sur  les  deux  rives, 
étendaient  aussi  leur  action  dans  le  ressort  de  leurs  collè- 
gues. La  représentation  auprès  de  l'armée  tles  Pyrénées- 
Orientales  avait  été  un  peu  modiliée  en  juillet.  Cassanyes, 
des  Pyrénées-Orientales,  avait  remplacé  Projean.  Nous 
avons  dit  son  action  à  l'armée.  A  l'intérieur,  on  le  voit  avec 
Espert,  député  de  l'Ariège,  attaché  plus  récemment  à  la 


I.  Arch.  liai.,  AF  II,  cai-ldii  178,  floréal,  pi("'c  2')?,. 
H.  Ihid..  carton   131,  dossi^i-  13.  pièce  '':. 


cil.    XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  385 

même  aimée,  et  Bonnet,  commissaire  depuis  le  30  avril, 
former  un  comité  central,  où  ils  appelaient  des  citoyens 
du  Lot,  do  l'Avovron,  de  l'Aude,  de  l'Ariège,  de  l'Hérault, 
des  Pyrénées-Orientales,  élargissant  ainsi  prodigieusement 
leur  domaine';  et  ils  avaient  fait  rédiger  à  ce  comité 
une  adresse  qui,  dans  leur  pensée,  devait  désarmer  les 
Marseillais  (30  juillet).  Pour  leur  part,  ils  faisaient  leur 
œuvre  de  commissaires  aux  pouvoirs  illimités,  destituant, 
épurant,  emprisonnant;  et  ils  ne  se  bornèrent  point  à  agir 
par  eux-mêmes.  Ils  employaient,  pour  accélérer  la  besogne, 
des  agents  pris  dans  le  pays.  Tel  fut  Allard,  procureur 
syndic  de  Rieux  et  suppléant  de  la  Haute-Garonne  à  la 
(Convention  nationale.  Hs  lui  déléguèrent  tous  leurs  pouvoirs 
pour  son  district  de  Rieux,  puis  ils  étendirent  son  action 
au  département  de  l'Ariège.  Allard  s'adjoignit  un  chef  de 
bande,  un  vrai  bandit  nommé  Picot,  et  répandit  partout 
la  terreur,  faisant  surtout  la  guerre  aux  prêtres,  et,  à 
défaut  de  prêtres,  aux  aristocrates,  qu'il  envoyait  aux  tri- 
bunaux ou  retenait  en  prison.  Les  choses  allèrent  si  loin 
qu'on  s'en  plaignit  aux  représentants  en  mission  à  Tou- 
louse. Les  représentants  en  mission  avaient  eux-mêmes 
des  sujets  de  plainte  :  c'était  contre  certains  commis- 
saires du  conseil  exécutif,  qui,  s'intitulant  représentants  du 
peuple,  se  faisaient  rendre  des  honneurs  en  conséquence; 
ils  se  plaignaient  aussi  des  agents  du  Comité  de  salut 
public  qui  renchérissaient  encore  sur  tout  cela,  et  c'est  au 
Comité  lui-même  que  Baudot  et  Chaudron-Roussau  dénon- 
çaient le  fait,  ajoutant  :  «  Voyez  à  nous  dire  quelle  marche 

1.  «  Nous  avons  formé  un  comité  central  auprès  de  nous,  conformé- 
ment à  la  loi  du  30  avril.  Il  est  composé  de  citoyens  des  départements  du 
Lot.  de  VAveyron,  du  Tarn,  de  VAiide,  de  l'Ariège,  de  VHéranIt,  des  Pyré- 
nées-Orientales. Quelques-uns  de  ces  départements  avaient  donné  à  droite 
après  le  31  mai;  mais  ils  ont  rétracté  leurs  arrêtés;  ils  ont  accepté  la 
Constitution. 

«  Nous  avons  pensé  qu'une  adresse  de  ce  comité  au  département  des 
Bouches-du-Rhône  pourrait  le  rallier  à  la  Convention.  » 

(Perpignan,  30  juillet  [Arch.  nat.,  AF II,  193,  juillet,  pièce  160  :  et, 
pièce  161,  une  adresse  à  la  force  départementale  des  Bouches-du-Rhône, 
signée  Espert,  Bonnet,  Cassanyes].) 

n.  —  25 


386  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

il  faut  tenir  '.  »  Mais  pour  leurs  agents  à  eux,  c'était  leur 
afîaire.  Après  un  rapide  examen,  AUard  sortit  de  Tépreuve, 
blanc  comme  neige  :  n'est-ce  pas  lui  qui  avait  sa  bonne  part 
dans  les  quinze  cents  arrestations  que  Baudot  et  Cbaudron- 
Roussau  se  vantaient  d'avoir  opérées  dans  la  IJaute-Garonne 
•et  dans  l'Arièg-e?  —  On  ne  s'en  tint  pas  là,  on  alla  jusqu'à  la 
Convention.  Une  lettre  d'un  administrateur  du  district  de 
Saint-Girons,  adressée  à  Cambon  et  lue  par  Fabre  d'Eglan- 
tine  dans  la  séance  du  27  frimaire  (17  décembre  1793), 
dénonçait  «  la  conduite  dictatoriale  du  commissaire  civil 
Allard  et  l'appui  qu'il  s'était  assuré  dans  Picot  et  ses  ban- 
dits »  : 

Accompagné  de  cette  escorte,  Allard  vexe  et  pille  les  habitants, 
se  rit  de  l'exécution  des  décrets,  fait  braquer  le  canon  sur  la 
place  publique  de  Saint-Girons  et  assimile  cette  commune  pai- 
sible et  peuplée  d'excellents  républicains  aune  ville  prise  d'as- 
saut. Chacun  y  tremble  devant  lui. 

On  sollicitait  le  rappel  de  l'intrigant;  la  Convention  lit 
plus  :  elle  le  décréta  d'arrestation.  Mais  Allard  avait  un 
puissant  ami  dans  la  Convention,  Vadier,  député  de  l'Ariège, 
membre  du  Comité  de  sûreté  générale,  et  c'est  de  lui  qu'il 
était  surtout  l'agent  dans  ce  département.  Dès  le  lendemain, 
Vadier,  informé  du  décret,  en  demanda  le  rapport,  comme 
d'un  acte  surpris  à  la  Convention  à  la  hn  d'une  séance  : 
«  Allard,  dit-il,  est  un  excellent  républicain;  Allant  eut  le 
courage  de  s'opposer  seul  au  progrès  du  fédéralisme  dans 
le  département  de  l'Ariège,  »  etc.  ;  et  il  s'indignait  que,  sur 
une  seule  lettre,  on  eût  décrété  d'accusation  un  si  bon 
patriote.  Le  décret  fut  suspendu,  et  l'examen  de  l'affaire, 
renvoyé  au  Comité  de   salut  }>ublic  -.  Là,  Vadier,  on   le 

1.  11  octobre  1793.  Arcli.  nal.,  AF  II,  187,  vendémiaire,  pièce  82. 

2.  Séance  du  2S  frimaire,  Moniteur  du  30  (20  déccmljre  1703),  l.  XVUl. 
p.  701.  —  Une  nouvelle  dénoncialion  contre  Allard  et  Picot  fut  apportée 
à  la  Convention  le  5  ventôse,  23  février  1794,  par  une  dépulation  de  la 
commune  de  Saint-Girons  et  renvoyée  au  Conii lé  (li<s  décrets,  Allard  étant 
.suppléant  de  la  Convention.  (Moniteur  du  7  vmléj^c,  i>:i  février,  t.  XIX, 
p.  554.) 


en.    XIV.    —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  387 

peut  croire,  eut  facilement  cause  gagnée  :  car  on  retrouve 
Allanl,  ayant  écliangt^,  .selon  la  loi  du  14  frimaire,  son 
litre  du  procureur  syndic  contre  celui  d'agent  national  du 
district  de  Rieux,  et  toujours  suppléant  de  la  Convention 
pour  la  Haute-Garonne  jusqu'au  jour  où  il  y  entra  comme 
titulaire,  peu  après  le  1)  thermidor.  Quant  h  l"Ariè::e,  il 
continua  d'y  être  l'agent  le  plus  actif  de  Yadier,  comme 
nous  le  verrons  tout  à  l'heure  à  propos  des  trihunaux  '. 

Chaudron-Roussau,  qui,  de  Toulouse,  avait  soutenu  Allard 
dans  rAriège,  opéra  aussi  par  lui-même  dans  le  départe- 
ment. Il  y  avait  établi  (2  octobre)  un  comité  révolution- 
naire- dont  Allard  dut  se  servir  sans  doute.  Chargé  d'orga- 
niser le  gouvernement  révolutionnaire  dans  ce  département 
comme  dans  l'Aude,  il  commença  par  incarcérer  tout  ce 
qu'il  V  trouva  de  fédéralistes. 

Milhaud  et  Soubrany,  dans  ïq?,  Pijrênées-Orientales,  appli- 
quaient ainsi  aux  aristocrates  le  vœu  du  Comité  de  salut 
public  qui  les  excluait  des  armées  (22  pluviôse,  10  fé- 
vrier 1794)  : 

Art.  1.  Tous  les  nobles,  les  parents  d'émigrés  ou  de  guilloti- 
nés, entrés  dans  la  cavalerie,  remettront  leurs  chevaux  et  se 
retireront  dans  les  vingt-quatre  heures  à  20  lieues  de  la  fron- 
tière. 

Tout  soldat  de  cavalerie,  muscadin,  père  ou  frère  d'émi- 
gré ou  de  guillotiné,  qui  n'était  pas  muni  d'un  certificat 
de  civisme,  devait  faire  sa  déclaration  (art.  2);  à  défaut 
de  déclaration,  il  était  tenu  pour  conspirateur  (art.  4)  : 
récompense  était  promise  à  qui  le  dénoncerait. 

Les  mêmes  représentants  ne  négligeaient  pas  les  occa- 
sions de  frapper  aussi  sur  les  riches.  A  Narbonne,  ils  avaient 

1.  Vadier  n'eût  pas  trouvé  le  même  concours  de  la  part  d'un  de  ses 
follègues  ([ui  était  en  mission,  Beauchamp  (député  de  l'Allier).  Beau- 
champ  prenait  à  Carcassonne,  le  8  ventôse  .26  février),  des  mesures  contre 
une  sorte  de  brigands  (assez  communs  alors)  qui,  revêtus  de  Tuniforme 
national,  volaient,  pillaient,  assassinaient  même  au  nom  des  autorité? 
/constituées.  (Arch.  i>at.,  AF  II,  187,  ventôse,  pièce  14.) 

2.  Arch.  nat..  AF  II,  187,  à  la  date. 


888  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

requis  tous  les  habitants  de  concourir  pour  le  décharge- 
ment des  fourrages  destinés  à  l'armée.  Dans  l'inspection 
du  travail,  Milliaud,  n'ayant  trouvé  à  l'ouvrage  ((  aucun 
muscadin  et  aucune  muscadine  »,  imposa  aux  riches  un 
don  patriotique  de  100  000  livres,  à  payer  dans  les  vingt- 
quatre  heures,  sous  peine  d'emprisonnement  indéfini  ', 
Autant  de  pris  sur  les  aristocrates.  Quant  à  Chaudron- 
Roussau,  dans  ce  même  temps,  il  faisait  surtout  la  guerre 
au  fanatisme,  même  aux  prêtres  constitutionnels,  la  guerre 
au  culte  chrétien,  au  profit  du  culte  de  la  Raison  ".  Il  ra- 
contait les  fêtes  patriotiques  célébrées  à  Foix,  à  Tarascon 
(Ariège)  et  de  préférence,  dans  le  temple  de  la  Raison,, 
les  saints  brûlés,  les  farandoles  entraînant  tout  le  peuple 
dans  ses  joyeux  replis,  et  la  part  qu'il  prenait  à  ces  ré- 
jouissances : 

Je  regarde  comme  un  devoir  d'un  représentant  du  peuple  d'y 
parler  et  de  s'y  montrer. 

Dans  un  rapport  qu'il  fit  un  peu  plus  tard  sur  le  dépar- 
lement de  l'Ariège  (30  germinal,  19  avril  1794),  il  s'atta- 
que tout  particulièrement  aux  espérances  des  prêtres  et 
des  émigrés  : 

Sans  des  mesures  vigoureuses,  dit-il,  l'Ariège  serait  peut- 
être  devenue  une  nouvelle  Vendée  ^. 

Tout  n'est  pas  fini,  mais  il  connaît  le  rôle  qui  incombe 
à  un  représentant  du  peuple  :  il  doit  propager  dans  les 
campagnes  les  principes  révolutionnaires,  surveiller  dans 

1.  9  venlose  (27  février  IT'Jl).  Taine,  la  Révohdinn,   I.  III.  p.  440. 

2.  Tarascon  (Ariège).  27  ventôse,  AFII,  191.  ventôse  à  la  dale.  pièce  184: 
Saint-Girons,  8  germinal.  AF  II.  1!12,  germinal,  pièce  263. 

3.  «■  L'empire  des  prêtres  touche  à  sa  fin  à  Saint-Girons!  s'écriail-il  :  il 
s'en  était  amoncelé  24  ou  25  parmi  lesquels  le  plus  grand  nombre  étaient 
d'ex-moines  de  tous  les  frocs.  »  Et  il  signale  avec  horreur  leur  influence  : 
Us  composaient  presque  seuls  les  présidents  de  la  Société  populaire,  et 
le  comité  de  surveillance  n'avait  (|uc  des  éloges  i)our  eux:  mais  ce  comité 
a  été  renouvelé  et  la  situation  s'est  fort  améliore*  depuis.  —  Il  aurait 
voulu  aller  partout  dans  rAriège.'(Arcli.  nat..  AFII.  103.  pièce  72.) 


I 


CH.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  389 

les  villes  les  administrations  régénérées;  et  il  retrace  en 
cinq  points  le  plan  qn'il  se  propose  de  suivre  '.  Il  déclare 
toutefois  qu'il  se  fait  une  règle  de  la  modération,  et  il 
en  fait  honneur  à  la  Convention  elle-même.  Il  écrit  le 
2  floréal  : 

Je  n'oublie  pas,  en  punissant  les  mauvais  citoyens,  les  maxi- 
mes que  la  Convention  et  le  Comité  m'ont  prescrit  de  suivre.  Je 
traite  les  meneurs  avec  une  sévérité  inflexible,  mais  je  fais 
grâce  à  ceux  qui  n'ont  été  qu'égarés  *. 

Et  il  compte  bien  séduire  la  masse  par  les  fêtes.  Il  écrit 
de  Limoux,  11  floréal  (30  avril  1794)  : 

Me  voici,  citoyens  collègues,  dans  le  district  du  département 
de  l'Aude  le  plus  fanatisé. 

Il  a  tenu  à  s'y  trouver  un  jour  de  décadi  : 

Je  donne  à  cette  fêle  décadaire  toute  la  pompe  que  permet- 
tent les  localités,  et  je  fais  préparer  un  bal  pour  le  peuple,  tou- 
jours dans  l'intention  de  lui  rendre  la  Révolution  plus  chère,  en 
lui  montrant  que  la  Convention  s'occupe  de  ses  plaisirs  ^ 

Mais  il  ne  se  dissimulait  pas  qu'il  y  en  avait  qui  enten- 
daient autrement  la  république,  pillant,  volant,  faisant 
leur  main,  même  aux  dépens  des  armées^;  et  que  dans 
les  villes,  à  la  frontière  des  Pyrénées-Orientales,  on  se 
montrait  assez  peu  jaloux   de   ses   bienfaits  pour  laisser 

1.  30  germinal,  Arch.  nat.,  AFII,  l",  germinal,  à  la  date. 

2.  Carcassonne,  2  floréal,  ibid.,  carton  194,  floréal,  pièce  S. 

3.  Limoux,  11  floréal,  ibid.,  carton  194,  floréal,  pièce  61.  —  Il  n'oublie 
point  de  parler  de  ses  épurations  (13  floréal,  ibid.,  pièce  78;  17  floréal, 
ibid..  pièce  87). 

4.  Il  écrit  de  Limoux,  14  floréal  (3  mai),  qu'il  a  nommé  deux  commis- 
saires pour  réprimer  les  abus  et  brigandages  qui  se  commettent  dans  la 
division  de  Mont-Libre  (AF  II,  178,  floréal,  pièce  140)  : 

«  Considérant  qu'il  importe  à  la  République  d'établir  à  Puy-Cerda  et, 
dans  les  Cerdagnes  des  commissions  provisoires  pour  remplir  les  fonc- 
tions municipales  et  régir,  au  profit  de  la  République,  les  biens  considé- 
rables des  fugitifs  et  assurer  la  comptabilité,  surveiller  les  agents  et  pré- 
posés des  vivres,  fourrages  et  charrois  de  l'armée,  et  découvrir  les  énormes 
dilapidations  qui  nous  ont  été  dénoncées,  faire  rendre  compte  à  tous 
agents  des  immenses  prises  en  farine  et  argenteries  faites  sur  l'ennemi,  etc.  « 


390  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

les  maisons  désertes.  Il  écrit  le  G  messidor  de  Mont- 
Libre  (Mont-Louis)  sur  les  trois  communes  de  Céret, 
d'Arles  [sur  Tech]  et  de  Saint-Laurent-de-Cerda  : 

On  m'a  assuré  qu'il  n'y  avait  pas  de  maison  dans  ces  trois 
communes  qui  n'eût  recelé  un  évéque  ou  autre  gros  bénéficier, 
ou  un  duc,  marquis  ou  comte,  et  les  discours  empoisonnés  de 
ces  deux  castes  scélérates  avoient  achevé  d'infecter  l'esprit  des 
habitants  et  de  leur  faire  haïr  la  Révolution.  C'est  surtout  à 
Saint-Laurent-de-Cerda,  commune  de  l'extrême  frontière,  que 
cet  effet  a  été  sensible  ;  il  y  a  des  patriotes  à  Arles  et  à  Céret,  il 
n'y  en  a  point  à  Saint-Laurent-de-Cerda,  ni  presque  plus  d'ha- 
bitants mâles;  ils  se  sont  fait  justice  et  ont  prévenu  la  ven- 
geance nationale,  en  suivant  dans  leur  fuite  les  esclaves  qu'ils, 
avaient  appelés*. 

Assez  d'autres  habitants  des  montagnes  avaient  démenti» 
dans  le  cours  de  la  lutte,  celte  accusation  portée  par  le 
représentant  contre  les  énergiques  populations  de  cette 
frontière. 

Enregistrons  cet  autre  arrêté  du  représentant  Milhaud 
sur  les  bataillons  scolaires  oblig-atoires  : 

Le  bataillon  des  jeunes  enfants  de  Perpignan,  depuis  L'âge 
de  huit  ans  jusqu'à  seize,  sera  organisé  selon  la  loi  :  ces  mots 
seront  écrits  sur  leur  drapeau  :  V Espoir  de  la  Patrie.  Les  pères 
et  mères  qui  ne  feraient  pas  inscrire  leurs  enfants  dans  le  délai 
qui  leur  sera  prescrit  seront  regardés  comme  suspects  ^. 

Si  cela  ne  donnait  pas  plus  de  soldats  à  l'armée,  cela 
promettait  plus  de  suspects  à  la  prison. 

Quelle  attitude  les  représentants  en  mission  auprès  des 
deux  armées  des  Pyrénées  donnaient-ils  à  la  France  en 
Espagne  sur  la  question  qui  devait  le  plus  loucher  les  pro- 
vinces envahies? 

A  Tarmée  des  Pyrénées-Orientales,  Delcher,  Garrau  et 
Baudot  faisaient  cette  proclamation  aux  habitants  ((>  ven- 
démiaire an  in,  27  septembre  179't)  : 

1.  Arcli.  nal.,  AFII,  196,  messidor,  pièce  20. 

2.  ;i  inossidor  an  II,  Arcli.  nat.,  AF  II,  13i,  dossier  16,  pièce  12. 


cil.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  391 

Citoyens, 

La  conduite  déloyale  et  criminelle  du  roi  d'Espagne  a  forcé 
les  représentants  du  peuple  français  à  prendre  en  otage  un 
grand  nombre  de  vos  concitoyens. 

Cependant  la  république,  aussi  généreuse  envers  les  peuples 
que  terrible  envers  les  tyrans,  etc. 

Les  opinions  religieuses  seront  respectées  ;  que  cbacun 
reprenne  ses  occupations  d'habitude,  que  notre  entrée  sur  le 
territoire  espagnol  ne  soit  (ju'une  visite  de  bon  voisinage  pour 
les  peuples  et  de  terreur  pour  les  rois. 

Aux  Pyrénées-Occidentales,  Pinetaîné  prenait  cet  arrêté 
(Saint-Sébastien,  23  fructidor  an  II,  9   septembre  1794)  : 

1.  Tous  les  prêtres,  tant  séculiers  que  réguliers,  curés,  moines, 
religieux  et  religieuses,  existant  actuellement  dans  le  pays 
conquis,  seront  sur  Theure  mis  en  état  d'arrestation  et  conduits 
à  Bayonne  pour  servir  d'otage... 

2.  Tous  les  individus  désignés  ci-dessus  qui  tenteront  de  se 
soustraire  à  la  mesure  de  leur  arrestation  seront,  douze  heures 
après  qu'on  se  sera  présenté  à  leur  domicile  pour  les  arrêter, 
regardés  comme  espions...  et  en  conséquence  condamnés  à 
mort. 

L'article  3  visait,  il  est  vrai,  d'autres  otages  : 

Le  choix  de  ces  otages  tombera  sur  les  riches  et  les  gens 
suspects;  il  en  sera  pris  trente  dans  la  commune  de  Saint-Sébas- 
tien et  dix  dans  chacune  des  autres  communes  de  l'arrondis- 
sement du  pays  conquis. 

Mais  pour  les  prêtres,  point  de  choix,  point  d'exception. 


III 
Les  tribunaux  criminels  et  les  commissions  militaires. 

Dans  les  actes  de  ces  représentants  qui  visitèrent  la 
région  des  Pyrénées,  il  a  été  bien  souvent  parlé  de  la  guil- 
lotine. Quel  usage  en  ont-ils  fait  et  qu'est  devenue  la  jus- 
tice révolutionnaire  sous  leur  influence?  Là,  comme  ail- 
leurs,  ce  sont,   en   général,   les   tribunaux  criminels  des 


892  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

départements  qui  furent  chargés  de  l'exercer.  En  leur 
donnant  le  droit  de  juger  révolutionnairement,  les  repré- 
sentants leur  conféraient  le  pouvoir  d'appliquer  les  lois 
révolutionnaires,  comme  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris,  sans  appel.  Toutefois,  sauf  le  cas  d'émigration,  ils 
n'usèrent  pas  d'une  rigueur  extrême. 

Le  tribunal  criminel  de  VAude,  s'étant,  sur  la  réquisi- 
tion des  administrateurs  du  département,  transporté  à 
Narbonne  pour  y  juger  révolutionnairement  en  vertu  des 
lois  des  7  et  9  avril  1793,  fit  comparaître  devant  lui  un 
portefaix,  Noël  Bousqukt,  accusé  de  propos  contre-révolu- 
tionnaires à  l'occasion  du  recrutement. 

Le  19  avril,  étant  devant  la  porte  de  la  maison  com- 
mune à  Narbonne,  il  avait  dit  «  que,  puisqu'il  fallait 
tirer  au  sort  pour  marcher  à  l'ennemi,  il  fallait  avant  de 
partir  couper  l'arbre  de  la  liberté  et  mettre  le  Roy  à  sa 
place  ».  Mais  le  tribunal,  «  vu  son  état  d'ivresse  »,  jugea 
«  que  ce  propos  ne  présentait  pas  le  caractère  d'un  propos 
incendiaire  tendant  à  la  provocation  au  rétablissement  de 
la  royauté,  que  le  propos  d'ailleurs  n'annonce  pas  Tin- 
tenlion  de  Noël  Bousquet  de  concourir  au  rétablissement 
de  la  royauté  :  circonstance  absolument  nécessaire  pour 
promouvoir  l'exécution  de  la  loi  du  19  mars  dernier  ». 
En  conséquence  il  fut  acquitté;  mais,  pour  le  bon  ordre, 
puni  de  quatre  mois  de  détention  \ 

Le  23  juillet,  le  même  tribunal  se  transporta  àLimoux  et 
jugea  le  lendemain  trois  individus,  accusés  d'avoir  porté 
les  armes  parmi  les  révoltés,  coupables  au  moins  d'avoir 
refusé  de  tirer  au  sort  et  insulté  l'autorité  dans  ses  fonc- 
tions :  il  les  condamna  à  huit  mois  de  prison  ^ 

Même  dans  cette  période  de  la  Terreur  qui  date  de  la  loi 

1.  Narbonne,  8  juin  1193.  Jii!,'L'ni('nls  du  Irihuna!  criuiinel  de  l'Aude. 
1"  registre,  f°  130. 

2.  François  Momsse,  Jean-Pierre  Vn^:  el  Gniiiaiime  Mai.kt,  même  registre, 
f"  153,  V».  —  Au  mois  d'août.  Louis  Raissac,  (|ui  avait  tenu  de  simples 
propos  malsonnants  au  sortir  du  rabaret,  mais  sans  nulle  inlenlion  ennlre- 
révolutionnairc,  fut  ac(|uitté. 


en.    XIV.   —   RÉGION    DES    PYRÉNÉES  393 

(les  suspects  (17  septembre  1793),  le  tribunal  montra  encore 
de  la  modération.  Une  femme,  Madeleine  Laplancue,  accu- 
sée d'avoii"  provoqué,  dans  un  attroupement,  à  forcer  les 
maisons,  etc.,  fut  déclarée  non  convaincue  et  acquittée;  un 
homme  déclaré  convaincu  fut  condamné  à  six  ans  de  fers 
(27  du  2-  mois,  17  novtMubre  1793).  ("était,  si  l'on  veut,  un 
délit  de  droit  commun.  Mais,  en  matière  purement  révolu- 
tionnaire, un  prêtre,  Labattut,  qui,  en  prêtant  le  serment 
de  la  constitution  civile  du  clergé,  y  avait  mis  des  restric- 
tions, exceptant  ce  qui  touchait  le  spirituel  (serment  jugé 
nul  *),  fut  simplement  condamné  à  la  déportation  (29  ni- 
vôse, 18  janvier  1794);  d'autres  furent  Tohjet  d'informa- 
tions réitérées,  et.  de  sursis  en  sursis,  arrivèrent  à  la  libéra- 
tion-.  Un  seul  fui  puni  de  mort  selon  la  rigueur  de  la  loi 
sur  le  serment,  le  11  ventôse  (1"  mars)  :  Henri  Beille. 
M.  Berriat  Saint-Prix  a  noté  ce  trait  à  propos  de  ce  prêtre. 
Le  lieutenant  de  gendarmerie  qui  l'arrêta,  ayant  trouvé 
chez  lui  un  écrit  où  il  jugeait  la  conduite  du  gouvernement 


1.  «  Considéranl  <iiic  le  serment  prèle  par  ledit  Labatliil  est  prêté  dans 
la  même  forme  que  celui  du  citoyen  Foiirnier,  curé  de  Roquefeuil; 

«  Considérant  que  ce  dernier,  après  avoir  prêté  le  serment  prescrit  par 
la  constitution  civile  du  clergé,  ajouta  qu'il  exceptait  formellement  tout 
ce  <jui  pouvait  avoir  trait  au  spirituel; 

«  Considérant  que  ledit  Labattut.  ayant  déclaré  qu'il  prétait  le  même  ser- 
ment dans  les  mêmes  formes,  signa  le  procès-verbal  dressé  à  cet  elTet 
par  la  municipalité  de  Roquefeuil.  sans  aucune  explication:  que  dès 
lors  son  serment  contient  restriction.ee  qui  est  formellement  prohibé  par 
la  loi  du  4  juin  1791,  le  tribunal  déclare  invalable  et  rejette  comme  tel 
le  serment  prêté  par  ledit  Labattut.  et  disant  droit  sur  les  conclusions  de 
l'accusateur  public.  l"a  admis  à  prouver,  dans  le  délai  de  quinzaine,  comme 
ledit  Bernard  Labattut  est  rentré  sur  la  terre  de  la  République.  »  (Greffe 
du  tribunal  de  Carcassonne.'- 

2.  Vincent  Mk.nkrie,  acquitté  le  12  floréal;  Salvat,  dont  l'alTaire  fut  sou- 
mise à  la  Convention  pour  interprétation  du  décret  :  son  serment  n'avait 
pas  été  enregistré  (18  ventôse,  8  mars  ;  Galzy,  prêtre  (30  ventôse,  10  mars), 
sursis  de  six  jours  pour  prouver  qu'il  s'était  pourvu  dans  le  délai  légal 
contre  son  inscription  sur  la  liste  des  émigrés  ;  Louis  Serre,  prêtre  (même 
date),  délai  de  8  jours,  tant  pour  justifier  de  sa  prestation  de  serment  que 
pour  prouver  qu'il  s'est  pourvu  dans  le  délai  légal  contre  son  inscription 
sur  la  liste  des  émigrés.  —  Le  19  floréal  (8  maij.  Serre,  acquitté  pour 
le  fait  d'émigration,  fut  condamné,  vu  son  dge,  à  la  réclusion  avec  con- 
fiscation pour  n'avoir  pas  prêté  le  serment  dans  le  délai  voulu.  (Greffe 
du  tribunal  de  Carcassonne.) 


394  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

à  regard  du  clergé,  y  inscrivit  lui-même  son  appréciation  : 
«  Très  intéressant  pour  conduire  la  tête  de  Fauteur  à  la 
fenêtre  nationale  *.  >> 

Le  département  des  Pi/rénées-Orientales,  par  son  voisi- 
nage de  la  frontière,  pouvait  donner  plus  souvent  lieu  aux 
accusations  d'émigration  ou  d'intelligences  avec  l'ennemi  : 
Lavau-Gayon  lui-même,  envoyé  de  Bordeaux  pour  rallier 
les  départements  voisins  à  la  cause  girondine,  allait  jus- 
qu'à dire  que  la  population  était  amie  des  Espagnols,  en 
liaine  de  la  persécution  religieuse  et  des  assignats.  Plu- 
sieurs mesures  rigoureuses  furent  prises  contre  les  sus- 
pects à  cet  égard,  même  contre  des  municipalités  entières, 
et  dos  condamnations  à  mort  prononcées  par  le  tribunal 
criminel  '.  Mais  ce  tribunal  usa  aussi  de  quelque  indulgence. 
A  la  fin  d'octobre  1793,  un  cullivaleur,  Julien  Godal,  accusé 
de  propos  inciviques,  à  savoir  qu'on  châtiait  les  bons  et 
qu'on  laissait  les  méchants  impunis;  que  les  patriotes 
n'étaient  patriotes  que  pour  voler,  etc.,  fut  mis  en  arresta- 
tion jusqu'à  la  paix  comme  un  simple  suspect. 

Le  i"  nivôse,  J.-B.  Tuévenon  était  accusé  d'intelligences 

1.  Berriat  Sainl-Prix,  t.  I,  p.  360. 

2.  Le  25  avril,  Raymond-Antoine  Camo-Baxyls,  ancien  capitaine  de  cava- 
lerie, Benoit  Villexove,  juge  de  paix,  et  Joseph  .Malrach,  membre  du  dé- 
partement, accusés  d'avoir  favorisé  l'entrée  des  Espagnols  par  des  bruits 
alarmants,  furent  maintenus  prisonniers  dans  la  maison  de  justice;  —  le 
2  mai,  Tol'RK.  domesticiue  d'émigré,  fut  condamné  à  mort  pour  intelli- 
gences avec  l'ennemi  :  deux  autres,  Rotgé  et  Pons,  convaincus  d'être  dans 
l'armée  ennemie,  condamnés  à  mort  par  contumace;  — le  8  mai,  Jean  Cabot. 
dit  Duras,  régent  d'école  à  Banyuls,  condamné  à  mort  pour  intelligences 
avec  l'ennemi;  François  Sarhat.  son  coaccusé,  accpiitlé;  —  le  27,  Baptiste 
Besomues,  surnommé  Grabat,  condamné  comme  ayant  été  à  la  tète  d'une 
bande  armée  contre  la  France;  —  le  2  juillet,  Joseph  Gldaves,  dit  Colonne. 
hors  la  loi  comme  prévenu  de  s'être  réuni  aux  Espagnols,  fut  retenu  en 
prison  jusqu'à  plus  ample  information;  —  le  12  juillet,  Antoine  Guiro, 
déporté  à  vie  pour  avoir  crié  :  Vive  le  roi,  buvons  à  la  sanlé  du  roi. 

Dans  le  dernier  trimestre  de  179'3,  on  trouve  un  plus  grand  nombre  de 
condamnations  à  mort  :  4  octobre,  François  Borrell,  dit  Patxacon, 
accusé  de  s'être  joint  aux  Espagnols;  —  G  octobre,  Etienne  Amaloi,  prêtre, 
accusé  d'émigration  ;  —  14  octobre,  Alexis  Paysa,  berger,  accusé  d'avoir 
servi  de  guide  aux  Espagnols;  —  31  octobre  (10  de  la  i^"  décade  du  2"  mois), 
Louis  C\Rii;).\,  intelligences  avec  l'ennemi;  —  18  frimaire  (8  décembre), 
Jean  Jambat,  briquetier,  intelligences  avec  les  Espagnols,  etc.  Seize  con- 
damnations, d'après  M.  Berriat  Saint-Prix,  jk  3ii. 


cil.   XIV.  —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  39a 

avec  rennomi  cl  l'accusateur  public  concluait  à  la  peine  de 
mort.  Thévenon  avait  continué  d'exercer  des  fonctions^ 
publiques  dans  sa  commune  envahie  par  l'ennemi.  Il  fut 
déclaré  traître  et  ses  biens  confisqués,  mais  la  peine  prin- 
cipale resta  suspendue  : 

Ordonne  (le  tribunal)  que  ledit  Thévenon  sera  envoyé  dans 
une  maison  de  détention  jusqu'à  ce  qu'il  en  soit  autrement 
ordonné,  conformément  aux  lois  des  1:2  et  17  septembre  der- 
nier; réserve  droit  à  l'accusateur  pidilic  pour  produire  contre 
ledit  Thévenon  l'exécution  de  la  loi  du  17  septembre  dernier 
relative  aux  Français  qui  ont  exercé  des  emplois  dans  les  lieux 
envahis  ^ 

Le  registre  du  tribunal  criminel  jjrésentc  une  lacune  de 
six  mois,  du  1"  nivôse  au  1'^''  messidor  -.  Quelle  qu'en  soit 
la  cause,  on  suppose  bien  que  la  justice  révolutionnaire  ne 
chômait  pas.  Le  23  nivôse  (12  janvier  1794),  les  représen- 
tants Milliaud  et  Soubrany  avaient  établi  un  tribunal  révo- 
lutionnaire dont  les  actes  pourtant  les  satisfirent  si  peu 
qu'ils  le  cassèrent  et  en  envoyèrent  les  membres  en  prison 
pour  être  de  là  expédiés  au  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris  (29  pluviôse,  17  février).  Le  même  arrêté  allait  bien 
plus  loin  :  il  cassait  un  jugement  de  cette  commission  mili- 
taire qui  avait  mis  hors  de  cause  des  émigrés;  cassait  un 
autre  jugement  qui  condamnait  à  la  déportation  un  capi- 
taine adjoint  à  l'Etat-major,  nommé  Fortet,  pour  avoir 
indûment,  disait-on,  présidé  cette  commission  militaire 
dans  cette  affaire,  et  le  renvoyait,  ainsi  que  les  membres  de 
la  commission,  devant  un  nouveau  tribunal  militaire  révo- 
lutionnaire qu'ils  allaient  instituer  ^.  Et  en  elîet,  le  3  ven- 
tôse (21  février),  ils  créaient  ce  nouveau  tribunal  par  un 


i.  Registre  du  tribunal  criminel  des  Pyrénées-Orientales. 

2.  On  trouve  après  cette  date,  dans  la  période  révolutionnaire,  deux  nou- 
velles condamnations  à  mort  pour  émigration  :  23  messidor  (11  juillet  l"94j, 
François  BoKRiiLL.  cultivateur:  S  thermidor  1 26  juilleT.  Françoise  Ron- 
DiÈRE,  femme  de  Pierre  Taillé,  marchand  droguiste  (même  registre). 

3.  Arch.  nat.,  AF II,  carton  134,  dossier  17,  pièce  3,  et  carton  18",  pièce  24. 


396  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

arrêté  dont  les  considérants  étaient  une  nouvelle  condam- 
nation de  l'ancien  : 

Les  représentants  du  peuple,  convaincus  que  le  supplice  des 
traîtres,  etc.  : 

Justement  indignés  contre  les  juges  du  tribunal  révolution- 
naire créé  par  les  arrêtés  du  :23  nivôse,  dont  la  lenteur  crimi- 
nelle et  l'abus  qu'ils  ont  fait  de  leur  pouvoir  dans  la  fausse 
application  des  lois  ont  trompé  l'espoir  des  sans-culottes,  trahi 
la  cause  du  peuple,  provoqué  la  cassation  du  tribunal  et  l'ar- 
restation des  membres  qui  le  composaient; 

Considérant  qu'il  est  instant  de  rétablir  promplement  la  jus- 
tice révolutionnaire 

Art.  1.  Il  sera  établi  dans  la  place  de  Perpignan  un  nouveau 
tribunal  militaire  révolutionnaire  du  P'"  arrondissement  pour 
juger,  sans  délai,  les  conspirateurs. 

L'article  2  lui  donnait  cinq  juges  dont  un  président; 
Tarticle  3,  le  droit  de  juger  dans  les  mêmes  formes  que  le 
tribunal  du  23  nivôse;  l'article  4,  la  faculté  de  se  diviser: 
trois  pour  le  jugement  ;  deux  pour  l'instruction  '. 

Ce  tribunal  se  montra  fidèle  à  la  consigne,  au  moins  pour 
une  tête.  Le  capitaine  Fortet,  condamné  à  la  déportation 
par  les  juges  précédents,  fut  condamné  à  mort  le  19  ven- 
tôse (9  mars)  -.  La  nouvelle  en  fut  donnée  à  la  Convention 
par  Barère  dans  la  séance  du  3  germinal  (23  mars)  ^  Cela 
ne  suffit  pas  aux  impitoyables  représentants.  Par  un  arrêté 
du  29  ventôse  (19  mars),  ils  établirent  pour  le  jugement  des 
déserteurs  et  des  conspirateurs  une  commission  militaire 
composée  de  trois  membres,  aux  mêmes  appointements  que 
les  juges  de  l'autre  tribunal  ;  et  l'arrêté,  placé  sous  l'invoca- 
tion :  Mort  aux  tijrans,  paix  aux  peuples,  se  termine  comme 
les  autres  par  la  formule  sacramentelle  de  ces  despotes  : 
•  Périssent  tous  les  goui^ernements  ennemis  de  rhumanilé 
et  assassins  de  la  nature  ^. 

1.  Arih.  nat.,  AFII,  131,  dossiei*  17,  iiièce  4. 

2.  Ibiil.,  pièce  0. 

3.  Moniteur  du  4  germinal   2i  mars  l"Ol),  l-  XX,  p.  30. 

4.  GrelTc  de  Perpi.i,MKin,  registre  de  la  Commission  militaire  révolution- 
naire. 


CH.   XIY.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  397 

Les  jugements  de  cette  commission  portent  l'empreinte 
de  la  terreur  qu'inspirait  l'invasion  espagnole.  Un  acte  du 
15  septembre  1792  avait  édicté  des  mesures  rigoureuses 
contre  tout  suspect  d'espionnage  :  peine  de  mort  ((  contre 
les  personnes  qui  prennent  des  costumes  divers  pour  se- 
déguiser  »;  et  un  arrêté  des  représentants  du  23  pluviôse 
en  avait  fait  l'application  à  tous  ceux  qui  se  trouveraient  en 
contravention  dans  Perpignan.  On  l'appliqua  le  30  ventôse 
(20  mars  1794)  à  Joseph  Manque,  tailleur,  et  à  Jean  Brocho- 
NKï,  faïencier  \  Le  7  germinal  (27  mars),  Roussimk,  cordon- 
nier, qui  était  à  Perpignan  sans  passeport  ni  carte  civique, 
et  qui  fut  surpris,  volant  des  portefeuilles,  fut  aussi  fusillé  ^ 

Les  représentants  trouvèrent  que  la  commission  n'était 
pas  encore  assez  armée,  et,  ce  jour  même,  ils  prirent  l'arrêté 
suivant  : 

Consid(''rant  que  la  commission  militaire  révolutionnaire, 
nécessitée  auprès  de  cette  armée  par  des  circonstances  impé- 
rieuses, doit  marcher  d'un  pas  ferme  et  assuré  dans  la  carrière 
révolutionnaire;  que.  pour  y  parvenir  plus  sûrement,  elle  doit 
être  dégagée  des  entraves  multipliées  dans  lesquelles  la  plon- 
geraient les  formes  ordinaires  des  triljunaux  militaires, 

Arrêtent  : 

l°La  commission  militaire,  créée  par  notre  arrêté  du  29  ven- 
tôse dernier,  sera  exemptée  de  suivre  les  formes  ordinaires; 

1.  La  Commission,  convaincue  que  ledit  Joseph  Manque,  qui  ne  tient 
plus  à  aucun  corps  depuis  2  mois  et  sur  lequel  il  n'a  été  trouvé  aucun 
passe-port,  carte  civique,  ni  le  certificat  qui  justifie  de  sa  conduite,  s'est 
déguisé  de  diverses  manières  pour  filouter  dans  la  ville  de  Perpignan;, 
qu'il  s'est  rendu  coupable  de  violation  de  l'arrêté  des  représentants  du 
peuple  en  date  du  22  nivôse  dernier, 

Condamne  ledit  Joseph  Manoue  à  être  fusillé  dans  les  vingt-quatre  heures 
en  vertu  de  la  loi  du  15  septembre  1792  (style  esclave)  con're  les  personnes 
qui  prennent  des  costumes  divers  pour  se  déguiser,  et  de  l'arrêté  des. 
représentants  du  peuple  du  23  pluviôse  dernier  portant  que  toute  per- 
sonne qui,  après  la  publication  de  cet  arrêté,  se  trouvera  dans  Pergignan 
en  contravention  aux  arrêtés  déjà  pris  par  eux  pour  la  sûreté  de  cette 
place  et  de  cette  frontière,  sera  fusillée  dans  les  vingt-quatre  heures.  (Reg. 
de  la  Commission  militaire  révolutionnaire,  à  la  date.)  Même  arrêt  pour 
Brochonet. 

2.  HAd.  Le  même  jour,  Etienne  Chixard,  qui  lui  avait  donné  asile  pendant 
cinq  mois,  était  condamné  à  la  détention  jusqu'à  la  paix:  Gravet,  déserteur^ 
à  dix  ans  de  fers. 


398  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

2°  Elle  jugera  définitivement  et  sans  appel  ; 

3°  Elle  sera  dispensée  de  coucher  les  interrogatoires  dans  ses 
verbaux  de  jugement; 

4°  Elle  ne  fera  mention  dans  ses  jugements  que  des  nom,  pré- 
noms, âge,  profession,  lieu  d'habitation  et  de  naissance  du  pré- 
venu, la  peine  à  laquelle  il  aura  été  condamné,  pour  quel  délit, 
en  vertu  de  quelle  lui  ou  de  quel  arrêté.  Elle  fera  aussi  mention 
des  motifs  pour  lesquels  il  aura  été  absous,  s'il  est  trouvé  inno- 
cent ; 

o"  Lorsque  le  délit  sera  suffisamment  prouvé,  elle  sera  dis- 
pensée de  faire  entendre  d'autres  témoins; 

6"  La  commission  sera  encore  chargée  déjuger  tous  les  indi- 
vidus prévenus  de  vols,  de  filouterie  dans  Perpignan  et  can- 
tonnements environnants  ; 

1°  Le  tribunal  militaire  révolutionnaire  remettra  tout  de  suite 
à  la  commission  toutes  les  pièces  qui  peuvent  être  de  son  res- 
sort, conformément  à  notre  arrêté  et  dont  les  procédures  ne 
sont  pas  commencées. 

A  Perpignan,  le  7  germinal,  "2"  année/le  la  République  une  et 
indivisible.  —  Prrhsr'nt.  etc. 

Signé  :  SouBRANY,  Miluaud  ^. 

La  commission  devenait  donc  un  tribunal  à  tout  faire. 
Aussi  avec  la  peine  de  mort  prononcée  non  seulement  [»our 
désertion,  embauchage,  mais  pour  vol,  trouvc-t-on  plus 
souvent  la  peine  des  fers,  surtout  pour  ce  dernier  délit  -. 
La  commision  fut  supprimée  le  4  prairial  (23  mai),  confor- 
mément au  décret  du  19  floréal  précédent  qui  abolissait 
toutes  les  commissions  révolutionnaires  pour  étendre  à 
toute  la  France,  en  celte  matière,  la  juridiction  du  tri- 
bunal révolutionnaire  de  Paris;  et  les  représentants  ne 
relevèrent  pas  leurs  commissaires  de  ces  fonctions  sans 
les  féliciter  de  leur  zèle.  Une  armée  devait  pourtant  bien 
avoir,  pour  les  délits  militaires,  sa  justice  propre.  Il  y  eiil 

1.  La  Commission  ayant  peu  de  temps  auparavant  donné  sa  démission, 
ils  la  maintinrent  quand  même  (4  germinal).  Ils  écrivent  au  Comité  de 
salut  public  pour  motiver  leur  résolution  (8  germinal)  :  «  Impossible  de 
former  parmi  la  cité  de  Perpignan  un  tribunal  (jui  réunisse  les  talents  et. 
l'énergie  nécessaires  dans  ces  moments  de  crise.  »  (Anii.  nat.,  AF  IF. 
134,  dossier  M,  pièces  8  et  10.) 

2.  Voy.  la  note  XVI  aux  Appendices. 


CH.   XIV.   —  RÉGIOiN    DES   PYRÉNÉES  399 

donc  un  trihunal  criminel  du  premier  arrondissement  de 
l'armée  des  Pyrénées-Orientales,  siégeant  à  Elne,  dont  on 
a  les  registres  du  21  prairial  an  II  au  19  vendémiaire  an  IV 
(19  juin  1794  —  10  octobre  1795)  '. 

Quanti  le  Comité  de  salut  public,  en  exécution  du  décret 
du  26  messidor  (14  juillet  1794),  demanda  au  tribunal  cri- 
minel de  ÏAi'ièfje  la  liste  des  condamnations  emportant 
conliscation  des  biens,  pour  en  aviser  le  domaine,  l'accu- 
sateur public  ne  lui  en  déclara  que  les  suivantes  :  deux  en 
juillet  et  en  août  1793,  pour  fabrication  de  faux  assignats-; 
une  le  3  novembre,  pour  attroupement,  résistance  à  l'enrô- 
lement et  propos  contre-révolutionnaires  :  c'était  un  pauvre 
tisserand,  Paul  Castel,  dit  Camelot";  puis  le  27  brumaire 
(17  novembre),  François  Claveuie,  et  le  lo  frimaire, 
J.-B  Dlpué,  tous  les  deux  prêtres  réfractaires.  Mais  il  y 
avait  un  autre  tribunal  plus  sur  que  celui  de  Foix,  c'était 
le  tri!)unal  révolutionnaire  de  Paris.  C'est  à  Paris  que 
Vadier  fit  traduire  ses  ennemis  personnels,  François  Dap.- 
MAiNG,  administrateur  de  département;  Jean-Pierre-Jérôme 
Darmaing,  juge  au  tribunal  civil,  et  buit  autres;  et  l'on  peut 
croire  qu'Allardne  lui  fut  pas  inutile  dans  l'envoi  des  piè- 
ces qu'il  fit  passer,  eu  plusieurs  fois,  à  Fouquier-Tinville, 
en  lui  recommandant  ce  procès  qui  aboutit  à  la  condam- 
nation des  six,  le  23  prairial,  le  lendemain  du  jour  où  la 
terrible  loi  du  22,  qui  permettait  de  juger  sans  témoins,  pou- 
vait être  appliquée  ^.  C'est  aussi  au  tribunal  révolutionnaire 


1.  Greffe  du  tribunal  de  Perpignan.  On  y  trouve,  entre  autres,  à  la  date 
<lu  16  messidor  an  II  (4  juillet  1794),  Joacini  Pallier,  natif  de  Bourganeuf 
(Loire-Interieure),  condamné  comme  émigré,  rentré  les  armes  à  la  main. 

2.  Bernard  Galy,  17  juillet;  Pierre  Maucrette,  1  août.  (Arch.  nal.,  BB^. 
carton  9.) 

3.  Six  autres  étaient  accusés  avec  lui  :  un  laboureur  qui  fut  également 
condamné  à  mort,  mais  il  était  contumace;  deux  à  la  déportation;  un  à 
la  détention  jusqu'à  la  paix,  et  deux  acquittés. 

4.  Voy.  le  Rapport  de  Saludin  au  nom  de  la  Commission  des  vinyl  et  un, 
pour  l'examen  de  la  conduite  des  représentants  du  peuple  Billaud-V  are  nues, 
Vadier,  etc.,  p.  33  et  suiv.  et  pièces  27-33.  Cf.  Berriat  Saint-Prix,  t.  I,  p.  342, 
.■Î43,  et  VHist.  du  tribunal  révolutionnaire  de  Paris,  t.  IV,  p.  163-167.  — 
Selon  les  témoignages  recueillis  par  la  commission  des  vingt  et  un  dans 


400  LES  REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

de  Paris  qu'Allard  fit  envoyer  pour  son  compte  personnel 
Biaise  Dario,  médecin,  premier  suppléant  du  département 
de  la  Haute-Garonne  à  la  Convention  '  :  ce  qui  lui  permit  d'y 
entrer,  la  place  étant  vacante,  le  16  thermidor. 

Cliaudron-Roussau  lui-même  se  déchargeait  volontiers 
aussi  de  ses  détenus  sur  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris,  se  conformant  d'ailleurs  aux  lois  de  germinal  et  de 
floréal.  A  la  fin  de  messidor,  il  lui  en  envoya  cinquante-cinq 
de  Pamiers  ou  de  Mirepoix.  Plusieurs  moururent  en  routi: 
ou  furent  laissés  malades.  Quarante-trois  arrivèrent  et 
furent  renfermés  dans  les  prisons  de  Paris,  attendant  leur 
jugement.  Ils  furent  sauvés  par  le  9  thermidor  ^ 

L'entrée  d'AUard  à  la  Convention  après  le  9  thermidor 
ne  pouvait  pas  manquer  de  réveiller  toutes  les  accusations 
portées  contre  lui.  Il  les  trouva  sur  le  seuil  de  l'assemblée, 
et  elles  lui  en  auraient  sans  doute  fermé  l'accès,  s'il  n'avait 
pas  eu  des  amis  au  Comité  de  sûreté  générale,  pour  les 
écarter  du  chemin.  Les  Yadier,  les  Amar,  à  la  veille  d'être 
accusés  eux-mêmes,  étaient  encore  puissants  au  lendemain 
de  la  révolution  de  thermidor.  Ce  ne  fut  pas  Yadier,  ce  fut 
un  aller  ego  de  Vadier,  Dubarran,  qui  fit  le  rapport,  rap- 
port tout  favorable.  Dubarran  ne  veut  pas  être  accusé 
d'avoir  rien  omis.  Il  expose  les  griefs  allégués  contre 
Allard  en  douze  articles,  expliquant  les  uns,  louant  les 
autres;  car  il  y  en  a  dont  il  lui  fait  honneur  :  guerre  aux 
prêtres,  aux  contre-révolutionnaires,  aux  conspirateurs. 
Ce  qui  en  est  dit  suffit  pour  démontrer  que  les  griefs 
n'étaient  pas  sans  fondement  ^ 

le  procès  de  Vadier  et  d'autres  membres  des  comités,  survivant  au  9  ther- 
midor, Vadier  savait  aussi  user  de  son  autorité  ou  de  son  crédit  pour  des 
vengeances  toutes  personnelles.  Saladin,  dans  son  rapport,  dit.  sur  le 
témoignage  de  Darmaing  fils,  que  parmi  les  victimes  de  Pamiers,  immolées 
à  Paris  sur  sa  poursuite,  l'un  d'eux,  Cases,  riche  père  de  famille,  n'avait 
trautre  crime  que  d'avoir  refusé  sa  fille  en  mariage  au  fils  du  redoutable 
représentant.  {Rapport  de  Saladin,  p.  33,  et  Ilist.  des  prisons,  t.  IV,  p.  323.) 

1.  lôid.,  p.  518,  et  Moniteur  du  18  prairial  an  III  (6  juin  1195),  t.  XXIV, 
\>.  007. 

■2.  Berriat  Saint-Prix,  p.  343. 

3.  Moniteur  du  18  thermidor  i.'i  août  n9i),  t.  XXI,  p.  391-393. 


en.    XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  401 

Allard  entra  donc  à  la  Convention  avec  ce  passeport  de 
Dubarran,  mais  cela  ne  porta  bonheur  ni  à  l'un  ni  à 
l'autre  :  car  Dubarran  fut  décrété  d'accusation  le  5  prai- 
rial', et  Allard  le  13.  L'ombre  de  l'homme  dont  il  avait 
pris  le  siège,  par  une  dénonciation  qui  était  un  assas- 
sinat, dut  se  dresser  devant  lui  dans  cette  journée.  Quand 
il  invoqua  le  rapport  de  Dubarran,  il  fut  confondu  par 
cette  réplique  :  «  Tu  étais  son  complice  et  celui  de  Vadier. 
Tu  as  fait  égorger  Dario,  premier  suppléant  de  l'Ariège, 
afin  d'être  admis  à  sa  place  dans  la  Convention  '\  » 

Les  départements  de  cette  région  qui  confinaient  à  la 
Gironde  avaient  trempé  plus  que  les  autres  dans  le  fédé- 
ralisme; mais  comme  ils  n'avaient  pas  été  jusqu'à  l'action, 
la  répression  y  fut  moins  sanglante.  Il  y  avait  néanmoins 
des  proscrits  dont  le  supplice  ne  cessait  pas  d'être  à  l'or- 
dre du  jour  :  je  n'ai  pas  besoin  tle  nommer  les  prêtres. 

Dans  les  Landes,  le  tribunal  criminel  de  Mont-de-Marsan 
frappa  de  mort  six  accusés  dont  trois  prêtres  et  une  femme 
qui  avait  donné  asile  à  l'un  deux.  Parmi  ces  prêtres,  deux 
<jbjeclèrent  que  le  décret  du  30  vendémiaire  an  II  sur  les 
ecclésiastiques  sujets  à  la  déportation  ne  leur  était  pas 
applicable,  comme  n'ayant  pas  été  promulgué  dans  le  dé- 
partement. On  en  référa  au  représentant  Dartigoeyte,  qui 
d'abord  ne  répondit  pas  et  qui,  plus  tard,  venant  dans  le 
pays,  leva  la  difficulté  en  les  envoyant  à  l'échafaud  ^ 

Dans  le  Gers^  le  nombre  des  suspects  prit  de  telles  pro- 
portions qu'à  Aucli  le  collège  et  l'archevêché  avaient  dû  ser- 
vir de  succursales  aux  prisons  de  la  ville.  Ce  fut  probable- 

1.  Moniteur  (\\\  14  prairial  (2  juin  1"94),  t.  XXIV,  p.  571. 

2.  Moniteur  du  iS  ]irairial  (C  juin  1795),  ilnd  ,  p.  607. 

3.  Berriat,  t.  I,  p.  315.  Les  jugements  se  trouvent  en  placards  aux 
Archives  nationales  (BB^,  carton  11)  :  8  brumaire,  Jean  Laboudf,  dit  Conti. 
vigneron,  chef  d'émeute;  —  1""'  frimaire,  Bertrand  Gamidon,  fils  aîné,  tonne- 
lier, pour  provocation  au  rétablissement  de  la  royauté;  deux  autres  fureni 
condamnés  par  contumace;  d'autres  à  la  déportation;  —  3  pluviôse, Arnauit 
Labke,  ci-devant  chanoine;  —  15  ventôse,  Jacques  d'Ambourges,  prêtre  ré- 
fractaire;  —  19  germinal,  Laurent  Dibayle,  ancien  vicaire  à  Mauléon,  et 
Jeanne  Mouscardès,  chez  qui  d'Ambourges  avait  été  arrêté. 

n.  —  26 


402  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

mont  Fellet  de  l'impulsion  que  donna  le  représentant 
Dartigoeyte,  envoyé  pour  frapper  l'administration  dépar- 
tementale «  rebelle  »  et  exciter  l'action  de  la  justice.  Le 
président  du  tribunal  fut  au  nombre  des  administrateurs 
destitués.  Le  tribunal  lui-même  était  suspect  d'indulgence 
envers  cette  sorte  d'accusés  :  des  prêtres,  incriminés  comme 
fanatiques,  avaient  été  acquittés.  Au  mois  de  septembre,  un 
jury  militaire  fut  créé  pour  remplacer  les  juges  ordinaires 
en  pareil  cas;  et  il  y  avait  d'autres  moyens  de  revenir  sur 
leur  sentence.  Le  comte  de  Barbotan  et  son  fermier,  accu- 
sés de  correspondance  avec  les  émigrés  et  acquittés 
(18  nivôse,  7  janvier  1794),  furent  renvoyés  par  la  Conven- 
tion, sur  la  dénonciation  du  représentant,  devant  le  tribu- 
nal révolutionnaire  de  Paris,  qui  fit  tomber  leurs  têtes. 
(11  germinal,  1^1  mars)  '. 

Dans  les  Hautes-Pyrénées,  les  prisons  ne  furent  pas  moins 
encombrées  que  dans  le  Gers.  A  Tarbes,  dès  le  11  mai,  on 

V  avait  ajouté  deux  couvents  :  les  Cordeliers  pour  les 
hommes;  les  Carmes  pour  les  femmes.  «  La  cage  est  bien 
remplie  et  nous  serons  tranquilles  )),  disait-on  dans- une 
lettre  datée  de  Tarbes,  7  mai,  et  insérée  au  Moniteur  '.  Il 

V  eut  néanmoins  peu  d'exécutions.  Il  faut  arriver  au  8  plu- 
viôse (27  janvier  1794)  pour  trouver  une  de  ces  victimes  qui 
échappaient  rarement  à  l'échafaud.  Joseph  Dagos,  prêtre, 
ci-devant  prébendier  de  Saint-Bertrand,  s'était  fait  donner 
un  passeport  pour  le  Portugal;  mais  il  n'était  pas  sorti  de 
France,  où  il  accomplissait  les  devoirs  de  son  ministère,  au 
péril  de  sa  vie.  On  fmit  par  le  découvrir  et  on  le  mit  en  ju- 


1.  Bernât,  t.  I,  p.  34"  et  suiv.  Voy.  Hist.  du  tribunal  lévolutionnaire  de 
Paria,  t.  III,  p.  98. 

2.  Moniteur  du  21  mai.  t.  XVI,  p.  126.  —  Le  rofristre  des  délibérations  du 
conseil  général  des  Hautes-Pyrénées  contient  divers  arrêtés  relatifs  aux 
prêtres  à  déporter  ou  aux  suspects  (2  janvier,  28  mars,  18  avril,  "  mai 
1"93,  etc.).  Notons  ceci  :  Un  prêtre,  non  sujet  à  la  déportation,  se  plaint 
que  les  municipalités  de  Cabanat  et  d'Aubarède  l'empêchent  de  dire  sa 
messe  :  autorisation  lui  en  est  accordée  (18  janvier).  Un  arrêté  du  7  mai 
autorise  les  communes  (|ui  n'aiiraicnl  pas  de  maisons  de  détention  à  louei- 
dcs  maisons  particulières. 


CH.   XIV.   —  RÉGION   DES   PYRÉNÉES  403 

gemenl,  avec  Thomas  Dupouy,  de  la  commune  de  Mauléon, 
qui  l'avait  recelé.  Il  fut  condamné  à  mort;  Dupouy,  qui 
prétendit  ne  l'avoir  recueilli  que  pendant  deux  jours  et 
par  pur  hasard,  fut  acquitté,  mais  maintenu  en  arrestation 
comme  suspect  '. 

Dans  les  Basses-Pyrénées,  le  tribunal  criminel  de  Pau, 
jugeant  révolutionnairement,  ne  compta  qu'un  seul  con- 
damné à  mort,  un  prêtre  réfractaire  qui  échappa  au  bour- 
reau en  se  tuant  (il  pluviôse,  30  janvier  1794).  Le  tribunal 
eut  au  moins  la  pudeur  de  ne  pas  envoyer  le  cadavre  à  la 
guillotine  -. 

Une  seule  victime  dans  les  Basses-Pyrénées,  une  dans 
les  Hautes  (et  pendant  plusieurs  mois  il  n'y  en  eut  pas 
d'autres),  ce  n'était  point  assurément  une  forte  preuve  de 
l'énergie  révolutionnaire  des  tribunaux  criminels,  alors 
qu'on  leur  donnait  le  droit  de  juger  révolutionnairement. 
Mais  les  représentants  en  mission  avaient  d'autres  ressour- 
ces :  c'était  par  exemple  de  créer  des  commissions  extraor- 
dinaires, avec  tous  les  pouvoirs  que  ce  titre  comportait  et 
un  ressort  plus  étendu.  Ainsi,  il  y  eut  un  tribunal  militaire, 
dit  du  point  central  des  Pvrénées-Occidentales,  siégeant 
à  Pau;  et  il  condamna  d'autres  personnes  que  des  mili- 
taires ^.  Le  représentant  Monestier  (du  Puy-de-Dôme)  se  fit 
pourtant  scrupule  d'user  d'un  tribunal  militaire  en  ces  cas- 
là,  et,  ne  se  fiant  pas  aux  tribunaux  criminels,  il  établit  pour 
y  suppléer  dans  les  Hautes  et  Basses-Pyrénées  une  com- 
mission extraordinaire,  dont  il  motivait  ainsi  l'institution  : 

Considérant  que  le  respect  pour  la  loi  ne  nous  permet  pas  de 
nantir  un  tribunal  militaire  de  la  compétence  des   délits  de 


1.  Greffe  du  tribunal  de  Tarhes.  Registre  de  trib.  crim.  des  Hautes- 
Pyrénces. 

2.  Berriat  Saint-Prix.  t.  I.  p.  :!33.  Il  y  eut  en  outre  deux  condamnations 
à  la  déportation  à  vie.  trois  à  la  déportation  à  temps  et  neuf  autres  con- 
damnations à  diverses  peines. 

3.  Lalanxe  fils,  ex-noble,  accusé  de  correspondance  avec  les  émigrés 
(29  ventôse,  19  mars),  et  Pierre  Droiillet.  tisserand,  accusé  d'avoir  fait 
partie  d'une  bande  de  voleurs  (10  floréal). 


40^ 


LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 


complots  contre  la  représentation  nationale,  l'unité  de  la  Répu- 
blique, etc.  ; 

Considérant  que  l'organisation  des  tribunaux  criminels  des 
départements,  composés  en  totalité  d'hommes  de  loi,  imbus 
presque  toujours  des  formes,  au  lieu  de  principes,  ne  nous  per- 
met pas  non  plus  de  leur  confier  la  verge  de  la  justice  nationale 
et  révolutionnaire,  puisqu'en  effet,  depuis  l'organisation  de  ces 
tribunaux  par  décret  de  la  Convention  nationale,  leur  conduite 
n'atteste  que  pusillanimité,  pitié  funeste  et  commisérations 
absurdes;  que  d'ailleurs  les  échappatoires  et  les  répliques  de  la 
vieille  chicane  sont  en  pleine  activité  dans  les  moyens  de 
défense  usités  dans  de  semblables  tribunaux; 

Considérant  que  la  voie  la  plus  certaine  d'assurer  au  peuple 
lajustice,  vengeresse  de  crimes  dirigés  contre  lui,  est  dans  l'orga- 
nisation d'une  commission  extraordinaire,  composée  d'hommes 
dont  le  principe  d'équité  et  la  force  d'âme  garantissent  à  chacun 
des  accusés  la  justification  ou  le  châtiment  du  crime  ^..  (12  ger- 
minal an  H). 

Ce  fut  dans  le  tribunal  militaire  qu'il  on  prit  les  juges 
(un  seul  excepté),  malgré  tous  ses  scrupules;  mais  ce 
n'était  plus  une  commission  militaire,  et  il  lui  donna  quinze 
contre-révolutionnaires  à  juger. 

On  ne  connaît  pourtant  que  deux  condamnations  à 
mort  -. 

La  création  de  cette  commission  n'avait  pas  d'ailleurs 
désemparé  les  tribunaux  criminels  de  leur  juridiction,  et 
celui  des  Hautes-Pyrénées  eut  l'occasion  de  se  réhabiliter 
auprès  de  Monestier.  Deux  citoyens,  Colsseau-Barbat  et 
Ducasse-Bakat  ou  Bahatte,  étaient  accusés  d'avoir  tiré  des 
coups  de  fusil  sur  de  jeunes  citoyens  qui  chaulaient 
«  l'hymne  patriotique  et  révolutionnaire,  Ça  ira  ».  Il 
paraît  que  les  juges  consultèrent  Monestier  pour  savoir 
s'il  V  avait  là  crime  de  contre-révolution  ^.  Ils  durent  le 


1.  Berriat  Saint-Prix,  t.  I,  p.  .3.3.")-33t),  .•!  Arcli.  nal..  AFIl.  133.  dossier  23. 
l'I  135,  dossier  13.  à  la  date. 

2.  L'huissier  Grichot  et  M.  de  Mo.nt.vc.nac.  Kl  Ki'i'miU'Tl  f'  -  flon-al  (Ber- 
riat Saint-Prix.  t.  l.  p.  336).  Voy.  Arcli.  nal..  Al""  II,  carton  133  (Basses- 
Pyrénées),  dossier  23,  pièces  54.  .'i'i.  (iO.  63.  74.  "7;  dossier  28.  ]iièces2  et  3, 
et  Berriat  Saint-Prix.  p.  330. 

i.  Lettre  de  .M.  Adnet  dont  s"aj)i.iiic  .M.  Beri-ial  Saint-Prix.  I.  1.  p.  339. 


CH.   XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  40o 

quitter,  complètement  édifiés,  car  le  jugement  porte  que 
«  ces  coups  de  fusil,  tirés  sur  la  jeunesse  dAzereis,  qui 
manifestait  sa  joie  par  des  chants  civiques,  sont  un 
acte  de  révolte  et  d'atrocité  contre-révolutionnaire  ».  Avec 
eux  fut  condamné  à  mort  un  nommé  Dlcasse-Sans,  cou- 
pable de  simples  propos  :  il  avait  dit  qu'il  ne  fallait  pas 
accepter  la  Constitution  '. 

L'affaire  de  Lasalle  est  un  exemple  plus  frappant  do  la 
servilité  des  tribunaux  à  l'égard  des  représentants.  Leurs 
paroles,  leurs  signes,  un  froncement  de  sourcils  étaient  sou- 
vent un  ordre  pour  les  juges,  un  arrêt  de  mort  pour  l'accusé. 

Lasalle,  ex-noble,  ancien  officier  de  la  marine  royale, 
frère  d'émigrés,  suspect  lui-même  d'émigration,  avait  été 
mis  en  arrestation  par  Monestier.  Il  s'était  soustrait  deux 
fois  à  la  justice.  Une  première  fois,  il  s'était  échappé  des 
mains  des  gendarmes  qui  le  conduisaient  d'Argelès  à 
Tarbes.  Repris  et  renfermé  en  la  maison  de  réclusion  de 
Tarbes,  il  s'était  évadé  de  nouveau,  dans  la  nuit  du  12  au 
13  germinal,  à  l'aide  dune  corde  double  avec  nœuds  : 
il  n'avait  point  pratiqué  inutilement  les  manœuvres  des 
vaisseaux  de  haut  bord .  Ses  principes  aristocratiques 
n'étaient  pas  douteux  :  on  avait  trouvé  en  sa  possession 
une  lettre  qui  lui  avait  été  envoyée  de  Bordeaux  à 
Barèges,  le  17  août  1793,  où  il  y  avait  des  expressions  inju- 
rieuses pour  les  représentants  Ysabeau  et  Baudot,  des  senti- 
ments de  mépris  pour  les  partisans  de  l'immortel  Marat,  «  ce 
modèle  étonnant  de  courage  et  de  simplicité  républicaine 
et  ce  martyr  de  la  constitution  populaire  ».  On  avait  trouvé 
aussi  dans  ses  papiers  «  cette  phrase  détestable,  copiée, 
a-t-il  dit,  de  sa  propre  main,  sur  les  œuvres  de  J.-J.  Rous- 
seau :  que  Je  (louvernemeut  dê)norrntique  ne  convient  pas  à 
des  honinies  ».  Quant  au  fait  d'émigration,  il  était  loin  d'être 


1.  Un  quali'iènie,  accusé  aussi  de  propos  inciviques,  Ducasse-Colteac,  fut 
acquitté,  le  fait  n'étant  pas  suffisamment  prouvé,  mais  maintenu  en  arres- 
tation comme  suspect,  22  floréal  (11  mai  1794;.  Voy.  Arch.  nat.,  AFll,  135, 
dossier  13,  l'afliche  du  jugement. 


406  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

prouvé  :  Lasalle,  selon  raccusation,  avait  suivi  un  itiné- 
raire suspect  propre  à  lui  faciliter  la  sortie  du  territoire  ;  et, 
(juand  on  l'arrêta,  il  avait  déchiré  et  voulu  avaler  son  passe- 
port, qui  était  en  réalité  au  nom  de  B.  Dumène,  jardinier. 
C'était,  si  Ton  veut,  un  indice  de  l'intention  d'émigrer,  mais 
aussi  la  preuve  qu'il  n'y  avait  pas  donné  suite,  et  la  loi 
stricte  ne  punissait  pas  l'intention.  Plusieurs  })orsonnes 
s'intéressaient  à  Lasalle,  et  il  paraît  que  Monestier  lui- 
même  s'était  fort  radouci  à  son  égard.  Mais  le  jour  du 
jugement,  après  un  repas  copieux,  il  eut  l'idée  de  venir  à 
la  séance  du  tribunal.  Là,  tout  échauffé  par  le  vin,  il 
harangue  l'assemblée  avec  véhémence;  puis  il  interroge 
sur  le  même  ton  Lasalle.  —  Lasalle  est  condamné  à  mort 
par  un  jugement  terriblement  motivé  ',  Le  lendemain 
matin,  Monestier  dit  à  l'un  des  juges  :  «  Eh  bien!  nous 
avons  fait  une  fameuse  peur  à  ce  pauvre  Lasalle  !  —  Com- 
ment, peur?  il  a  été  exécuté,  —  Eh!  quoi!  ils  n'ont  pas 
attendu  mes  ordres?  »  Son  arrivée  au  tribunal,  son  lan- 
gage, son  accent,  avaient  paru  un  ordre  assez  exprès  d'en 
tinir  au  plus  vite.  Le  malheureux  avait  été  exécuté  à  mi- 
nuit aux  flambeaux  -  (19  prairial). 


IV 
Commission  de  Bayonne. 

On  a  vu  à  l'œuvre  la  commission  créée  par  Monestier. 
Il  y  en  eut  une  autre,  instituée  par  Pinet  et  Cavaignac, 
qui  eut,  avec  un  ressort  plus  vaste,  une  bien  plus  sanglante 
célébrité  :  c'est  celle  de  Bayonne. 

1.  «  Considérant  qu'il  a  été  mis  hors  la  loi  en  vertu  des  déerets  du 
27  mars  1793  et  du  23  ventôse  dernier...,  déclare  tel  par  Ferauil,  qui,  le 
13  germinal,  a  autorisé  les  citoyens  à  lui  courir  sus...;  qu'il  a  été  compris 
dans  la  liste  des  émigrés.  elTacé,  rétabli;  (|u'il  est  sous  l'application  du 
décret  du  28  mars  touchant  les  émigrés  rentrés,  etc.;  (ju'il  n'a  pas  justifié 
de  sa  résidence  continue  depuis  le  'J  mai  17'J2;  (|u'ilest  depuis  longtemps 
sans  domicile  fixe,  courant  les  campagnes,  vivant,  couchant  en  plein 
<'hanip....  »  (Registre  du  trih.  <  riiiiiiii'l  des  llaiiles-Pyrétiées.  à  la  date.) 

2.  Berriat,  t.  1,  p.  33it. 


cil.    XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  407 

La  désertion  d'un  certain  nombre  de  volontaires  basques 
et  l'attitude  suspecte  de  plusieurs  villages  de  la  frontière 
de  ce  côté  provoquèrent,  de  la  part  des  deux  représen- 
tants, un  arrêté  qui,  tout  en  frappant  la  population  entière 
dans  les  villages  les  plus  comprcjmis  et  les  suspects  seu- 
lement dans  ceux  qui  l'étaient  moins,  créait  pour  tout  le 
pays  ce  redoutable  instrument  de  la  justice  révolution- 
naire (13  ventôse.  3  mars  1794)  : 

Au  nom  du  peuple  françoh,  les  représentants  du  peuple  près 
r année  des  Pyrénées-Occidentales  et  les  départements  environ- 
nants \ 

Après  avoir  suspendu  jusqu'à  ce  jour  les  mesures  terribles 
que  des  liommes  traîtres  à  leur  patrie,  corrompus  et  pervers, 
auroient  déjà  attiré  sur  leurs  tètes  coupables,  si  l'indulgence  et 
les  sentiments  d'humanité  n'avoient  parlé  en  leur  faveur  dans 
le  cœur  des  représentants  du  peuple; 

Considérant  que  l'horrible  traliison  qui  vient  d'éclater  sur 
nos  frontières  du  côté  d'Espagne  doit  enfin  mettre  un  terme  à 
cette  indulgence  ; 

Considérant  que  dans  la  nuit  du  2  de  ce  mois,  quarante-sept 
Basques  ont,  par  une  infâme  désertion,  abandonné  les  drapeaux 
<le  la  liberté,  et  passé,  avec  armes  et  bagages,  sur  le  territoire 
espagnol  ;  qu'ils  ont  été  suivis  par  plusieurs  habitants  de  leurs 
communes  ; 

Considérant  que  la  démarche  de  ces  monstres  est  la  suite 
d'un  complot  ; 

Considérant  que  le  pays  appelé  ci-devant  basque  est,  dans  la 
partie  qui  borde  nos  frontières,  presque  entièrement  vendu  à 
l'Espagne  ; 

Considérant  que  le  seul  moyen  de  prévenir  les  maux  que  ces 
scélérats  veulent  attirer  sur  la  patrie,  c'est  de  prendre  sur-le- 
€hamp  une  mesure  si  rigoureuse  que  le  sang  des  traîtres  coule 
à  l'instant,  c'est  de  faire  tomber  sur  les  tètes  coupables  la  foudre 
nationale,  c'est  de  porter  l'épouvante,  la  terreur  et  l'effroi  chez 
ces  hommes  qui  chérissent  des  prêtres,  des  fers  et  des  rois, 
c'est  de  les  enchaîner  comme  des  bêtes  féroces,  c'est  de  con- 
tenir enfin  par  les  châtiments  les  plus  terribles  ces  hommes 

1.  Pau,  Arch.  du  département  des  Basses-Pyrénées  (commission  de 
Bayonne).  Sur  le  plat  de  la  couverture,  on  lit  :  Registre  des  jugements 
rendus  par  la  commission  extraordinaire,  2«  année  républicaine,  une  et 
indivisible  {sic). 


408  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

qui,  nés  sur  le  sol  de  la  République,  ont  pour  frères  et  pour 
amis  les  esclaves  d'un  tyran  et  les  valets  de  l'odieuse  Inqui- 
sition; 

Considérant  que  c'est  avec  de  pareils  hommes  et  de  pareilles 
dispositions  qu'ont  commencé  les  troubles  de  la  Vendée, 

Arrêtent  : 

Art.  1,  Les  habitants  des  communes  infâmes  de  Sare,  d'Itsat- 
sou,  d'Ascain,  seront  enlevés  de  leurs  domiciles  et  conduits  dans 
les  départements  intérieurs,  à  une  distance  au  moins  de  20  lieues 
des  frontières,  etc.  (exception  pour  les  patriotes  avérés). 

Art.  2.  Les  habitants  des  communes  d'Espelette,  d'Ainhou  et 
Fouraide,  sur  le  compte  desquels  il  se  sera  élevé  ou  s'élèvera  le 
plus  léger  soupçon  de  haine  pour  la  Révolution  ou  d'amour 
pour  les  Espagnols,  seront,  avec  leurs  familles  entières,  sou- 
mises à  la  même  peine... 

Art.  6.  Une  commission  militaire  sera  formée  sur-le-champ. 

Art.  7.  Son  organisation  et  la  manière  de  prononcer  sur  les 
individus  qui  seront  traduits  devant  elle  seront  conformes  à  ce 
qui  est  prescrit  par  la  loi  du  18  mars  1793  (vieux  style)  et  celles 
sur  l'établissement  des  divers  tribunaux  extraordinaires  et 
révolutionnaires. 

Art.  8.  Elle  connoitra  des  délits  de  désertion  qui  ne  sont  pas 
purement  militaires;  elle  prononcera  sur  ceux  d'émigration; 
les  personnes  prévenues  d'intelligences  avec  les  prêtres  réfrac- 
taires  et  les  émigrés,  celles  qui  seront  parentes,  à  quelque  degré 
que  ce  puisse  être,  des  traîtres  qui  ont  passé  sur  le  territoire 
ennemi  et  des  prêtres  réfractaires,  seront  conduites  devant  la 
commission. 

Art.  9.  Seront  également  traduites  les  personnes  prévenues 
d'avoir  voulu  attenter  à  la  sûreté  générale,  celles  qui,  en  cher- 
chant à  avilir  la  représentation  nationale,  tendent  à  compro- 
mettre le  salut  de  la  patrie...  La  commission  enfin  jugera  tous 
les  délits  dont  la  connaissance  lui  sera  attribuée  par  les  repré- 
sentants du  peuple. 

L'article  11  nommait  les  membres  de  la  commission  '; 
il  n'y  avait  pas  d'accnsatcnr  public.  Outre  les  frais,  on 
leur  donnait  une  indemnilé  de  six  livres  par  jour. 


1.  Prcsiilcnl,  Mondiitaigny  fils,  juge  de  paix  (remplacé  depuis  par  Cos- 
saune);  juges,  Cossaune,  adjudanl-niajor;  .Maury,  adjudani  ;  Dalbarade, 
capitaine  des  guides;  Martin,  ra|(itaint!  des  hussards;  secrétaire,  Dcpe- 
ton,  notaire  à  Bayonne. 


en.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  40^ 

La  commission  exlraoïdiiiaire  do  Bayomic  no  siégea  pas 
seulement  dans  cette  ville,  ni  ne  se  renferma  dans  le  dé- 
partement des  Basses-Pyrénées.  Elle  se  transporta  dans 
les  départements  voisins,  dans  les  Landes,  dans  le  Gers, 
à  Saint-Sever,  à  Dax.  à  Auch,  se  faisant  suivre  de  la  guil- 
lotine ;  et  en  vingt-neuf  séances,  du  21  veutùsr  au  10  floréal 
an  II,  elle  prononça  soixante-deux  condamnations  à  mort'. 
L'accusé  était  traduit,  sans  acte  d'accusation,  devant  la  com- 
mission assemblée.  On  l'interrogeait  sommairement,  on 
lisait  les  pièces  et  on  jugeait,  sans  appeler  de  défenseur  -, 
Les  représentants  se  faisaient  les  pourvoyeurs  de  leur  com- 
mission, marcliant  à  la  tète  d'une  escorte  de  dragons  et  de 
hussards.  Ils  appelaient  le  département  des  Landes  une 
nouvelle  Vendée,  et  en  trois  jours,  autour  de  Saint-Sever, 
ils  firent  arrêter  près  de  quatre-vingts  ci-devant  nobles  et 
seigneurs.  Pinel  et  Cavaignac  écrivaient  au  Comité  de 
salut  public  (Saint-Sever,  6  germinal,  26  mars  1794)  : 

11  est  temps  d'ordonner  l'arre-çtation  de  tous  les  ci-devant 
nobles,  de  tous  les  ci-devant  seigneurs,  de  tous  les  prêtres  fana- 
tiques. Ce  sont  les  ennemis  de  la  République;  tant  qu'il  en  res- 
tera un  seul  sur  la  terre  de  la  liberté,  il  conspirera  contre  vous  ^. 

Ils  annonçaient  dans  la  même  lettre  que  la  guillotine 
était  dressée  sur  la  place  de  Saint-Sever  et  que  déjà  huit 
condamnés  avaient  été  exécutés.  D'autres  suivirent,  par 
exemple,  le  14  g-erminal  (3  avril),  un  vieillard  de  qua're- 
vingt-deux  ans,  condamné  pour  «  correspondance  avec 
ses  deux  fils  émig"rés  *  ». 

A  Dax,  les  suspects  furent  renfermés  au  couvent  des 
Capucins,  dont  les  fenêtres  avaient  été  murées  :  quand  on 
ôta  les  pierres  et  qu'ils  furent  rendus  au  jour,  ce  fut  pour 
voir,  dans  le  cimetière  du  couvent,  des  fosses,  fraîchement 
ouvertes,  qui  leur  étaient  destinées.  Au  nombre   de  ceux 

1.  Voy.  la  note  aux  Appendices. 

2.  Bei-riat,  t.  I,  318-319. 

3.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  1"2,  terminal,  pièce  22. 

4.  Berriat  Saint-Prix,  p.  320,  321. 


410  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

qu'elles  (levaient  recevoir  on  cile  un  officier  de  santé,  con- 
damné à  mort  comme  réservant  une  barrique  de  bon  vin  à 
des  parents  émigrés,  pour  leur  en  faire  boire  à  leur  retour, 
et  sa  servante,  pour  avoir  dit  «  qu'elle  rincerait  volontiers 
les  verres  ^  ». 

La  commission  était  encore  à  Dax^  quand  elle  fut 
appelée  à  Aucli,  pour  informer  d'un  attentat  contre  la 
Convention  nationale  dans  la  personne  d'un  représentant  -. 

Dartigoeyte,  le  représentant  en  mission,  allait  volontiers 
discourir  chaque  soir  au  club  des  Jacobins  de  cette  ville. 
Un  jour  qu'il  écliaulTait  ainsi  le  zèle  républicain  de  l'as- 
semblée, une  tuile  tomba  près  de  lui  et  se  brisa.  On  ferma 
aussitôt  les  portes  de  la  salle,  on  rechercha  l'auteur  du 
crime;  deux  enfants  désignèrent  un  jeune  soldat  du  batail- 
lon de  ^[irande,  nommé  La  Cassagne,  qui  s'était  endormi 
dans  une  loge.  On  l'arrêta,  ainsi  qu'un  apprenti  charron 
de  seize  ans,  Jean  Castaignon,  qui  était  près  de  lui,  et  les 
fragments  de  la  brique,  soigneusement  recueillis,  furent 
mis  sous  les  scellés.  Séance  tenante,  il  fut  décidé  que  Dar- 
tigoeyte  serait  entouré  par  la  Société  tout  entière  et  par  le 
peuple  et  qu'une  garde  de  cinquante  bons  montagnards 
veillerait  sur  ses  jours  ^. 

i.  Berri.it,  p.  o-22.  Sur  cette  commission  de  Bayoniie.  sur  ceux  dont  elle 
était  composée  et  sur  les  deux  représentants  (jui  la  composèrent,  voyez 
un  récit  contemporain  qui  a  pour  titre  -.Exposé  succinct  de  la  conduite  de 
Bayonne  depuis  le  commencement  de  la  Révolution  et  de  (juelques  faits 
relatifs  au  rjouvernement  de  Pinet  et  de  Cavaignac.  11  est  dit  du  fils  de  Pinet  : 
■«  Cet  enfant  avait  pour  principal  hochet  une  fruillotine  et  ne  cessait  (\r 
répandre  le  sang,  en  guillotinant,  du  matin  au  soir,  des  poulets  el  des  oi- 
seaux, sous  les  yeux  mêmes  de  son  père  et  de  sa  mère  »  (p.  liO).  —  Telle 
ne  fut  pas  l'éducation  des  fils  de  Cavaignac. 

2.  La  Justice  révolutionnaire  à  Audi.  Histoire  de  la  Connnission  extraor- 
dinaire de  Baijonne,  d'après  les  documents  oriç/inaux.  par  A.  Tarbouriech. 
archiviste  du  Gers  (Paris,  1S69);  tiré  à  cent  exemplaires.  L'auteur  fait 
usage  d'un  Mémoire  aux  hommes  justes  ec  aux  amis  de  riiumanilé  par  un 
patriote  impartial,  sans  nom   d'auteur  ni   d'imprimeur,  lomme  sans  date. 

mais  postérieur  au  9  thermidor.  11  y  signale  (|uel(pu>s  confusions,  mais 
il  Te  trouve  en  concordance  parfaite  avec  la  tradition  locale.  11  a  eu  de 
plus  à  sa  disjiosition  les  pièces  gardées  à  riuMel  de  vill(>.  —  Voyez  aussi 
y\:  Bcrriat  Saint-Prix,  L  I,  p.  3^3. 

3.  Voyez  l'extrait  du  procès-verbal  de  la  séance  «le  la  Société  de  la 
liberté  et  de  l'égalité  séante  à  Auch,  du  1*  germinal  an  11  iii  avril  1701  • 


en.   XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  411 

Il  faut  rendre  à  Darligoeylc  celle  justice  qu'il  couiljuttil 
ces  décisions.  Le  procès-verbal  de  la  séance  porte  même  : 
«  Il  se  refuse  à  veng-er  une  injure  qui  lui  est  personnelle;  il 
aime  à  croire  que  rattentat  est  commis  par  une  main 
égarée,  et  il  demande  que  la  Société  lui  pardonne.  »  Mais 
qu'aurait  pensé  l'univers  et  quelle  sùrete  y  aurail-il  eu 
désormais  pour  les  représentants  délégués  de  la  Convention 
nationale?  Le  procès-verbal  de  la  Société  dAucli  avait  été 
envoyé  à  la  Convention,  aux  Comités  de  salut  public  et  de 
sûreté  g-énérale,  à  tous  les  clubs  de  Jacobins.  L'affaire 
était  devenue  nationale.  Il  y  eut  rapport  de  Barère  et 
décret  de  la  Convention,  qui  ordonnait  que  les  auteurs,  ins- 
tigateurs et  complices  de  l'attentat  fussent  traduits  devant 
le  tribunal  révolutionnaire  de  Paris  '  : 

Jusqu'à  présent,  disait  Barère,  les  scélérats  dévoués  à  l'aris- 
tocratie vindicative  ou  au  parti  assassin  salarié  par  l'étranger 
n'avaient  frappé  les  représentants  que  dans  leur  maison  ou 
dans  les  lieux  peu  habités.  Ici,  c'est  au  milieu  du  peuple,  c'est 
sous  les  regards  des  patriotes,  c'est  dans  le  temple  même  de  la 
Liberté  et  de  rÉgalité  que  l'audace  contre-révolutionnaire  s'est 
montrée. 

Et,  séance  tenante,  sur  la  proposition  des  Comités  de 
salut  public  et  de  sûreté  générale,  la  Convention  décréta  : 

Les  auteurs,  instigateurs  et  complices  de  l'attentat  commis 
dans  la  salle  des  séances  du  club  des  Amis  de  la  liberté  et  de 
régalitt'  à  Auch.  sur  la  personne  de  Dartigoeyte,  seront  mis  en 
état  d'arrestation  et  traduits,  sans  délai,  à  Paris  dans  la  (loncier- 
gerie,  pour  être  jugés  par  le  tribunal  révolutionnaire  ^ 

Le  décret  venait  trop  tard.  Sur  la  demande  du  conseil 
général  d'Aucli,  un  arrêté  des  représentants  Pinet  et  Cavai- 
gnac   avait    envoyé   dans    cette    ville    la    commission   de 

avec  la  lettre  de  la  Société  à  la  Convention,  à  la  suite  du  rapport  de  Barère 
à  la  Convention.  Séance  du  26  germinal,  Moniteur  du  27,  t.  XX,  p.  227. 

1.  Berrial  Saint-Prix,  ihid..  p.  324. 

2.  Séance  du  26  germinal.  Moniteur  du  27  (16  avril  1791). 


412  LES   REPRESENTANTS   EN    MISSION 

Bayonne  (20  germinal,  9  avril)'.  A  son  arrivée,  Dartigocyte 
lui  remit  un  dossier  tout  préparé  et  partit,  témoignant  ou 
affectant  de  vouloir  rester  étranger  à  ce  qui  allait  se  faire. 
Oc  n'était  pas  seulement  le  jeune  volontaire  et  son  compa- 
gnon, c'était  toute  une  liste  d'accusés  qui  allaient  compa- 
raître devant  la  Commission.  Elle  passa  la  nuit  à  compulser 
ce  dossier.  Le  matin,  elle  manda  l'exécuteur  et  lui  ordonna 
de  tenir  prête  la  guillotine  pour  dix  heures,  attendu,  rap- 
porte cet  homme  dans  sa  déposition',  qu'  «  il  y  aurait  qua- 
rante exécutions  dans  la  journée  ».  Il  n'y  en  eut  que  neuf,  et 
encore  le  jeune  apprenti  de  seize  ans,  arrêté  à  l'origine  avec 
La  Cassagne,  fut-il  acquitté.  Etaient-ce  d'autres  complices 
que  l'instruction  avait  révélés?  En  aucunesorte.  Elle  aurait 
môme  [)u  faire  reconnaître  que  la  tuile,  instrument  de 
Faltenlal,  était  un  simple  palet  que  le  jeune  homme  avait 
apporté  avec  lui,  et  qui,  lui  échappant,  tomba  à  une  assez 
grande  dislance  du  représentant  '\  Mais,  en  donnant  huit 
autres  condamnés  pour  cortège  au  jeune  volontaire  de  Mi- 
rande,  on  gardait  les  apparences  d'une  conspiration  à  l'inci- 
dent, qui,  dénoncé  à  la  Convention  et  aux  Jacoljins,  avait 


1.  »  Vu  rentrait  du  procès-verljal  de  la  Société  des  Amis  de  la  liberté  cl 
de  l'égalité  séante  à  Auch,  en  date  du  17  de  ce  mois; 

«  Considérant  cju'il  résulte  de  ce  procès-verbal  qu'un  grand  crime  a  été 
commis;  que  la  représentation  nationale  a  été  audacieuscmcnt  alta(|ucc: 
que  la  vie  de  leur  collègue  Dartigocyte  a  été  en  danger; 

«  Considérant  que  cet  horrible  attentat,  a  tout  le  caractère  de  la  ]>rcmé- 
ditafion; 

«  Consi(.lérant  (|ue  tout  annonce  <|ue  la  consiiiralion,  tramée  dans  le 
département  des  Landes,  et  <]u'ils  viennent  d'anéantir,  avait  ses  rami- 
fications et  ses  agents  dans  les  départements  voisins; 

«Considérant  qu'en  même  temps  que  la  Convention  nationale  devait  être 
égorgée,  chacun  des  représentants  envoyés  par  elle  dans  les  déparlements 
et  auprès  des  armées  avait  derrière  lui  son  assassin  prêt  à  le  poignarder; 

(i  Considérant  enfin  que  les  représentants  ont  juré  la  mort  des  U'aitres 
et  des  conspirateurs, 

«  Arrêtent  : 

«  La  commission  extraordinaire  créée  par  eux  à  Bayonne,  en  séance  ;i 
Dax,  en  partira  le  23  de  ce  mois,  et  se  rendra  <à  Auch. 

«  l)ax,  20  germinal.  Cavaionac,  I'i.net  aîné.  »  (Arch.  nat.,  AFIl,  113,  dos- 
sier G,  pièce  4,  affiche.) 

2.  Tarbouriech,  p.  23. 

3.  C'est  ce  qui  est  dil  dans  le  MiMiioire  cilé  plus  haut. 


cil.    XIV.   —    RÉGION    DES   PYRÉNÉES  413 

eu  un  si  grand  relontissoment  dans  toute  la  France;  et 
c'est  sous  cet  aspect  que  les  représentants  Pinet  et  Cavai- 
gnac  l'exposaient  encore  lorsque,  quatre  jours  après,  ils 
écrivaient  à  la  Convention  : 

Vous  avez  su  l'attentat  horrible  commis  sur  notre  brave  et 
digne  ami  Dartigoeyte,  à  la  tribune  de  la  société  populaire 
d'Auch.  Vous  avez  vu  qu'une  main  scélérate  faillit  enlever  à  la 
République  un  de  ses  plus  dignes  détenseurs,  au  moment  où,  au 
milieu  du  peuple,  il  tonnait  contre  les  malveillants.  Pénétrés 
d'horreur  et  d'indignation  et  voulant  venger  la  représentation 
nationale  outragée,  nous  prîmes  sur-le-champ  un  arrêté  puui- 
ordonner  à  la  commission  extraordinaire  de  s'y  transporter. 
Dix  scélérats  ont  porté  leur  tète  sur  Féchafaud  et  le  principal 
auteur  de  l'assassinat  de  Dartigoeyte  a  fait  retentir  jusqu'à  son 
dernier  instant  l'infâme  nom  de  Louis  XVII.  Les  monstres  !  ils 
périront  tous,  et  bientôt  la  terre  de  la  liberté  sera  purgée  île 
ces  esclaves  qui  veulent  des  rois  *. 

A  ce  rapport  substituez  les  procès-verbaux  du  jugement, 
dressés  par  le  greffier,  et  les  sentences  des  juges  : 

La  Cassagne,  le  jeune  volontaire  (l'imprudent  joueur  de 
palet"?),  est  convaincu  «  d'avoir  attenté  à  la  Représentation 
nationale  en  la  personne  de  Dartigoevte,  représentant  du 
peuple,  d'avoir  lancé  sur  lui  une  pierre  dans  le  moment  où 
il  faisait  connaître  au  peuple  ses  plus  chers  intérêts  ». 

Mais  les  autres"? 

Medraxo,  de  Nogaro,  ci-devant  seigneur  de  Mauhic 
(trente-cinq  ans),  est  accusé  «  d'avoir  caché  dans  un  mur 
l'effigie  de  la  famille  du  tyran,  d'avoir  voulu  soustraire 
armes,  poudre  et  plomb  à  la  nation  [peut-être  ses  armes  de 
chasse],  caché  une  grande  quantité  d'argenterie  portant  ses 
anciennes  armoiries,  gardé  avec  soin  tous  les  effets  néces- 
saires pour  entretenir  le  fanatisme,  ainsi  que  ses  titres  de 
noblesse  ». 

Govox,  ex-marquis  de  Yeuduzax  (soixante-quatorze  ans), 
est  convaincu  c(  d'avoir  fait  enfouir  une  grande  quantité  de 

1.  Leltre  du  30  germinal,  lue  à  la  séance  du  9  floréal.  Moniteur  du  11. 
t.  XX,  p.  342. 


414  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

blé  poLir  le  soustraire  à  la  nation,  prouve  incontestable  de 
ses  sentiments  contre-révolutionnaires.  Plus,  de  ne  s'être 
pas  conformé  à  un  arrêté  des  représentants  qui  ordonnait 
à  tous  les  citoyens  de  remettre  leurs  tapisseries  pour  l'usage 
des  défenseurs  de  la  patrie.  » 

Pierre  de  Chambeau,  ci-devant  noble  (soixante-cinq  ans), 
convaincu  d'avoir  enfoui  son  argenterie,  d'avoir  fait  émi- 
grer  son  fils;  «  considérant  encore  qu'il  est  un  de  ces  êtres 
qui,  malheureusement  pour  le  genre  humain,  n'ont  que 
trop  longtemps  vécu  »,  etc. 

Joseph  DE  Galard,  ci-devant  noble  (soixante  et  un  ans), 
«  convaincu,  d'après  les  papiers  trouvés  chez  lui,  d'avoir 
embauché  plusieurs  personnes  pour  l'armée  des  tyrans 
coalisés  contre  les  vainqueurs  de  tous  les  despotes  cou- 
ronnés, d'avoir  entretenu  une  correspondance  infernale 
avec  les  ennemis  de  la  chose  publique,  correspondance 
vomie  par  un  de  ces  êtres  qui  ferait  douter  qu'il  ent  rec^'u 
le  jour  d'une  divinité,  si  l'on  n'en  connaissait  bien  l'exis- 
tence ».  Et  le  texte  ajoute  : 

«  Ladite  commission  extraordinaire,  marchant  d'un  pas 
égal  avec  tous  les  hommes  qui  veulent  sauver  la  Répu- 
blique, applique  la  peine  dé  mort,  conformément  à  la  loi,  à 
Galard,  être  qui  n'a  que  trop  souillé  la  terre  sainte  de  la 
liberté,  confisque  ses  biens,  etc.  » 

J.-B. -Marie  Lakrociie  (quarante-quatre  ans),  ci-devant 
noble,  «  a  manifesté  dans  tous  les  temps  des  sentiments 
aristocratiques,  arrêté  un  prêtre  constitutionnel,  disant  qu'il 
ne  périrait  que  de  sa  main  »  (on  ne  dit  pas  qu'il  ait  péri). 

Darrau-Darcagnac  (soixante-douze  ans)  a  donné  des 
preuves  d'incivisme;  fréquente  des  aristocrates,  dénigre 
la  société  populaire,  avilit  les  autorités  constituées,  etc. 

Bertrand  de  Platea  (cin(juante-huit  ans),  ex-noble  et  ofli- 
cier  dans  les  grenadiers  de  France,  convaincu  «  d'avoir 
été  généralement  reconnu  suspect  par  ses  actions  et  ses 
paroles  inciviques,  d'avoir  constamment  méprisé  les  pa- 
triotes,  de  les   avoir   maltraités   en    plusieurs  occasions, 


cil.    XIV.   —   RÉGION    DES    PYRÉNÉES  415 

(ravoir  proposé  clans  une  assemblée  publique  de  jeter  les 
patriotes  par  la  fenêtre,  d'avoir  été  eonstamnienl  le  cbef 
des  aristocrates  et  présidé  leurs  délibérations  '  ». 

Le  dernier  des  condamnés,  Alexandre  Delong,  ancien  con- 
seiller lionoraire  de  Toulouse,  avait,  à  la  difTérence  de  la  plu- 
part de  ses  compagnons  de  supplice,  adopté  les  idées  de  la 
Révolution,  mais  non  pas  ses  excès.  Après  le  31  mai,  le 
département  du  Gers,  nous  l'avons  vu,  avait  protesté  comme 
les  départements  du  voisinage.  On  s'était  réuni,  on  avait 
rédigé  des  adresses.  iMais  la  révolution  ayant  triomphé, 
le  Gers  s'était  soumis  '  et  Delong-  avait  été  envoyé  à  Paris, 
pour  y  porter  l'acceptation  de  la  Constitution.  La  Conven- 
tion, en  le  congédiant,  le  chargea  de  veiller  au  recrutement 
et  aux  subsistances  dans  son  pays.  Même  à  Paris,  il  n'était 
donc  pas  suspect.  Mais  il  y  avait  dans  le  Gers  des  hommes 
plus  compromis  que  lui  dans  le  fédéralisme  et  qui  cher- 
chaient, par  leurs  violences,  à  faire  oublier  le  rôle  que 
naguère  ils  avaient  joué  :  tel  était  le  président  de  la 
société  populaire  de  Marciac.  Un  jour,  indigné  de  l'en- 
lendre  déblatérer  contre  les  Girondins  et  se  vanter  d'être 
bon  sans-culotte,  Delong-  ne  put  se  contenir  et  sauta  sur 
lui  pour  le  jeter  par  la  fenêtre.  Dès  ce  moment,  il  fut 
dénoncé  comme  contre-révolutionnaire;  on  l'arrêta  (22  bru- 
maire an  II,  12  novembre  179.3)  ".  Pendant  sa  détention,  il 
eut  le  temps  de  réfléchir  sur  la  marche  des  événements.  Il 
s'en  ouvrait  confidentiellement  à  son  homme  d'affaires  et  à 
une  vieille  domestique,  préposée  au  soin  de  sa  maison  en 
son  absence.  Dans  une  lettre  écrite  à  cette  dernière,  Cathe- 
rine Faur,  il  disait  : 

il  faut  avoir  des  ruses  ici  pour  voir  quelqu'un.  J'espère 
(fu'avant  longtemps  cela  finira.  La  maison  est  pleine  jusqu'au 
toit.  On  a  détruit  ici  toutes  les  marques  du  christianisme;  on 

1.  Registre  de  la  commission  de  Bayonne  (je  n'en  ai  pas  reproduit  l'or- 
Uiographe)  et  Tarbouriech.  p.  10  et  suiv. 

2.  Voy.  la  Révolution  du  31  mai  et  le  Fédéralisme  en   1193,  t.  il,  p.  lOi. 
'■).  Tarbouriech,  p.  31  et  suiv. 


416  LES   REPRÉSENTAiNTS   EN   MlSSIOxN 

en  a  fait  tant  qn'à  la  fin  on  verra  que  les  passions  et  les  crimes 
«ont  les  seules  ressources  que  les  scélérats  emploient.  Ils  péri- 
ront et  eux  mômes  seront  les  artisans  de  leur  triste  fin.  Déjà 
ils  s'entre-détruisent;  leurs  armées  sont  sans  généraux,  nos 
armées  sans  provisions,  nos  soldats  sans  discipline.  Il  en  périra 
plus  par  la  mauvaise  administration  que  par  le  sort  des  armes. 
Je  vois  la  France  détruite  et  les  peuples  voisins  prêts  à  nous 
envahir;  il  n'y  a  que  Dieu  qui  puisse  nous  sauver  des  malheurs 
dont  nous  sommes  menacés,  et  chaque  jour  on  cherche  à  l'ir- 
riter. Prions-le  et  demandons-lui  de  nous  délivrer  bientôt  des 
oppressions  dont  nous  sommes  accablés.  Que  peuvent  les 
hommes  contre  sa  puissance?  Jésus-Christ  a  dit  qu'  «  il  ne  tom- 
bera pas  un  cheveu  de  nos  têtes  sans  sa  volonté  >>  ;  ayons  donc 
confiance  en  lui  '. 

Cette  lettre  et  une  autre  de  même  ton,  qu'il  écrivait  à 
Mouch',  son  liomme  d'affaires,  ayant  été  interceptées,  ce  fut 
pour  Dartigoeyle  un  prétexte  de  comprendre  Delong-  et  ses 
deux  confidents  dans  la  fournée  qu'on  pourrait  appeler  de 
la  hruiue.  Déjà  il  était  parti  d'Auch  pour  faire  place  à  la 
Commission  militaire.  Le  jour  même  de  ce  départ  (26  ger- 
minal, 15  avril  1794),  il  lui  adressait  de  Yic-dc-Los  un 
arrêté  qui  portait  : 

Considérant  que  le  nommé  Delong.  ci-devant  noble,  est  évi- 
demment un  contre-révolutionnaire,  puisqu'il  déclame  dans  sa 
lettre  à  Catherine  Faur  contre  le  gouvernement  républicain  avec 
une  scélératesse  et  une  atrocité  d'expressions  presque  inconce- 
vables; puisqu'on  outre  ce  royaliste  déclare,  dans  sa  lettre  à 
Mouch,  qu'une  fois  sorti  il  fera  bonne  besogne,  pourvu  que  le 
temps  le  permette,  ce  qui  annonce  rexécution  d'un  complut 
contre  la  liberté  ; 

Considérant  que  Catherine  Faur  est  sa  confidente  et  par  con- 
séquent sa  complice  de  la  conspiration; 

Considérant  que  Mouch,  son  agent,  est  aussi  son  complice... 

Arrête  que  ledit  Delong,  ci-devant  noble,  Catherine  Faur  et 
Mouch,  habitants  de  Marciac,  seront  jugés  par  la  commission 
extraordinaire  ('tablie  par  les  représentants  du  i^euple  près  les 
armées  des  P^-rénées OiMMdentales,  séante  actuellement  ;i.\uch-. 

1.  Taiijoiiriecli.  p.  '?>~. 
■1.  11)1(1.,  p.  ii. 


CH.   XIV.  —  RÉGION   DES  PYRÉNÉES  417 

Moucli  réussit  à  se  dérober  à  ceux  qui  étaient  venus 
l'arrêter.  La  comparution  de  Delong-  et  de  Catherine  Faur 
devant  la  commission  fut  différée  jusqu'au  27  au  soir, 
parce  que  l'on  avait  attendu,  mais  en  vain,  les  gendarmes 
qui  devaient  amener  leur  complice.  Catherine  Faur  fut 
condamnée  à  six  mois  de  prison  et  à  l'exposition  pendant 
trois  jours  de  marché,  deux  heures  chaque  fois,  sur  la  g'uil- 
lotine,  avec  cet  écriteau  :  Mauvaise  citoyenne,  fanatique 
décidée  ', 

Quant  à  Delong  : 

Considérant  que  Delong,  ci-devant  noble,  ancien  conseiller 
honoraire  au  parlement  de  Toulouse,  est  convaincu,  d'après  sa 
propre  correspondance,  d'avoir  méprisé  et  voulu  avilir  la  sou- 
veraineté du  peuple,  d'avoir  prêché  sans  cesse  le  fanatisme, 
d'avoir  dit  que  la  passion  et  le  crime  étaient  les  seules  res- 
sources que  les  patriotes  employaient  pour  consolider  la  liberté  ; 
d'avoir  dit  que  la  France  était  détruite,  qu'il  n'y  avait  plus  de 
ressources  et  que  les  peuples  étaient  à  même  de  nous  envahir; 

La  Commission... 

oublia  de  le  condamner  :  la  feuille  est  restée  blanche; 
mais,  le  soir  même,  il  n'en  fut  pas  moins  conduit  au  sup- 
plice avec  Bertrand  de  Platea  et  Darcagnac  -.  Les  autres 
avaient,  dès  la  A'eille,  subi  leur  jugement. 

Dans  cette  nuit  du  27  au  28  g^erminal  (16-17  avril),  la 
commission  quittait  Auch  et  reprenait  le  chemin  de 
Bayonne,  oii  dix-sept  nouvelles  exécutions  devaient  mar- 
quer son  retour  ^  Pinet  et  Cavaignac  écrivaient  à  la  Con- 
vention : 

Nous  venons  de  rentrer  dans  Bayonne  avec  la  douce  satisfac- 
tion d'avoir  entièrement  étouffé  la  conspiration  qui  allait 
éclater  dans  le  département  des  Landes...  Nous  avons  parcouru 

1.  Mouch  était  condamné  à  mort,  par  contumace;  même  registre. 

2.  Voy.  l'arrêt  du  tribunal  criminel  du  Gers  dans  le  procès  de  Cossaune 
et  autres  membres  de  la  commission  militaire  en  date  du  21  brumaire 
an  IV  (11  novembre  1796),  Tarbouriech.  p.  91.  Le  tribunal  décide  que  le 
fait  étant  politique,  il  n'y  a  pas  lieu,  vu  l'amnistie,  de  continuer  les 
poursuites. 

3.  Ibid.,  p.  29. 

II.  —  27 


418  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

tout  le  département...  Partout  la  vue  des  rcprésenlanls  du 
peuple  a  monté  l'esprit  public,  donné  de  l'énergie  aux  amis  de 
la  République;  partout  elle  a  anéanti  l'aristocratie,  le  roya- 
lisme... Les  mesures  sévères  que  nous  avons  prises  ont  sauvé 
ce  malheureux  département  et  épargné  le  sang  précieux  des 
patriotes...  Les  prêtres  et  les  nobles  étaient  l'àme  et  les  chefs 
de  ce  complot  horrible.  La  tête  des  plus  criminels  ^  a  tombé  sur 
l'échafaud;  les  autres  sont  dans  les  fers.  La  terre  de  la  liberté 
était  là  plus  qu'ailleurs  souillée  par  la  présence  des  prêtres 
réfractaires;  ces  hommes  qui  ont  bravé  les  lois  et  la  crainte  de 
l'échafaud  pour  tâcher  d'allumer  au  milieu  de  nous  la  guerre 
civile,  pour  y  porter  la  dévastation  et  la  mort,  souillaient  plu- 
sieurs contrées  de  ce  département.  Sept  ou  huit  de  ces  miséra- 
bles ont  payé  de  leur  tête  leur  infâme  projet  et  nous  vous 
annonçons  avec  satisfaction  que  le  peuple  de  ce  département, 
éclairé  par  le  danger  qu'il  vient  de  courir,  leur  donne  lui-même 
la  chasse,  qu'il  dépouille  avec  empressement  les  temples  de 
l'imposture,  de  l'hypocrisie  et  du  mensonge,  pour  les  transfor- 
mer en  temples  de  la  raison,  etc. 

Gavaignac;  Pinet  aîné  ^ 

Les  victimes  de  la  commission  de  Bayonno,  dans  les 
divers  lieux  où  elle  siégea,  ne  furent  pas  seulement  des 
fédéralistes  et  des  amis  d'émigrés  :  ce  furent  aussi  des 
révolutionnaires.  Là,  comme  à  Paris,  les  délégués  de  la 
Convention  nationale  voulurent  se  donner  des  airs  d'équité, 
en  envoyant  à  l'échafaud  les  plus  outrés  propagateurs  de 
la  terreur  dans  ces  contrées  :  Reillet  (de  Rouen),  président 
du  comité  révolutionnaire  de  Rayonne;  Contenceau,  clerc 
tonsuré  de  Toulouse;  et  deux  autres,  pour  une  cause  plus 
personnelle  :  un  gendarme   et  un  brigadier  de  charrois. 

Le  g-endarme,  nommé  Rigaudon,  avait  murmuré  au  théâ- 
tre pour  une  loge  g'rillée  réservée  à  la  femme  de  Pinet; 

1.  Est-ce  toujours  le  secret  désir  (|ue  tous  ces  criminels  n'aient  qu'une 
seule  tète? 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  1"2,  germinal,  pièce  70.  La  lettre  entière 
est  au  Moniteur  du  8  floréal  (27  avril  1794),  t.  XX,  p.  315.  Les  deux  repré- 
sentants, signalant  tout  ce  qui  reste  à  faire  à  Bavonne,  donnent  des 
témoignages  de  satisfaction  à  quelques  villes  :  «  Les  villes  de  J.-J.  Rous- 
seau (le  Saint-Esprit,  vieux  style)  et  de  Mont-dc-Marsan  doivent  surtout 
être  distinguées.  » 


en.    XIV.   —   RÉGION    DES   PYRÉNÉES  419 

le  brigadier,  Ramonde,  le  jour  de  son  mariage,  menant  sa 
femme  au  spectacle  et  ne  voyant  plus  de  place  ailleurs, 
s'était  écrié  :  «  L'égalité  n  est-elle  qu'un  vain  mol?  Ouvrez 
celte  loge.  »  Il  s'y  était  placé  avec  sa  femme  aux  applaudis- 
sements des  spectateurs  '.  Le  registre  de  la  commission 
ne  relève  pas  d'autre  grief  : 

Dans  la  salle  de  spectacle  ils  ont  dit  :  «  A  bas  le  grillage,  pas 
de  distinction  »,  parlant  d'une  loge  occupée  quelquefois  par  les 
représentants  Pinet  et  Gavaignac.  Quelques  jours  après,  ils 
dirent  à  deux  femmes  qu'ils  conduisaient  :  «  Mettez-vous  là;  la 
loge  des  représentants  est  celle  de  tout  le  monde.  »  Ils  ont  ainsi 
cherché  à  avilir  la  représentation  nationale  -. 

Les  représentants  eux-mêmes,  dans  l'ordre  d'arrestation 
qu'ils  signèrent,  rattachaient  cet  attentat  à  la  grande  con- 
juration qu'on  venait  de  punir  à  Paris  : 

Informés  que,  pendant  leur  absence  de  Bayonne,  quelques  scé- 
lérats avoient  cherché  à  mettre  à  exécution  le  plan  d'avilisse- 
ment de  la  représentation  nationale,  conçu  à  Paris  par  Hébert, 
Vincent,  Ronsin  et  quelques  autres  conspirateurs  de  cette 
trempe  ; 

Considérant  que  cet  affreux  système  n'avoit  été  inventé  que 
pour  assassiner  la  liberté  et  règalité,  pour  égorger  la  Républi- 
que, et  rétablir  le  despotisme  enseveli  sous  les  débris  du  trône; 

Considérant  que  le  salut  de  la  République  est  intimement 
lié  avec  le  respect,  l'estime  et  la  confiance  qui  doivent  envi- 
ronner la  représentation  nationale,  qu'on  ne  peut  enlever  la 
plus  légère  portion  de  ce  respect,  de  cette  estime  et  de  cette 
confiance  sans  porter  un  coup  mortel  à  la  patrie  ; 

Considérant  que  la  Convention  nationale,  bien  convaincue 
de  ce  principe,  a  décrété  la  peine  de  mort  contre  tous  ceux  qui 
chercheroient  à  avilir  la  représentation  nationale  ou  (jui  provo- 
queroient  son  avilissement; 

Considérant  que  le  nommé  Thuillier,  dit  Rigaudon,  Lagrèze 
et  Balza,  gendarmes,  se  sont  rendus  coupables  de  ce  délit  affreux  ; 
qu'ils  avoient  choisi,  pour  donner  à  leur  coupable  projet  un  plus 
grand  degré  de  force  et  d'authenticité  et  rendre  par  là  l'insulte 
faite  à  la  représentation  nationale  plus  grave  et  plus  frappante, 

1.  Exposé  succinct,  etc.,  p.  lo. 

2.  Berriat,  t.  I,  p.  329. 


420  LES   REPRÉSENTANTS  EN   MISSION 

la  salle  de  spectacle  et  le  moment  où  elle  étoit  remplie  par  le 
peuple  '; 

Considérant  que  le  nommé  François  Ramond,  ci-devant  vi- 
caire et  actuellement  brigadier  des  charrois,  s'est  rendu  cou- 
pable du  même  délit,  etc. 

La  Commission  ne  fit  guère  que  viser  l'arrêté  des  deux 
représentants  en  ce  qui  touche  Thuillier  et  Ramonde  : 

La  Commission... 

Considérant  que  Thuillier,  dit  Rigaudon,  gendarme  national, 
et  Ramonde,  sous-brigadier  des  charrois  et  ci-devant  prêtre, 
convaincus,  d'après  la  déposition  de  plusieurs  témoins,  d'avoir 
voulu  avilir  la  représentation  nationale  dans  les  personnes  de 
Pinet  aîné  et  Cavaignac,  d'avoir  choisi  la  salle  de  spectacle  et 
d'avoir  profité  du  moment  de  leur  absence  pour  ameuter  le 
peuple  contre  eux;  d'avoir  dit  :  A  bas  If  grillage,  point  de  dis- 
tinclion,  propos  tenus  par  Thuillier,  dit  Rigaudon;  et  ledit 
Ramonde,  se  sentant  appuyé  par  des  propos  aussi  audacieux, 
se  présenta  quelques  jours  après  dans  la  loge  qu'occupoient 
quelquefois  les  représentants  du  peuple ,  y  conduisant  deux 
femmes,  eut  l'audace  et  la  témérité  de  leur  dire  :  Mettez-vous 
/à,  c'est  là,  là,  vous  dis-j'e,  que  je  vous  veux,  et,  d'un  ton  mena- 
çant, d'avoir  ajouté  :  C'est  donc  ici  la  loge  des  rejirésentants.  Eh 
bien,  si  c'est  leur  loge,  c'est  la  loge  de  tout  le  monde.  Les  femmes 
qu'ils  conduisoient,  sentant  le  crime  qu'il  commettoit,  lui  firent 
des  observations  ;  et  lui,  d'un  ton  très  animé,  leur  dit  :  «  Je  vou- 
drois  bien  qu'on  dît  quelque  chose  !  » 

Considérant  que,  dans  plusieurs  départements,  on  a  voulu 
assassiner  et  avilir  la  représentation  nationale,  crime  enfanté  à 
Paris  par  des  monstres  qui  ont  déjà  payé  de  leur  tête....  *. 

Sur  ces  considérants,  les  deux  malheureux  furent  le 
môme  jour  envoyés  à  la  mort.  «  Ils  ont  été  guillotinés, 
dit  un  récit  contemporain,  au  milieu  des  pleurs  de  leurs 
camarades  et  de  la  stupeur  de  tout  un  peuple  épouvanté 
de  tant  d'horreur  »  ^  (3  floréal  an  II,  22  avril  1794). 

En  l'absence  de  la  commission,  qui  voyageait,  Pinet  et 
Cavaignac  avaient  érigé  le  tribunal  du  district  d'Ustaritz, 

\.  Rayonne,  3  floréal,  AFII,  carton  133,  dos.  8,  pièce  33  (afliclic). 

2.  Ce  jugement  existe  en  placard.  Arch.  nat.,  AF  II.  carton  133,  dossier  8, 
|)ièce  25. 

3.  Récit  succinct.,  etc.,  j).  15,  et  Rerriat,  t.  I,  p.  321). 


CH.   XIV.  —   RÉGION   DES  PYRÉNÉES  421 

transféré  à  Bayonne,  en  tribunal  extraordinaire  avec  pou- 
voirs révolutionnaires  :  pourquoi?  Pour  juger  le  marquis 
de  Gangcs  qui,  détenu  comme  suspect,  au  moment  d'être 
traduit  à  Pau  devant  le  tribunal,  s'était  coupé  la  gorge.  j\e 
s'était-il  pas  fait  justice?  Oui,  mais  il  laissait  des  biens 
et  il  s'agissait  de  le  condamner  à  mort  pour  les  adjuger 
à  la  nation  (26  germinal,  15  avril)  '. 

Le  lendemain,  27  germinal,  la  Convention  décrétait  la 
suppression  des  tribunaux  ou  commissions  révolution- 
naires de  province  pour  tout  ramener  à  Paris.  Pinet  et 
Cavaig"nac  auraient  bien  voulu  obtenir,  comme  plusieurs, 
le  maintien  de  la  commission.  Tout  en  se  soumettant  au 
décret  et  en  envoyant  à  la  Convention  nationale  l'arrêté 
qui,  sauf  son  approbation,  autorisait  la  commission  à  ter- 
miner certaines  affaires  pendantes,  ils  écrivaient  à  l'Assem- 
blée le  o  floréal  (24  avril)  : 

Nous  avons  fixé  la  cessation  des  fonctions  de  la  commission 
au  15  de  ce  mois.  Cependant,  citoyens  collègues,  les  services 
qu'elle  rendroit  encore,  nous  portent  à  vous  demander  la  pro- 
longation de  son  existence.  Son  nom  est  ici  la  terreur  des  scé- 
lérats; son  inflexibilité,  sa  justice  sévère,  son  énergie  occasion- 
nent un  si  grand  effroi  à  l'aristocratie  qu'elle  n'ose  pas  souffler. 
Ces  motifs  sont  puissants  pour  la  conserver;  d'ailleurs,  il  reste 
encore  bien  des  traîtres  à  punir. 

Cavaignac,  PiNiiT  aîné  ^ 

1.  Vu  la  lettre  de  leur  collègue,  Monestier  (du  Puy-de-Dôme); 

Vu  le  rapport  qui  leur  a  été  fait  par  le  tribunal  criminel  de  Bayonne, 
duquel  il  résulte  qu'au  moment  où  ces  trois  individus  allaient  monter 
en  voiture  pour  se  rendre  à  Pau,  le  ci-devant  marquis  de  Ganges  s'est 
coupé  la  gorge  avec  un  rasoir; 

Vu  le  procès-verbal  dressé  par  les  citoyens  chirurgiens  appelés  pour 
l'examen  et  le  pansement  du  ci-devant  marquis,  et  leur  rapport  d'après 
lequel  il  est  constant  que  cet  homme  coupable  est  mort  dans  l'espace 
de  quelques  heures  des  suites  de  sa  blessure; 

Considérant  que  l'état  de  mort  du  ci-devant  marquis  de  Ganges  ne  permet 
pas  qu'il  soit  transporté  à  Pau  pour  y  subir  le  jugement  qu'il  a  mérité... 

Art.  1.  Le  tribunal  civil  du  district  d'Ustaritz  se  formera  sur-le-champ 
en  tribunal  révolutionnaire. 

Art.  2».  L'appel  du  ci-devant  marquis  de  Ganges  lui  est  attribué. 

PiNET  aine,  Cavaigxac. 

<Arch.  nat.,  AF  II,  carton  133,  dossier  8,  pièce  26.) 

2.  Ibid.,  carton  112,  floréal,  pièce  22.  —  En  marge  d'une  reproduction 


422  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

La  commission  ne  fut  pas  rétablie,  mais  la  Terreur 
n'avait  pas  désarmé,  comme  le  prouve  cet  arrêté  de 
Monestier  (de  la  Lozère),  qui,  en  couvrant  Pinet  et  Cavai- 
gnac,  se  protégeait  aussi  lui-même  : 

Art.  1.  —  La  Terreur  et  l'échafaud  sont  à  l'ordre  du  jour  et 
menacent,  jusqu'à  ce  qu'il  n'en  existe  plus,  tous  les  conspira- 
teurs, les  ennemis  et  les  mécontents  de  la  Révolution... 

Art.  3.  —  Les  comités  de  surveillance  sont  tenus,  sous  peine 
de  destitution,  de  dresser  le  tableau  nominatif  des  prévenus  de 
conspiration... 

Art.  4.  —  Tout  individu  qui  sera  convaincu  d'exprimer  et 
exciter  le  blâme  ou  la  calomnie  sur  les  mesures  par  lescjuelles 
les  représentants  du  peuple  Pinet  et  Cavaignac  ont  déjoué,  dans 
les  districts  de  Saint-Sever  et  de  Dax,  la  conspiration  qui  a 
failli  y  éclater,  sera  réputé  conspirateur  et  traduit  devant  le 
tribunal  révolutionnaire  de  Paris... 

Suivaient  quatre  autres  articles  cpntre  les  nobles,  les 
intrigants,  les  fanatiques  *. 

Quelle  proie  pour  la  commission  de  Bayonne,  si  elle  eût 
encore  existé!  11  ne  cache  pas  ses  regrets.  Monestier  (de  la 
Lozère)  se  trouvait  alors  dans  les  Landes,  au  milieu  d'une 
population  «  d'égoïstes,  de  fanatiques,  d'intrigants,  d'aris- 
tocrates »,  comme  il  l'écrivait  de  Dax  le  3  prairial;  il  mandait 
au  Comité  de  salut  public  qu'il  faisait  arrêter  tous  les  nobles, 
les  parents  d'émigrés,  et  qu'il  avait  envoyé  deux  agents  en 
Lot-et-Garonne  pour  procéder  de  même  :  il  se  proposait 
d'envoyer  les  conspirateurs  au  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris;  mais,  ajoutait-il,  si  la  commission  de  Bayonne  n'eût 
été  suspendue,  j'y  aurais  envoyé  beaucoup  de  monde  ".  Il 
y  aurait  envoyé,  à  coup  sur,  le  ci-devant  curé  de  la  Montjoye 
remplissant   les   fonctions  d'agent  national,  et  plusieurs 

de  celte  leUre  (pièce  27),  on  lit  :  «  Cette  pièce  a  été  soumise  le  22  au 
Comité  (jui  l'a  renvoyée  sans  décision.  » 

1.  Dax,  25  floréal  an  II,  Arch.  nal.,  AFII,  117,  dossier  20,  pièce  116. 

2.  Dax,  3  prairial,  Arch.  nat.,  AFII,  carton  195,  prairial,  à  la  date.  —  Il 
avait  écrit  le  29  germinal  (|u'il  redoublait  de  surveillance  à  la  suite  de  la 
conjuration  déjouée  p;ir  le  décret  du  23  ventôse  (sur  le  rapjiort  du  Comité 
du  salut  i)ublic),  ibid.,  carton  113,  pièce  45. 


CH.    XIV.   —   RÉGION   DES   PYRÉNÉES  423 

autres  soupçonnés  d'un  crime  horrible  :  à  laMontjoie,  l'arbre 
de  la  liberté  avait  été  écorcé  à  la  hauteur  de  3  à  4  pieds  et 
fendu  (M  prairial)  *.  Pinet^t  Cavaignac  n'avaient  pu  aussi 
qu'arrêter  des  religieuses  réfugiées  dans  le  district  d'Us- 
taritz.  qui  se  livraient  impunément  à  la  «  rage  aristocra- 
tique »  et  prêchaient  le  fanatisme  (5  prairial,  24  mai  1794)  ^ 
Ils  durent  s'applaudir  plus  tard  de  n'avoir  pas  eu  le  moyen 
de  faire  plus  de  mal.  Leur  compte  était  déjà  bien  assez 
chargé.  Nous  les  retrouverons  avec  Dartig-oeyte  dans  les 
débats  qui  suivirent  l'insurrection  du  T'"  prairial  an  IIP. 

1.  Arch.  nat.,  ibid.,  pièce  90. 

2.  Ibid.,  carton  133,  pièce  41. 

3.  Voy.,  à  la  fin  de  cet  ouvrage,  le  chapitre  des  Châtiments. 


CHAPITRE  XV 

MONTPELLIER    ET     NIMES 


Les  représentants  dans  l'Hérault  et  le  Gard. 

Nimes  et  Montpellier,  d'importance  égale  dans  l'an- 
cienne province  de  Languedoc,  et  toujours  unis  par  les 
mêmes  intérêts,  furent  souvent  compris  dans  les  mêmes 
missions.  Ce  furent  deux  représentants  du  pays,  Voulland 
(du  Gard)  et  Bonnier  (de  l'Hérault),  qu'on  y  envoya  pour 
présider  à  la  levée  des  300  000  hommes.  Ils  trouvèrent  les 
populations  fort  agitées.  Aux  mouvements  royalistes  qui 
avaient  éclaté  l'année  précédente  en  plusieurs  communes, 
notamment  à  Bédarrieux,  succédaient,  plus  graves  et  plus 
étendues,  des  émeutes  provoquées  par  les  nécessités  du 
recrutement.  Voulland  ne  pouvait  manquer  d'y  voir  la  main 
des  prêtres  réfractaires  '  ;  et,  tout  en  les  réprimant,  il  ne  se 
montrait  pas  aussi  ardent  à  sévir  contre  une  émeute  d'une 
autre  sorte  qui  avait  troublé  Beaucaire  en  ce  temps  même. 
Les  sociétés  particulières  ou  cercles  entre  lesquels  se  parta- 
geait la  bourgeoisie  de  Beaucaire  avaient  formé  une  société 
plus  générale,  la  Société  populaire,  où  les  amis  de  l'ordre, 
amis  aussi  de  la  Révolution,  dominaient,  (^ela  ne  convint  pas 


1.  Lettre  de  Voulland  et  Bonnier  à  la  Convention,  30  et  31  mars  1193. 
(Arch.  nat.,  AFII,  182,  mars,  pièces  19  et  21.) 


CH.   XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  425 

aux  sans-culottes,  qui  formèrent  sans  autorisation,  malgré 
la  loi,  une  société  dissidente,  «  la  Société  des  sans-culottes 
de  la  Montagne  ».  Le  conseil  général  de  la  commune  s'en 
alarma,  et  invita  le  maire  à  travailler  à  la  réunion  de  toutes 
les  sociétés.  C'est  ce  que  les  sans-culottes  ne  voulaient  pas, 
étant  les  moins  nombreux;  mais  le  petit  nombre  peut  avoir 
d'autres  moyens  de  s'imposer;  et  ils  comptaient  sur  leurs 
grands  amis  de  Tarascon  : 

Déjà,  dit  le  rapport  emphatique  de  Courtois,  des  barques 
pleines  apportent  sur  les  rives  de  Beaucaire  les  monstres  que 
Tarascon  a  pu  vomir;  les  ravages  que  les  rêves  de  leur  histo- 
rien racontent  avoir  été  causés  par  leur  fabuleuse  Tarasquc 
sont  moindres  que  ceux  qu'ils  préparent;  ils  montrent,  en  se 
répandant  sur  le  rivage  et  dans  les  rues,  les  cordes  savonnées 
qu'ils  ont  préparées  à  l'avance  pour  étrangler  leurs  victimes; 
en  courant,  ils  remarquent  et  font  remarquer  les  poteaux  des 
lanternes  et  les  disent  assez  forts  pour  soutenir  chacun  le  poids 
de  six  individus,  etc.  '. 

C'était  le  P""  avril,  il  y  avait  fête  à  Beaucaire.  La  bande 
se  porte  au  club  des  sans-culottes  d'où  elle  ressort,  grossie 
de  tous  ceux  qu'on  y  a  ramassés  ;  elle  forme,  sous  la  conduite 
d'une  Tarasconnaise,  d'une  furie  de  Tarascon,  une  immense 
farandole  qui  enveloppe  la  ville  de  ses  replis,  heurte  les 
gendarmes,  les  dragons,  la  garde  nationale  réunie  à  la 
hâte;  et  alors  la  danse  cesse,  on  prend  des  pierres.  Les 
troupes,  craignant  de  se  voir  débordées,  dépouillées  de 
leurs  armes,  ripostent  enfin  :  plusieurs  hommes  tombent 
et  le  rassemblement  est  dispersé. 

Il  arriva  ce  qui  se  voit  toujours  :  les  battus  crièrent  le  plus 
haut;  et  les  deux  représentants,  qui  se  trouvaient  alors  dans 
l'Hérault  et  dans  le  Gard,  n'étaient  pas  d'humeur  à  leur 
donner  tort.  Les  divers  rapports  qu'ils  en  font  au  Comité 

1.  Rapport  fait  à  la  Convention  nationale,  au  nom  du  Comité  de  sïtreté 
générale,  le  4  messidor  de  l'an  III  de  la  République  française,  sur  les  véri- 
tables causes  des  troubles  arrivés  à  Beaucaire  le  /•='  avril  1793  (v.  style), 
par  E.-B.  Courtois,  député  du  département  de  l'Aube,  imprimé  par  ordre 
de  la  Convention  nationale,  p.  17. 


426  LES   REPRESENTANTS   EN   MISSION 

do  salut  public  cii  témoignent  \  A  la  date  du  5  mai,  ren- 
dant compte  de  la  fermentation  qui  régnait  dans  les  dépar- 
tements des  Bouclies-du-Rliône  et  du  Yar,  ils  en  rapportent 
l'origine  «  à  l'événement  arrivé  à  Beaucaire,  où  la  So- 
ciété dite  des  sans-culottes,  rassemblée,  comme  les  autres, 
avec  l'autorisation  de  la  municipalité,  pour  célébrer  une 
fête,  a  été  fusillée,  poursuivie,  sous  le  faux  prétexte  que, 
réunis  aux  Tarasconnais,  ils  tramaient  un  complot  funeste  ». 

Ce  complot,  disent-ils,  était  imaginaire;  et  ils  envoient 
des  pièces  à  ra}»pui  de  leur  assertion'-. 

Le  11  mai,  ils  allaient  agir;  «  le  moment  d'exercer  un 
acte  sévère  de  justice  dans  l'affaire  de  Beaucaire  était 
venu  »,  quand  ils  reçurent  le  décret  qui  leur  retirait  leurs 
pouvoirs.  Ils  obéirent,  mais  en  avertissant  que  Beaucaire, 
au  moment  de  la  foire,  exigeait  beaucoup  de  surveil- 
lance ^ 

Il  en  fallait  aussi  sur  un  autre  point  voisin  du  Gard,  lors- 
que Fabre  et  Bonnet  furent  nommés  commissaires  près 
l'armée  des  Pyrénées-Orientales,  commission  qui  leur  fai- 
sait passer,  en  même  temps,  les  pouvoirs  de  Voullandet  de 
Bonnier  dans  le  Gard  et  l'Hérault.  Une  nouvelle  insurrec- 
tion royaliste  (celle  de  Charrier)  venait  d'éclater  dans  la 
Lozère.  Fabre  et  Bonnet,  qui  s'étaient  rendus  à  Beaucaire 
pour  juger  par  eux-mêmes  des  dispositions  de  la  ville  dé- 
noncée et  de  l'état  général  de  la  rive  droite  du  Rhône, 
annoncent  au  Comité  de  salut  public,  le  29  mars,  qu'ils  se 
rendaient  à  Nîmes  en  vue  de  ce  péril  \  Mais  Nîmes  même 
ne  réclamait  pas  moins  leur  présence.  Une  autre  insurrec- 
tion, et  non  moins  menaçante,  était  à  la  veille  d'y  éclater  : 
je  veux  parler  du  fédéralisme. 

J'ai  dit  ailleurs  avec  quelle  énergie  les  deux  départe- 
ments de  l'Hérault  et  du   Gard  s'étaient  déclarés,  dès  le 

1.  8,  M,  V6  et  24  avril.  Arch.  nat..  AF  II,  182,  avril,  pièces  15.  80,  88. 

2.  Arch.  nat.,  AFII,  182,  mai,  pièce  30  (résume  d'une  lettre  de  Voulland 
et  Bonnier,  en  date  du  o  mai). 

3.  I/j'uL,  pièce  63  (résumé  d'une  lettre  du  M  mai). 

4.  29  mai,  Arch.  nat.,  AF  II,  182,  mai,  pièce  168. 


en.    XV.   —   MONTPELLIER   ET    NIMES  427 

commeucemont  de  la  Convention,  contre  les  factieux  qui 
prétendaient  la  dominer  dans  Paris,  et  avec  quelle  ardeur, 
à  la  nouvelle  de  la  révolution  du  31  mai,  ils  convoquèrent 
les  assemblées  primaires  pour  organiser  la  résistance.  A 
Montpellier,  CluUeauneuf-Raudon  et  Malhes,  envoyés  le 
3  juin  (au  lendemain  de  la  nouvelle  révolution),  dans 
la  Lozère,  pour  y  combattre  le  mouvement  royaliste  ', 
trouvaient,  au  lieu  des  secours  qu'ils  y  venaient  clierclier, 
des  dispositions  fort  inquiétantes.  On  y  accueillait  beau- 
coup plus  volontiers  les  délégués  qui  arrivaient  de  Bor- 
deaux. Toutefois,  après  un  premier  moment  d'efl'ervescence, 
la  ville  paraissait  bésiter  à  se  jeter  dans  une  lutte  ouverte, 
et  à  Paris,  la  Convention,  informée  par  les  représentants 
qu'elle  se  trouvait  avoir,  juste  à  point,  sur  les  lieux,  agis- 
sait avec  décision.  Le  maire  Durand,  désigné  comme  le  clief 
de  la  résistance,  était  décrété  d'arrestation  et  mandé  à  la 
barre.  Le  décret,  arrivant  à  Montpellier  le  lendemain  du 
jour  où  Ton  venait  de  recevoir  un  exemplaire  de  la  Consti- 
tution, dissipa  toute  incertitude.  Le  conseil  du  départe- 
ment résolut  de  soumettre  la  Constitution  au  vote  popu- 
laire; il  se  réduisit  à  intercéder  pour  Durand,  qui  n'bésita 
point  à  obéir  au  décret  et  paya  de  sa  tète  son  obéissance-. 
A  Nîmes,  la  résistance  fut  plus  longue.  Les  délégués  des 
communes  du  département,  réunis  le  21  juin,  y  formèrent 
«  l'assemblée  représentative  des  communes  du  Gard  »,  qui 
se  mit  en  communication  avec  Bordeaux,  avec  Marseille, 
et  ne  suspendit  ses  séances  qu'en  laissant  à  sa  place  un 
comité  de  salut  public  en  permanence  (24  juin).  Les  deux 
représentants  de  la  Convention  près  l'armée  des  Pyrénées- 
Orientales  ne  pouvaient  rien,  en  présence  de  cette  autre 
CouA-ention  et  de  ce  Comité  de  salut  public  au  petit  pied. 
Ce  fut  ce  comité  qui  organisa  les  forces  départementales 
du   Gard  ;  ce  fut  lui  qui  les  envoya  au  Pont-Saint-Esprit 

1.  Moniteur  du  6  juin,  t.  XVI.  p.  561. 

2.  Le  19  nivôse, 8  janvier  1194.  Voy.  VHistoire  du  tribunal  révolutionnaire 
de  Paris,  t.  II,  p.  346. 


428  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

pour  Y  donner  la  main  à  l'armée  de  Marseille  et  marcher 
avec  elle  sur  Lyon,  sur  Paris.  J'ai  dit  ailleurs  comment  un 
détachement  de  l'armée  des  Alpes,  sous  la  direction  d'Al- 
bilte  et  sous  les  ordres  de  Carteaux,  prévint  les  Marseil- 
lais au  Pont-Saint-Esprit  et  décida  la  retraite  des  troupes 
du  Gard,  le  14  juillet,  le  lendemain  de  l' affaire  de  Pacy- 
sur-Eure  :  ce  qui  mit  fin  à  la  résistance  de  Nîmes  '. 

La  soumission  du  Gard  et  de  l'Hérault  parut  si  complète, 
que  le  Comité  de  salut  public  ne  semble  pas  avoir  eu 
besoin,  pour  y  veiller,  d'autres  représentants  que  ses  deux 
commissaires  près  l'armée  des  Pyrénées-Orientales.  C'est 
toujours  Fabre  et  Bonnet  qu'on  y  trouve. Ce  sont  eux  qui 
y  président  à  la  levée  en  masse  de  la  première  réquisition, 
décrétée  le  23  août  %  et  ils  y  restent  jusqu'au  13  brumaire 
(3  novembre  1793)  %  c'est-à-dire  jusqu'au  décret  qui  rap- 
pela tous  les  représentants  envoyés  dans  les  départements 
pour  cet  objet  ^.  Nous  avons  vu  plus  haut  comment  périt 
Fabre  et  ce  que  devint  Bonnet.  Les  deux  représentants 
Milhaud  et  Soubrany,  envoyés  à  l'armée  des  Pyrénées- 
Orientales  pour  les  remplacer,  eurent,  en  vertu  de  la  même 
mission,  tous  pouvoirs  dans  les  départements  avoisinants  : 
l'Hérault  et  le  Gard  étaient  du  nombre.  Du  reste,  ils  sem- 
blent s'être  plus  occupés  de  l'armée  que  des  départements  ; 
à  leur  égard,  ils  déléguaient  trop  facilement  l'autorité  dont 


1.  La  Révolution  du  31  mai  et  le  Fédéralisme  en  IlOS,  t.  II,  p.  156-193. 
Pièces  et  documents  officiels  pour  servir  à  Vhisloire  de  la  Terreur  à  Nîmes 
et  dans  le  département  dn  Gard,  par  M.  le  conseiller  Fajon.  Nîmes,  186". 
—  Un  certain  nombre  de  pièces  originales  se  trouvent  aux  Archives 
nationales,  D  xlii,  dossier  57. 

2.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  108,  31  août. 

3.  Servière  nous  fournit  à  Montpellier,  à  cette  époque,  une  nouvelle 
preuve  des  pouvoirs  donnés  aux  représentants.  Il  envoie  des  arrêtés  qu'il 
a  pris,  demandant  qu'ils  soient  approuvés  par  la  Convention.  —  Réponse  : 
<(  D'après  les  décrets  de  la  Convention  les  arrêtés  des  représentants  du 
peuple  doivent  être  exécutés,  dès  qu'ils  n'ont  pas  été  désapprouvés.  Le 
silence  vaut  approbation.  »  (Arch.  nat..  AFII,  18  septembre,  pièces  30 
et  27.) 

4.  Moniteur  du  15  brumaire  (5  novembre  1793),  l.XVllI,  p.  335.  Voy.  les 
notes  de  Chaudron-Roussau  et  de  Fabre  sur  les  approvisionnements  de 
l'armée  (Arch.  nat.,  AF  II,  108,  dossiers  9  et  13). 


cil.    XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  429 

ils  étaient  investis  à  des  agents  qui  en  abusaient.  On  trouve 
dans  les  rapports  faits  au  bureau  de  police  du  Comité  de 
salut  public  cette  note  à  la  date  du  21  prairial  : 

Fave,  agent  dos  représentants  Milhau  et  Soubrany  à  Lodève, 
refusant  daller  au  sein  de  la  Société  populaire  régénérée  de 
Lodève  et  exigeant  qu'on  lui  apportât  tous  les  registres  des 
délibérations,  depuis  le  mois  de  mai  (v.  style)  jusqu'à  nivôse, 
cette  société  a  obéi,  mais  elle  est  étonnée  d'une  mesure  aussi 
sévère*. 

Les  représentants  que  nous  venons  de  Aoir  sont  des 
commissaires  que  nous  avons  déjà  vus  près  l'armée  des 
Pyrénées-Orientales.  Le  Gard  avait  été  l'objet  d'une  mission 
spéciale,  quand  on  avait  appris,  à  Paris,  ses  préparatifs  de 
résistance.  La  Convention,  par  décrets  des  24  et  23  juin, 
avait  délégué  les  représentants  Rovère,  député  des  Bouches- 
du-Rliônc.  et  Poultier,  député  du  Xord,  pour  les  départe- 
ments du  Midi,  et  spécialement  pour  le  Gard,  les  Boucbes- 
du-Rlione  et  Yaucluse;  et  après  la  rétractation  de  Xîmes, 
ces  pouvoirs  leur  furent  renouvelés  par  deux  autres  décrets 
des  22  juillet  et  1"  août.  Du  24  juin  au  15  juillet,  ils 
n'avaient  pas  eu  grand'chose  à  faire.  Après  le  13  juillet,  ils 
purent  opérer  largement  les  destitutions  et  les  arrestations 
sur  les  fédéralistes  abattus  -.  Ils  remontèrent  aussi  au  delà 
du  fédéralisme;  et  plusieurs  de  ceux  qui ,  sous  Tinfluence 
de  Youlland,  avaient  été  décrétés  d'accusation  pour  l'affaire 
de  Beaucaire,  comme  assassins  des  sans-culottes,  furent 
envoyés  au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris  (13  octo- 
bre 1793),  sans  préjudice  de  ceux  qui  devaient  comparaître 
plus  tard  devant  le  tribunal  de  Nimes  ^ 

Quand  Rovère  et  Poultier  allèrent  poursuivre  leur  mis- 
sion à  Avignon  (vers  le  16  frimaire  ^),  ils  avaient  déjà  un 

i.  En  7nar(/e  :  Faire  venir  à  Paris  le  citoyen  Fave.  —  Fait  le  22  prairial. 
(Arch.  nat.,  F^  4437.) 

2.  Arch.  nat.,  AF  II,  carton  103,  16  septembre    1193,  et  carton  183,  ven- 
démiaire, pièces  50-56. 

3.  Ibid..  carton  103,  à  la  date. 

4.  Ibid.,  carton  186,  frimaire,  pièces  91-9j. 


430  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

successeur  nommé  dans  la  personne  de  Boisset,  député  de 
la  Drôme  (2  frimaire). 

Boisset,  étant  à  Montpellier  le  4  du  deuxième  mois 
(25  octobre),  avait  eu  déjà  l'occasion  de  se  concerter  avec 
Delbrel  \  son  collègue,  pour  étouffer  l'insurrection  royaliste 
réfugiée  dans  les  montagnes  de  l'Aveyron  et  de  la  Lozère  ^ 
Il  s'annonça  par  une  proclamation  fulgurante  aux  popula- 
tions du  Gard  : 

Français!  patriotes  vertueux!  liabitants  du  Gard! 

Je  viens  vous  apporter  la  lumière,  frapper  de  la  massue  natio- 
nale, du  glaive  de  la  loi,  tous  les  conspirateurs,  etc. 

Un  nuage  de  crimes  et  de  conspirations  a  trop  longtemps 
plané  sur  vos  contrées... 

Vovez  à  Paris  le  peuple  transformer  les  églises  en  des  tem- 
ples qu'il  dédie  à  la  Raison,  etc.  ^. 

Il  n'était  pourtant  pas  si  terroriste  qu'il  le  paraissait.  Dès 
qu'il  connut  la  loi  du  14  frimaire  sur  le  gouvernement 
révolutionnaire  provisoire,  il  écrivit  au  Comité  de  salut  pu- 
blic pour  lui  témoigner  sa  joie  de  voir  supprimer  toutes  les 
armées  révolutionnaires  \  et  un  de  ses  premier^  actes  fut 
la  destitution  et  l'arrestation  de  Gourbis,  maire  de  iXimes, 
signalé  parmi  les  plus  violents  (9  nivôse,  29  décembre 
1793)  ^  Il  ne  laissa  pas  que  de  poursuivre  l'œuvre  d'épu- 
ration commencée  par  ses  prédécesseurs  ";  mais,  de  plus  (et 
c'était  une  des  conséquences  de  l'arrestation  de  Gourbis), 
il  établit  le  19  nivôse  (8  janvier  1794)  une  commission  de 
patriotes  pour  reviser  les  mandats  d'arrêt  décernés  par  le 
ci-devant  comité  de  surveillance  de  Nîmes,  qui  était  l'ins- 
trument du  maire  destitué  et  arrêté  ^ 


1.  On  l'appelle  souvent  Delbret,  mais  il  signe  Delbrel. 

2.  Arch.  nal.,  At' II,  18o,  brumaire,  pièce  12.  —  Cf.  pièce  8. 

3.  Jb'uL,  pièce  lo  et  carton  103. 

-4.  22  frimaire,  AFII,  186,  frimaire,  pièce  158. 

u.  IbicL,  nivôse,  pièce  42,  et  carton  103,  0  nivôse  (arrêté  daté  île  Mont- 
pellier). 

6.  Ibid.,  carton  103,  9  nivôse. 

7.  Ibid.,  à  la  date. 


CH.  XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  431 

Celte  arrestation  de  Gourbis  «  jadis  patriote  »  était  un 
acte  hardi  :  le  représentant  ne  se  le  dissimulait  pas;  on 
savait  combien  il  s'agitait  dans  sa  prison,  et  l'accusation 
d'abus  de  pouvoir  devait,  au  dehors,  lui  ménager  des 
appuis  parmi  ceux  qui  en  avaient  été  les  compUces,  Or 
ces  hommes  avaient  au  loin  des  affidés.  Boisset  resta 
encore  en  place  quelque  temps  \  Mais  bientôt  il  eut  pour 
collègue  et  linalement  pour  successeur  un  des  montagnards 
les  plus  violents,  Borie,  député  de  la  Corrèze. 

Borie,  dès  son  arrivée,  n'eut  rien  de  plus  pressé  que  de 
dénoncer  Boisset,  comme  ayant  contrarié  les  opérations 
de  ses  prédécesseurs,  Rovère  et  Poultier,  et  do  signaler 
l'arrestation  de  Gourbis  comme  provoquant  des  réclama- 
tions g-énérales  -.  Aussi  l'un  de  ses  premiers  actes  fut-il  de 
le  rétablir  dans  ses  fonctions  ^  rétablissement  qui  fut  con- 
firmé par  le  Gomité  de  salut  public,  et  le  terrorisme  eut 
alors,  dans  JNimes,  sous  le  patronage  le  plus  autorisé,  son 
agent  le  plus  actif.  Est-il  besoin  de  dire  que  les  épurations 
recommencèrent  sur  de  nouveaux  frais  ^?  Borie  voyait  le 
fédéralisme  partout  :  c'est  au  point  qu'il  croyait  ne  pou- 
voir trouver  personne  pour  recomposer  convenablement 
les  autorités  constituées  '\  11  le  poursuivait  jusque  dans  les 


1.  Voici  son  dernier  acte  (Montpellier,  27  pluviôse)  :  «  Le  fanatisme  a 
ses  ouvriers  comme  il  a  ses  sectateurs.  Fanant,  cjui,  d'accord  avec  son 
complice  de  Nîmes,  fabriquait  des  crucifix,  vient,  en  conformité  de  vos 
lettres,  d'être  arrêté.  Son  procès  s'instruit.  Mon  collègue  Borie  m'avait 
déjà  prévenu;  toutes  les  mesures  étaient  prises  et  j'ai  frappé.  Union, 
fermeté,  courage.  »  Boisset.  (Arcli.  nat.,  AFII,  190,  pluviôse,  pièce  2u2.) 

2.  3  pluviôse  (22  janvier  1794),  i/jid.,  pièce  81. 

3.  9  pluviôse,  ibicL,  pièce  118. 

4.  Les  arrêtés  de  Borie  à  cet  égard  abondent  en  pluviôse,  en  germinal. 
[Ibid.,  cartons  190,  192  et  193.) 

0.  20  pluviôse,  ibid.,  carton  190,  pièce  227.  —  Cf.  pièce  257,  Nîmes, 
28  pluviôse  (10  février  1794)  :  «  Le  bon  ordre  ne  s'y  maintient  [dans  le 
département  du  Gard]  que  parce  que  les  malveillants  sont  serrés  de 
près  ou  que  la  présence  du  4^  bataillon  de  la  Corrèze  les  empècbe  de  se 
montrer.  J'ose  même  avancer,  d'après  les  réclamations  des  corps  consti- 
tués de  Nîmes,  qu'il  y  a  du  danger  à  l'en  éloigner  dans  un  moment  oii 
il  est  question  de  mettre  les  fédéralistes  hors  d'état  de  nuire  à  la  chose 
publique,  et  si  la  disette  des  subsistances  peut  occasionner  de  nouveaux 
troubles.  Je  joins  ici  le  travail  que  j'ai  fait  faire  sur  les  pièces  qui  m'ont 


432  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

édifices  qui  l'ayaient  abrité.  Il  ordonna,  le  28  germinal 
(17  avril),  la  démolition  de  deux  salles  de  spectacle  de 
Nîmes,  comme  avant  servi  de  lieu  de  réunion  aux  fédéra- 
listes contre-révolulionnaires  du  Gard  \  La  lutte  contre  le 
fanatisme  marchait  de  front.  J'ai  indiqué  plus  haut  la  part 
considérable  prise  par  Borie  dans  la  persécution  religieuse 
qui  fut  l'œuvre  générale  des  représentants  en  mission.  Ses 
arrêtés  de  pluviôse  à  prairial  sont  remplis  de  mesures  de 
ce  g-enre  ^  Aussi  se  vantait-il  d'avoir  aboli  la  religion  dans 
le  Gard;  et  quelle  était  la  récompense  des  prêtres  consti- 
tutionnels ou  des  ministres  protestants  qui,  pliant  sous 
le  joug-,  avaient  abjuré?  Ils  n'étaient  guère  mieux  notés 
que  les  autres.  Qu'on  en  juge  par  cet  arrêté  des  16  et 
17  prairial  (4  et  o  juin  1794)  : 

Considérant  que  toutes  les  communes  du  Gard  ont  renoncé 
au  culte  public  ; 

Que  la  presque  totalité  des  ci-devant  prêtres  et  ministres  pro- 
testants y  ont  accéléré  les  progrès  de  la  raison  en  abdiquant 
leurs  fonctions  : 

Art.  1.  —  Tout  prêtre  ou  ministre  protestant  qui  a  exercé  les 
fonctions  de  son  ministère  dans  une  commune  sera  tenu  de 
s'en  éloigner  à  la  distance  de  20  lieues, . . .  sous  peine  d'ê  tre  réputé 
suspect  et  puni  comme  tel 

Les  prêtres  ou  ministres  qui  n'ont  ni  renoncé  à  leur  état,  ni 
abdiqué  les  fonctions  qu'ils  remplissaient  dans  des  com- 
munes qui  ont  abdiqué  tout  culte  public,  seront  tenus  de  se 
rendre  dans  trois  jours  au  chef-lieu  de  leurs  districts  respectifs, 
où  ils  resteront  jusqu'à  nouvel  ordre  sous  la  surveillance  des 
corps  administratifs. 

Et  en  note  : 

Le  désœuvrement  étant  un  crime  politique,  les  districts  pour- 
ront employer  ces  prêtres  aux  travaux  publics  '. 


éic  remises  cl  qui  vous  fera  connaître  une  bonne  parlie  des  fédéralistes. 
Sous  trois  jours,  vous  recevrez  un  supplément  »  (30  pluviôse). 

1.  Arch.  nal.,  AFII,  carton  103,  à  la  date. 

2.  AFll,  carton  19o,  presque  toutes  les  pièces  de  176  à  495. 

3.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  103,  à  la  date. 


CH.   XV.  —  MONTPELLIER  ET   NIMES  433 

Et  celte  administration  se  prolongea  sans  trouble  jus- 
qu'à la  fin  du  régime  de  la  Terreur.  Au  cours  de  son 
proconsulat,  Borie  recueillait  même  des  témoignages  qui 
l'appuyaient  auprès  du  Comité  de  salut  public.  Chaleauneuf- 
Randon  écrivait  do  Xarbonno,  le  17  germinal  (6  avril)  : 

Nîmes  et  le  département  du  Gard  ont  bientiH  suivi  l'exemple  de 
ses  voisins,  et  les  principes  qu'y  a  professés  Borie  avec  pru- 
dence et  fermeté  l'ont  mis  à  sa  véritable  hauteur...  Depuis  le 
dernier  décret  sur  les  conspirateurs  et  les  reclus,  les  apitoyeurs 
et  les  modérés  de  Montpellier  qui  comptaient,  dit-on.  sur  le 

retour   de  Boisset sont  anéantis  par  la   surveillance  des 

comités  révolutionnaires  K 

J'ai  dit  que  le  principal  agent  de  Borie  à  Nîmes  fut  le 
maire  Gourbis,  qu'il  réinstalla  dès  son  arrivée.  Son  instru- 
ment principal  fut  le  tribunal  criminel  du  Gard,  érigé  en 
tribunal  révolutionnaire.  On  n'aura  une  idée  complète  de 
son  œuvre  à  Nimes  que  lorsque  l'on  aura  pri.s  connais- 
sance des  actes  de  ce  tribunal. 

II 

Tribunal  criminel  de  l'Hérault. 

Les  tribunaux  criminels  de  l'Hérault  et  du  Gard  suivi- 
rent la  progression  que  l'on  peut  constater  à  peu  près  par- 
tout; c'est  une  marche  assez  modérée  d'abord  et  qui  va 
s'accélérant,  <à  mesure  qu'on  arrive  au  gouvernement  révo- 
lutionnaire et  que  l'on  plonge  plus  avant  dans  la  Terreur. 

A  Montpellier,  en  février  1793,  des  prêtres  insoumis 
étaient  frappés  de  peines  relativement  assez  douces.  Le 
19,  plusieurs  curés  réfractaires,  ayant  continué  leurs  fonc- 
tions, furent  condamnés  par  contumace  à  deux  ans  de  gêne  ; 
un  autre,  aussi  contumace,  Boissier,  curé  du  Mas-Blanc, 
prévenu  d'avoir  cherché  à  troubler  le  repos  public  en  prê- 
chant  contre   l'Assemblée  nationale   sous  le   prétexte  de 

1.  AF  II,  188,  germinal,  pièce  10. 

II.  —  28 


434  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

défendre  la  relig-ion;  d'avoir  lu  pendant  le  dernier  carême 
une  bulle  du  pape;  dit  que  les  prêtres  sermentés  étaient 
des  intrus  et  des  larrons;  que  M.  Ponderoux  (l'évêque  cons- 
titutionnel) était  un  évêque  de  paille  ;  que  l'assemblée  vou- 
lait détruire  la  religion,  —  fut  condamné  à  la  dégradation 
civique  et  au  carcan.  Il  ne  fut  pas  pris. 

Il  y  avait  eu  des  troubles  à  Bédarrieux  dans  le  cours  de 
l'année  précédente;  on  y  avait  arboré  la  cocarde  blanche; 
crié  :  Au  diable  la  nation/  Vivent  les  émigrés  et  les  émi- 
[irants.  Un  mandat  d'arrêt  avait  été  lancé  (19  mai  1792); 
mais  les  inculpés  étaient  parvenus  à  s'y  soustraire.  On  les 
jugea  par  contumace  et,  le  18  février  1793,  six  furent  ainsi 
condamnés  à  mort  '.  Sur  les  six,  il  en  eut  un  qui  fut  repris, 
Joseph  PHALiPON,etilpayapour  tous  les  autres:  le  21  avril, 
il  fut  condamné  et  exécuté  -.  Le  tribunal  se  montra  moins 
sévère  durant  les  troubles  que  provoqua  le  recrutement 
dans  ce  département  comme  dans  beaucoup  d'autres  ^ 
Les  représentants  Bonnier  et  Voulland  se  plaignirent  de 
sa  mollesse,  notamment  à  l'égard  des  révoltés  de  Bé- 
darrieux ,  et  ils  appelèrent  toute  l'attention  de  la  Con- 
vention sur  ceux  au  sujet  desquels  il  s'en  était  référé  à 
elle  '  : 

Les  tribunaux,  disaient-ils.sont.de  toutes  les  autorités  consti- 
tuées, celle  qui  est  encore  la  plus  neuve  en  révolution,  et  trop 

1.  Greffe  de  la  Cour  de  Montpellier,  registre  du  tribunal  criminel,  w"  3. 

2.  Ibid.,  registre  n"  4. 

3.  Le  24  avril,  quatre  furent  acquittés;  cinq,  déclarés  convaincus,  furent 
mis  en  arrestation  jusqu'à  ce  que  la  Convention  eût  décidé  si  la  loi  ter- 
rible du  19  mars  leur  était  applicable  (même  registre,  à  la  date).  —  Le 
6  mai,  neuf  habitants  de  Montpellier,  compromis  dans  des  troubles  de 
même  nature,  furent  punis  correctionnellement  de  deux  ans  à  quinze 
jours  de  prison.  —  Nouveaux  exemples  d'indulgence  :  Le  21  mai,  un 
ex-bénédictin  et  un  autre,  accusés  d'avoir  provoqué  au  rétablissement 
de  la  royauté,  furent  ac(iuittés;  —  le  20  août,  un  régent  des  écoles  publi- 
ques à  Clairac,  Alexis  Moliater,  accusé  d'avoir  tenu  à  une  femme  des 
propos  tendant  à  lui  faire  regretter  la  royauté,  fut  acquitté  pour  ce  fait, 
mais  condamné  à  six  mois  de  prison  pour  propos  alarmants  (même 
registre). 

4.  «  Détenus  pour  n'être  statué  à  leur  égard  qu'après  un  décret  de  la 
Convention  nationale  sur  le  compte  qui  lui  en  sera  rendu.  » 


CH.   XV.   —  MONTPELLIER  ET  NIMES  433 

souvent  l'impassibilité  du  juge  sert  de  masque  à  l'opinion  du 
mauvais  citoyen.  Les  remplacements,  dans  cet  ordre  de  fonc- 
tionnaires publics,  ne  présentent  pas  d'ailleurs  un  moyen  assuré 
d'amélioration.  11  est  donc  temps  que  la  Convention  nationale 
s'occupe  de  cette  partie  importante  qui  a  besoin  d'une  réforme 
si  prompte  et  si  sévère  *. 

Les  représentants  qui  leur  succédèrent,  comme  on  l'a  vu, 
Fabre  et  Bonnet,  ne  tentèrent  pas  d'exercer  la  même  pres- 
sion sur  les  juges;  et,  du  reste,  il  y  eut  des  cas  où  le  tribu- 
nal lui-même  se  montra  plus  rigoureux  :  c'est  surtout 
quand  il  s'agissait  de  prêtres  insoumis.  Le  3  septembre, 
Pierre  Ramadier,  travailleur  de  terre,  ayant  tenté  d'en  faire 
évader  plusieurs,  fut  déclaré,  par  un  premier  jugement, 
ennemi  de  la  Révolution  et  mis  hors  la  loi,  c'est-à-dire 
excepté  de  la  loi  commune  pour  être  jugé  révolutionnai- 
rement,  sans  recours  en  cassation;  après  quoi,  le  tribunal 
lui  infligea  la  déportation  à  vie.  Mais,  d'autre  part,  le  17 
septembre.  Jean-Baptiste  Chalbos,  chirurgien,  ennemi  de  la 
Révolution  et  dont  le  fanatisme  incivique  avait,  selon  l'ac- 
cusation, le  plus  contribué  à  pervertir  l'esprit  public,  en 
était  quitte  pour  un  an  de  prison.  Le  même  jour,  Jean 
DoiAS,  «  dénoncé  par  le  cri  des  patriotes,  homme  suspect, 
ayant,  par  défiance  de  la  sûreté  publique,  une  petite  pique 
à  porter  sous  l'habit  et  possesseur  d'écrits  en  faveur  de  la 
royauté  :  Consécration  de  la  France  à  la  Sainte  Vierge  en 
renouvellement  des  vœux  de  Louis  XIII;  —  les  Gi^ands 
Reproches  des  enfants  ci-devant  roijaux  à  leur  père  éternel  », 
—  fut  condamné  à  six  mois  de  détention.  Le  18  septembre, 
peines  plus  graves  :  Jean  Pouillès,  charpentier,  entendant 
chanter  le  Ça  ira,  s'était  écrié,  impatienté  :  F...  ça  nira 
pas,  ou  la  guerre  civile  :  nous  viendrons  vous  tuer  tous  »  : 
déportation  pour  6  ans;  Jean-Louis  Brassac,  volontaire  :  il 
avait  dit  qu'il  y  avait  de  bonnes  nouvelles;  que  Dumouriez 
avait  déserté  avec  oO  000  hommes  ;  que,  dans  trois  semaines, 
nous  aurions  un  roi  :  huit  ans  de  déportation.  Le  20  sep- 

1.  Montpellier,  le  mai  1193,  Arch.  nat..  AF  II,  carton  182,  mai.  pièce  7. 


436  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

tembre,  des  complices  dans  la  fabrication  de  faux  assignais 
furent  détenus  jusqu'à  décision  de  la  Convention  nationale 
sur  l'application  de  la  loi.  Je  ne  parle  pas  des  acquittés  '. 
Cependant  l'esprit  de  terreur  qui  inspira  la  loi  des  sus- 
pects (17  septembre)  commençait  à  se  faire  sentir.  Les  arres- 
tations se  multiplièrent;  on  avait  dû  déjà,  le  jour  même  où 
cette  loi  était  décrétée  à  Paris,  ouvrir  à  Montpellier  trois 
maisons  de  détention  :  l'évècbé^  les  Récollets  et  Saint-Ruf  ; 
l'arcbitecte,  qui  se  montra  cruellement  attentif  à  faire  établir 
des  barreaux  aux  fenêtres  de  ces  prisons,  y  fut  enfermé  le 
lendemain  comme  suspect  lui-même.  Les  exécutions  suivi- 
rent bientôt  :  le  28,  Pierre-Octave  Ferrary  (vingt-huit  ans), 
ancien  officier  de  marine,  accusé  d'avoir  provoqué  au  réta- 
blissement de  la  royauté  et  manifesté  de  la  joie  pour  la  prise 
de  Toulon  par  les  Anglais,  fut  condamné  à  mort.  De  sa  cor- 
respondance avec  un  ami  qui  échappa,  on  avait  induit  qu'il 
avait  l'intention  de  se  réunir  aux  coalisés  dans  cette  ville. 
Au  moins  ne  dissimulait-il  pas  ses  sentiments  royalistes 
et  religieux.  Le  geôlier,  qui  avait  ordre  de  le  traiter  avec 
rigueur,  s'était  laissé  toucher  par  sa  jeunesse  et  sa  fermeté 
et  ne  l'avait  point  empêché  de  conférer  avec  les  autres.  Il 
refusa  un  prêtre  schismatique  et  se  prépara  pieusement 
à  la  mort,  en  se  recommandant  aux  prières  des  prisonniers; 
les  jeunes  enfants  du  geôlier  se  mirent  aussi  à  genoux, 
s'unissant  à  ses  prières.  Les  relig"ieuses  qui  étaient  en  pri- 
son lui  avaient  donné  un  crucifix;  il  le  leur  renvoya,  allant 
à  l'échafaud,  et  dit  qu'il  mourait  pour  la  religion  et  pour 
son  roi  ^ 

1.  23  septembre,  Et.  Bhassier  de  Saint-Hilaire  et  Pierre  Ducasse,  propos 
contre  le  recrutement;  26  septembre,  Jean  Henbi,  vœu  pour  la  prise  de 
Toulon  par  les  Anglais,  regret  de  n'être  pas  Anglais  ou  Espagnol.  Ils 
furent  déclares  non  convaincus  ;  le  fait  n'avait  donc  pas  été  prouvé. 
(Même  registre,  aux  dates.) 

2.  Soulier,  la  Révolution  à  Montpellier;  et  Actes  des  Martyrs  qui  ont 
généralement  consommé  leur  sacrifice  à  Montpellier  dans  les  années  1793 
et  1794.  Monli)cllier,  1822,  brochure,  32  pages  in-S".  Ces  Actes,  dit  l'aver- 
tissement, ont  été  tracés  par  une  personne  (pii  avait  le  bonheur  d'ap- 
procher de  ces  généreux  martyrs  et  qui  fut  du  nombre  de  celles  qu'on 
arrêta  avec  M.  Michel. 


CH.   XY.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  437 

Le  10  du  même  mois,  le  tribunal  jugeait  deux  hommes 
compromis  aussi,  par  des  paroles,  dans  l'affaire  de  Toulon 
qui  excitait  une  si  légitime  indignation  alors  :  c'était  An- 
toine-Esprit RocHii,  pilote  cùtier  sur  la  corvette  la  Brune, 
et  GuiRAUD,  sous-chef  d'administration  sur  la  même  cor- 
vette. 

Roche  avait  dit  que  le  tribunal  révolutionnaire  de  Mar- 
seille n'était  composé  que  d'honnêtes  gens  et  ne  jugeait 
que  des  coquins  (c'était,  nous  le  verrons,  un  tribunal  ré- 
volutionnaire qui  différait  beaucoup  des  autres);  que  les 
Toulonnais  étaient  dans  les  bons  principes;  il  avait  dit 
encore  :  «  Croyez-vous  être  libres  à  présent?  tant  que  nous 
serons  commandés  par  des  scélérats,  nous  ne  serons 
jamais  libres;  vous  êtes  plus  que  jamais  esclaves,  puis- 
que vous  êtes  commandés  par  sept  à  huit  cents  hommes  »  ; 
et  à  un  marin  :  «  Eles-vous  assez  bon  de  croire  que 
vous  pourrez  subsister  en  république  et  que  vous  puissiez 
être  gouverné  sans  un  roi?  »  —  Il  fut  condamné  à  mort. 

Guiraud  avait  communiqué  une  brochure  imprimée  à 
Toulon,  où  il  était  dit  que  Marseille  était  dans  les  bons 
principes;  mais  on  jugea  que  les  propos  qu'il  avait  tenus 
ainsi  étaient  sans  intention  de  provoquer  au  rétablisse- 
ment de  la  royauté;  et  on  se  contenta  de  lui  infliger  la 
déportation  à  vie  '. 

Les  prêtres  et  tout  ce  qui  touchait  à  la  religion  ou  au 
clergé  étaient  surtout  l'objet  des  poursuites.  Le  18  octobre, 
neuf  femmes,  la  plupart  anciennes  religieuses,  furent 
mises  en  jugement  pour  avoir  recelé  le  prêtre  Albran,  qui 
leur  disait  la  messe  et  administrait  les  sacrements.  Elles 
ne  le  nièrent  pas;  seulement  on  déclara  qu'elles  n'étaient 
pas  convaincues  de  l'avoir  fait  avec  l'intention  de  sous- 
traire un  prêtre  à  la  déportation;  en  conséquence,  elles 
furent  acquittées,  et  toutefois,  sur  la  réquisition  de  l'accu- 
sateur public,  retenues  en  prison  comme  suspectes.  Notons 

1.  Même  registre  et  Soulier,  I.  1.,  aux  dates. 


438  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

dans  ce  jugement  oette  inconvenance  du  président.  Ayant 
ordonné  à  une  des  religieuses  de  relever  son  voile  :  «  Ci- 
toyens, dit-il  à  l'assistance,  n'est-il  pas  dommage  qu'un  si 
beau  minois  vive  isolément?  »  C'était  le  moment  où  l'on 
proscrivait  tous  les  signes  religieux,  où  les  ornements  du 
culte  servaient  ignominieusement  aux  mascarades,  où  les 
églises  étaient  transformées  en  temples  de  la  Raison.  Les 
noms  des  saints  étaient  proscrits.  On  s'empressa  do  prendre 
leurs  substituts  républicains  dans  le  nouveau  calendrier. 
A  partir  de  ce  temps-là  ou  peu  après,  le  tribunal  criminel 
de  l'Hérault  nous  ofTre,  dans  son  personnel,  une  agréable 
collection  de  fleurs,  de  fruits  et  de  légumes  :  Tournesol 
Escudier,  Raisin  Peytal,  Betterave  Devic,  juges;  Salsifis 
Gas,  président;  exceptons  le  greffier,  qui  joignit  le  prénom 
fameux  de  Junius  Brutus  à  son  nom  plus  modeste  de  Jean- 
jean. 

Il  y  avait  pourtant  aussi  des  rigueurs  pour  d'autres 
délits  :  le  G  frimaire,  quatre  fabricants  de  faux  assignats 
furent  punis  de  mort  :  c'était,  après  tout,  le  crime  de  fausse 
monnaie;  le  12,  Pajot,  émigré,  était  livré  à  l'exécuteur 
sur  la  constatation  de  son  identité  :  pour  cela,  c'était  bien 
et  un  crime  et  une  procédure  inventés  par  la  Révolution  '. 

Le  6  nivôse,  la  sentence  ne  frappa  que  des  écrits.  Un 
accusé,  Valette,  ayant  été  acquitté  comme  inculpé  à  faux, 
un  écrit  «  fanatique  »,  produit  dans  la  procédure,  fut,  par 
une  ordonnance  spéciale,  lacéré  et  brûlé  par  l'exécuteur  des 
jugements  criminels  au  pied  du  grand  escalier  du  prétoire. 
Mais  bientôt  les  exécutions  d'une  autre  nature  recommen- 
cent et  c'est  le  clergé  qui   fournira  surtout  les  victimes. 

Le  9  nivôse  (29  décembre),  Jean-Pierre  Conti,  ci-devant 
clianoine  de  la  catbédrale,  fut  condamné  à  mort  par  appli- 
cation de  la  loi  du  29  vendémiaire  (20  octobre)  précédent  ^ 

Le  16  nivôse  (5  janvier  1794),  Jean  Faye,  curé  de  Saint- 

1.  Greffe  de  Montpellier,  îj"  registre,  à  la  date. 

2.  Suzanne  Biu;GMÉREs,qui  l'avait  logé,  fut, le  15  pluviôse  suivant  (3  mars), 
condamnée  à  six  ans  de  détention  avec  six  heures  d'exposition. 


CH.   XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  439 

Gely,  était  accusé  d'avoir  rétracté  son  serment  et  donné 
à  sa  rétractation  une  publicité  qui  semblait  annoncer  un 
complot  de  troubler  la  république,  «  en  armant  le  fanatisme 
contre  l'exercice  de  l'autorité  légitime  ».  Ainsi  parlait  l'ac- 
cusation. Mais  beureusement,  à  Montpellier,  on  trouva  que 
la  rétractation  était  un  délit  qui  n'était  pas  prévu  par  le 
code  pénal  :  —  ailleurs,  on  y  vit  le  plus  souvent  l'annula- 
tion du  serment,  constituant,  ipso  facto,  le  prêtre  à  l'état  de 
réfractaire;  —  et  Faye  fut  simplement  condamné  à  la  dé- 
portation, en  vertu  de  la  loi  du  7  juin  qui  mettait  cette 
peine  à  la  disposition  du  juge,  lorsque  le  code  pénal  se 
taisait  '. 

En  ventôse,  il  y  a  recrudescence  de  rigueur  contre  les 
prètre's.  C'est  d'abord,  le  13,  Jacques-Pliilippe  Michel,  ancien 
vicaire  de  la  commune  de  Largentière  dans  l'Ardècbe, 
retiré  et  cacbé  à  Montpellier  depuis  septembre  1792  et 
trouvé  dans  le  domicile  des  deux  sœurs  Devèze,  avec  sept 
autres  femmes  qui  participaient  à  ses  instructions.  L'une 
de  ces  femmes,  jeune  fille  alors,  nous  a  raconté  ce  procès 
dans  un  récit  qui,  pour  n'être  pas  officiel,  n'en  garde  pas 
moins  toute  l'autorité  d'une  déposition  de  témoin. 

Lorsque  Micbel  vint  à  Montpellier,  il  avait  la  pensée 
d'obéir  à  la  loi  en  se  retirant  en  Espagne;  mais  il  vil  qu'il 
y  avait  là  du  bien  à  faire  et  resta  au  péril  de  ses  jours. 
C'est  vers  la  fin  de  janvier  1794,  qu'il  fut  reçu  cbez  les 
sœurs  Devèze,  d'où  il  sortait  très  souvent  pour  remplir 
son  ministère  ^  Dénoncé  à  Cette,  il  fut  épié  et  s'en  douta  : 


1.  Notons  encore  quelques  autres  acquittements  suivis  de  détention 
jusqu'à  la  paix,  pour  propos  inciviques  dont  le  caractère  contre-révolu- 
tionnaire n'était  pas  établi  :  28  nivôse  (17  janvier  1794),  L.-Fr.-Godcfroi 
Gastoct,  dit  Belfourtes,  qui  avait  dit  :  qu'il  gardait  ses  jambons  pour  les 
braves  émigrés;  les  11  et  14  pluviôse  (30  janvier  et  2  février),  Maurice 
Castel,  poursuivi  sur  l'accusation  banale  de  provocation  au  rétablissement 
de  la  royauté;  ajoutez,  le  27  pluviôse  (15  février),  détention  jusqu'à  la 
paix  après  acquittement  pour  émission  de  faux  assignats. 

2.  «  J'ai  eu  le  bonheur,  dit  le  témoin,  pendant  tout  le  temps  qu'il  habita 
cette  maison,  d'approcher  de  bien  près  ce  saint  homme.  »  Tous  les  jours 
il  célébrait  le  saint  sacrifice;  tous  les  dimanches,  après  le  repas,  on  disait 
le  chapelet  en  commun,  avec  intention  à  chaque  dizaine  :  «  la  foi,  l'es- 


440  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

((  Je  suis,  disait-il,  une  victime  marquée  en  caractères  de 
sang-,  mais  soyez  assurées  que  vous  me  verrez  conduire  à 
l'écliafaud  sans  pâlir.  » 

Le  5  mars,  jour  des  Cendres,  comme  il  disait  la  messe, 
où  assistaient  onze  personnes,  et  lisait  l'évangile,  on 
frappe.  Il  veut  fuir  :  il  ôte  seulement  sa  chasuble  et  s'en- 
ferme dans  une  cave,  avec  tous  les  objets  qui  servaient 
pour  le  saint  sacrifice.  On  continuait  de  frapper  :  une  des 
demoiselles  Devèze  ouvre.  Les  forcenés  se  précipitent,  le 
sabre  à  la  main,  le  clierclient  partout  et  à  la  fin  le  trou- 
vent. Ce  fut  comme  un  triomphe  de  l'enfer.  Ils  commen- 
çaient la  passion  du  malheureux  par  le  cri  du  Calvaire  : 
«  A  présent  que  ton  Dieu  vienne  te  délivrer  !  »  Mais  ils  ne 
se  contentèrent  pas  de  partager  les  objets  sacrés;  ils  se 
donnaient  la  joie  de  les  profaner,  crachant  dans  le  calice, 
et  joignant  la  dérision  à  ces  outrages  :  «  C'est  ton  Dieu, 
disaient-ils,  qui  t'a  livré  entre  nos  mains,  pour  que  nous 
niellions  fin  à  tes  crimes.  » 

Toutes  les  femmes  présentes  furent  arrêtées  avec  lui  : 

Le  tribunal  étant  assemblé,  on  nous  conduisit  au  palais,  à 
travers  une  populace  immense.  Les  uns  pleuraient,  mais  en 
petit  nombre  ;  les  autres  nous  huaient,  nous  jetaient  des  pierres, 
nous  pinçaient.  La  salle  d'audience  était  remplie  de  monde.  Le 
président  s'adresse  à  M.  Michel,  et  lui  dit: 

Accusé,  ton  nom?  —  Jacques- Philippe  Michel. 

Ton  âge?  —  Environ  quarante-deux  ans. 

Ta  profession?  —  Prêtre  de  l'Église  catholique. 

D'où  es-tu? —  De  l'Argentière,  département  de  l'Ardèche. 

Que  faisais-tu  là?  —  Les  fonctions  de  vicaire  de  paroisse. 

Pourquoi  n'as-tu  pas  obéi  au  décret  qui  t'ordonnait  de  sortir 
de  France?  —  J'avais  pris  un  passeport  pour  me  rendre  à  Mont- 
pellier et  de  là  en  Espagne  ;  mais  ayant  appris  le  sort  qu'avaient 
éprouvé  plusieurs  de  mes  confrères,  je  me  décidai  à  rester. 

Qu'est-ce  que  tu  as  fait  depuis  ce  temps?  —  J'ai  rempli  les 
fonctions  de  mon  ministère. 

Tu  as  dit  ce  qu'on  appelait  autrefois  la  messe,  et  tu  as,  à  ce 

pérance,  la  cliaritc,  le  pardon  de  nos  ennemis  et  leur  conversion,  la  force 
de  supporter  les  peines,  la  mort  même,  la  persévérance  finale.  » 


CH.    XV.   —   MONTPELLIER    ET   NIMES  441 

qu'on  disait  ci-devant,  confessé?  —  J'ai  dit  la  messe,  j'ai  con- 
fessé . 

Où  as-tu  logé  pendant  ton  séjour  ici?  —  Dans  difTérenls 
endroits  de  la  ville  et  de  la  campagne. 

Les  connais-tu  ces  maisons  où  tu  as  resté?  —  Je  suis  étranger, 
je  ne  connais  pas  la  ville  et,  au  surplus,  je  ne  vous  les  nom- 
merais pas. 

Y  a-t-il  longtemps  que  tu  étais  logé  chez  les  Devèze?  —  Peu 
de  jours. 

rsomme-nous  les  personnes  qui  te  fournissaient  les  moyens 
de  vivre  sans  rien  faire?....  Tu  ne  veux  donc  pas  répondre?  — 
IS'on. 

On  avait  trouvé  sur  lui  un  papier,  contenant  dilTéronts 
cas  de  conscience.  Il  les  reconnaît  comme  de  son  écriture 
et  ne  se  refuse  pas  à  répondre  au  président  qui  se  complaît 
à  les  discuter  et  lui  cite  des  textes  de  l'Écriture.  L'accusa- 
teur public  lui-même,  quand  le  président  semble  en  avoir 
assez,  vient  à  la  rescousse  et  reprend  l'anathème  contre 
les  prêtres  :  «  Gardez-vous  du  levain  des  pharisiens; 
malheur  à  vous,  hypocrites  !  »  et  il  décerne  à  Jésus-Christ 
le  titre  de  premier  sans-culotte. 

Le  président  ramena  l'accusé  à  la  question  du  serment 
et  le  saint  prêtre  motiva  son  refus  : 

Eh  bien,  reprend  l'autre,  tu  verras  que  ta  religion  et  ton  Dieu 
ne  t'empêcheront  pas  de  mourir.  Voyons,  fais  quelques  mira- 
cles! Dieu  ne  te  les  refusera  pas.  Mais  Dieu  t'a  abandonné;  il 
veut  que  nous  détruisions  l'espèce  des  scélérats,  c'est  pour  cela 
qu'il  t'a  livré  entre  nos  mains.  —  Dieu  a  aimé  son  fils  unique 
et  cependant  il  l'a  livré  entre  les  mains  des  méchants. 

Il  était  extrêmement  fatigué,  car  il  n'avait  rien  mangé, 
c'était  jour  de  jeûne;  il  demanda  à  prendre  quelque  chose, 
ce  qu'on  lui  accorda;  il  s'enquit  de  l'heure  et,  voyant  qu'elle 
lui  permettait  d'y  goûter  :  «  Citoyens,  dit-il  au  peuple,  je 
fais  collation,  j'aurai  le  bonheur  de  souper  ailleurs.  » 

On  en  aurait  fini  sans  plus  de  retard  avec  lui,  s'il  n'eût 
fallu  s'occuper  des  femmes  : 

On  demanda  à  chacune  de  nous,  nous  dit  notre  auteur,  si 
nous    connaissions   le    prêtre,   si    nous   voulions    entendre    la 


442  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

messe,  etc.  ;  l'accusateur  dit  ensuite  :  «  D'après  la  loi,  qui  con- 
damne à  mort  tout  prêtre  réfractaire,  pour  ne  pas  s'être  pré- 
senté dans  la  décade  afin  de  demander  la  déportation,  l'accusé 
est  convaincu  d'avoir  désobéi  à  la  loi  :  cette  loi  le  condamne  à 
la  peine  de  mort.  Je  la  requiers;  mais,  de  plus,  je  requiers  éga- 
lement que  les  neuf  femmes,  qui  ont  été  prises  avec  lui,  soient 
témoins  de  sa  mort.  »  Le  président  se  tourna  vers  les  juges  et 
leur  demanda  leur  avis.  Tous  adoptèrent  les  conclusions  de 
l'accusateur  public;  alors  il  dit  :  «  Au  nom  du  tribunal  criminel 
du  département  de  l'Hérault,  et  d'après  la  demande  de  l'accu- 
sateur public,  je  condamne  à  la  peine  de  mort  le  nommé  Michel, 
prêtre  réfractaire,  pour  avoir  désobéi  à  la  loi,  et  ne  s'être  pas 
présenté  pour  demander  la  déportation;  en  outre,  je  le  con- 
damne à  voir  brûler  devant  lui,  par  les  mains  de  l'exécuteur 
des  jugements  criminels,  les  habits  qui  ont  servi  au  fanatisme, 
et  il  sera  exécuté  avec  les  habits  ci-devant  sacerdotaux;  en 
outre,  je  condamne  les  neuf  femmes  prises  avec  lui  à  être 
témoins  de  l'exécution  '. 

Alors,  dit  notre  jeune  condamnée,  le  peuple  cria  :  Vive  la  Répu- 
blique! he  président  dit  ensuite  à  M.  Michel  :  «  On  ne  te  con- 
damne pas  pour  avoir  dit  la  messe,  mais  pour  avoir  désobéi;  tu 
n'as  rien  à  dire?  —  Je  prie  le  Seigneur  de  vous  pardonner  ma 
mort,  et  à  tous  ceux  qui  y  contribuent  par  leur  approbation. 
Je  désire  qu'elle  soit  utile  à  ma  patrie;  mais  souvenez-vous 
qu'il  y  a  un  juste  juge  qui  jugera  les  justices. 

Je  n'ai  encore  vu  de  ma  vie  un  scélérat  réfractaire  tel  que 
toi  ;  comment  le  cœur  ne  te  saigne  pas  de  voir  ces  quatre  jeunes 
personnes  obligées  à  te  voir  périr?  —  Ah!  elles  sont  chré- 
tiennes; elles  s'estiment  heureuses  de  soufFrir  ainsi  que  moi. 
pour  le  nom  de  notre  commun  maîti'e  ! 

Alors  on  ordonna  de  nous  conduire  en  prison.  M.  Michel, 
après  avoir  pris  un  peu  de  pain  et  de  vin,  se  mit  en  prières  et 
se  prépara  à  son  sacrifice  qu'il  consomma  avec  la  plus  grande 
fermeté,  vers  les  trois  heures  du  soir,  le  5  mars  1794. 


1.  Voici  d'ailleurs  le  texte  du  jugement  à  cet  égard  :  «  Ordonne  <iue 
les  vêtements  et  elTets  dont  ledit  Michel  a  été  trouvé  nanti  seront  brûlés 
au  pied  de  l'érhafaud  comme  étant  des  objets  propres  à  propager  le 
fanatisme;  ordonne  aussi  que  les  neuf  femmes  trouvées  et  arrêtées 
avec  ledit  Michel  seront  amenées  devant  l'oflicier  de  police  pour  être  pro- 
cédé contre  elles  comme  prévenues  durecèlemenl  du  prêtre  susdit,  préa- 
lablement conduites  sur  la  place  de  la  Révolution,  pour  être  présentes  à 
l'exécution  à  mort  de  ce  prêtre.  »  (6e  registre,  f"  1G2-103.) 


eu.    XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  Uô 

Cette  exécution  faillit  avoir  d'autres  suites.  Une  jeune 
fille,  la  demoiselle  Crassous,  ardente  catholique,  voulut 
avoir  des  reliques  de  ce  sang*  généreux  ainsi  répandu  pour 
la  foi,  et  elle  envoya  sa  domestique  ramasser  quelque  partie 
de  la  terre  qui  en  était  imbibée.  On  l'arrêta  et  sa  jeune 
maîtresse  avec  elle.  Voici  le  texte  officiel  de  T interrogatoire 
de  la  jeune  Crassous  : 

Qu'est-ce  qui  provoque  en  toi  le  désir  d'avoir  de  la  terre  teinte 
du  sang  de  ce  réfractaire?  —  C'est  que,  le  croyant  mart}'r  de  la 
religion,  je  voudrais  faire  une  relique  de  cette  terre. 

Si  c'est  un  martyr,  sa  mort  est  donc  un  crime? —  II  ne  m'est 
pas  permis  de  juger  personne. 

N'as-tu  pas  continué  d'aller  à  la  citadelle?  —  J'y  ai  été  dans 
le  temps,  assez  souvent  même,  mais  j'avais  une  permission.  J'y 
étais  attirée  par  le  désir  de  me  rendre  utile  aux  prisonniers 
auxquels  j'ai  procuré  des  lits. 

N'as-tu  pas  eu  des  relations  avec  ceux  de  Perpignan?  —  Je 
n'en  ai  eu  d'autres  que  celles  de  leur  procurer  ce  dont  ils  auraient 
besoin. 

N'as-tu  jamais  entendu  de  messe  de  prêtres  réfractaires?  — 
J'en  ai  entendu  avant  leur  déportation  et  dans  le  temps  qu'ils 
étaient  cachés  dans  diverses  maisons  de  la  commune. 

Dans  quelles  maisons  as-tu  entendu  ces  messes? —  Je  ne 
veux  pas  le  dire. 

Quelles  étaient  les  personnes  qui  assistaient  à  ces  messes?  — 
Je  ne  me  les  rappelle  pas  et,  quand  je  me  les  rappellerais,  je  ne 
les  nommerais  pas. 

D'après  tes  réponses,  il  paraît  que  tu  regrettes  beaucoup  les 
anciens  prêtres?  —  Oui,  je  les  regrette  beaucoup  par  rapport  à 
ma  religion. 

Tu  désirerais  par  conséquent  l'ancien  régime  qui  peut  seul 
te  rendre  ces  prêtres  que  tu  désires?  —  Sous  quelque  forme  de 
gouvernement  que  je  vive,  cela  m'est  indifférent,  pourvu  que  je 
puisse  exercer  ma  religion. 

N'est-ce  pas  un  des  points  de  ta  religion  de  sacrifier  tout  pour 
elle?  —  Oui,  c'est  un  des  principes  de  ma  religion. 

Tu  chercherais  donc  à  perdre  un  gouvernement  qui  n'en  souf- 
frirait pas  l'exercice? —  Non,  je  ne  puis  faire  que  des  sacri- 
fices personnels. 

Lecture  faite  à  Montpellier,  ce  22  ventôse  de  l'an  2  de  la  Répu- 
bhque. 


444  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Les  choses  ne  furent  cependant  pas  poussées  plus  loin. 
On  ne  procédait  point  devant  les  tribunaux  criminels  de 
province  comme  au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Un 
seul  acte  qualifié  fanatique  ne  suffisait  pas  pour  vous  faire 
juger  complice  «  de  la  grande  conspiration  du  10  août  », 
et  vous  envoyer  à  la  mort.  On  voulait  des  délits  inscrits 
dans  la  loi  et  l'on  fit  observer  à  l'accusateur  public  Pages 
qu'il  se  compromettrait  en  donnant  suite  à  l'affaire,  lors- 
qu'il ne  pouvait  s'autoriser  d'aucun  texte  légal;  que  ceux 
mêmes  qui  s'étaient  procuré  du  sang-  et  des  cheveux  de 
Louis  XVI,  n'avaient  été,  ni  poursuivis,  ni  inquiétés.  Au 
bout  de  deux  mois,  on  mit  les  deux  prisonnières  en  liberté  '. 
Pages  s'en  fait  honneur  dans  le  mémoire  qu'il  écrivit  plus 
tard  pour  sa  défense  (messidor  an  III). 

Quant  aux  femmes  qui  avaient  été  arrêtées  avec  le  prêtre 
Michel,  et  conduites  par  jugement  au  pied  de  l'échafaud 
pour  assister  à  son  supplice,  elles  avaient  été  réservées  en 
vue  d'une  nouvelle  enquête.  Les  deux  plus  compromises, 
Marie  et  Jeanne  Devèze,  furent  condamnées  à  la  déportation 
à^vie  ;  deux  autres,  la  veuve  SouBiaRAN  et  la  femme  Julien, 
détenues  comme  suspectes  (IG  floréal,  5  mai  1794);  les 
autres  avaient  été  mises  en  liberté. 

On  a  vu  dans  le  procès  du  prêtre  Michel  la  sentence 
rendue  contre  les  ornements  du  culte.  On  en  eut  quelque 
temps  après  un  autre  exemple.  Le  17  ventôse  (7  mars  1794), 
un  colporteur,  Louis-Christian  Ruas,  qui  vendait  des  objets 


1.  Le  26  ventôse,  l'accusateur  public  de  l'Hérault  avait  consulté  le 
Comité  de  salut  public  sur  le  parti  à  prendre  à  l'égard  de  deux  femmes 
(une  jeune  fille  et  sa  domestique),  arrêtées  pour  avoir  ramassé  de  la 
terre  teinte  du  sang  d'un  prêtre  condamné  à  mort.  Le  Comité  renvoya 
au  Comité  de  législation  et  décida  que,  jusqu'à  nouvel  ordre,  elles  res- 
teraient en  arrestation.  Il  fut  écrit  ainsi  le  4  prairial  à  Montpellier.  Le 
1er  messidor,  l'accusateur  écrit  à  son  tour  qu'il  avait  attendu  deux  mois 
la  réponse,  et  que,  voyant  qu'elle  n'arrivait  pas,  il  avait  fait  mettre, 
quelques  jours  auparavant,  les  deux  femmes  en  liberté.  «  Le  fait,  dit-il, 
est  peu  grave;  la  servante  seule  en  est  l'auteur  :  c'est  une  paysanne  igno- 
rante. Faut-il  reprendre  l'alTaire?  »  (9  messidor.  Lettre  de  l'accusateur 
public  Pages.)  La  question  fut  soumise  à  Couthon  et  renvoyée  sans  déci- 
sion. (Arch.  nal.,  AF  II,  158,  messidor,  pièces  52.  51  et  50.) 


CH.   XV.   —  MONTPELLIER  ET   NIMES  445 

religieux,  ayant  été  acquitté  sur  la  question  intentionnelle, 
le  tribunal  : 

Ordonne  que  les  crucifix,  tètes  de  mort,  vierges  et  autres 
signes  de  fanatisme,  saisis  dans  le  domicile  de  Ruas,  seront 
détruits  et  tjrùlés  par  l'exécuteur  des  jugements  criminels  au 
pied  du  grand  escalier  du  prétoire  '. 

Viennent  ensuite,  à  quelques  jours  d'intervalle,  des  exé- 
cutions de  personnes. 

Le  24  ventôse  (14  mars),  le  prêtre  Mallet,  arrêté  à  Cette. 
On  croyait  qu'il  n'était  que  diacre,  mais  il  avait  reçu  les 
ordres, au  commencement  de  la  persécution, pour  travailler 
au  bien  des  âmes.  Afin  d'assurer  plus  de  facilité  à  son 
ministère  et  de  dissimuler  ses  relations,  il  faisait  un  petit 
commerce.  Le  refus  qu'il  fit  du  serment  civique  le  rendit 
suspect  et  le  fit  arrêter.  Le  serment  civique,  bien  que  diffé- 
rent du  serment  de  la  constitution  civile  du  clergé,  et 
accepté  généralement  sans  difficulté,  étant  commun  à 
tous,  inspirait  des  défiances  aux  âmes  plus  scrupuleuses. 
Au  tribunal,  on  lui  laissa  le  clioix  entre  ce  serment  et  la 
mort;  il  préféra  la  mort. 

Le  29  ventôse  (19  mars),  Pierre  Gigot,  chanoine  de  la 
cathédrale.  Il  avait  publiquement  vécu  dans  une  maison  de 
campagne  près  de  Monde,  jusqu'à  l'époque  du  décret  qui 
sommait,  sous  peine  de  mort,  les  prêtres  sujets  à  la  dépor- 
tation de  se  présenter.  Il  vint  faire  connaître  son  âge  qui 
l'exemptait  de  la  déportation  et  demanda  à  être  reclus 
comme  sexagénaire.  L'administration  trouva  la  demande 
légitime  et  l'envoya  à  Montpellier  pour  être  enfermé.  Mais, 
sans  égard  pour  cette  décision,  il  fut  remis  à  l'accusateur 
public,  et  par  l'accusateur  traduit  au  tribunal. 

L'accusateur  public  lui  demanda  ce  qu'il  faisait  dans  sa 
retraite  :  «  Je  priais  Dieu  et  me  préparais  à  mon  dernier 
moment.  »  Accusé  d'avoir  pris  part  aux  troubles  de  Monde 
et  de  Jalès,  il  établit  que  c'était  faux.  L'accusateur  public 

1.  5e  registre,  à  la  date. 


446  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

en  prit  occasion  de  se  déchaîner  contre  les  prêtres,  comme 
auteurs  des  malheurs  de  la  Vendée.  L'accusé  répondit  qu'il 
leur  était  défendu  par  l'Eglise  de  prendre  les  armes.  Mais 
l'accusateur  public  soutint  que  les  prêtres  étaient  à  la  tête 
de  l'armée  contre-révolutionnaire;  et  le  président,  portant 
la  question  sur  un  point  plus  personnel,  lui  demanda  pour- 
quoi, ayant  été  municipal,  il  avait  refusé  le  serment?  — 
«  Cela  était  contraire  à  ma  religion  et  à  ma  conscience.  » 

L'accusateur  public  hésitait  à  requérir,  vu  les  soixante 
ans  de  l'accusé  et  les  circonstances  de  son  arrestation; 
mais  le  président  voulait  sa  mort.  Il  lui  demanda  s'il  s'était 
présenté  en  personne  pour  la  déclaration  de  son  âge.  — 
Non,  il  avait  envoyé  un  ami.  —  Ce  n'était  pas  ce  que  ré- 
clamait la  loi;  la  déclaration  fut  jugée  nulle  et  l'accusé 
condamné  à  mort. 

A  peine  condamné,  il  fut  garrotté  et  conduit  au  supplice  : 
le  bourreau  attendait.  Il  voulut  parler  au  peuple,  mais  des 
hurlements  couvrirent  sa  voix  :  il  baisa  la  guillotine  et 
livra  sa  tête. 

Le  2  germinal,  c'est  un  simple  chapelier,  Pierre  Lalice, 
envoyé   à  l'échafaud   pour  avoir  crié   ]^ive  Louis  XVIl! 

Le  13,  une  affaire  dont  on  prétendait  faire  aussi  une 
conspiration  de  royalistes,  et  qui  faillit  conduire  deux  per- 
sonnes à  l'échafaud,  Elisabetli  Coste  et  Jean-Edmond 
Serres,  homme  de  loi.  L'homme  de  loi  avait  rédigé  pour 
sa  cliente  une  pétition  dans  laquelle,  copiant  les  expres- 
sions d'une  loi  relative  aux  prêtres  déportés,  il  avait  six 
fois  employé  le  mot  de  roi/aume.  C'était,  disait-on,  s'obs- 
tiner à  ne  pas  reconnaître  la  République.  On  borna  pour- 
tant la  peine  à  la  déportation  à  vie  pour  tous  les  deux. 

L'affaire  qui  suivit  est  la  plus  sanglante  du  tribunal  et 
pourrait  suffire  pour  lui  donner  un  rang  parmi  les  plus 
fameux  :  c'est  la  cause  restée  célèbre  sous  le  nom  de  Com- 
plot des  galettes. 

Douze  individus,  à  propos  de  ces  galettes,  furent  mis  en 
jugement  comme  prévenus  d'un  complot  tendant  à  favo- 


cil.   XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  447 

riser  les  projets  hostiles  des  émigrés,  et  autres  ennemis 
de  la  République. 

Le  13  g-erminal  (2  avril),  André  Azéma,  garçon  bou- 
langer, étant  de  patrouille,  vit  de  la  lumière  chez  Canlier, 
boulanger.  «  Il  travaille  donc,  se  dit-il,  malgré  la  pénurie 
de  farine  !  »  Il  travaillait  en  effet  et  fabriquait  des  g-alettes 
pour  le  compte  d'Elisabeth  Coste,  marchande,  de  Lazutte 
et  de  plusieurs  autres  chez  qui  on  en  trouva.  Aussitôt  la 
société  populaire,  avertie,  dénonça  le  fait  à  l'accusateur 
public  comme  un  complot  :  le  maire  fit  à  son  tour  sa 
dénonciation  le  lendemain,  et  le  surlendemain  le  comité 
de  surveillance  requit  l'arrestation  de  dix  personnes  :  «  Que 
la  tête  des  scélérats  compris  dans  notre  arrêté,  disait-il, 
roule  bientôt  sur  l'échafaud.  » 

On  prétendait  que  la  demoiselle  Coste  faisait  faire  de  la 
galette  pour  fournir,  sous  une  forme  de  conservation  plus 
facile,  du  pain  aux  prêtres  cachés.  L'un  des  coalisés, 
Roland,  donna  pour  sa  part  une  explication  qui  n'avait 
rien  que  de  très  plausible.  Il  dit  que,  sur  le  bruit  d'une 
réduction  prochaine  de  la  quantité  du  pain,  il  avait  fait 
faire  en  galettes,  par  le  boulanger  Bénezech,  la  valeur  de 
.5  setiers  de  blé  qu'il  avait  envoyés  de  la  campagne.  Le 
complot  n'en  fut  pas  moins  avéré  et  l'accusateur  public  fit 
un  réquisitoire  dont  nous  extrairons  ce  morceau  : 

1°  Elisabeth  Coste,  marchande,  etc. 

Elisabeth  Coste,  sœur  d'un  prêtre  déporté  que  la  loi  assimile 
à  uji  émigré,  dans  l'objet  d'aider  ou  favoriser  les  projets  hos- 
tiles de  ce  frère  et  de  ceux  qui,  comme  lui,  n'ont  quitté  leur 
patrie  que  pour  y  revenir,  le  fer  et  la  flamme  à  la  main,  réta- 
blir la  tyrannie,  a  conçu  l'abominable  dessein  d'affamer  le 
peuple  ou  de  créer  une  disette  factice,  propre  à  faire  regretter 
l'ancien  régime  et  à  amener  des  mouvements  séditieux  en  déro- 
bant à  la  circulation  le  plus  nécessaire  et  le  plus  essentiel  des 
comestibles  :  pour  l'exécution  de  son  dessein,  elle  faisait  faire 
des  galettes,  sorte  de  pain  inusitée  dans  la  présente  commune, 
et  excitait  les  autres  citoyens  qu'elle  connaissait  dans  les  mêmes 
principes  qu'elle,  à  faire  de  ce  même  pain. 


448  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Suivent  les  autres  accusés  : 

Lesquels  ont  aussi  fait  faire  des  galettes  avec  de  la  Heur  de 
farine  et  les  ont  ensuite  cachées  dans  des  lieux  où  les  accusés, 
au  lieu  de  s'en  servir,  les  ont  gardées  ou  réservées,  au  point 
qu'une  partie  de  ce  comestible  a  dépéri  '. 

Le  procès  commença  le  18  germinal  (7  avril  1794). 

Dans  le  cours  des  débats,  Toucliy  fils,  défendant  son  père, 
posa  en  fait  qu'il  serait  plus  avantageux  et  plus  écono- 
mique, en  temps  de  disette,  de  fabriquer  des  galettes  que 
du  pain,  et  demanda  que  la  question  fût  soumise  à  d'anciens 
académiciens.  Mais  l'un  des  jurés  lui  répondit  :  «  L'Aca- 
démie de  la  Révolution,  c'est  la  guillotine.  » 

La  séance,  interrompue  pour  diner,  continua  pendant  la 
nuit. 

Le  fait  et  le  complot  furent  déclarés  constants  par  le  jury 
pour  Elisabeth  Coste,  Jacques  LazuI-te,  boulanger-four- 
nier,  Louise  Hue,  veuve  d'Antoine  Ballard,  marchande, 
Antoine-François-Alexandre  Rolland,  négociant.  En  con- 
séquence, tous  les  quatre  furent  condamnés  à  mort.  Pour 
les  autres,  ils  furent  déclarés  non  convaincus  ou  sur  le  fait 
ou  sur  l'intention  criminelle  et  acquittés.  Le  jugement 
est  signé  par  tout  le  potager  du  tribunal  :  Salsifis  Gas, 
Tournesol  Escudier,  Raisin  Peyral,  Betterave  De  vie,  et  par 
le  greffier  affublé,  lui,  d'un  nom  romain,  Junius  Jeanjean  -. 

On  dit  que,  dans  l'exécution,  Lazutte,  ayant  la  tête  sous 
le  couperet,  cria  Vive  le  Roi!  et  les  spectateurs  ayant  crié  : 
Vive  la  République  !  \\  à\l  :  «  Non,  Vive  le  Roi!  »  en  secouant 
la  tète. 

Azéma,  le  dénonciateur,  réclama  sa  récompense.  Une 
somme  de  1000  francs,  100  francs  par  tète  de  dénoncé,  lui 
fut  allouée  par  le  directoire  du  département,  sur  l'avis  du 
directoire  du  district  (27  germinal). 

Un  seul  juré  avait  osé  voter  contre  la  condamnation. 

1.  Greffe  de  Montpellier,  Ce  registre,  f"  12-19  (Complot  des  galettes). 

2.  6e  registre,  à  la  date,  et  Soulier,  1. 1.,  f»  510. 


en.  XV.  —  MONTPELLIER  ET  NIMES  449 

Quand  on  trouvait  dans  le  fait  de  posséder  quelques 
galettes  un  complot  pour  alTamer  le  peuple,  on  pouvait 
bien  voir  dans  quelques  propos  malsonnauts,  une  provo- 
cation au  rétablissement  de  la  royauté,  crime  puni  de 
mort.  C'est  ainsi  que,  le  18  germinal  (7  avril),  fut  envoyé  à 
Téchafaud  le  mendiant  Jean  Jullien  pour  avoir  dit  :  «  Que 
Dieu  punisse  ceux  qui  ont  fait  mourir  le  Roi  ;  qu'en  France 
on  ne  faisait  que  des  cbàteaux  en  l'air  »  ;  pour  avoir 
'(  refusé  de  dire  qu'il  était  républicain,  ajoutant  que  ça 
n'irait  pas;  que  nous  aurions  bientôt  une  nouvelle  loi  qui 
détruirait  l'ancienne,  par  où,  dit  le  jugement,  il  donnait  à 
entendre  que  nous  aurions  bientôt  un  roi  ». 

Puis  viennent  de  nouvelles  exécutions  de  prêtres  : 

Le  2  floréal  (21  avril),  Antoine  Salles,  ancien  curé  de 
Toussac,  prêtre  octogénaire  et  reclus  à  ce  litre;  mais  on 
trouva  dans  ses  papiers  le  testament  de  Louis  XVI,  un 
manuscrit  contenant  des  réflexions  contre  le  serment  de 
fidélité  à  la  République,  une  copie  du  manifeste  de  la 
Vendée  :  —  contre-révolutionnaire.  Devant  le  tribunal, 
il  défendit  sa  religion  et  son  roi  et  fut  livré  au  bourreau. 

Le  o  floréal  (24  avril),  Jos.  Ravel,  âgé  de  72  ans,  vieux 
prêtre  réfractaire  de  Draguignan ,  trouvé  cacbé  à  Mont- 
pellier. 

Le  8  (27  avril),  des  laïcs  font  diversion*;  puis  des  prêtres 
encore  : 

Le  12  floréal  (1"  mai),  Etienne-Pascal  Massill^n,  prêtre, 
aumônier  de  la  maison  du  Bon-Pasteur.  Le  vendredi  saint, 
on  avait  arrêté  aux  portes  de  la  ville  un  paysan  qui  portait 
un  paquet  renfermant  des  ornements  sacerdotaux.  On  le 
força,  sous  menace  de  mort,  de  dire  qui  les  lui  avait  remis 
—  c'était  Massilian  —  et  où  il  demeurait.  La  maison  fut 
cernée,  mais  il  s'était  cacbé.  Son  père,  sa  sœur,  qui  refu- 

1.  Jacques  Lasserre,  Rose  Ca-stax,  sa  femme,  Laurent  Lasserue,  son 
frère,  et  Jacques  Lasserre,  son  fils,  avaient,  selon  l'accusation,  manifesté 
le  désir  de  voir  le  territoire  de"  la  République  envahi,  et  de  se  joindre 
aux  Espagnols  et  même  aux  rebelles  de  la  Lozère.  Tous  les  quatre  furent 
condamnés  à  mort;  quatre  autres,  non  convaincus,  acquittés. 

n.  —  29 


450  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

sèrent  de  le  trahir,  furent  conduits  en  prison.  Demeuré 
seul,  la  faim  le  contraignit  à  sortir  de  sa  retraite.  Il  gagna 
une  cheminée  et  descendit  par  là  dans  une  maison  voi- 
sine; c'était  la  nuit,  on  cria  :  Aii  voleur.'  il  fut  arrêté. 

Il  avait  craint  la  mort,  il  s'y  soumit  avec  courage.  Il  dut 
l'attendre  plusieurs  jours,  car  les  juges  étaient  à  Béziers. 
Condamné,  il  convertit  à  la  foi  un  calviniste  de  Lunel, 
M.  Desjuges,  frappé  lui-même  comme  émigré  :  ils  allèrent 
ensemble  à  l'échafaud. 

Le  13  (2  mai),  Pierre  Bernadou,  liebdomadier  de  la  cathé- 
drale, recueilli  par  une  pauvre  femme  qui  vivait  du  produit 
du  lait  de  sa  vache  ;  mais  la  peine  de  mort  ayant  été  portée 
par  la  loi  contre  les  receleurs  de  prêtres,  il  sortit  de  chez 
elle  et  se  réfugia  dans  les  bois  :  il  y  fut  découvert.  Con- 
damné, il  demanda  d'avoir  les  mains  libres  jusqu'à  l'écha- 
faud pour  faire  le  signe  de  la  croix  ayant  de  mourir.  Sur 
le  refus  qu'on  lui  fit,  il  se  signa  et  se  livra  au  bourreau. 

Le  14  (3  mai),  Pierre  Galabert,  père  observantin,  âgé  de 
60  ans,  ou,  selon  un  autre  récit,  de  80  ans,  mais  dans  tous 
les  cas  infirme  et  qui  avait  été  autorisé  à  loger  chez  une 
de  ses  sœurs.  On  le  tira  de  son  lit  pour  le  traduire  au  tri- 
bunal. Il  retrouva  des  forces  pour  aller  à  l'échafaud. 

J'ai  parlé  de  la  peine  de  mort  contre  les  receleurs  de 
prêtres.  La  loi  du  30  vendémiaire  (21  octobre  1793)  les 
frappait  de  la  déportation  et  quelquefois  on  ^e  bornait  à 
la  réclusion,  même  à  de  simples  peines  correctionnelles  *. 
Mais  la  loi  nouvelle  du  22  germinal  (11  avril)  les  tint  pour 
complices  et  par  suite  les  frappa  des  mêmes  peines  :  c'est 
cette  loi  qu'on  appliqua  à  la  pauvre  Madeleine  Cosïe, 
femme  Bouquet,  la  vieille  hôtesse  du  prêtre  Bernadou. 
Dans  la  nuit  qui  précéda  son  jugement  (18  floréal,  7  mai), 
elle  se  leva  à  2  heures,  pour  prier,  et  on  l'entendit  répéter  : 

\.  Ce  même  jour  (13  floréal),  deux  femmes,  qui  avaient  liéborgé  pendant 
deux  mois  à  prix  d'argent  un  prêtre  nommé  Uedos  (leipiel  échappa  à  la 
poursuite),  furent  condamnées  à  six  années  de  réclusion  avec  exposition. 
Le  lendemain,  les  femmes  qui  avaient  reçu  le  prêtre  Michel  furent  dépor- 
tées (on  l'a  vu  à  jiropos  de  ce  dernier). 


cil,   XV.   —  MONTPELLIER  ET   NIMES  4ol 

«  Mon  Dieu,  je  n'aurais  jamais  espéré  avoir  la  gloire  de 
mourir  pour  vous.  Je  vous  en  remercie  »;  et  sa  fin  fut 
digne  de  sa  prière. 

Un  dernier  prêtre  termine  cette  triste  série  :  Pierre  Avi- 
gnon. Il  résolut  de  se  livrer,  dans  la  pensée  de  faire  impres- 
sion sur  ses  juges  et  puis,  peut-être,  de  sauver  les  autres. 
D'ailleurs  rester  caché,  c'était  exposer  ses  hôtes  à  la  mort. 
Il  se  rendit  au  Peyrou  à  5  heures  du  matin,  fit  trois  fois  le 
tour  de  la  guillotine  et  vint  se  constituer  prisonnier. 
Comme  on  lui  représentait  dans  la  prison  qu'il  était 
défendu  par  les  règles  de  l'Eglise  de  se  livrer  pour  le  mar- 
tyre, il  dit  :  «  Je  m'offre  à  la  mort  et  j'y  suis  résigné;  mais 
peut-être  ne  subirai-je  que  la  déportation.  Sinon,  la  volonté 
de  Dieu  soit  faite.  Je  viens  me  livrer  pour  sauver  la  vie  de 
ceux  qui  avaient  la  charité  de  se  dévouer  à  la  mort  pour 
m'y  soustraire  '.  »  Quelques  juges  auraient  voulu  le 
sauver;  mais  le  président  fut  pour  la  mort.  Condamné, 
il  demanda  la  grâce  d'aller  à  l'échafaud  portant  l'image  du 
<livin  supplicié.  On  la  lui  refusa.  Il  dit  aux  spectateurs  qu'il 
serait  le  dernier  prêtre  qu'ils  verraient  mourir,  et  il  en  fut 
ainsi.  Après  lui,  la  peine  de  mort  frappa  encore,  le  24  floréal 
(17  mai),  Fulcrand  Co^diat,  qui,  en  voyant  un  almanach 
républicain,  avait  dit  :  «  Le  diable  emporte  les  décades  et 
la  République  qui  les  a  faites  »  ;  on  l'accusait  aussi  d'avoir 
expédié  de  faux  congés  à  des  volontaires  de  l'Aveyron;  le 
22  prairial  (10  juin),  quatre  faussaires,  accusés  de  fabrica- 
tion d'assignats,  et,  le  5  fructidor,  Pascal  Thuery,  émigré  '. 
Pas  d'autre  condamnation  à  mort  sur  le  registre  du  tri- 
bunal, registre  arrêté  au  19  fructidor.  Relevons  seulement 
cet  incident.  Le  19  floréal,  Brutus  Bon  Paite  (d'Ajaccio), 
26  ans,  fut  arrêté  avec  son  domestique  sous  l'inculpation 
de  s'être  fait  passer  pour  le  représentant  Saliceti.  Il  le  nia 
et  le  procès-verbal  porte  sa  signature  Brutus  Bon  Paite. 

1.  Greffe   de   Montpellier,  6e  registre,  à  la  date,  Soulier,  1. 1.,  et  Actes 
des  martyrs. 

2.  Soulier,  p.  551. 


452  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Saliceti   le    réclama  et  le   fit   ramener  à  Toulon.   C'était 
Lucien  Bonaparte. 

III 

Tribunal  révolutionnaire  de  Nîmes. 

A  Nîmes  comme  à  Montpellier,  le  tribunal  criminel 
montra  d'abord  assez  de  modération.  Pas  d'exécution  en 
1793,  excepté  dans  les  tout  derniers  jours.  Le  19  avril,  un 
officier  du  régiment  du  Tarn  fut  condamné  à  vingt  ans  de 
gêne  pour  des  coups  de  sabre  donnés  à  des  citoyens;  mais 
le  crime  était  de  droit  commun,  le  caractère  contre-révo- 
lulionnaire  qu'on  y  avait  voulu  rattacher  n'avait  pas  été 
reconnu  par  le  jury.  Le  13  mai,  un  placard  portant  les  mots 
Vive  le  roi  Louis  XVII !  La  mort  aux  745  tyrans!  avait  été 
poursuivi  et  1200  livres  de  récompense  étaient  promises  à 
qui  en  dénoncerait  l'auteur;  mais  l'auteur  n'avait  pas  été 
trouvé  et  le  tribunal  avait  été  réduit  à  s'en  prendre  au 
placard  :  il  ordonna  qu'il  fût  lacéré  et  brûlé  en  place 
publique  par  l'exécuteur  des  jugements  criminels  \ 

Arrivent  les  événements  du  31  mai,  qui  curent  un  si  pro- 
fond retentissement  à  Nimes. 

La  répression  qui  devait  être  si  sanglante  ne  fait  pour- 
tant d'abord  traduire  personne  au  tribunal  criminel.  On 
s'en  défiait  sans  doute.  Quand  la  Révolution  entra  à  pleines 
voiles  dans  la  Terreur  par  la  loi  de  suspects  (17  sept.),  les 
représentants  Rovère  et  Poultier  sentirent  le  besoin  d'avoir 


1.  Greffe  de  la  Cour  de  Nimes.  Rer/islre  du  irihunal  criminel  n°  3,  aux 
dates  des  jugements.  Le  15  mai,  Palhon,  curé  de  Saint-Nazaire,  qui  avait 
l'ait  un  manifeste  contre  l'évêquc  et  les  prêtres  constitutionnels,  fut 
condamné  à  six  ans  de  gêne,  par  contumace;  le  23,  ce  sont  des  propos 
anliciviques,  mais  qui  ne  tombaient  pas  sous  le  coup  du  Gode  pénal  : 
deux  mois  de  prison,  et  les  deux  coupables  étaient  contumaces;  les  30  et 
31  mai,  deux  jugements  rendus  contradictoircment,  cette  fois,  pour  pro- 
vocation au  rétablissement  de  la  royauté,  mais  les  accusés,  deux  men- 
diants, furent  déclarés  non  convaincus  et  condamnés  simplement,  pour 
avoir  excité  au  fanatisme,  à  six  mois  de  i)rison. 


CH.   XV.   —    MONTPELLIER   ET   NIMES  4o3 

dans  ce  tribunal  un  instrument  plus  docile.  Ils  en  rema- 
nièrent le  personnel  (23  septembre)  : 

Considérant  qu'il  importe  essentiellement  au  maintien  des 

lois que  la  portion  d'autorité  déléguée  par  la  Nation  aux 

tribunaux  criminels  des  départements  soit  exercée  par  des 
hommes  éprouvés  par  leur  attachement  constant  aux  grands 
principes  de  la  liberté  et  de  l'égalité; 

Considérant  que  le  tribunal  criminel  du  département  du  Gard 
a  besoin  détre  renouvelé,  les  membres  qui  le  composaient  ne 
remplissant  pas  leurs  fonctions,  ou  par  désertion,  et  les  mem- 
bres actuels  n'exerçant  que  des  fonctions  provisoires  en  rem- 
placement de  ces  fonctionnaires  publics  prévaricateurs... 

Ils  nommèrent  Madier,  de  Nîmes,  président,  et  Bertrand 
accusateur  public  ';  les  trois  juges  étaient  pris  tous  les 
trois  mois  dans  les  tribunaux  de  district.  Par  un  nouvel 
arrêté  du  15  frimaire,  Rovère  nomma  Eynard  (de  l'Isère) 
président,  Bertrand  restant  accusateur  public.  A  cette 
époque,  Poultier  était  déjà  rentré  dans  la  Convention^; 
Boisset  venait  de  recevoir  une  nouvelle  mission  dans 
l'Hérault,  qui  lui  permettait  d'étendre  son  action  sur  le 
Gard  \ 

Le  changement  opéré  dans  le  tribunal  criminel  du  Gard 
coïncidait  avec  l'établissement  du  gouvernement  révolu- 
tionnaire, et  cette  circonstance  devait  se  faire  sentir  dans 
la  suite  de  ses  opérations. 

Ce  fut  vers  la  fin  de  décembre  que  commencèrent  les 
exécutions;  et  ici,  à  la  différence  de  Montpellier,  les  prin- 
cipales victimes  se  rattachent  au  fédéralisme.  On  n'avait 
pas  à  Nîmes  un  Cambon  intéressé  à  ce  que  la  justice  n'allât 
pas  trop  avant  dans  ses  recherches.  Ce  sont  ou  les  hommes 


1.  Le  président  provisoire  qui  précédait  et  qui  contresigna  cet  arrêté 
sur  le  registre  est  un  Guizot;  il  continue  de  signer  comme  président 
provisoire  jusqu'au  17  frimaire,  jour  où  fut  enregistré  un  arrêté  du 
15  frimaire,  par  lequel  Rovère  a  nommé  Eynard  président  du  tribunal; 
il  meurt  avec  le  titre  de  président  provisoire. 

2.  Voy.  son  rapport  verbal  sur  sa  mission  dans  la  séance  du  8  frimaire, 
Moniteur  du  9  (29  novembre),  t.  XVIII,  p.  536. 

3.  Séance  du  1er  frimaire,  Moniteur  du  4  (24  novembre),  ibUL,  p.  494. 


4S4.  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

qui  ont  fait  partie  du  comité  de  salut  public  et  de  l'assem- 
blée des  communes  du  Gard,  ou  ceux  qui  ont  servi  dans  la 
troupe  destinée  à  rejoindre  celle  des  Marseillais. 

Le  1"  nivôse  (21  décembre  1793),  celui  qui  ouvre  la 
marche  appartenait  à  cette  dernière  catégorie.  C'était  un 
maître  à  danser,  Pierre  Dumas,  donné  comme  un  des 
chefs  du  bataillon  qui  occupa  le  Pont-Saint-Esprit,  d'où  il 
fut  chassé  par  Carteaux,  L'accusation  lui  reprochait  d'avoir 
été  à  la  tête  de  ceux  «  qui  forçaient  les  asiles  des  meil- 
leurs patriotes,  les  rouaient  de  coups  et  les  forçaient  à 
s'enrôler  ». 

Dumas,  dans  sa  défense,  se  déchargea  sur  les  chefs  po- 
litiques. Il  avait  été  induit  en  erreur  par  quatre  monstres 
(Vigier,  Blanc-Pascal,  Rabaut-Dupin  et  Jacques  Vincent), 
qui  disaient  que  le  club  populaire  voulait  trente  tètes  (et 
il  était  des  trente),  que  les  bons  députés  de  la  Convention 
étaient  sous  le  poignard  des  assassins,  etc.  ^  Mais  les 
témoins  confirmèrent  les  griefs  dont  s'appuyait  l'accusa- 
tion :  «  qu'il  enrôlait  pour  la  force  départementale,  qu'il 
menaçait  les  patriotes;  »  et  il  fut  condamné. 

Le  2  nivôse  (22  décembre),  plusieurs  acquittements-. 

Le  6  (26  décembre),  condamnation  à  mort  d'un  culti- 
vateur, Jean-Antoine  Fabre,  dit  Terras,  accusé  d'avoir 
crié  :  A  bas  la  Patrie!  Vive  Louis  XVII !  Vive  CEspagne! 
et  d'avoir  pris  part' à  l'abattage  d'un  arbre  de  la  Liberté. 
Onze  témoins  furent  entendus  contre  lui;  il  les  récusait, 
disant  qu'ils  avaient  refusé  le  serment  lors  de  la  première 
fédération.  Neuf  autres   parlèrent  en  sa  faveur,  attestant 

1.  Il  rappelait  ([ue  le  flui)  républicain  envoya  quatre  députés  à  Paris. 
Rabaul-Dupin,à  son  retour,  dit  que  soixante-neuf  départements  marchaient 
déjà  contre  Paris;  qu'il  fallait  marcher  aussi;  il  avouait  qu'il  avait  parlé 
contre  les  meilleurs  patriotes,  Robespierre,  Danton,  etc.,  qu'il  avait 
chanté  une  chanson  qui  était  dans  la  bouche  de  tous  les  fédérés  :  A  la 
guillotine  Marat !  (Greffe  de  la  cour  de  Nîmes.  Verbaux  du  tribunal  cri- 
minel, ffr  octobre  1792  (19  pluviôse  an  II),  à  la  date.) 

2.  On  accusait  de  fédéralisme  plusieurs  habitants  de  Remis  qui  avaieni 
tenu  une  assemblée  pour  la  destitution  du  maire.  Le  fait  avait  un  carac- 
tère purement  local  :  après  deux  jours  d'audience,  les  accusés  furent 
acquittés. 


CH.   XV.   —  MONTPELLIER  ET   NIMES  455 

qu'ils  ne  l'avaient  pas  vu  abattre  l'arbre  de  la  Liberté,  mais 
ils  convenaient  que  les  témoins  à  charge  étaient  d'honnêtes 
ijens.  Le  jirésident,  ayant  fait  ramoner  l'accusé  à  la  maison 
de  justice,  se  retira  avec  les  juges  dans  la  salle  du  conseil. 
Etant  rentrés,  ils  opinèrent  à  haute  voix  et,  commençant 
par  le  plus  jeune,  le  condamnèrent.  Notons  que  le  tri- 
bunal, qui  jugeait  régulièrement  avec  l'assistance  d'un 
jury,  jugeait  seul  et  sans  jurés  quand  il  procédait  révolu- 
tionnairement. 

On  a  une  lettre  du  représentant  Boisset  à  cette  date,  qui 
presse  les  juges  de  finir  les  procès  commencés  contre  les 
fédéralistes  ^ 

Plus  d'un  mois  s'écoula  avant  que  la  peine  capitale 
reçût  une  application.  Mais,  alors,  un  autre  représentant, 
Borie,  venait  d'arriver  à  Nimes  ^  Est-ce  à  lui  qu'il  faut 
rapporter  cette  recrudescence  de  rigueur?  Le  premier  que 
l'on  frappa  fut  un  prêtre,  et  il  aurait  bien  pu  mériter  l'in- 
dulgence. François-Pliilippe-Marcelin  Decroy,  A'icaire  de 
Saint-Victor  à  Malcap,  avait  prêté  le  serment  constitu- 
tionnel le  27  février  1791,  mais  ayant  cru,  sur  la  foi  des 
papiers  publics,  que  l'Assemblée  nationale  tolérait  qu'on 
mit  des  explications  ou  des  restrictions  dans  les  procès- 
verbaux  de  prestation  de  serment,  il  avait  ajouté  au  sien  : 
«  Sans  préjudice  de  la  religion  catholique,  apostolique  et 
romaine.  »  Mal  rassuré  pourtant  sur  sa  démarche,  il 
adressa  une  pétition  à  l'Assemblée  nationale  le  30  novem- 
bre 1791  pour  lui  demander  si  son  serment  ainsi  modifié 
était  valable,  offrant  de  le  prêter  de  nouveau,  s'il  était 
déclaré  nul.  Pas  de  réponse  :  il  se  croyait  donc  bien  en 
règle.  Toutefois,  le  25  juillet  1792,  il  avait  quitté  sa  paroisse 
où  il  était  persécuté,  pour  se  retirer  chez  sa  mère,  et,  le 
25  octobre  suivant,  il  avait  quitté  cette  maison  même  qui 
n'était  plus  sûre  pour  lui.  Il  habitait  dans  le  creux  d'un 
rocher  près  du  bois  Saint-IIilaire,  vivant  du  pain  que  lui 

1.  Arch.  nat.,  AFII,  carton  103,  à  la  date. 

2.  On  a  une  lettre  de  lui  datée  de  Nimes,  3  pluviôse  (22  janvier  1794). 


456  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

donnaient  les  bergers.  Ces  précautions  ne  le  sauvèrent  pas 
et  ne  pouvaient  que  le  trahir  comme  réfractaire,  car,  ne  se 
doutant  pas  qu'il  le  fût,  il  ne  s'était  pas  présenté  au  dépar- 
tement conformément  à  la  loi  des  29  et  30  vendémiaire 
(20  et  21  octobre  1793),  sur  les  prêtres  qui  n'avaient  pas 
prêté  le  serment.  Il  était  pourtant  sous  le  coup  de  cette  loi, 
son  serment  étant  réputé  nul;  il  fut  condamné  *  (10  plu- 
viôse, 29  janvier  1793). 

Le  19  pluviôse  (7  février),  il  se  passa  une  scène  qu'on  ne 
pourrait  croire,  si  l'on  n'avait  les  procès-verbaux  sous  les 
yeux.  Un  ancien  contrôleur  des  convois  militaires,  Jean 
Perillier,  était  accusé  d'avoir  fourni  des  mulets  pour  la 
conduite  de  canons  et  caissons  à  Villeneuve-lez-Avignon. 
Il  allégua  le  cas  de  force  majeure  :  il  s'était,  à  plusieurs  re- 
prises, opposé  à  la  réquisition  du  procureur  général  syndic, 
et  des  témoins  lui  étaient  favorables  L'affaire,  commencée 
la  veille,  touchait  à  sa  lin  : 

Les  juges,  dit  le  procès-verbal,  se  retirent  dans  la  salle  du 
conseil  ;  étant  rentrés,  ils  opinent  à  haute  voix  en  commençant 
par  les  plus  jeunes.  Le  président  ayant  recueilli  les  voix  a  dit 
qu'il  est  prouvé  que  Perillier  a  fourni  des  mulets  pour  conduire 
des  canons  et  des  caissons  à  Villeneuve,  mais  qu'il  ne  l'a  pas 
fait  volontairement;  que  rien  ne  justifie  qu'il  ait  propagé  le 
fédéralisme;  qu'on  voit,  il  est  vrai,  dans  son  livre  de  lettres, 
deux  lettres  dans  lesquelles  il  manifeste  les  mouvements  qui 
avaient  lieu  dans  les  départements  méridionaux  et  qu'il  aurait 
pu  s'y  servir  d'autres  expressions. 

L'acquittement  allait  suivre,  lorsque  l'accusateur  public 
dit  : 

Citoyens  juges,  le  jugement  que  vous  allez  rendre  m'est  connu 
d'après  vos  opinions.  Ma  surprise  égale  mon  indignation;  je 
sais  le  respect  que  chaque  individu  doit  porter  aux  jugements 


1.  Le  17  pluviôse  (5  février),  un  autre  prèlre,  Joseph  Chaussy,  qui  avait 
aussi  prêté  serment  conditionnellement,  mais  qui,  arrêté  et  mis  en  prison 
le  n  septembre,  n'avait  pu,  vu  son  état  de  prisonnier,  se  présenter  au 
département  selon  la  loi  des  20  et  21  octobre,  fut  simplement  condamné 
à  la  déportation. 


en.   XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  4b7 

du  tribunal;  je  connais  également  l'impression  que  fait  à  l'hu- 
manité toute  la  sévérité  qui  est  inséparable  de  mon  caractère, 
mais  je  sens  aussi  la  latitude  de  mon  devoir.  Je  ne  dois  pas 
taire  que  la  clémence,  qui  seule  peut  avoir  enfanté  votre  juge- 
ment, est  capable  d'assassiner  ma  patrie.  Je  demande  donc,  au 
nom  de  son  salut,  la  suspension  de  votre  jugement  ;  qu'il  en  soit 
référé  au  représentant  du  peuple,  attendu  que  je  vois  dans  votre 
décision  la  violation  la  plus  manifeste  de  la  loi.  Au  surplus,  je 
demande  qu'il  me  soit  donné  acte  de  mon  dire. 

Et  c'est  l'accusateur  public  qui  voulait  faire  intervenir 
l'avis  du  représentant  du  peuple  entre  les  débats  et  le 
jugement! 

Le  défenseur  officieux  avait  la  partie  belle  : 

Le  citoyen  Dupin  rend  hommage  à  la  représentation  natio- 
nale; il  dit  que  le  représentant  du  peuple  ne  peut  pas  pronon- 
cer sur  un  fait  dont  il  ne  connaît  pas  les  preuves,  sur  une 
information  dont  il  ne  connaît  pas  le  débat,  et  qu'il  s'en  remet 
à  la  sagesse  et  à  la  justice  du  tribunal. 

€e  ne  fut  pas  en  vain.  En  présence  de  cette  inqualifiable 
pression,  le  tribunal  sut  garder  sa  dignité  : 

Les  juges  opinent  de  nouveau  à  haute  voix,  en  commençant 
par  le  plus  jeune.  Le  président,  ayant  recueilli  les  voix  qui  se 
sont  trouvées  unanimes,  a  prononcé  le  jugement  suivant  : 

Le  tribunal,  vu  ce  qui  résulte  des  débats  qui  viennent  d'avoir 
lieu,  a  acquitté  et  acquitte  JeanPerillier  de  l'accusation  portée 
contre  lui;  ordonne  cependant  qu'il  gardera  la  prison  jusqu'à 
la  paix,  usant,  à  cet  effet,  des  pouvoirs  à  lui  donnés  par  la  loi 
du  17  septembre  dernier,  et  donne  acte  de  son  dire  à  l'accusa- 
teur public  *. 

Cet  acquittement  eut  ses  conséquences. 

Le  représentant  auquel  l'accusateur  public  faisait  appel 
intervint  en  effet,  pour  réformer  non  pas  le  jugement,  mais 
les  juges  \  Le  tribunal  jusque-là  avait  jugé  révolution- 
nairement,  le  cas  échéant,  et  le  1"  germinal  il  avait  envoyé 

i.  Greffe  de  Nîmes,  Verbaux  du  tribunal  criminel  (reg.  n"  3,  f"  173). 

2.  Dès  le  lendemain  (20  pluviôse,  8  février),  Borie  avait  écrit  à  la 
Convention  pour  lui  dénoncer  le  tribunal  qui  venait  d'acquitter  un  des 
principaux  agents  du  fédéralisme.  (Arch.  nat.,  AFII,  carton  190,  pluviôse, 
pièce  227.) 


438  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

à  Téchafaud,  selon  les  formes  révolutionnaires,  un  prêtre 
insermenté  François-David  Pèlerin  ,  A'icaire  d'Alais  :  il 
prend  dans  cet  arrêt  le  titre  de  tribunal  criminel  révolu- 
tionnaire du  Gard.  Mais  il  fallait  au  représentant,  pour 
répondre  à  ses  vues,  un  tribunal  révolutionnaire  véritable, 
avec  des  hommes  révolutionnaires  pour  juges.  C'est  pour- 
quoi, par  un  arrêté  du  5  ventôse,  complété  le  8  germinal  '  : 

Considérant,  dit-il,  que  le  tribunal  criminel  actuel  du  Gard  est 
en  même  temps  cliargé  de  juger  révolutionnairement  les  crimes 
d'État  et  que,  d'après  les  renseignements  pris  à  la  société 
populaire  du  Gard,  aucun  des  juges,  qui  le  composent  actuel- 
lement, n'a  assez  de  force  de  caractère  pour  un  tribunal  révo- 
lutionnaire ;  que  leur  faiblesse  pourrait  compromettre  les  grands 
intérêts  de  la  République  dans  les  circonstances  actuelles, 

Arrête  que  le  tribunal  criminel  du  Gard  actuel  qui  est,  en 
même  temps,  le  tribunal  révolutionnaire,  demeurera  composé 
de  :  Pallkjay  (de  Rochefort),  président;  Bi^aumet,  juge  à  Beau- 
caire,  vice-préùdent ;  Giret,  juge  à  Nimes,  et  Boudon,  électeur, 
juges;  Pélissier,  ouvrier  en  soie,  juge  suppléant;  Augustin  Ber- 
trand, accusateur  public  ;  Million,  greffier. 

L'accusateur  public,  Bertrand,  et  le  greffier,  Million, 
étaient  seuls  conservés.  Le  nouveau  président,  Pallejay, 
était  beau-frère  du  maire  Gourbis  (un  des  plus  ardents 
démocrates);  l'un  des  juges,  Giret,  un  prêtre  apostat,  qui 
se  maria  pour  se  mieux  défroquer,  et  qui  en  se  mariant 
écrivait  à  une  autre  femme  dont  cette  union  trom[>ait  la 
plus  ou  moins  légitime  attente  : 

La  loi  bienfaisante  me  laisse  une  ressource  [le  divorce!]; 
j'en  profiterai.  Laisse  lancer  le  décret  contre  cette  mauvaise 
engeance  sacerdotale;  ensuite  nous  nous  concerterons  ensem- 
ble. Suppose  que  c'est  une  maîtresse  que  j'ai  et  non  une 
femme...  - 

1.  Arch.  nat.,  AF  II,  70,  pièce  11. 

2.  Pièces  et  documents  officiels,  etc.,  par  M.  le  conseiller  Fajon,  p.  93.  — 
Le  tribunal  avait  sollicité  et  obtenu  du  Comité  de  salut  public  son  main- 
tien par  ilérogation  au  décret  (|ui  excluait  des  fonctions  publiques  tout 
ancien  prêtre.  On  lit  dans  le  rapport  de  police  fait  au  Comité  :  «  Nîmes, 
IC  messidor.  Le  tribunal  révolutionnaire  du  département  du  Gard  e.xpose 


cil.   XV.   —  MONTPELLIER   ET   NIMES  459 

C'est  en  effet  à  quoi  la  femme  pouvait  se  trouver  réduite 
par  la  loi  de  ce  temps-là. 

Parmi  les  juges  on  aurait  voulu  avoir  un  homme 
éprouvé  déjà  lui-même  à  cette  besogne,  un  juré  de  Paris, 
Fauvety  :  mais  c'était  un  juré  solide^  et  le  Comité  de  sûreté 
générale  refusa  de  le  lâcher.  On  ne  le  lâcha  que  quand 
il  s'ag-it  de  donner  un  président  à  la  commission  d'Orange, 
où  nous  le  retrouverons  ' . 

Le  tribunal  se  transporta  aussi  au  dehors.  Il  y  était 
appelé  comme  le  prouve  cette  pétition  du  district  d'Uzès  : 

Considérant  qu'il  existe  dans  la  maison  du  district  trois 
cent  cinquante  détenus...;  que  le  peuple  est  jaloux  de  voir 
frapper  ses  ennemis  :  requiert  le  tribunal  révolutionnaire  du 
Gard  de  se  transporter  à  Uzès  -. 

Il  avait  d'ailleurs  aux  alentours  de  nombreux  auxiliaires  : 
témoin  ce  juge  de  paix  sans-culotte  qui  envoyait  à  son  ami 
Bertrand,  raccusateur  public,  deux  cailles  et  un  coucou, 
comme  les  prémices  de  sa  chasse,  et  en  même  temps  deux 
déclarations  de  témoins  à  la  charge  du  scélérat  M...  fils  aîné  : 

Délivre,  ajoutait-il,  la  République  de  cet  ennemi  déclaré.  Je 
t'en  conjure  au  nom  de  tous  mes  frères  sans-culottes  de  S..., 
qui  béniront  le  jour  que  ce  monstre  sera  guillotiné.  M...,  ce 
traître,  doit  être  aussi  son  compagnon  de  voyage.  Cathalan  de 
Ledenon  a  sûrement  aussi  de  quoi  faire  honneur  à  la  Sainte 
Guillotine.  Tout  ce  que  j'ai  à  te  prier,  c'est  lorsque  tu  fairas 
juger  ces  anthropophages,  de  faire  assigner  tous  les  membres 
du  comité  de  S.,.,  mais  au  moins  que  ce  ne  soit  pas  long,  je 
t'en  prie.  Je  suis  toujours  ton  frère  sans-culottes.  (Suit  la 
signature  ^.) 

Mais  le  principal  pourvoyeur  du  tribunal  à  ^Sîmes, 
c'était  le   maire   Courbis,  surnommé  le   Marat   du    Midi. 

qu'il  a  dans  son  sein  nn  ci-devant  prêtre  nommé  Giret.  11  s'est  cons- 
tamment distingué  par  la  haine  qu'il  porte  aux  ennemis  de  la  patrie.  Ce 
serait  nuire  à  la  chose  publique  que  de  le  comprendre  dans  la  loi  qui 
exclurait  les  prêtres  de  toute  fonction  publique.  Il  demande  qu'il  soil 
conservé.  »  (Arch.  nat.,  F'  4437  [2"  cahier,  10  thermidor].) 

1.  Berriat,  t.  I,  p.  365  et  suiv. 

2.  Pièces  et  documents,  etc.,  p.  86. 

3.  Berriat,  t.  I,  p.  369. 


460  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Accusé  de  malversation  par  ses  propres  agents,  destitué  et 
arrêté  par  un  représentant,  relâché  par  un  autre,  il  avait 
été  réintégré  dans  sa  charge  par  la  Convention  '  ;  et  c'est 
alors  que  son  despotisme  et  sa  férocité  se  déployèrent  sans 
obstacle.  C'était  lui  qui  dressait  les  listes  de  proscription; 
le  tribunal,  avant  l'audience,  venait  prendre  ses  ordres,  et 
lui-même  pouvait  voir  comment  ils  s'exécutaient  :  car  ses 
fenêtres  donnaient  sur  l'esplanade  où  était  dressée  la 
sainte  Guillotine,  et  plusieurs  fois  il  en  donna  le  spectacle 
à  ses  convives.  «  Voyons,  disait-il,  si  la  tête  d'un  tel  sau- 
tera bien^  »  Dans  le  tribunal,  l'agent  le  plus  redoutable  du 
système,  ce  n'était  pas  le  président,  beau-frère  de  Courbis, 
ni  même  l'accusateur  Bertrand,  c'était  l'un  des  deux  juges, 
Giret,  cet  ancien  prêtre,  qui  votait  toujours  pour  la  mort 
et  imposait  son  vote  au  président. 

Dès  ce  moment,  le  tribunal  de  Nîmes,  par  les  motifs  de 
ses  jugements  comme  par  ses  fournées,  justifia  bien  son 
titre.  On  reprend  surtout  ces  fédéralistes  qui  avaient  causé 
tant  d'alarmes.  Un  procès,  commencé  le  12  germinal  et  qui 
se  termina  le  15,  compta  six  condamnés  ^  :  Antoine  Boisson, 
député  de  sa  section  à  l'assemblée  représentative  du  Gard 
dont  il  fut  vice-président;  Jacques-Joseph  Cardonnet,  pré- 
sident du  conseil  général  du  département  et  qui,  à  ce  titre, 
fut  choisi  comme  président  du  comité  de  salut  public; 
Castor  Belle,  imprimeur  (envoyé  à  Paris  comme  adjoint 
au  moment  de  la  révolution  du  31  mai  avec  Rabaut-Dupin 
et  Soubeyran)  ;  Idalot,  Guiolet  père  et  Coulomb.  Notons  cette 

1.  Voyez  ci-dessus  la  lettre  de  Boisset.  —  Cf.  le  Rapport  fait  par  J.  Borie, 
député  (le  la  Corrèze,  de  sa  mission  dans  les  départements  du  Gard,  de  la 
Lozère,  de  la  Haute-Loire  et  du  Cantal  (du  2  pluviôse  =  21  janvier  au  14 
fructidor  =  21  août  1794);  et  le  Rapport  et  projet  de  décret  présentés  au  nom 
du  Comité  de  surveillance  et  de  sûreté  générale  par  Voulland,  sur  la  desti- 
tution et  l'emprisonnement  du  citoyen  Courbis,  maire  de  Nimes,  destitué  et 
incarcéré  par  arrêté  du  représentant  du  peuple  Boisset,  délégué  dans  les 
départements  du  Midi.  Boisset,  dans  son  rapport,  n'a  qu'une  simple  allu- 
sion à  cet  incident. 

2.  Berriat,  t.  I,  p.  370. 

3.  Borie  en  parle  au  Comité  de  salut  public,  dans  une  lettre  datée  de 
Mende,  25  germinal.  (Arch.  nal.,  AF  II,  193,  germinal,  pièce  132.) 


cil.    XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIiMES  461 

particulai'ilé  de  la  procédure.  Tous  le.s  accusés  comparais- 
sant ensemble,  les  trois  premiers  furent  l'objet  d'autant  de 
délibérations  séparées.  On  interrog-e  chacun  d'eux,  on  entend 
les  témoins  en  ce  qui  le  concerne,  on  revient  au  scrutin 
dans  la  salle  des  délibérations  et  on  le  déclare  convaincu. 
Pour  les  trois  derniers,  on  procède  en  une  fois,  en  leur 
joignant  deux  autres  accusés  qui  furent  déclarés  non  con- 
vaincus. Boisson  avait  présenté  pour  excuse  qu'il  avait  été 
nommé  vice-président  malgré  lui,  et  qu'il  avait  donné  sa 
démission;  Cardonnet,  qu'il  n'avait  rien  fait  que  par  ordre 
de  l'administration;  mais  il  en  était  le  chef.  —  On  lui 
demande  : 

Le  plan  des  Girondhis  n'était-il  pas  un  attentat  à  la  souve- 
raineté nationale?  —  On  nous  disait  que  c'était  pour  proléger  la 
Convention. 

Et  la  force  départementale?  —  C'est  l'assemblée  qui  l'avait 
•jrdonné. 

C'était  la  conséquence  de  l'erreur  où  l'on  était.  Et  l'As- 
semblée nationale  l'aA'ait  reconnu  le  26  juin  :  «  L'adminis- 
tration du  Gard,  un  instant  ég-arée,  etc.  » 

Belle  avait  imprimé  tous  les  arrêtés  «  liberticides  ».  —  II 
allégua  en  Aain  qu'un  imprimeur  n'est  pas  responsable  de 
ce  que  l'administration  fait  imprimer. 

C'est  après  ces  débats  et  la  déclaration  des  juges  que  l'on 
trouve  le  réquisitoire  général  de  l'accusateur  public  repre- 
nant tous  les  accusés,  réquisitoire  suivi  du  jugement.  Les 
deux  déclarés  non  convaincus,  Jean  Clère  et  Louis  Rouyière, 
furent  néanmoins  condamnés  à  garder  la  prison  jusqu'à  la 
paix. 

Relevons  encore  ce  point  dans  les  interrogatoires.  Après 
avoir  demandé  à  chacun  des  accusés  son  nom,  son  âge,  on 
lui  demande  quelle  est  sa  fortune;  c'est  une  question  en 
quelque  sorte  stéréotypée,  avec  la  profession  et  le  domicile, 
dans  le  formulaire  des  interrogatoires  de  ce  tribunal.  La 
fortune,  c'était,  en  effet,  en  raison  de  la  confiscation,  un  des 


462  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

éléments  essentiels  de  la  cause  pour  la  justice  révolution- 
naire. 

Parmi  les  accusés  de  ce  procès  du  12  au  15  germinal,  il 
y  en  eut  un,  le  citoyen  Justin  Beaux,  qui  se  leva  à  l'appel 
de  son  nom  et  récusa  un  des  juges,  le  citoyen  Boudon,  at- 
tendu qu'il  avait  été  son  dénonciateur.  Boudon  le  reconnut 
et  se  déclara  prêt  à  s'abstenir.  On  le  retint  pour  les  autres, 
mais  l'aHaire  de  Beaux  fut  ajournée,  elle  fut  reprise  le  len- 
demain 10.  Comme  les  autres,  il  allégua  son  erreur  :  il  avait 
été  trompé  par  les  feuilles  publiques;  «  mais,  dit-il,  je  vis  que 
les  bruits  qu'on  faisait  courir  h  Nimes,  à  Marseille,  de  la  dis- 
solution de  la  Convention  nationale  étaient  faux  et  qu'au 
contraire  elle  s'occupait  de  la  Constitution...  Alors  mes  yeux 
furent  dessillés.  >^  —  Trop  tard  !  il  fut  condamné  à  mort. 

Le  18,  comparut  André-François  Guizot-Ginhoux,  homme 
de  loi  : 

En  quoi  consiste  votre  fortune?  —  En  une  maison  que  j'ai 
prise  en  rente  viagère,  deux  vignes  et  un  capital  de  100  pis- 
toles. 

Il  avait  été  arrêté  ayant  quitté  son  domicile  et  avait  pris 
un  autre  nom.  Il  reconnut  qu'il  avait  été  membre  du  comité 
de  salut  public  et  affirma  qu'il  n'avait  rien  écrit  pour  le 
comité.  La  séance  fut  renvoyée  au  lendemain.  Pourquoi? 
Il  fut  déclaré  hors  la  loi  et  livré  dans  les  vingt-quatre  heures 
à  l'exécuteur  des  jugements  criminels  ^ 

Un  autre  procès,  commencé  le  20,  ne  se  termina  que 
le  2o.  C'était  une  fournée  de  fédéralistes,  presque  tous  de  la 
petite  bourgeoisie  :  Louis  Massabiau,  cinquante  et  un  ans, 
maître  d'école;  Joseph  Buxaud  fils,  vingt-deux  ans,  amidon- 
nier;  M. -Antoine  Vigne,  trente-sept-ans,  serrurier;  Joseph 
Legaud,  quarante-quatre  ans,  courtier;  Jean  Boisson,  qua- 
rante-trois ans,  traiteur;  Antoine  Aigon,  dit  Paulet,  trente- 
deux  ans,  musicien,  et  Joseph  Guérin,  dit  la  Déroule,  cin- 
quante-cinq ans,  faiseur  de  bas;  et  cinq  autres  : 

1.  Grctfc  (le  Nimcs,  Verbaux,  à  la  date. 


CIL    XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  463 

Des  brigands  de  cette  commune,  disait  l'acte  d'accusation, 
entièrement  dévoués  aux  contre-révolutionnaires,  avaient  formé 
une  association  exécrable  et  monstrueuse,  connue  sous  le  nom 
de  Pouvoir  exécutif.  Ils  avaient  pom-  principe  l'assassinat,  le 
pillage  et  les  vexations  les  plus  terribles  qu'ils  n'exerçaient 
que  contre  ce  qui  était  ami  de  la  Révolution,  etc. 

Ces  autorités  constituées  payées  par  Pitt  et  Cobourg,  etc. 

Le  nombre  des  lémoiiis  était  considérable.  Dans  les 
deux  premiers  jours,  il  n'y  en  eut  pas  moins  de  soixante  h 
déposer.  Massabiau  était  un  des  plus  chargés  :  l'un  disait 
qu'étant  devant  la  caserne  avec  une  culotte  à  son  babil, 
il  s'était  vanté  d'avoir  une  culotte  pour  enculotter  tous  les 

b de  la  Convention  nationale;  un  autre,  qu'il  recrutait 

pour  la  force  départementale  en  disant  que  c'était  pour  les 
Pyrénées-Orientales  '. 

Le  22  germinal,  raccusatcur  public  demanda  au  tribunal 
s'il  était  suffisamment  instruit.  —  Oui,  pour  Aigon.  —  Trois 
autres  étaient  déjà  k  peu  près  hors  des  débats.  L'accusateur 
public  fit  venir  les  huit  qui  restaient  et  le  défilé  des  témoins 
continua  du  61"  au  82";  le  2-3,  le  tribunal  se  déclara  assez 
instruit  sur  Boisson,  Legrand,  Guérin.  On  fit  venir  les  cinq 
pour  lesquels  il  y  avait  encore  doute,  et  les  débats  se  pour- 
suivirent ce  jour  et  le  lendemain  jusqu'au  138"  témoin.  Le 
25,  on  fit  ramener  tous  les  accusés  au  nombre  de  douze  et 
on  entendit  leurs  témoins;  on  écouta  encore  leurs  excuses. 
Mais  elles  furent  sans  effet  pour  les  sept  nommés  plus 
haut;  les  cinq  autres  furent  déclarés  suspects  ou  non  con- 
vaincus. 


1.  Le  vingt  et  unième  témoin  avait  entendu  dire  que  le  pouvoir  exécutif 
allait  la  nuit  battre  les  uns  et  les  autres;  que  les  chefs  étaient  Dumas 
(guillotiné)  et  Massabiau.  Une  femme,  trente-sixième  témoin,  la  femme 
Chalvidan,  que,  dans  une  perquisition,  il  fit  quitter  les  boucles  des  sou- 
liers de  son  mari,  lui  disant  qu'on  allait  le  pendre;  qu'il  lui  dit  de  faire 
son  testament,  à  quoi  son  mari  répondit  ne  savoir  écrire  ;  que  Massa- 
biau dit  à  elle,  qui  dépose,  de  donner  une  mauvaise  chemise  à  son  mari 
parce  qu'il  n'avait  pas  besoin  d'une  bonne  chemise  pour  être  pendu:  elle 
ajoutait  que  Massabiau  dit  à  Chalvidan  :  «  Embrasse  ta  femme  »,  comme 
s'il  ne  devait  plus  la  revoir;  qu'il  était  accompagné  de  douze  personnes. 
{Verbaux,  C  287.) 


464  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

Le  2  floréal  (21  avril),  c'est  un  prêtre  dont  voici  l'interro- 
gatoire : 

J.  Froment,  cinquante  ans,  ci-devant  prêtre,  chartreux  à  la 
cliartreuse  de  Maurien,  près  le  Port-la-Montagne  [Toulon], 
natif  de  Nîmes. 

Quelle  est  votre  fortune?  —  Je  n'ai  rien  en  ma  qualité  de  reli- 
gieux. 

Logeant  chez  votre  mère,  ne  fréquentiez-vous  pas  d'autres 
maisons?  — Je  n'ai  rien  à  répondre  là-dessus.  Ce  n'est  pas  mon 
métier  d'être  délateur. 

Avez-vous  exercé  des  fonctions  de  prêtre  depuis  que  vous 
êtes  à  Nimes? —  Oui,  dans  la  nuit  je  confessois  et.j'administrois 
les  autres  sacrements  de  l'Église,  et  disois  même  la  messe. 

N'avez-vous  pas  prêté  le  serment  prescrit  par  la  loi?  —  Non, 
je  n'en  ai  voulu  prêter  aucun. 

Ne  connoissiez-vous  pas  la  loi  qui  vous  obligeoit  à  prêter  le 
serment?  —  Oui,  je  la  connoissois;  mais  c'étoit  une  loi  con- 
traire à  la  loi  de  Dieu,  à  laquelle  je  ne  pouvois  obéir  sans  com- 
promettre ma  conscience. 

L'accusateur  public  n'eut  pas  grand'peine  à  le  faire  con- 
damner à  mort. 

Le  9  (29  avril),  autre  jugement,  qui  ne  comportait  pas  plus 
de  difficulté,  celui  de  Joseph  Paysac  cadet,  émigré.  Il  suffit 
de  deux  témoins  qui  constatèrent  son  identité. 

Le  14  (3  mai),  trois  affaires  que  des  raisons  diverses 
firent  ajourner  :  un  prêtre  qui  avait  prêté  le  serment;  une 
religieuse  qui  l'avait  refusé;  un  religieux  qui,  l'ayant  prêté, 
l'avait  rétracté.  La  religieuse  n'avait  d'ailleurs  rien  dit 
pour  désarmer  ses  juges.  Voici  son  interrogatoire  : 

Madeleine  Froment,  quarante-quatre  ans,  ci-devant  religieuse 
de  la  Visitation  : 

Avez-vous  prêté  le  serment  prescrit  par  la  loi?  —  Non.  je  n'en 
ai  prêté  aucun. 

Avez-vous  contribué  à  receler  votre  frère?  —  Il  était  avec  nous 
chez  notre  mère  commune. 

Pourquoi  n'avez-vous  pas  prête  ce  serment?  —  Parce  que  ce 
serment  répugne  à  ma  conscience. 

Pourquoi  n'avez-vous  pas  déclaré  votre  frère?  —  Je  n'ai  pas 
voulu  être  le  dénonciateur  de  mon  frère. 


CH.   XV.   —  MONTPELLIER   ET   NIMES  46o 

Une  chose  qui  avait  dû  surtout  déterminer  le  tribunal 
à  ces  ajournements,  c'est  que  sa  compétence  aurait  pu 
être  contestée,  par  suite  de  la  loi  du  27  germinal  qui  ren- 
voyait tous  les  crimes  de  contre-révolution  au  seul  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris.  Mais  le  tribunal  révolutionnaire 
de  Nîmes  s'était  assez  avantageusement  signalé  pour  être 
compris  dans  les  exceptions.  Il  fut  donc  maintenu  et  ce  fut 
le  représentant  Borie  lui-même,  celui  qui  l'avait  institué, 
qui  vint  lui  apporter  cette  bonne  nouvelle.  L'événement 
est  consigné  au  procès-verbal  : 

...  Le  représentant  Borie  est  entré  au  milieu  des  plus  vifs 
applaudissements.  Ayant  pris  place  à  côté  du  président,  il  a 
fait  lecture  de  la  lettre  que  lui  a  écrite  le  Comité  de  salut 
public,  ainsi  que  l'arrêté  du  Comité  de  salut  public  qui  réta- 
blit le  tribunal  criminel  de  Nîmes  tribunal  révolutionnaire. 
Le  représentant  demande  que  la  lettre  ainsi  que  l'arrêté 
soient  consignés  dans  le  registre  du  tribunal.  Il  ajoute  qu'il 
rétablit  au  nom  de  la  Nation  le  tribunal  révolutionnaire  du 
Gard  dans  toutes  les  fonctions  qu'il  exerçait  au  moment  où 
il  fut  établi...  Le  vice-président  a  prononcé  un  discours  qui  a 
été  beaucoup  applaudi. 

L'accusateur  public  dit  que  les  opérations  du  tribunal  sont 
très  multipliées  et  demande  qu'il  commence  ses  séances  demain 
matin  et  qu'il  ne  les  termine  que  lorsqu'il  n'y  aura  plus  de 
contre-révolutionnaires  dans  le  Gard  '. 

Il  leur  laissait  sans  doute  le  temps  de  manger  et  de 
dormir  ! 

Le  tribunal  du  Gard  allait  justifier  amplement  la  faveur 
dont  il  venait  d'être  l'objet  :  il  aura  des  fournées,  à  faire 
envie  à  Fouquier-Tinville  lui-même,  et  la  suite  de  ses 
actes  constitue  un  journal  marqué  de  sang  presque  à  chaque 
jour. 

Ce  sont  encore  le  plus  souvent  ou  les  prêtres  ou  les 

1.  Registre  du  tribunal,  f"  218.  Voy.  la  lettre  de  Borie  sur  les  effets 
qu'avait  produits  la  suspension  du  tribunal,  Nîmes,  4  prairial;  l'arrêté  du 
26  floréal  qui  le  rétablit  et  la  lettre  du  même  représentant  qui  en  accuse 
réception  (5  prairial).  (Arch.  nat.,  AF  II,  carton  195,  prairial,  pièces  26,  27 
et  34.) 

n.  —  30 


466  LES    REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

personnes  compromises  dans  le  mouvement  fédéraliste  du 
Gard  qui  figurent  dans  ces  lugubres  éphéméridcs.  On  en 
trouvera  le  tableau  sommaire  à  la  fin  de  ce  volume  '.  Ici, 
nous  nous  bornerons  à  en  extraire  quelques  jugements. 

Le  5  prairial  (24  mai),  Joseph-Benezet  Cathélany,  prieur, 
curé  de  Sainl-Pierre-de-Masmoline,  qui  n'avait  pas  prêté 
le  serment  et  vivait  caché  dans  les  bois  où  il  fut  arrêté.  Il 
professait  de  plus  des  opinions  royalistes.  Au  tribunal,  il 
dit  qu'il  persistait  dans  ses  réponses  :  que  c'est  son  opi- 
nion particulière;  qu'il  reconnaît  en  effet  le  petit  Capet 
pour  son  roi  légitime...  Il  persiste  à  dire  qu'il  croit  que  les 
émigrés  auraient  beaucoup  mieux  fait  de  ne  pas  sortir  de 
la  République.  —  Ce  qui  ne  l'empêcha  pas  d'être  con- 
damné pour  provocation  au  rétablissement  de  la  royauté. 

Le  6  messidor  (24  juin),  un  ancien  chartreux,  nommé 
Sage,  devenu  chirurgien,  apothicaire,  sous  le  nom  de  frère 
Bruno,  qui  rappelait  assez  son  ancien  état.  Il  ne  voulut 
pas  de  défenseur,  et  ses  déclarations  au  tribunal  montrent 
assez  qu'il  ne  songeait  pas  non  plus  à  se  défendre  lui- 
même.  Qu'on  en  juge  par  cet  extrait  du  procès-verbal  : 

Il  avait  prêté  le  serment  de  la  liberté  et  de  l'égalité  à  Saint- 
Marcel  ;  mais  comme  il  ne  veut  point  de  cette  liberté  liberticide, 
il  est  venu  de  Saint-Marcel  dans  le  mois  dernier  pour  faire  sa 
rétractation  au  département,  dans  laquelle  il  persiste.  Il  dit 
«  qu'il  désirerait  le  retour  de  l'ancien  régime  et  qu'il  ne  veut  pas 
du  règne  des  sans-culottes;  qu'il  ne  faut  pas  qu'on  s'imagine 
qu'il  a  quelque  accès  de  folie;  qu'il  s'en  faut  de  beaucoup; 
qu'il  est  impossible  que  quelqu'un  puisse  dire  qu'il  a  été  atteint 
de  folie  ».  On  lui  présente  une  lettre  dans  laquelle,  après  avoir 
maudit  la  Constitution,  il  provoque  le  rétablissement  de  la 
royauté  et  la  dissolution  de  la  République  pour  rétablir  l'an- 
cien régime.  Il  dit  avoir  envoyé  cette  lettre  dans  difterents 
endroits,  que  c'est  lui-même  qui  l'a  écrite.  Cette  lettre,  après 
avoir  été  paraphée  ne  varietur,  a  été  signée  par  Joseph  Sage, 
accusé  *. 


1.  Voy.  la  noie  XVIII  aux  Appendices. 

2.  Verbaux,  à  la  date. 


cil.   XV.  —  MONTPELLIER  ET  NIMES  467 

Lo  16  messidor  (4  juillet),  commença  le  procès  des  douze 
secrétaires  des  sections  de  Nîmes,  qu'on  pouvait  bien 
naturellement  soupçonner  d'avoir  eu  part  aux  actes  des  sec- 
tions :  Marc-Antoine  Gaillard-Malarte,  notaire;  H.  Polge 
et  Simon  Dassas,  anciens  avoués;  César  Fléchier,  fabri- 
cant d'étoffes,  et  huit  autres.  Quarante  témoins  furent 
entendus,  puis  les  membres  du  comité  révolutionnaire  dont 
les  registres  furent  produits,  puis  d'autres  témoins  encore, 
en  tout,  quatre-vingts.  Après  le  réquisitoire  de  l'accusateur 
public,  les  accusés  parlèrent  pour  leur  défense.  Dassas, 
l'un  d'eux,  dit  :  «  Que  parce  que  ces  noms  ont  été  imprimés 
au  bas  des  délibérations,  on  ne  doit  pas  conjecturer  de  là 
que  les  individus  dont  les  noms  sont  imprimés  aient  réel- 
lement signé  lesdites  délibérations  ou  adresses  »  ;  et  il  en 
donna  pour  exemple  un  des  accusés,  Langlois,  qui  ne  savait 
pas  écrire,  —  singulière  infirmité  pour  un  secrétaire. 
Quatre  furent  condamnés  à  mort  (les  quatre  nommés  ci- 
dessus);  six  autres  à  un  an  de  prison  et  deux  acquittés, 
mais  retenus  en  prison  jusqu'à  la  paix  '  :  ces  deux  der- 
niers pouvaient  porter  envie  aux  six  autres. 

Le  29  messidor  (17  juillet),  eut  lieu  la  grande  fournée  du 
tribunal  :  c'est  l'affaire  de  Beaucaire  -,  où  furent  compris 
en  une  fois  trente  et  un  accusés  ^ 


1.  Vei-baux,  à  la  date. 

2.  Voy.  ci-dessus,  p.  424. 

3.  Jacques  Altard,  père,  60  ans,  portefaix;  Paul  Batailler,  24  ans,  volon- 
taire; Nil-.  Bernard,  26  ans,  marin:  Et.  Chardon,  23  ans,  marchand  de 
cuir;  J.  Collet,  40  ans,  gendarme;  Bapt.  Darlh.\.c,  24  ans,  coloriste;  Pierre 
Darlhac,  33  ans,  ex-abbé:  Claude  Dassac  aine,  50  ans,  tanneur;  Claude 
Dassac  cadet,  38  ans,  marchand:  P.-Jos.  Degand,  26  ans,  marchand; 
Cl.  DoMERGUE,  60  ans,  propriétaire:  Pierre  Poussât,  24  ans,  ex-commis; 
Jacques  Moreau,  47  ans.  orfèvre;  Fr.-Hippol.  Molret,  28  ans,  marchand 
commissionnaire;  Ant.  Pailhon,  28  ans,  architecte;  Elzéar  Pierre,  38  ans, 
boulanger;  T.  Peyrox,  21  ans,  maçon;  J.  Pilet,  46  ans,  sans  état;  J.  Pla- 
ton, 35  ans,  menuisier;  Honoré  Qliot,  25  ans,  marchand  de  blé;  T.-P.  RiEU, 
charron;  J.  Rouvière,  29  ans,  perruquier;  Jos.-Dom.  Sauvan,  54  ans, 
ex-avoué;  J.-B.  Simon,  36  ans,  boucher:  Alex.-Barth.  Slccard,  69  ans; 
J.-B.  Trolbat,  32  ans,  chirurgien;  Marin  Vernet,  30  ans,  tisserand;  Alph. 
Conil;  J.-P.  Patron;  J.  Allec,  42  ans,  et  André-Antoine  Tailland,  32  ans. 
Conil  et  Patron  n'étaient  pas  compris  dans  l'acte  d'accusation  primitif, 
qui  ne  comptait  que  vingt-neuf  accusés. 


468  LES   REPRÉSENTANTS   EN   MISSION 

L'accusateur  public  se  résumait  en  disant  qu'ils  étaient 
tous  aristocrates,  qu'ils  traitaient  les  patriotes  de  scélé- 
rats et  de  maratistes  et  qu'ils  voulaient  marcher  sur  Paris. 
On  entendit  cinquante-huit  témoins.  Cela  produisit  pour 
plusieurs  quelques  charges  particulières  '. 

Les  accusés,  interrogés  s'ils  avaient  à  leur  tour  des 
témoins  à  produire,  dirent  qu'ils  n'en  avaient  pas.  Ils  pré- 
sentèrent quelques  excuses,  puis  les  juges  se  retirèrent, 
et  à  l'unanimité  les  déclarèrent  coupables. 

Les  trente  et  un  furent  condamnés  à  mort. 

Le  30  messidor,  un  procès  qui  se  termina  le  1"  ther- 
midor (19  juillet)  comprend  encore  vingt  accusés  ^ 

C'est,  en  grande  partie,  le  corps  municipal  et  la  com- 
mune de  Nimes.  On  les  accuse  d'avoir  persécuté  les 
patriotes,  enlevé  les  armes  déposées  au  district,  pour  les 
donner  aux  contre-révolutionnaires;  favorisé  la  «  mons- 
trueuse »  assemblée  dite  «  Assemblée  représentative  du 

1.  Allec  avait  dit  que  Marat  était  un  coquin;  et  Simon,  que  les  patriotes 
étaient  des  maratistes;  Conil,  qu'il  leur  fallait  couper  la  tête;  Dassac  et 
Batailler  ont  invectivé  les  patriotes,  et  Batailler  a  dit  que  la  Convention 
était  composée  de  brigands;  et  il  a  voulu  enrôler  contre  Paris,  disant  qu'on 
y  serait  bientôt.  Troubat,  à  son  retour  de  Paris,  a  dit  que  la  Convention 
nationale  était  un  boucan,  que  c'étaient  tous  des  scélérats  et  des  coquins. 
DoMERGUE  a  révélé  les  desseins  de  ses  complices  ;  il  a  dit  :  Ne  sortez 
pas  la  nuit,  parce  qu'on  veut  égorger  tous  ceux  qui  sont  dans  la  chanson. 
Darlhac,  un  ex-abbé,  le  1"''  avril,  jour  de  l'émeute,  a  chargé  un  fusil 
à  deux  coups  pour  tirer  sur  les  patriotes;  d'après  un  autre  témoin,  il  a 
tiré  sur  un  patriote.  Sugcard  a  été  vu,  l'épée  à  la  main,  à  la  tête  de  ceux 
qui  les  assassinaient.  Bernard,  après  la  fusillade,  a  mis  le  pistolet  sur  la 
poitrine  d'un  témoin  qui  en  dépose.  Quiot  a  dit  que  la  garde  nationale 
de  Beaucaire  dans  cette  circonstance  avait  bien  mérité  de  la  patrie;  à  la 
mort  de  Louis  XVI,  il  s'était  écrié  :  «  S.  n.  d.  D.,  ce  sont  tous  des  coquins 
qui  l'ont  jugé.  Ont-ils  fait  cela  pour  nous  faire  partir?  Eh  bien,  nous 
partirons.  »  Moreau  s'est  emporté  aussi  contre  les  juges  de  Louis  XVI. 
MouRET  a  dit  qu'il  fallait  un  roi.  Degand,  ayant  su  que  Montpellier  avait 
accepté  la  Constitution,  avait  dit  :  «  Eh  bien,  f...,  ils  nous  c...,  à  Mont- 
pellier. » 

2.  David  Arnaud,  39  ans,  ex-fabricant,  fortune  8000  livres;  J.  Mazer, 
'61  ans,  homme  de  loi,  2,400  livres  de  revenu;  Cl.  Gilly,  46  ans,  faiseur 
de  bas;  J.  Valz,  48  ans,  agriculteur;  L.  ColOiMp-Nicolas,  G4  ans,  sans  état, 
sans  fortune;  Nie.  Henry,  51  ans,  fatiricant  de  bas;  Jessé  Carcassonne, 
39  ans,  marchand  de  mules,  8100  livres  de  revenu;  Ant.  Ribes,  39  ans, 
talTelassier;  J. -Jacques-Maurice  Renaud-Genas,  ci-devant  noble,  10,000  li- 
vres de   revenu;  Laurent  Folrcade,  43  ans,  ci-devant  perruquier,  main- 


en.   XV.   —  MONTPELLIER  ET   NIMES  469 

Gard  »  et,  au  lieu  d'en  faire  emprisonner  les  membres,  de 
les  avoir  reçus  avec  joie  :  ils  ont  donc  coopéré  à  la  contre- 
révolution  du  Gard. 

Les  témoins  entendus  ajoutent  à  ces  griefs  :  Les  députés 
à  l'assemblée  factieuse  ont  été  logés  dans  la  ville  par 
billets  de  logements;  la  maison  commune  était  entourée 
de  canons  pour  tirer  sur  les  patriotes  ;  les  membres  de  la 
commune  ont  fait  tout  ce  qu'ils  ont  pu  pour  armer  les 
citoyens  les  uns  contre  les  autres;  la  municipalité  était 
toute  contre-révolutionnaire,  elle  laissait  afficher  le  bulletin 
de  l'assemblée  représentative. 

Dans  le  cours  de  ces  dépositions,  deux  mandats  de  prise 
de  corps  furent  lancés;  mais  toutefois  ceux  qui  en  furent 
l'objet  ne  se  virent  pas  rangés,  sans  autre  information,  sur 
les  bancs  des  accusés,  comme  cela  se  faisait  à  Paris.  Le 
jugement  ne  frappa  point  tous  les  autres.  Il  y  en  eut  un 
déclaré  non  convaincu,  et  toutefois  détenu;  deux,  réservés 
pour  une  nouvelle  information.  Les  dix-sept  ci-dessus 
nommés  furent  condamnés  à  mort. 

Suivent  des  procès  moins  étendus;  mais  chaque  jour  à 
peu  près  se  compte  par  une  ou  plusieurs  têtes. 

Le  14  {["^  août),  on  revient  aux  fournées  :  il  y  avait  huit 
accusés;  ils  avaient  pris  les  armes  un  jour  que  la  générale 
battit;  et  c'était  pour  la  force  départementale.  Ce  n'étaient 
pourtant  pas  des  jeunes  gens  qui  avaient  montré  cette 
ardeur  de  volontaires.  C'était  André-François  Broche-Des- 
COMBES,  cinquante-cinq  ans  ;  Vincent-Félix  Vanel,  soixante- 
neuf  ans;  Joseph-Prosper  Yanel,  soixante-sept  ans;  Marie- 
Charles  d'EuRRE,  cinquante-cinq  ans  ;  Joseph-Antoine-Mar- 
tin  d'Argexviller,  tous  les  cinq  ex-nobles,  il  est  vrai  :  ils 
furent  condamnés  à  mort.  On  remit  à  plus  ample  informé 
trois  autres,  Dubreuil,  René  Yanel  et  Loubat. 


tenant  agriculteur  (la  Révolution  ayant  supprimé  les  perruques);  Paul 
NoGuiER,  33  ans,  fabricant;  Marc-Antoine  Sauvairk;  Jean  Vigne;  J.  Floutier, 
48  ans,  marchand  d'étoffes;  Fr.  Hlguet,  40  ans,  agriculteur;  J.  Mirande, 
fabricant  d'étoffes;  Antoine  Bergeron,  33  ans,  menuisier,  et  trois  autres. 


470  LES   REPRÉSENTANTS   EN    MISSION 

Le  la  thermidor  (2  août),  le  tribunal  jugea  une  affaire 
de  vol;  le  18  (o  août),  une  affaire  de  complicité  dans  l'éva- 
sion de  Chabaud-Latour  :  il  y  eut  cinq  acquittés.  11  y  avait 
cependant  bien  d'autres  prévenus  à  juger  dans  les  prisons 
de  iSimes.  Dans  le  procès  fait  un  peu  plus  tard  au  maire 
Gourbis,  il  fut  dit  qu'il  avait  encore  en  réserve  trois  cents 
de  ses  administrés,  rangés  par  catégories  :  aristocrates, 
fanatiques,  feuillants,  fédéralistes,  contre-révolutionnaires, 
égoïstes, modérés,  avec  l'indication  de  leur  fortune,  considé- 
ration importante  pour  ces  sortes  de  jug-ements  :  à  son 
aise,  riche,  très  riche  '.  Mais  la  nouvelle  de  la  révolution 
de  thermidor  arriva  à  Nîmes  avec  l'ordre  de  suspendre  les 
exécutions  des  jugements  rendus  -, 

On  peut  se  figurer  l'effet  que  produisit  dans  cette  admi- 
nistration municipale  le  coup  de  tonnerre  du  9  thermidor. 
Des  lettres,  devançant  les  feuilles  publiques,  en  apportèrent 
la  nouvelle  chez  le  maire  Gourbis  le  16  et  le  17  :  le  16,  le 
décret  d'arrestation  porté  contre  Robespierre;  le  17,  sa 
mise  hors  la  loi.  Un  passag-e  de  l'interrogatoire  de  Gourbis 
dans  son  procès,  le  22  vendémiaire  an  III,  nous  peint  la 
scène  qui  se  passa  chez  lui  à  la  lecture  de  ces  lettres, 

Boudon,  Moulin,  Bertrand.  Giret,  Riffard  y  étaient 
réunis.  En  apprenant  les  mesures  prises  par  Payan  au 
commencement  de  la  crise  pour  résister  à  la  Gonvention, 
Bertrand  s'écria  :  <(  Ah!  le  brave  Payan!  ^  »  Gourbis  ne 
pouvait  croire  à  ce  qu'on  disait  des  sections  se  déclarant 
contre  Robespierre  :  «  Les  sections!  dit-il,  c'est  une  lettre 
fédéraliste!  »  Puis  Bertrand  :  «  Savez-vous  que  nous  pou- 


1.  Pièces  et  documents,  etc.,  p.  i'13,  cl  Berriat,  l.  I,  p.  Ti2  et  siiiv.  Dans 
son  interrogatoire,  quand  il  fut  mis  en  jugement,  il  dit  que  ces  listes 
n'étaient  pas  de  sa  main,  et  qu'elles  étaient  dressées  pour  des  contribu- 
tions. (GrefTe  du  tribunal  criminel  du  Gard,  3  cahiers.) 

2.  Le  28  thermidor,  un  des  juges  de  paix  de  Nimes  se  transporta  au 
cimetière  du  jeu  de  mail  et  y  constata  l'existence  d'une  fosse  non  encore 
terminée,  creusée  dejiuis  peu  par  ordre  de  l'accusateur  pul)lic  Bertrand. 
Elle  était  faite  pour  quarante-cinq  cadavres.  (Pièces  et  documents  offi- 
ciels, etc.,  p.  H.) 

3.  GrefTe  de  Nîmes,  dossier  Gourbis,  22  vendém.  an  III. 


CH.    XV.   —   MONTPELLIER   ET   NIMES  471 

VOUS  être  menés  à  Paris  à  présent.  »  Boudon  :  «  Il  fau- 
drait faire  marcher  l'armée  du  ?sord  sur  Paris.  »  Rif- 
fard  :  «  Cette  armée  a  poussé  trop  loin  ses  conquêtes,  on 
nous  jouerait  un  tour  de  Dumouriez,  »  Moulin  dit  que  la 
Société  des  Jacobins  était  factieuse  ;  il  ajouta  :  «  Adieu  les 
sociétés  populaires!  »  et,  se  saisissant  d'un  fusil  :  «  S'il 
faut  combattre,  me  voilà  prêt!  » 

Dans  ce  même  interrogatoire.  Gourbis  voudrait  faire 
croire  que  cet  événement  ne  lavait  ni  ému  ni  même  sur- 
pris. A  l'arrivée  des  lettres,  la  nouvelle  ainsi  transmise 
pouvant  être  fausse,  il  avait  conseillé  de  ne  la  point  divul- 
guer. Les  papiers  publics  étant  venus  la  confirmer  : 

Je  me  hâtai,  dit-il,  de  me  rendre  à  la  maison  commune. 

J'exposai  au  Conseil  général  que  ce  que  j'avois  souvent  dit 
se  véritioit,  savoir  qu'il  falloit  s'attacher  aux  choses  et  non  aux 
personnes.Je  répétai  ce  qaej'avois  souvent  dit, que  si  Robespierre 
lui-même  venoità  conspirer,  je  seroisle  premier  à  voter  pour  qu'il 
montât  sur  l'échafaud,  sans  égard  pour  tout  le  bien  qu'il  avoit 
fait  par  le  passé.  Eh  bien,  dis-je,  Robespierre  est  conspirateur, 
La  Convention  nationale  vient  de  le  déclarer  tel.  lui  et  ses  com- 
plices: je  fais  la  motion  pour  que  le  Conseil  général  félicite  la 
Convention...  et  lui  déclare  que  toujours  nous  nous  rallierons  à 
elle.  La  motion  fut  unanimement  adoptée. 

Les  choses  se  passèrent  effectivement  ainsi  à  la  com- 
mune, et  il  en  fut  de  même  au  tribunal. 

Le  tribunal  s'empressa  de  donner  acte  à  la  Convention 
de  sa  victoire.  Il  la  félicita  des  mesures  qu'elle  avait  prises 
à  l'égard  du  nouveau  dictateur  et  de  ses  infâmes  complices. 
Toutefois,  plusieurs,  parmi  ces  juges,  ne  pouvaient  se  dis- 
simuler et  n'auraient  pu  empêcher  personne  de  croire  qu'ils 
étaient  de  ces  complices.  Le  maire  Courbis  et  tout  le  per- 
sonnel du  tribunal  furent  arrêtés.  Nous  les  retrouverons 
plus  tard. 


APPENDICES 


I 

La  Commission  de  Saint-Malo. 

(Page  15.) 

Elle  avait  pour  président  le  citoyen  Mahé  qui,  incriminé  auprès 
des  représentants  pour  avoir  promis  sa  grâce  et  assuré  un  meilleur 
traitement  à  un  prêtre  réfractaire,  nommé  Jiihel,  s'en  excuse  en 
disant  qu'il  ne  voulait  que  s'en  servir  pour  se  faire  livrer  vingt 
autres  prêtres  : 

«  Un  prêtre  est  un  monstre,  j'en  conviens,  mais  ne  se  sert-on  pas 
des  bêtes  féroces  apprivoisées,  pour  prendre  les  plus  farouches?  »  etc. 
(Arch.  nat.,  AF  II,  carton  109,  dossier  23,  pièce  46.) 

La  procédure  à  l'égard  de  ce  prêtre  fut  suspendue  ce  jour  même 
(6  frimaire,  26  novembre  1793),  mais  reprise  et  continuée  en  vertu 
d'un  nouvel  arrêté  du  12  frimaire  {ibid.,  dossier  2,  pièces  3i-  et  93)  et  le 
président  mis  en  prison.  On  ne  lui  tint  pas  longtemps  rigueur,  si  l'on 
en  juge  par  cette  autre  lettre,  plus  plate  encore  que  la  précédente 
(27  frimaire,  ibid.,  pièce  6)  : 

Représentant, 
Permet  que  je  profite  du  premier  quart  d'heure  de  mon  élargisse- 
ment pour  te  remercier  de  la  bonne  leçon  que  tu  viens  de  me  donner. 
Je  ne  perdrai  jamais  de  vue  et  ferai  tous  mes  efforts  pour  te  faire 
oublier  les  fautes  que  j'aurais  pu  commettre  sans  que  ma  volonté  y  ait 
la  plus  faible  part — 

Mes  républicaines  civilités  àBourbotte  et  crois-moi  pour  la  vie  l'in- 
corruptible partisan  de  la  Montagne  et  de  la  sans-culotterie. 

Mahé. 

II 
Les  Chouans. 

(Page  33.) 

Les  cartons  de  l'armée  des  côtes  de  Cherbourg  et  surtout  de  l'armée 
des  côtes  de  Brest  au  ministère  de  la  guerre  sont  remplis  de  détails 


474  APPEiNDICES 

sur  les  Chouans.  Voici  comment  BeauforL  (vers  le  30  frimaire,  à  la 
veille  de  l'entière  extermination  des  Vendéens  au  nord  de  la  Loire) 
disait  au  ministre  de  la  guerre  ses  ruses  pour  les  surprendre  : 

«  Des  rassemblements  considérables  de  rebelles  s'étaient  formés 
dans  les  environs  de  Fougères. 

«  Nous  sommes  occupés  dans  ce  moment  à  environner  leur  repaire... 

«  Pour  réussir  dans  ces  démarches,...  voilà  le  stratagème  que  nous 
employons.  Nous  ôtons  nos  cocardes  et  nous  faisons  courir  le  bruit 
que  nous  cherchons  les  patriotes  pour  les  assommer.  A  cette  nouvelle, 
les  paj'sans  tressaillissent  de  joie  et  ils  nous  ont  promis  qu'au  pre- 
mier coup  de  filet  ^,  ils  se  réuniraient.  Tu  vois,  citoyen  ministre,  que 
c'est  le  vrai  moyen  de  ne  pas  les  manquer. 

«  Le  citoyen  Fontaine  s'est  transporté  sans  cocarde  dans  un  de  ces 
endroits  et  a  dit  qu'il  était  de  l'armée  royale  et  catholique  et  qu'il 
venait  dans  l'intention  de  donner  la  chasse  aux  patriotes.  Ces  paysans 
lui  ont  avoué  franchement  qu'ils  étaient  bons  aristocrates  et  bons 
chrétiens  et,  en  désignant  une  infinité  de  maisons,  ils  s'exprimaient 
ainsi  :  «  Je  vous  promettons,  monsieur,  que  ceux  qui  y  demeurent 
«  sont  bien  de  braves  gens  et  aussi  bons  aristocrates  que  nous  et 
«  qu'au  premier  coup  de  filet  toute  la  paroisse  se  réunira  à  nous.  » 

((Quant  aux  Chouans,  ils  se  conduisent  de  cette  manière: 

((  La  nuit,  ils  forment  divers  rassemblements  et  menacent  de  fusiller 
les  personnes  les  plus  renommées  dans  l'endroit  par  leur  patriotisme, 
s'ils  n'embrassent  leur  parti.  Le  jour,  ils  rentrent  dans  leur  paroisse, 
travaillent  à  la  terre,  leur  fusil  caché  à  côté  d'eux,  et,  sitôt  qu'ils 
voient  un  bleu,  c'est  ainsi  qu'ils  nous  appellent,  ils  tirent  dessus.  » 
(Dépôt  de  la  guerre,  armée  des  côtes  de  Cherbourg,  à  la  date.) 

Après  la  bataille  de  Savenay,  toute  la  guerre  au  nord  de  la  Loire 
est  contre  les  Chouans.  C'est  encore  Rossignol  qui  y  préside,  et  voici 
sur  quel  pied  les  représentants  Billaud-Varennes  et  Ruamps  sont 
avec  lui  : 

«  Port-Malo,  5  venlùse. 

«  Vous  devez  savoir,  général,  que  l'usage  veut  que  les  représentants 
du  peuple  près  les  armées  de  la  République  reçoivent  l'ordre  de  chaque 
jour.  Cependant  il  ne  nous  est  pas  encore  parvenu,  quoique  vous 
ne  puissiez  pas  ignorer  et  notre  séjour  au  Port-Malo  et  la  nature  de 
nos  pouvoirs.  Vous  voudrez  donc  bien  vous  conformer  à  cette  règle.  » 

Au  revers  est  le  brouillon  de  la  lettre  de  Rossignol,  qui  s'excuse  sur 
sa  santé,  etc.  (armée  des  côtes  de  Brest,  à  la  date);  et  le  10  ventôse  : 

«  Il  est  temps,  général,  que  l'armée  apprenne  que  nous  sommes  ici 
pour  seconder  son  énergie  et  pour  partager  sa  gloire.  Soit  négligence 
(les  chefs,  soit  erreur,  il  paroit  que  le  militaire  ne  connoît  même  pas 
les  représentants  du  peuple.  11  faut  donc  le  voir  et  lui  parler.  Il  faut 

1.  On  pourrait  avoir  l'idée  de  lire  sifflel;  mais  il  veut  dire  :  ;i  la  pre- 
mière tentative  faite  pour  les  surprendre  et  les  envelopper. 


APPENDICES  475 

qu'il  sache  ce  qu'il  a  droit  d'allciulre  de  nous  et  ce  que  nous  voulons 
de  lui.  Ainsi  vous  ordonnerez  une  revue  générale,  fixée  à  tridi  prochain. 
L'état-major  se  rendra  chez  nous  la  veille,  à  11  heures  du  matin,  et 
vous  mettrez  à  l'ordre  l'arrêté  que  nous  joignons  à  cette  lettre. 
«  Salut  et  fraternité, 

«  Billaud-Varennes,  Ruamps.  » 

Les  deux  représentants  ont  plus  d"égard  pour  les  volontaires  de 
Paris  qui  veulent  rentrer  chez  eux  (13  ventôse)  : 

«  Considérant  que  l'ohéissance  et  le  dévouement  sont  le  i)remier 
devoir  du  soldat  répuhlicaiu; 

«  Considérant  que  la  réclamation  du  premier  bataillon  de  Paris, 
maintenant  cantonné  à  Port-Malo,  pour  rentrer  dans  ses  foyers,  récla- 
nation  motivée  sur  cequ'iln'a  été  levé  que  pour  marcher  dans  le  Cal- 
vados et  qui  nous  a  été  vivement  exprimée  à  la  revue  de  ce  matin 
en  présence  de  toute  l'armée,  annonce  que  ce  bataillon  n'a  ni  le  désir, 
ni  la  volonté  de  servir  plus  longtemps  avec  les  troupes  de  la  Répu- 
blique ; 

«  Considérant  que  la  patrie  compte  assez  de  défenseurs  généreux 
pour  se  passer  de  ceux  à  qui  la  loi  permet  de  se  retirer; 

«  Considérant  enfin  que  le  républicanisme  des  Parisiens  ne  permet 
pas  qu'on  expose  aucun  de  leurs  concitoyens  à  démentir  le  sublime 
enthousiasme  et  à  ternir  tant  de  gloire, 

«  Arrêtent  : 

«  —  Ils  partiront  dans  les  24  heures,  ils  laisseront  leurs  armes; 
ils  emporteront  leur  solde  payée.  » 

On  demande  des  renforts  (19,  24  ventôse),  on  chante  victoire 
(25,  26,  27  ventôse),  et  pourtant,  le  28  germinal,  Dubois-Craucé, 
en  mission  dans  les  départements  de  Bretagne,  avoue  encore  au  Co- 
mité de  salut  public  que  la  guerre  est  loin  détre  finie  : 

«  La  situation  des  départements  du  Finistère,  du  Morbihan,  de 
rille-et-Vilaine,  des  Côtes-du-Nord  et  de  la  Mayenne  est  assez  critique. 
La  malveillance  prend  toutes  les  formes...  Tous  ces  départements 
sont  infectés  d'agents  de  cy-devant,  de  pères,  mères,  ou  parents 
d'émigrés  qui  influencent  tous  les  cantons... 

«  Tel  est  l'état  déplorable  dans  leijuel  se  trouvent  les  malheureux 
habitants  de  ces  pays  que  les  administrateurs  ont  laissés  dans  la  plus 
profonde  ignorance  des  principes,  en  favorisant  sous  main  les  détrac- 
teurs et  les  ennemis  jurés  de  la  Révolution.  Cependant,  avec  les 
mesures  qu'on  a  prises,  la  levée  se  fait  et  il  est  déjà  parti  plus  de 
40  000  hommes. 

«  Il  est  nécessaire,  si  vous  voulez  éviter  une  nouvelle  Vendée,  que  vous 
envoyiez  ici  un  représentant  qui  ait  des  pouvoirs  suffisants  pour 
terminer  la  malheureuse  guerre  des  Chouans  avec  rapidité;  car, 
je  vous  le  déclare,  tout  est  Chouan  d'intention  dans  ces  départements. 
Ils  ne  peuvent  être  contenus  que  par  la  terreur,  et,  si  on  laisse  déve- 
lopper les  germes  de  la  malveillance,  ce  sera  encore  une  Vendée, 
aussi  funeste  que  l'a  été  celle  de  la  rive  gauche  de  la  Loire...  » 


476  APPENDICES 

Voyez  encore  une  lettre  du  même  représentant  (24  germinal)  sur 
les  désertions,  et  une  de  Kléber  (27  germinal)  :  «  C'est,  dit-il,  un  noyau 
de  brigands  qui  s'est  successivement  augmenté  des  débris  de  l'armée 
catholique.  «  Tréhouart  (28  germinal)  indique  au  Comité  neuf  causes 
du  mal  et  autant  de  remèdes.  Pour  le  Comité  de  salut  public,  il  n'y  en 
a  qu'un  :  exterminer.  Le  général  de  brigade  Vachot  lui  répond 
(Vitré,  16  floréal)  : 

«  J'ai  reçu  le  14  de  ce  mois,  à  minuit,  l'extrait  de  votre  arrêté  du  8 
du  même  mois,  qui  m'ordonne  de  me  charger  de  diriger  les  troupes 
de  la  République  réunies  contre  les  Chouans  pour  les  exterminer. 

«  Oui,  citoyens  législateurs,  vous  ne  vous  serez  pas  servis  de  cette 
expression  sans  que  j'aie  le  plus  vif  désir  de  remplir  votre  attente  à 
cet  égard...  »  (Armée  des  côtes  de  Cherbourg,  à  la  date.) 

Le  18  floréal,  le  général  Moulin  annonce  qu'ils  sont  en  pleine 
déroute;  au  moins  ne  semblent-ils  pas  découragés.  Le  même  général 
dit,  le  2o  : 

«  On  détruit  journellement,  dans  les  environs  de  Rennes  et  de 
Vitré,  quelques  Chouans  épars  çà  et  là,  par  quatre  ou  cinq,  mais  ils  se 
répandent  par  bandes  de  30  à  50,  annonçant  partout  qu'ils  sont  une 
avant-garde  et  passant  successivement  d'un  district  à  un  autre.  » 
(Armée  des  côtes  de  Brest,  à  la  date.) 

Les  troupes  républicaines  sont-elles  en  meilleur  état?  Le  26  floréal, 
Dubois-Crancé  écrit  à  la  commission  d'organisation  des  armées  : 

«  Ceux  qui  ont  résisté  aux  ordres  supérieurs,  ceux  qui  ont  voulu 
que  30  000  hommes  de  réquisition,  sous  prétexte  qu'ils  étaient  emba- 
taillonnés,  qu'ils  gardaient  des  postes  importants,  restassent  à  portée 
des  brigands,  ont  causé  un  grand  préjudice  à  la  République,  car  il 
en  est  déserté  moitié,  et  l'on  sait  bien  où  ils  sont  allés.  » 

Le  !'"'■  prairial,  Laignelot  écrit  de  Vitré  au  Comité  : 

«  Citoyens  collègues,  les  Chouans  existent,  mais  bientôt  ils  ne 
seront  plus...  Quoiqu'on  ait  dit  que  ce  n'était  rien,  que  ce  n'était  qu'un 
ramas  de  malheureux  qui,  ne  pouvant  trouver  un  asile  en  aucun 
lieu,  faisaient  le  métier  d'assassins,  je  trouve,  moi,  que  c'étaient  de 
parfaits  organisateurs  de  guerre  civile  et  que  celle-ci  n'eût  pas  tardé 
à  devenir  autant  et  même  plus  dangereuse  que  la  Vendée.  » 

11  y  en  a  des  germes  dans  les  cinq  départements  de  la  ci-devant 
Bretagne,  et  dans  presque  toutes  les  communes,  mais  il  compte  sur 
Moulin  et  sur  Vachot.  Il  ne  cesse  pourtant  pas  de  réclamer  du  ren- 
fort (26  prairial,  etc.). 

Le  9  thermidor,  Le  Carpentier  écrit  encore  de  Port-Malo  :  «  La  horde 
des  Chouans  se  grossit  tous  les  jours  (Arcli.  nat.,  AF  II,  269,  ther- 
midor, à  la  date);  et  le  16,  la  commune  et  le  comité  de  surveillance 
de  Candé  disaient  :  «  Il  existe  plus  de  40  000  Chouans  entre  Rennes, 
Laval  et  Nantes  »;  et  ils  demandaient  qu'on  envoyât  un  représentant. 
(Ibid.) 

Il  fallait  plus  qu'un  représentant  pour  terminer  cette  guerre,  et  un 
autre  général  que  ceux  qui  avaient  commandé  jusque-là. 


APPENDICES  477 


III 


Le  registre  du  tribunal  révolutionnaire  de  Brest. 

(Pa.'o  .i7.) 

Le  registre  du  tribunal  présidé  par  Ragmey  est  au  greffe  du  tri- 
bunal civil  de  Brest.  M.  Levot  en  dit  dans  une  note  de  son  excellent 
ouvrage  (p.  274)  :  «  Ce  registre  contient  4b  feuillets  auxquels  man- 
«  quent  ceux  qui  doivent  porter  les  chiffres  2,  3,  6.  La  première  page 
«  commence  par  le  jugement  de  Le  Coq  (29  ventôse).  Le  jugement  qui 
'c  suit  est  celui  de  Jean  Drevet  (4  germinal).  Viennent  ensuite  les  juge- 
«  ments  de  Jean-Marie  Jézéquel  (28  ventôse),  puis  ceux  des  8,  G  et  5 
«  germinal,  inscrits  dans  cet  ordre.  D"autres  transpositions  ont 
«  encore  lieu.  Après  le  24  germinal  on  revient  au  24  ventôse.  Les 
«  ratures,  interpolations,  renvois  ne  sont  approuvés,  ni  par  le  pré- 
«  sident,  ni  par  aucun  juge.  On  a  dit  que  ce  registre  avait  été  refait 
•(  précipitamment  après  le  9  thermidor.  L'uniformité  de  l'écriture, 
«  annonçant  une  transcription  continue  et  non  par  intervalles,  semble 
«  confirmer  cette  assertion.  » 

Cette  note  a  besoin  d'être  rectifiée.  Le  registre  porte  sur  la  pre- 
mière page  cette  indication  :  «  Manquent  les  feuillets  2,  3,  6.  »>  Cela 
est  vrai  des  feuillets  cotés,  et  M.  Levot  s'en  est  tenu  là  :  mais  les 
lacunes  ne  sont  pas  où  elles  semblent  être  ni  le  désordre  tel  qu'on  le 
suppose.  En  réalité  les  feuillets  qui  manquent  sont  les  feuillets  1,  2 
et  3.  Pour  la  suite,  l'erreur  est  dans  la  façon  dont  on  a  rajusté  au 
registre  les  feuilles  volantes  et  dans  les  chiffres  qu'on  leur  a  donnés. 

Le  feuillet  coté  4,  placé  après  le  n*'  7,  est  bien  le  quatrième  :  il  con- 
tient au  recto  la  fin  du  jugement  de  Le  Coz,  prêtre  réfractaire,  con- 
damné à  mort,  et  de  François  >'édélec,  condamné  à  la  déportation 
pour  l'avoir  recueilli  (23  ventôse)  ;  puis  au  verso  le  jugement  de 
Nicolas  Sanier  et  de  Félix  Lerminier,  volontaires,  acquittés  (24  ven- 
tôse), et  le  commencement  du  jugement  de  François  Le  Gouy,  quartier- 
maître  du  vaisseau  l'Impétueux.  —  loi  parait  commencer  la  lacune  : 
mais  c'est  une  illusion.  Nous  avons  les  feuillets  qui  suivent,  seulement 
ils  ont  été  recelés  au  registre  à  rebours  (le  verso  au  lieu  du  recto)  et 
incorrectement  numérotés.  La  suite  des  jugements  et  l'accord  des 
phrases  interrompues  en  donnent  la  preuve. 

Ainsi  il  faut  prendre  pour  o«  feuillet  le  feuillet  coté  1,  en  le  retour- 
nant du  recto  au  verso  ;  le  feuillet  4  verso  finit  par  la  phrase  :  La 
Convention  nationale  décrète  que  quiconque  proposerait  ou  tenterait  d'éta- 
blir en  France  la  royauté  ou  tous  autres...  et  le  feuillet  1,  verso,  con- 
tinue par  les  mots  :  attentatoires,  etc.,  qui  complètent  la  phrase  ;  et  c'est 
la  fin  du  jugement  de  Le  Gouy  que  le  feuillet  4  laissait  incomplet. 
Puis  on  trouve  sur  la  même  page  :  Du  28  ventôse,  Hervé  Jézéquel, 
jugement  qui  sera  repris;  ordre  de  le  ramener  au  château  de  Brest; 
et  sur  la  page  suivante  (feuillet  1,  recto)  :  Du  29  ventôse.  Jacques  Le 
Coq,  acquitté,  et,  du  4  germinal,  Jean  Drevet,  prêtre  réfractaire.  con- 
damné à  mort. 


478  APPENDICES 

Quel  sera  le  feuillet  suivant  ou  feuillet  6  que  l'on  dit  manquer? 
C'est  le  feuillet  5  retourné  aussi  de  verso  en  recto  :  la  phrase  qui  ter- 
mine le  feuillet  1  recto  (notre  feuillet  5  verso)  se  continue  au  feuillet 

5  verso  [déclai^e  ses  biens  confisqués  nu  profit  de  la  République  —  fran- 
çaise); et  les  faits  se  suivent  par  ordre  de  date  :  6  germinal,  prestation 
du  serment  de  Jean-Corneille  Pasquier,  nommé  juge,  et  l'arrêté  des 
représentants  qui  le  nomment;  puis  François  Prignot,  émigré,  con- 
damné à  mort,  et,  au  recto,  6  germinal,  Kerléan  père  et  fds,  con- 
damnés à  la  déportation  ;  8  germinal,  Françoise-Pétronille  Bœhhuen  ou 
Bœkhuen,  condamnée  ;i  mort.  Notre  feuillet  6  se  relie  ainsi,  et  par  la 
suite  de  la  phrase  et  par  la  suite  des  jugements,  au  feuillet  7  et, 
depuis  lors,  la  rédaction  se  continue,  sans  rajustement  dans  les  feuil- 
lets comme  sans  rature  :  les  irrégularités  en  ce  genre  se  bornent  aux 
premiers  feuillets  qui  nous  sont  restés. 

M.  Levot  se  montre,  à  cause  de  cela,  disposé  à  y  voir  une  trans- 
cription continue,  qu'il  reporterait  volontiers  à  une  époque  posté- 
rieure au  9  thermidor.  Mais,  ce  qu'il  ne  remarque  pas,  c'est  que 
chaque  jugement  est  suivi  des  signatures  du  président,  des  juges  et 
du  greffier;  qu'un  juge  nouvellement  nommé,  ayant  prêté  serment  le 

6  germinal,  son  nom  se  trouve  désormais  avec  les  autres;  et  de 
même,  lorsque  le  greffier  Quémar  a  été  remplacé  par  Gabon,  c'est 
Cabon  qui  signe  comme  greffier  après  les  jtiges.  On  peut  admettre 
que  la  mise  au  net  des  jugements  n'a  pas  été  régulièrement  faite, 
après  chaque  séance,  par  l'employé  du  greffe;  mais  on  n'aurait  pas 
ainsi  recueilli  toutes  les  signatures  à  point  nommé,  si  la  transcrip- 
tion eût  été  retardée  jusqu'après  le  9  thermidor. 

Ce  registre  a  donc  tous  les  signes  de  l'authenticité;  mais  c'est 
dans  les  dossiers  qui  sont  au  tribunal  de  Quimper,  que  M.  Du  Chate- 
lier  et  M.  Levot,  après  lui,  ont  puisé  les  détails  qui  donnent  tant  d'in- 
térêt à  leur  exposition. 

IV 
Le  tribunal  criminel  de  Rouen  à  Dieppe. 

(Page  81.) 

Le  l'egistre  du  tribunal  criminel  de  Rouen,  conservé  au  greffe  de  la 
cour,  donne  tout  au  long,  à  leur  date,  les  pièces  essentielles  des  quatre 
jugements  de  Jean  Lefebvre,  de  François  IVIallet,  de  Michel-Thomas 
Plaimpel  et  du  prêtre  Etienne  Briche.  Contentons-nous  d'ajouter  à  ce 
que  nous  en  avons  donné  ci-dessus  la  déclaration  du  jury  on  ce  qui 
touche  Mallet  : 

«  11  est  constant  que  le  2  germinal,  plusieurs  citoyens  étant  à  déjeu- 
ner chez  le  citoyen  Baure  (ou  Bance),  cultivateur  à  Lintot,  on  a  tenu 
des  propos  tendant  à  l'avilissement  et  à  la  destruction  du  gouverne- 
ment révolutionnaire  et  républicain  et  à  établir  un  pouvoir  attentatoire 
à  la  souveraineté  du  peuple  françois,  notamment  en  disant:  «  Sij'élois 
«dans  la  commune  de  Dieppe, le  jour  que  l'on  guillotincroit  quelques 


APPENDICES  479 

«conspirateurs,  je  me  ferois  f...  dedans,  parce  que  je  ne  pourrois 
«  m'empêcher  de  parler,  je  monterois  sur  l'ochafaud  et  jejetlerois  tout 
«  à  bas,  ne  pouvant  pas  voir  guillotiner  mes  frères  »  ;  ajoutant  :  «  Je  ne 
«croirai  jamais  à  d'autres  lois  qu";i  celle  dans  laquelle  j"ai  été  élevé, et, 
'(  si  tout  le  monde  peusoit  comme  moi,  la  loi  seroil  bientôt  renversée.  » 

«  François  Mallet  est  convaincu  d"avoir  tenu  ces  propos,  et  il  les 
a  tenus  dans  des  intentions  criminelles  et  contre-révolutionnaires.  » 

C'est  à  propos  de  ces  gens  si  parfaitement  inofiensifs  que  Siblot 
avait  écrit  de  Rouen  au  Comité  de  salut  public  (28  ventôse,  18  mars 
1794)  :  «  Je  me  suis  concerté  avec  le  tribunal  criminel  de  Rouen  qui 
va  se  transporter  à  Dieppe  pour  y  juger  les  individus  accusés  de  faire 
partie  de  la  horde  scélérate  qui  désolait  le  territoire.  »  (Arch.  nat.,  AF 
II,  1G2,  ventôse,  pièce  230.) 

V 

Le  Calvados  après  la  défaite  du  fédéralisme. 

iPage  i>'J.) 

Il  y  a,  sur  l'état  de  la  Normandie,  et  du  Calvados  en  particulier,  à 
cette  époque,  plusieurs  lettres  fort  intéressantes  de  l'agent  Perrin, 
29,  31  juillet,  6,  7, 11.  24,  26  août,  2  septembre,  27  octobre.  (Arch.  nat., 
Fia,  551  j  dossier  Pe/Ym.) 

«  Une  effrayante  tranquillité  a  régné  à  Caen  le  jour  de  la  fédéra- 
tion, écrit-il  le  11  août...  On  attend  le  moyen  de  se  venger.  Le  peu- 
ple n'a  nulle  confiance  dans  les  travaux  de  la  Convention,  nul  rapport 
avec  le  soldat  parisien  qu'il  regarde  comme  l'ennemi;  il  est  indifférent 
à  la  démohtion  du  château.  »  —  Rapport  analogue  de  l'agent  Dela- 
barre  [ibid.,  o30)  :  «  La  classe  des  négociants  et  celle  des  gens  comme 
il  faut  tient  toujours  à  la  hgue  départementale.  »  Et  les  représentants 
en  mission  sur  les  côtes  de  la  Manche  écrivent,  le  5  août,  au  Comité  de 
salut  public  : 

«  Tout  est  Wimphen  à  Caen.  L'un  de  nous  a  parlé  formellement 
contre  Wimphen  et  contre  ceux  qui  s'intéressent  à  ce  traître.  On  ne 
peut  changer  l'esprit  de  cette  ville  qu'en  faisant  déclarer  tous  les 
bons  citoyens  contre  Wimphen  et  en  forçant  les  intrigants  souples 
et  adroits  à  disparaître  et  à  renoncer  aux  places.  »  (Arch.  nat..  AF  II. 
160,  à  la  date.) 

A  la  fête  du  10  août,  il  y  eut  un  grand  émoi.  L'architecte  chargé  de 
décoi'er  l'autel  de  la  Patrie  avait  reçu  ordre  de  n'employer  pour  ins- 
cription que  celle-ci  :  Liberté^  égalité,  union,  fraternité,  unité,  indivi- 
sibilité de  la  République  .allais  voici  que  sur  quelques  banderoles  on  ht  : 
Vive  la  nation,  la  loi  et  le  l'oi.  L'administration  fort  troublée  mande 
l'architecte;  il  dit  que,  «  pressé  par  le  temps,  il  avait  cru  pouvoir 
se  servir  des  anciennes  décorations  [de  1790^,  en  faisant  disparaître, 
au  moyen  d'une  couche  de  peinture  à  la  colle,  les  anciennes  inscrip- 
tions; mais  que  la  pluie  considérable  survenue  ce  matin  les  avait 
fait  revivre   en  partie.  Le  Conseil  général  réprouve  sa  conduite,  or- 


480  APPENDICES 

donne  que  son  arrêté  sera  imprimé  et  affiché.  (Arch.nat.,  A  F II,  carton 
46,  dossier  160,  pièce  191.) 

Un  peu  plus  lard  (10''  jour  de  la  3°  décade  du  l"^"^  mois,  21  octobre 
1793),  les  sociétés  populaires  de  la  Manche,  sur  l'invitation  des  adminis- 
trateurs du  Calvados,  se  proposèrent  d'envoyer  des  députés  à  Caen, 
«  pour  y  ramener  par  les  persuasions  de  la  fraternité  et  par  l'ascendant 
du  patriotisme  l'esprit  de  ce  département  trop  longtemps  égaré  par 
les  odieuses  manœuvres  du  fédéralisme».  Elles  en  demandèrent  l'auto- 
risation à  Le  Carpentier,  qui  l'accorda  par  une  lettre  autographe  où 
on  lit  : 

«  Que  les  citoyens  qui  n'ont  été  que  trompés  se  rallient  autour  de 
Vhoiel  de  la  Patrie,  avec  ses  autres  enfants,  mais  que  les  traîtres 
n'échappent  pas.  Ainsi  notre  salut  sera  prompt  et  assuré.  »  (Archives 
du  Calvados.) 

Voyez  aussi,  sur  l'état  du  Calvados  et  de  la  Manche,  une  lettre 
adressée  le  2  septembre  à  Prieur  (de  la  Marne)  par  l'agent  Poupinet, 
qui  avait  été  de  Caen  à  Saint-Lô  et  à  Coutances  avec  Le  Carpentier. 
(Arch.  nat.,  AF  II,  121,  pièce  2.) 

VI 

Discours  de  Laplanche  à  Caen  (10  frimaire, 
30  novembre  1793). 

(Page  9i.) 

J'avais  tiré  ce  discours  des  registres  du  Directoire  du  département 
du  Calvados  (reg.  VI,  f^^*  93-96).  Mais  comme  Laplanche  le  fit  imprimer 
et  qu'on  en  retrouve  un  exemplaire  dans  les  cartons  du  Comité  de 
salut  public,  aux  Archives  nationales  (AF  II,  92,  dossier  Laplanche, 
pièce  12),  je  me  borne  à  y  renvoyer.  Donnons  en  échange  cette  note 
de  l'agent  Perrin  sur  Laplanche  (21  frimaire,  H  décembre)  : 

«  Le  député  n'est  point  flatté  de  voir  à  côté  de  lui  un  citoyen  qui 
oserait  vous  dire  qu'il  se  fait  accompagner  d'un  détachement  de  cava- 
lerie, formé  d'hommes  d'élite  pour  la  taille,  que  l'on  appelle  garde 
du  corps;  que  de  sa  propre  autorité  il  a  mis  en  liberté  le  directeur 
de  la  poste  de  Cherbourg,  arrêté  par  ordre  du  Comité  de  salut  public.  ; 
que  le  19  frimaire  il  a  empêché  les  voyageurs  de  sortir  de  Caen,  parce 
qu'il  présidait  dans  une  orgie  qui  s'est  poussée  si  avant  dans  la  nuit 
que  la  plupart  sont  restés  dans  son  antichambre,  depuis  deux  heures 
jusqu'à  minuit;  etc.  » 

Il  fait  un  lamentable  tableau  de  tout  le  reste.  —  Sans  la  résistance 
de  Granville,  c'en  était  fait  du  Calvados,  de  la  Manche  et  de  la  Seine- 
Inférieure.  (Arch.  nat.,  Fi»,  551,  dossier  Penin.) 


APPENDICES  481 


VII-VIII 


Jug-ement  de  J.  Riblier  et  de  la  fille  Desacres  Guesdon. 

(Page  108.) 

Le  tribunal  assemblé  pour  procéder  au  jugement  du  procès  de 
Jacques  Riblier  et  de  la  fille  Desacres  Guesdon,  le  premier  prévenu 
de  désobéissance  à  la  loi,  et  la  seconde,  d'avoir  donné  asile  au  dit 
Riblier,  ont  été  acconduits  en  la  salJe  d'audience  lesdils  prévenus, 
libres  et  sans  fers,  lesquels,  surl'interpellation  qui  leurs  en  a  été  faitte 
par  le  président,  ont  déclaré  s'appeler  :  l'un,  Jacques  Riblier,  prestre, 
cy-devant  vicaire  de  la  commune  de  Martin,  près  Carouge,  originaire 
de  la  commune  de  Chesnesse,  âgé  d'environ  cinquante-huit  ans;  et 
l'autre,  Marie-Jeanne  Desacres  Guesdon,  marchande  de  fil,  aussi  âgée 
de  cinquante-huit  ans,  demeurant  en  la  commune  de  Falaise.  Et 
ayant  été  avertis  d'être  attentifs  à  tout  ce  qu'ils  allaient  entendre, 
lecture  a  été  publiquement  donnée  des  pièces  de  leur  procès  en  leur 
présence  et  celle  du  citoyen  Vasnier  leur  deffenseur  officieux,  lequel 
a  preste  le  serment  requis  par  la  loi.  L'accusateur  public  a  ensuite 
été  entendu  ainsi  que  les  prévenus  et  leur  deffenseur,  après  quoy  les 
juges  se  sont  retirés  en  la  chambre  du  Conseil  pour  délibérer,  et  eux 
rentrés,  après  avoir  émis  à  haute  et  inteUigible  voix  et  séparément 
leurs  opinions,  le  président  a  prononcé  le  jugement  suivant. 

Le  Tribunal,  oui  et  ce  requérant  l'accusateur  public  en  conformité 
de  l'article  10  de  la  loi  du  30  vendémiaire  ainsi  conçu  :... 

Déclare  que  ledit  Riblier  est  convaincu  d'avoir  été  sujet  à  la  dépor- 
tation. En  conséquence,  vu  ce  qui  résulte  des  articles  14  et  l'6  de  ladite 
loi  ainsi  que  de  l'article  5  d'icelle  ainsi  conçu  :... 

Ordonne  que  ledit  Riblier  sera  dans  vingt-quatre  heures  livré  à 
l'exécuteur  des  jugements  criminels  et  mis  à  mort. 

En  ce  qui  concerne  la  fille  Guesdon  dilte  Desacres,  attendu  qu'il 
reste  constant  qu'elle  a  recelé  ledit  Riblier  sachant  qu'il  étoit  sujet  à 
la  déportation,  vu  ce  qui  résulte  de  l'article  2  de  la  loi  du  22  germinal 
ainsi  conçu  : 

«  A  compter  de  la  publication  de  la  présente  loi,  le  receleur  d'ec- 
clésiastiques soumis  aux  peines  énoncées  en  l'article  1  sera  regardé 
et  puni  comme  leur  complice  »; 

Le  tribunal  la  condamne  également  à  la  peine  de  mort,  pour  quoy 
sera  pareillement  livrée  dans  les  vingt-quatre  heures  aux  mains  de 
l'exécuteur. 

Déclare  leurs  biens  confisqués  au  profit  de  la  nation. 

Ordonne  que  pour  l'exécution  du  présent  jugement  ledit  Riblier  et 
ladite  fille  Guesdon  seront  conduits  sur  la  place  publique  de  cette 
ville  et  y  auront  la  tête  tranchée  conformément  à  l'article  3  du  titre 
1er  (Je  la  l"""  partie  du  code  pénal. 

Faisant  droit  au  surplus  sur  les  plus  amples  conclusions  de  l'accu- 
sateur public,  le  tribunal  ordonne  que  les  papiers  saisis  avec  les  accusés 

II.  —  31 


482  APPENDICES 

seront  lacérés  et  brûlés  au  pied  de  l'échafaud  par  l'exécuteur  des 
jugements  criminels  et  que  le  présent  jugement  sera  imprimé  et  affiché 
dans  toulte  l'étendue  de  ce  département. 

Fait  et  jugé  à  Caen  en  l'audience  du  tribunal  criminel  du  déparle- 
tement  du  Calvados,  publiquement  et  les  portes  étant  ouvertes,  où 
étoient  les  citoyens  Charles  Cailly  président,  Goislard  juge,  Pierre 
La  Pommeraye  et  Courville,  juges  près  le  tribunal  du  district,  pris 
pour  l'absence  des  citoyens  Tanqueray  et  Serant,  juges  près  ledit 
tribunal,  et  Laurent  Fanet  accusateur  public,  lesquels  ont  signé  la 
minute  du  présent  jugement  avec  Pierre  Louis  Le  Bretton,  greffier 
près  ledit  tribunal,  le  24  thermidor  2«  année  de  la  République  fran- 
çaise une  et  indivisible. 

Signé  au  registre, 

Goislard.  P.-M.  Serant.  Tanquerai.  Cailly.  Fanet.  Le  Bretton. 
(Greffe  de  la  cour  de  Caen,  reg.  II,  f^  179.) 

Les  deux  juges  absents  ont  signé  au  lieu  de  leurs  substitués. 


IX 
Laplanche  dans  le  Loiret. 

(Page  117.) 

Les  plaintes  que  son  administration  y  avait  soulevées  le  poursui- 
vaient jusque  dans  le  Calvados.  11  y  répond  de  Falaise  (17  du  2'=  mois, 
7  novembre  1793),  disant  que  cela  prouve  «  combien  le  département 
du  Loiret  avait  besoin  d'un  montagnard  intrépide  qui  a  su  couper 
la  main  qu'il  tendait  à  la  Vendée  et  à  l'hydre  du  fédéralisme.  Le 
département  du  Cher,  ajoute-t-il,  ne  me  dénoncera  pas.  »  {Ibid.. 
Arch.  nat.,  AF  II,  carton  268,  pièce  83.) 

Dégoûté,  il  demande  son  rappel.  En  tête  de  la  lettre,  on  lit  cette 
note  d'un  membre  du  Comité  : 

«  Répondre  qu'il  ne  doit  pas  s'inquiéter  des  accusations  motivées  sur 
les  mesures  énergiques  qu'il  a  prises,  et  que,  si  elles  arrivoient  à  la 
Convention,  chaque  patriote  se  feroit  un  devoir  de  le  défendre.  L'inviter 
à  rester  à  la  tête  des  colonnes  qui  marchent  contre  les  brigands.  » 
Dans  la  lettre  écrite  au  nom  du  Comité  (pièce  84),  on  lit  : 
«  Il  vous  observe  que  vous  ne  devez  point  vous  hâter  de  livrer  quel- 
ques combats  partiels  avant  d'avoir  reçu  du  Comité  le  plan  de  cam- 
pagne qui  doublera  vos  forces  par  les  mouvements  simultanés. 
«  Surtout  pressez-vous  en  masse.  » 

C'est  pour  cela  sans  doute  que  Lechelle  répétait  sans  cesse  : 
((  Il  faut  marcher  majestueusement  et  en  masse.  » 
Quatre  caisses  contenant  le  fruit  des  spoliations  qu'il  avait  opérées 
dans  le  Loiret  et  dans  le  Cher  lui  avaient  été  envoyées  pendant  le  cours 
de  sa  mission  dans  le  Calvados.  Arrivées  à  la  Convention,  elles  avaient 
été,  par  décret  du  18  brumaii'e  (8  novembre),  mises  sous  les  scellés 
à  la  diligence  des  inspecteurs  de  la  salle.  Les  scellés  furent  levés 


APPENDICES  483 

devant  lui,  à  sou  retour;  il  constata  la  conformité  du  contenu  avec  les 
procès-verbaux  et  en  fit  le  compte  sommaire  dans  la  séance  du 
4  ventôse  (22  février  1794).  «  Tous  ces  produits,  dit-il,  viennent  du  luxe 
des  dépouilles  du  fanatisme  et  de  l'aristocratie  nobiliaire  ou  gens 
suspects.  »  La  Convention  décréta  la  mention  honorable  et  l'insertion 
au  bulletin.  {Moniteur  du  6  ventôse,  24  février,  t.  XIX.  p.  347.) 

X 

La  justice  révolutionnaire  à  Poitiers. 

(Page  liT.) 

Le  8  nivôse  (28  décembre  1793),  Jean  Verdon,  ex-abbé  précepteur 
des  enfants  de  Bouthillier  du  Retail,  accusé  d'avoir  commandé  une 
partie  de  l'armée  catholique,  et  en  cette  qualité  délivré  des  billets 
de  réquisition.  Il  était  porteur  d'un  passeport  signé  de  lui  et  daté  de 
l'an  !«'  de  Louis  XVIL 

Le  9,  François  Boctet,  dit  Laurent,  marchand,  accusé  d'avoir  «  tenté 
de  rétablir  la  royauté  en  envoyant  la  nation  au  diable,  en  disant  que 
la  f.....  nation  ne  dureroit  pas  longtemps,  que  cela  finiroit  bientôt,  qu"il 
ch...  sur  les  bonnets  rouges,  les  certificats  de  civisme  et  la  nation  ». 

Le  13  (2  janvier  1794),  Marie-Louise  Dcpont.  femme  de  Charles  du 
RErrAiL,juge  de  paix,  mère  de  ces  deux  jeunes  gens  dont  l'abbé  Verdon 
avait  été  le  précepteur;  accusée  de  les  avoir  laissés  partir  pour  re- 
joindre les  Vendéens  (le  plus  jeune  avait  treize  ou  quatorze  ans),  et 
de  s'être  toujours  montrée  hostile  aux  patriotes. 

Le  14.  Pierre- Jean-Gabriel  Rcé,  prêtre  réfractaire,  et  Pierre  Delourne. 
journalier. 

Le  22  (11  janvier),  Jean  Crcon  de  La  Grange,  ancien  négociant  et 
armateur,  complice  d'émigrés  :  il  avait  reçu  plusieurs  lettres,  une, 
entre  autres,  datée  de  Tournai,  et  de  plus  des  lettres  de  change  qu'il 
était  soupçonné  d'avoir  escomptées. 

Les  prêtres  renvoyés  devant  les  directoires  de  leurs  départements, 
pour  qu'il  fût  prononcé  sur  leur  état,  commençaient  à  reparaître. 
Le  19  nivôse,  le  tribunal  avait  décidé  que  Leclerc  serait  jugé  définiti- 
vement, sur  la  déclaration  de  l'administration  départementale  de  la 
Mayenne;  le  25,  c'était  Richard  qui  était  livré  à  l'exécuteur,  sur  le 
refus  de  la  municipalité  de  Poitiers  d'admettre  son  certificat  de  rési- 
dence. 

Puis  venaient  les  propos  de  cabaret.  Le  29  nivôse  (18  janvier),  Jean 
Fourquet  était  envoyé  à  l'échafaud  pour  avoir  dit  «  que  tous  les  volon- 
taires seraient  f...,  que  ceux  qui  reviendraient  auraient  les  bras  et  les 
jambes  cassés,  que  déjà  il  y  en  avait  une  partie  jetée  dans  le  Rhin, 
qu'il  y  avait  onze  couronnes  contre  eux,  qu'ils  seraient  enveloppés  et 
tués  comme  des  mouches,  que  les  émigrés  allaient  rentrer  en  France, 
que  toutes  les  publications  des  lois  et  décrets  de  la  Convention  étaient 
fausses,  qu'il  ne  fallait  point  s'y  arrêter;  que,  quand  la  France  auratt 
le  double  de  force,  elle  succomberait.  » 


484  APPENDICES 

Le  mois  de  pluviôse  est  moins  chargé,  mais  on  trouve  encore,  le  21 
(9  février),  Nicolas-Louis  Pommier,  ex-chanoine  de  Thouars,  réfractaire 
et  soupçonné  d'être  allé  en  Vendée  :  les  receleurs  furent  renvoyés 
au  juge  de  paix  et  au  comité  de  surveillance  ;  le  23,  le  prêtre  Leclerc 
était  jugé  définitivement,  comme  l'avait  décidé  le  tribunal,  et  il  était 
aussi  condamné  à  mort. 

En  ventôse,  nous  trouvons  deux  renvois  au  tribunal  révolutionnaire 
de  Paris  :  le  lo  (5  mars),  Claire  de  Nantial,  ex-noble,  et  le  28  Jean  Guyot 
DU  Rijoux  (ou  de  Roujoux?),  ex-noble  et  ex-chanoine.  Claire  de  Nan- 
tial péril  le  11  prairial  (30  mai)  et  Guyot  du  Rijoux,  le  9  thermidor, 
jeté  avec  vingt-deux  autres  confusément  dans  une  dernière  fournée. 
(Voy.  Hist.  du  Mb.  révol.  de  Paris,  t.  IV,  p.  47,  et  t.  V,  p.  172.) 

A  Poitiers,  ce  qui  marqua  surtout  ce  mois  ce  fut  le  jugement  des 
prêtres  qui,  n'ayant  pas  prêté  le  serment,  étaient  détenus  en  attendant 
qu'on  prit  un  parti  sur  leur  déportation.  Vingt-six  furent  condamnés 
à  cette  peine  ;  cinquante-deux  à  la  réclusion  au  chef-lieu  du  départe- 
ment, vu  leur  âge  ou  leurs  infirmités.  (Greffe  de  la  cour  d'appel  de 
Poitiers.) 

XI 

Quelques  condamnés  de  pluviôse,  de  ventôse 
et  de  germinal  à  Bordeaux. 

(Page  238.) 

Le  !<='•  pluviôse  (20  janvier),  Gérard  Brach,  ancien  capitaine  de  vais- 
seau, ennemi  de  la  Révolution,  en  relations  d'amitié  avec  des  fana- 
tiques. 

Marguerite-Thérèse  Filhot  de  Chimbaud,  ex-noble,  âgée  de  soixante 
ans,  qui  avait  fait  émigrer  son  fils  et  était  en  correspondance  avec  lui. 

Le  4,  Jean-Antoine  Richon,  aristocrate,  ayant  des  liaisons  avec  les 
aristocrates. 

Le  7,  Martin  de  Larroque,  aristocrate  :  il  avait  une  cocarde  où  pen- 
dait la  croix  de  Saint-Louis,  surmontée  d'un  Saint-Esprit. 

Hugue-Joseph  Duval,  âgé  de  trente  ans,  ancien  conseiller  au  Parle- 
ment. 

Le  8,  Bertrand  Bacque,  médecin.  On  lui  reprochait  d'avoir  plusieurs 
écrits  où  la  Convention  était  outragée.  Il  se  plaint,  dans  son  interro- 
gatoire, du  choix  qu'on  en  a  fait  :  «  On  n'a  ])as,  dit-il,  produit  tous  les 
papiei's  qui  étaient  chez  moi,  car  il  y  a  bcaucoujj  de  discours  patrioti- 
ques. »  —  «  En  protestant  de  son  civisme  et  de  ses  bonnes  intentions, 
il  n'avait  fait  parla,  dit  le  jugement,  qu'ajouter  la  mauvaise  foi  àtous 
ses  autres  crimes.  » 

Jacques  Lavayssière  aîné,  dont  le  fils  avait  émigré  :  on  l'en  rendit 
responsable. 

Le  9,  Guillaume-J. -Baptiste-Joseph  Reignac,  ancien  noble,  ancien 
conseiller  au  parlement  de  Bordeaux  :  double  chef  d'accusation. 

Le  H,  Félix  Morin-Tardieu  :  il  avait,  lui,  accepté  la  Constitution  et 


APPENDICES  485 

rempli  pendant  deux  ans  les  fonctions  de  maire  auxquelles  il  avait 
été  nommé  à  Tunanimité;  mais  on  disait  qu'il  avait  appelé  les  légis- 
lateurs «  infâmes  brigands  ».  Il  le  nia  en  vain. 

Le  12,  Louis  MoMr^EC-REiGXAc,  ancien  conseiller  au  parlement  de 
Bordeaux  :  on  l'accusait  de  n'avoir  pas  remis  ses  titres  de  noblesse, 
d'avoir  enfoui  dans  un  cuvier  deux  barriques  pleines  de  droits  féo- 
daux, une  caisse  pleine  d'argenterie  :  —  c'était  en  1790,  quand  les  pro- 
priétés étaient  menacées  ;  —  mais  on  y  avait  trouvé  aussi  sept  sacs  de 
farine,  des  ornements  d'église  :  aristocrate,  accapareur,  fanatique 
endurci!  Il  avait  soixante-quinze  ans. 

Le  17  (5  février),  avec  le  baron  du  Breuil  dont  nous  avons  parlé  : 
Jean  Mercier,  négociant  à  Bordeaux,  qui  s'est  plaint  de  l'émission  des 
petits  assignats  et  de  la  guerre  :  «  Voilà  un  nouveau  fléau.  »  — 
N'était-ce  pas  se  plaindre  de  la  Révolution? 

J.-B.-Jérémic  Lacroix  que  l'on  accuse  d'être  entiché  de  noblesse. 
On  ne  voit  pas  à  quel  titre  :  il  dit  que,  s'il  n'a  pas  accepté  la  Consti- 
tution, c'est  qu'il  était  à  la  campagne;  qu'il  avait  des  ennemis  parce 
qu'il  n'allait  pas  à  la  messe  :  —  à  la  messe  constitutionnelle,  qui,  on 
le  voit,  pouvait  être  fort  dangereusement  obligatoire 

Charles-Alexandre  Étocrneau,  précepteur  des  enfants  Lebrun.  Ses 
excuses  indiquent  les  griefs  :  s'il  n'a  pas  été  dans  la  garde  nationale, 
c'est  qu"il  n'a  pas  été  commandé;  s'il  n'a  pas  accepté  la  Constitution, 
c'est  qu'il  n'a  pas  été  averti.  —  C'était  trop  de  tiédeur  et  d'ignorance. 

Augustin  Raymond,  négociant.  On  avait  relevé  dans  ses  lettres  des 
phrases  suspectes  :  «  La  nouvelle  que  nous  venons  d'apprendre  de 
Saint-Domingue  nous  coupe  bras  et  jambes.  Voilà  ce  que  nous  cause 
cette  belle  Constitution!  »  Et  encore  :  «  Je  ne  sais  comment  tout 
finira,  je  crains  que  cela  ne  soit  pas  bien  à  l'avantage  des  patriotes  : 
à  quoi,  patience.  » 

Le  19,  Bernard  Momsec-Reignac  fils,  comme  complice  de  son  père. 
Ce  qu'on  lui  reprochait  de  personnel,  c'est  de  n'avoir  pas  fait  son  ser- 
vice dans  la  garde  nationale  :  on  ne  s'en  était  aperçu  que  pour  l'en- 
voyer à  l'échafaud. 

Le  29  (point  de  condamnation  dans  l'intervalle),  Joseph  Galard, 
prêtre  et  noble  [âgé  de  55  ans],  qui  ne  soutint  le  caractère  ni  de 
son  état  ni  de  sa  race.  11  dit  que,  s'il  avait  caché  son  nom,  c'est 
que,  né  noble  et  étant  prêtre,  il  avait  craint  le  sort  de  ses  parents; 
puis,  pour  montrer  jusqu'à  quel  point  il  avait  abjuré  son  état,  il 
présenta  au  tribunal  un  contrat  (de  mariage)  passé  entre  lui  et  une 
citoyenne;  et  tout  cela  ne  le  sauva  pas. 

Les  exécutions  avaient  repris  en  ventôse,  mais  encore  assez  rares  : 
le  12  (2  mars),  Etienne  Guignard,  notaire,  aristocrate  et  fanatique, 
accusé  d'avoir  détourné  son  frère  du  serment  et  d'être  resté  en  cor- 
respondance avec  lui.  Il  le  niait,  mais  on  avait  la  lettre  de  son  frère 
et  le  brouillon  de  la  sienne. 

Le  15,  on  avait  repris  une  affaire  ajournée  le  11  à  cause  du  grand 
nombre  de  lettres  qui  étaient  au  dossier  :  c'était  celle  d'Auguste 
JouRNf,  négociant,  qui  avait  paru  estimer  peu  les  assignats  et  osé 


486  APPENDICES 

faire  l'éloge  de  Bordeaux  dans  une  lettre  du  23  août  1793,  au  temps 
où  Bordeaux  mettait  à  la  porte  Baudot  et  Ysabeau. 

Le  28,  Dufaure-Lajarte,  fanatique,  ayant  deux  tils  émigrés. 

Le  2  germinal  (22  mars),  Joseph  Dupin,  ci-devant  noble  et  gen- 
darme :  il  avait  appelé  les  membres  de  la  Convention  scélérats  et  la 
nation,  f...  canaille. 

Le  4,  Charles-Vincent-Didier  Broca,  ancien  garde  du  corps,  ayant 
sans  doute  contribué  à  la  répression  d'une  émeute  :  il  était  accusé 
<(  d'avoir  été  un  des  principaux  assassins  qui,  le  10  mai  1790,  firent 
égorger  les  patriotes  de  Montauban  ». 

Le  8,  Bernard  Paban,  dit  Massip,  ci-devant  abbé  de  Sainte-Colombe, 
et  depuis  commis  marchand;  aristocrate  regrettant  l'ancien  régime, 
faisant  l'éloge  des  brigands,  car  il  avait  écrit  :  «  Un  ne  va  plus  à  la 
guerre  à  Bordeaux.  On  n'a  pas  même  pu  faire  un  bataillon  pour 
cette  Vendée  qui  sera  le  tombeau  de  la  liberté.  » 

Le  14  (3  avril),  recrudescence  subite.  On  ne  compte  pas  moins  de 
quatre  condamnations  : 

Maurice  Albert,  accusé  d'agiotage. 

François  Bonnet-Lauarthe,  ci-devant  garde  du  corps  du  roi  d'Es- 
pagne, se  disant  agriculteur,  accusé  d'avoir  appelé  les  représentants 
voleurs  et  scélérats;  voulu  empêcher  le  recrutement  en  proposant  de 
substituer  le  scrutin  au  tirage  au  sort  ;  refusé  le  serment,  sous  pré- 
texte qu'il  ne  pouvait  manquer  à  celui  qu'il  avait  prêté  au  roi  d'Es- 
pagne, et  affecté  de  paraître,  devant  la  municipalité  de  Talayrac, 
revêtu  de  l'uniforme  espagnol. 

Philippe  Fisson-Monaveau,  accusé  aussi  de  propos  injurieux  contre 
la  représentation  nationale.  On  l'avait  arrêté  sans  passeport  :  —  «  Je 
retournais  chez  moi.  »  — Il  n'avait  pas  accepté  la  Constitution  :  —  «  Je 
ne  connaissais  pas  la  Constitution  ni  ma  commune;  je  ne  pouvais  pas 
l'accepter.  » 

François  Delbès,  prêtre  non  conformiste.  Dans  son  interrogatoire  à 
l'audience,  il  dit  :  «  Je  n'ai  jamais  cru  offenser  la  République.  Il 
m'était  indifférent  qu'on  fit  un  royaume  ou  une  répubhque.  »  Mais, 
dans  une  lettre  à  un  citoyen  Marguerite,  il  avait  écrit  :  «  L'abomina- 
tion aura  sa  fin.  Ça  n'ira  pas.  Il  faut  un  Dieu.  La  nation  ne  l'a  pas 
fait  et  elle  ne  peut  le  défaire.  Règne  ce  Dieu  éternellement!  Amen, 
amen,  amen  !  » 


XII 
Fournées  de  messidor  à  Bordeaux. 

(Page  269.) 

Le  3  messidor  (21  juin),  avec  M.  A.  Peyronnet,  dont  nous  avons 
parlé  dans  le  texte,  Jean  (iAuvRV,  secrétaire  de  l'ancien  procureur 
général  syndic  Dudon  :  il  aurait  voulu,  dit  l'acte  d'accusation,  voir 
brûler  tous  les  habits  d'uniforme. 

Abraham  Castillon-Duperrom,  négociant,  qui  n'avait  pu  obtenir  le 


APPENDICES  487 

certificat  de  civisme  :  trop  riche  sans  doute;  et  Jean  Lesccre,  no- 
taire, qui  avait  signé  une  pétition  pour  rouverture  des  églises. 

Le  4,  trois  autres  aristocrates  :  Joseph  Lamagnf:re,  homme  de  loi, 
i'appui  de  l'aristocratie,  incriminé  pour  ses  propos;  François  Bel- 
CJER,  père  de  deux  émigrés,  qui  avait  dilapidé  ses  propres  biens 
séquestrés  et  enfoui  son  argenterie  ;  —  Pierre  Deperle.  qui,  ayant  servi 
vingt-neuf  ans  en  Espagne,  était  réputé  espion  des  Espagnols  et  n'avait 
pu  obtenir  un  certificat  de  civisme. 

Le  6,  François  Jarry  de  la  Vilette,  syndic  de  la  navigation  au 
Bec-d'Ambès,  qui  allait  peu  à  sa  section  et  pas  du  tout  au  corps  de 
garde  :  —  une  blessure  au  bras  le  dispensait,  du  service;  —  et  Jean- 
François  CoRNf,  dont  nous  avons  parlé  dans  le  texte  (voy.  p.  269);  un 
prêtre  réfractaire.  qui  avait  dit  la  messe.  Jean-Baptiste  Dcdognon  et 
trois  femmes  couiiables  de  l'avoir  caché,  Marie  et  Anne  Degons  et 
Claire  Garry. 

Le7estlejourdeBARBAROUx,  qui  pouvait  bien  tenir  lieu  d'une  fournée. 

Le  8,  un  vieux  prêtre  encore,  Mathurin  Dornal,  et  trois  autres, 
victimes  à  cause  de  lui  :  Jacques  Billoy,  gantier,  qui  l'a  recelé, 
Suzanne  Locstalet  et  Marguerite  Dcrand,  anciennes  religieuses,  qui 
ne  l'ont  pas  dénoncé,  mais  au  contraire  favorisé.  —  Ajoutez  un 
ancien  militaire,  Pierre-Colas  Mauvig.mer,  accusé  d'avoir  entraîné  les 
habitants  de  SaintChristophe-de-Double,  district  de  Coutras,  à  donner 
leur  adhésion  à  la  commission  populaire. 

Le  9,  six  accusés,  six  condamnés;  quatre  anciens  nobles  :  Louis 
Larrieste,  qui  avait  gardé  ses  titres  féodaux,  n'avait  pas  déposé 
avant  l'époque  fixée  sa  croix  de  Saint-Louis,  ni  accepté  la  Constitu- 
tion; Laurent  de  Loyac.  ancien  conseiller  au  parlement  de  Bordeaux, 
accusé  aussi  de  n'avoir  pas  remis  tous  ses  titres  et  de  n'avoir,  quoique 
riche,  fait  aucun  sacrifice  à  la  Révolution;  Joseph  de  Lombard,  qui 
n'avait  pas  déclaré  toutes  ses  armes,  savoir  plusieurs  couteaux  de 
chasse,  une  épée  et  un  poignard;  et  Jean-Pierre  Pomier  (voy.  p.  269). 

Jean  Serre,  homme  de  loi.  un  des  plus  fermes  soutiens  de  l'aristo- 
cratie, à  la  tête  des  conciliabules  qui  se  tenaient  chez  le  libraire  Pal- 
landre,  tout  récemment  condamné;  et  Jeanne  Martin,  femme  Coronat, 
fanatique  et  aristocrate,  qui  recelait  habituellement  plusieurs  cons- 
pirateurs (des  prêtres?)  pendant  la  nuit. 

Le  il,  sept  accusés,  quatre  condamnés  :  Jean-Barthélemy  Feuilhe, 
homme  de  loi  à  la  Réole,  orgueilleux,  ennemi  des  patriotes;  Jean- 
Clément  Bayle,  père  de  deux  enfants  émigrés,  regardé  comme 
ennemi  de  la  Révolution  ;  Pierre  Sacgeon,  chassé  de  sa  section  pour 
n'avoir  pas  adopté  la  Constitution  républicaine,  et  Hugues  Lapierre 
(voy.  p.  270). 

Le  12.  Pierre  Grenier,  qui  avait  remis  ses  lettres  de  prêtrise,  mais 
qui,  regrettant  sans  doute  sa  faiblesse,  continuait  ses  fonctions  ecclé- 
siastiques; Jean  Groc,  père  d'émigré,  soupçonné  d'avoir  émigré  lui- 
même  :  il  dit  que.  s'il  avait  quitté  la  France,  il  n'y  serait  pas  rentré, 
étant  dehors  plus  en  sûreté  et  plus  heureux;  c'était  singuUèrement 
se  défendre! 


488  APPENDICES 

Antoine  Baudin-Saint-Laurent  (voy.  ci-dessus,  p.  270). 

Une  jeune  fille,  Jeanne  Mamy,  qui  avait  vendu  des  gilets  semés  de 
fleurs  de  lis  avec  les  mots  Vive  le  roi!  Vive  la  reine!  fut  condamnée  à 
la  détention  jusqu'à  la  paix  :  indulgence  apparente  qui  n'est  qu'une 
révoltante  rigueur;  ces  gilets  royalistes  qu'elle  avait  vendus,  c'était  du 
temps  de  la  royauté. 

Le  13  (1er  juillet),  huit  acquittés,  quatre  condamnés  :  Pierre  Dupuy, 
syndic  de  marine;  Sébastien  d'Albon,  officier  de  santé;  Alexis  Alloi, 
homme  d'affaires,  et  Sébastien  Duthil,  capitaine  de  navire  :  ces  deux 
derniers  accusés  de  fausses  dénonciations. 

Le  14,  Thomas  Lumière,  homme  de  loi,  organisateur  du  club  monar- 
chique et  membre  du  club  des  cordeliers  :  il  avait  réussi  à  faire 
ajourner  son  procès  jusque-là,  feignant  une  maladie. 

Le  16,  les  onze  religieuses  du  couvent  du  Bon-Prsteur,  J.  Cazeadx, 
prêtre  réfractaire  qu'elles  avaient  reçu,  et  le  porteur  d'eau,  Léonard 
Pauze,  accusé  de  complicité  (voy.  p.  271). 

Voici  leur  interrogatoire  particulier  : 

Interrogatoire  de  Jean  Cazaux. 

Aujourd'hui  16  messidor,  l'an  2  de  la  République  française  une  et 
indivisible,  a  été  conduit  au  Comité  de  la  police  administrative  du  Con- 
seil général  de  la  Commune  le  citoyen  ci-après  nommé. 

Interrogé  de  son  nom,  surnom,  âge,  profession  et  demeure,  — 
Répond  se  nommer  Jean  Cazaux,  âgé  de  soixante-cinq  ans,  prêtre, 
natif  et  habitant  de  Bordeaux,  demeurant  depuis  treize  mois  dans  la 
maison  du  ci-devant  Bon-Pasteur. 

Interpellé  de  nous  dire,  s'il  a  prêté  le  serment  prescrit  par  la  loi, 

—  Répond  que  non. 

Interpellé  de  nous  dire  ce  qu'il  a  fait  depuis  qu'il  est  dans  la  maison 
où  il  a  été  arrêté,  et  quels  motifs  l'ont  engagé  à  la  choisir  pour  asile, 

—  Répond  qu'il  a  fait  ce  qu'il  a  cru  que  son  état  lui  prescrivait  de 
faire,  et  que  s'il  a  demeuré  pendant  treize  mois  dans  la  maison  où  il 
a  été  arrêté,  c'est  que  les  filles  qui  occupaient  cette  maison  ont  bien 
voulu  le  recevoir,  pour  le  soustraire  aux  recherches  qu'on  faisait  des 
prêtres  réfractaires. 

Interpellé  de  nous  dire  s'il  y  avait  quelque  autre  prêtre  dans  la 
maison,  —  Répond  qu'il  n'en  a  point  vu. 
Interpellé  de  nous  dire  ce  qu'il  était  à  Bordeaux  avant  sa  réclusion, 

—  Répond  qu'il  était  provincial  des  ci-devant  Récollets. 
Interpellé  de  nous  dire  s'il  a  dit  la  messe  dans  la  maison  où  il  a 

été  arrêté,  s'il  y  a  fait  des  baptêmes  et  célébré  des  mariages,  —  Ré- 
pond et  persiste  à  dire  qu'il  a  fait  dans  cette  maison  ce  que  son  minis- 
tère lui  prescrivait  de  faire,  que  cependant  il  n'a  point  fait  de  bap- 
têmes ni  de  mariages. 

Interpellé  de  nous  dire  si,  avant  d'aller  dans  cette  maison,  il  ne 
s'est  point  caché  quelque  autre  part,  —  Répond  que  non. 

Interpellé  de  nous  dire  si,  pendant  le  séjour  qu'il  a  fait  dans  cette 


APPENDICES  489 

maison,  il  sest  rendu  des  citoyens  et  citoyennes  pour  assister  à  la 
messe  ou  aux  instructions  qu'il  y  donnait,  —  Répond  que  non;  qu'il 
n'y  a  point  fait  d'instructions. 

Interpellé  de  nous  dire  si,  avant  d'entrer  dans  cette  maison,  il  n'a 
point  été  dans  quelque  autre  pour  exercer  son  ministère,  —  Répond 
n'être  allé  nulle  part. 

Interpellé  de  nous  dire  comment  il  a  pu  se  soustraire  aux  recher- 
ches qui  furent  faites  dans  celte  maison,  lorsqu'on  y  a  arrêté  les  filles 
qui  l'habitaient,  et  si,  au  contraire,  il  n'est  pas  vrai  qu'il  s'y  est  intro- 
duit depuis  leur  arrestation,  —  Répond  qu'il  s'est  soustrait  aux  recher- 
ches de  ceux  qui  vinrent  arrôtei-  les  filles  de  cette  maison,  à  la  faveur 
d'un  petit  réduit  pratiqué  dans  la  chambre  qu'il  occupait. 

Interpellé  de  nous  dire  qui  est-ce  qui  lui  a  fourni  des  aliments 
nécessaires  à  la  vie,  depuis  que  ces  filles  ne  sont  plus  dans  la  maison, 

—  Répond  que  personne  ne  lui  a  rien  apporté  dans  son  réduit  ;  que, 
lorsqu'il  s'y  réfugia,  il  avait  un  morceau  de  pain  et  une  bouteille  d'eau, 
avec  lesquels  il  a  vécu  pendant  quatre  jours,  et  qu'il  a  été  arrêté  le 
cinquième. 

Lui  avons  représenté  un  calice,  une  patenne  ronde,  une  longue,  en 
argent,  une  aube,  une  étole,  un  voile,  trois  boîtes  contenant  des  hos- 
ties, et  un  teîgUur  complet.  Interpellé  de  nous  dire  s'il  reconnaissait 
le  tout,  —  Répond  connaître  l'aube,  l'étole  et  le  voile,  mais  ne  point 
connaître  les  autres  objets  ;  qu'il  ignorait  qu'ils  fussent  dans  son  ré- 
duit. 

Interpellé  de  nous  dire  si  ce  réduit  a  été  pratiqué  avant  ou  depuis 
qu'il  est  dans  la  maison,  —  Répond  qu'il  était  fait  avant  qu'il  entrât 
dans  la  maison. 

Interpellé  de  nous  dire  si,  pendant  le  séjour  qu'il  a  fait  dans  cette 
maison,  quelqu'un  est  venu  l'y  voir,  ainsi  qu'aux  filles  qui  y  étaient, 

—  Répond  qu'étant  habitué  de  vivre  dans  la  retraite,  il  n'a  eu  de 
liaison  avec  personne:  qu'ainsi  qui  que  ce  soit  n'est  venu  le  voir;  qu'il 
est  possible  que  plusieurs  personnes  soient  venues  dans  cette  maison, 
parce  que  les  filles  qui  y  étaient  y  vendaient  du  petit-lait;  mais  que 
lui  n'a  point  communiqué  avec  ceux  qui  pouvaient  y  venir. 

Et  plus  n'a  été  interrogé. 

Pour  copie  conforme  à  l'original  : 

Pierre  Abr.aham.  David,  offic.  municipal. 

N.  B.  —  Les  interrogatoires  suivants  ont  lieu  devant  Barlan,  agent 
désigné  de  la  comm.  militaire. 

Interrogatoire  de  Jean  Pause,  porteur  d'eau. 

D.  Quel  est  ton  nom?  —  Léonard  Pause,  porteur  d'eau,  âgé  de 
quarante-sept  ans,  natif  d'Ussac,  près  Périgueux,  habitant  la  maison 
rue  du  Cancéra,  n'M4. 

D.  Que  faisais-tu  dans  cette  maison?  —  J'exercès  l'ettat  de  commis- 
sionnaire. 


490  APPENDICES 

I).  Quelles  sont  les  personnes  chez  qui  tu  allais  faire  des  commis- 
sions? —  Dit  qu'il  ne  leur  allait  chercher  que  de  l'eau  et  du  bois. 

D.  Quels  sont  les  offices  qu'on  célébrait  dans  cette  maison?  —  J'en 
ay  jamais  vu  célébrer  aucune  (sic). 

D.  N'y  as-tu  jamais  entendu  la  messe,  confessé  et  communié?  — 
Non. 

On  lui  observe  qu'il  ne  dit  point  la  vérité,  puisqu'il  a  vu  le  scélérat 
Cazaux  à  qui  il  servait  la  messe,  à  qui  il  s'est  confessé  et  de  qui  il  a 
reçu  la  communion.  —  Répond  et  nie  affirmativement. 

A  lui  demandé  s'il  connaît  l'ouvrier  qui  a  pratiqué  sa  cachette,  — 
Répond  que  ne  connaissant  pas  la  cachette  il  ne  connaît  pas  l'ouvrier. 

Et  ne  l'avons  plus  interrogé. 

—  Suit  l'interrogatoire  beaucoup  plus  bref  des  religieuses  qui  se 
refusent  ici  à  rien  avouer. 

Le  18  (6  juillet),  le  curé  Armengaud,  le  cultivateur  Laloubie,  le  pré- 
tendu aristocrate  Bresson  et  les  trois  personnes  impliquées  dans  une 
affaire  de  passeport  :  David  Haulmu;re,  accusé  de  l'avoir  donné;  Fran- 
çoise Chevinaude,  lingère,  et  Etienne  Frellin,  cavalier  du  bataillon  du 
Gers,  de  se  l'être  procuré  pour  partir  ensemble.  On  soupçonnait  que 
c'était  pour  aller  à  l'étranger. 

Le  19,  les  six  carmélites  (voy.  p.  273). 

Le  21,  J.-B.  DuMiRAT  père,  ancien  militaire  :  propos  antipatriotiques; 
il  a  détourné  d'aller  à  la  frontière.  —  Guillaume  Delribal,  ancien 
capitaine  de  navire,  reconnu  aristocrate;  chassé  par  ses  concitoyens, 
a  favorisé  le  départ  d'un  prêtre  réfractaire.  —  Pierre  Duprat  père, 
armateur  à  Bordeaux  :  a  pleuré  la  mort  du  tyran  ;  dur  pour  les  pau- 
vres, fréquentant  les  aristocrates,  déclaré  par  la  société  de  la  Réole 
comme  le  plus  mauvais  citoyen  ;  —  Jean  de  Baritault,  conseiller 
du  ci-devant  Parlement,  avait  trois  enfants  dont  les  deux  aînés  étaient 
hors  de  France;  il  était  accusé  d'être  en  correspondance  avec  eux  et 
de  leur  avoir  fait  passer  de  l'argent. 

Pour  les  condamnations  des  22,  24,  27  et  28  messidor,  voyez  le  texte, 
p.  273  et  suiv. 

Xlli 
Interrogatoire  de  Guadet  père. 

(Page  278.) 

Aujourd'hui  30  prairial,  l'an  deuxième  de  la  République  française 
une  et  indivisible,  est  comparu  au  comité  révolutionnaire  de  surveil- 
lance de  la  commune  de  Bordeaux,  établi  parle  Comité  de  salut  pu- 
blic de  la  Convention  nationale,  le  citoyen  ci-après  interrogé. 

D.  Quel  est  ton  nom,  âge.  profession,  lieu  de  naissance,  domicile?  — 
Jean  Guadet,  âgé  d'environ  soixante-dix  ans,  autrefois  courtier  de 
vin,  aujourd'hui  cultivateur,  natif  de  Saint-Émilion  et  y  domicilié. 

D.  Quels  sont  les  représentants  du  peuple  à  qui  tu  as  donné  asile  chez 


APPENDICES  491 

toi?  —  J'ai  reçu  mon  fils  et  un  autre  citoyen  que  je  ne  connaissais 
pas  pour  représentant  du  peuple. 

n.  Depuis  quel  temps  étaient-ils  chez  toi?  —  Environ  deux  mois  et 
demi. 

D.  Quelles  sont  les  personnes  qui  composent  ton  ménage?  —  J'avais 
tieux  servantes,  une  sœur,  et  un  troisième  fds. 

D.  Où  étaient  ton  fils  et  son  collègue  avant  qu'ils  vinssent  chez  toi?  — 
Je  n'en  sais  rien. 

D.  Quelles  sont  les  personnes  qui  ont  été  les  voirchez  toi? — Personne. 

D.  Mangiez-vous  tous  ensemble?  —  Non. 

D.  Qui  leur  donnait  chaque  jour  leur  nourriture?  —  Moi. 

D.  Cependant  tes  servantes  la  leur  ont  portée  quelquefois?  —  Non. 
c'était  moi  qui  la  leur  portais  toujours,  personne  ne  savait  chez  moi 
qu'ils  y  étaient,  pas  même  ma  sœur. 

D.  Avec  qui  avaient-ils  des  correspondances?  —  Personne  que  je 
connaisse. 

D.  Qui  portait  ù  la  poste  les  lettres  qu'ils  écrivaient?  —  Ils  n'ont 
écrit  à  personne. 

D.  Est-on  à  la  ration  à  Saint-Émilion?  —  Il  y  a  environ  un  mois 
t}ue  nous  y  sommes. 

D.  Ils  avaient  leur  demi-livre?  —  Non. 

D.  Mais  comment  pouvait-on,  sur  une  si  petite  quantité  de  pain, 
trouver  de  quoi  les  nourrir?  —  On  nous  en  donnait  3  livres  par  jour 
pour  6,  et  là-dessus,  sans  que  personne  s'en  aperçût,  j'en  coupais  un 
morceau  pour  eux. 

D.  Qui  faisait  leur  chambre?  —  Personne.  Ils  étaient  dans  un  gale- 
tas, où  il  n'y  avait  pas  de  jour. 

D.  Cependant,  comment  ta  sœur  et  tes  domestiques  pouvaient-elles 
ignorer  qu'ils  fussent  chez  toi,  puisqu'il  fallait  blanchir  leur  linge  et 
qu'ils  descendaient  par  la  trappe  le  soir  promener  dans  la  cour?  —  Je 
ne  voulais  pas  que  personne  sçût  qu'ils  étaient  chez  moi,  et  je  prenais 
à  cet  égard  les  plus  grandes  précautions.  C'était  moi  qui  les  faisais 
promener  le  soir. 

D.  Comment  faisaient-ils  pour  faire  leurs  nécessités?  —  C'était  moi 
qui  leur  portais  des  pots  de  chambre  et  qui  les  reprenais  le  soir  pour 
les  vider. 

D.  Cependant  il  leur  fallait  ou  de  la  chandelle  ou  un  logis  plus  conve- 
nable, puisque,  lorsqu'ils  étaient  chez  toi,  ils  composaient  des  ouvra- 
ges qui  ont  été  apportés  ici  ?  ^  —  Ils  me  demandèrent  de  l'encre  et 
du  papier  que  je  leur  fournis.  Le  toit  laissait  entrer  un  peu  de  jour; 
lorsque  le  soleil  frappait,  ils  en  recevaient  assez  pour  écrire. 

—  Qui  te  porta  la  lettre  pour  l'annoncer  l'arrivée  de  ton  fds?  —  Je 
ne  reçus  pas  de  lettre. 

D.  Quels  sont  les  autres  députés  qui  se  sont  présentés  chez  toi?  — 
Aucun. 

i.  On  ne  trouve  ni  dans  ce  dossier,  ni  dans  celui  de  Salles  et  Guadet, 
les  ouvrages  dont  il  est  ici  question. 


492  APPENDICES 

D.  Dans  les  conversations  que  vous  avez  eues  ensemble  ton  fils  doit 
t'avoir  appris  où  étaient  Wimphen,  Pétion,  Barbaroux  et  Buzot?  Où 
sont-ils  maintenant?  — Jamais  mon  fils  ne  m'a  parlé  de  ces  noms-là, 
et  je  ne  les  connais  pas. 

D.  Ta  chambre  est-elle  sur  le  devant  ou  sur  le  derrière?  —  Ma 
chambre  est  dans  le  fond  de  la  maison;  elle  a  deux  issues,  une  sur  la 
rue,  l'autre  sur  le  jardin. 

D.  Chez  qui  était  ton  fils  à  Bordeaux,  lorsqu'il  y  vint?  —  Je  ne  sais 
pas  s'il  y  est  venu. 

D.  Quels  sont  les  amis  qui  sont  venus  le  voir  chez  toi? —  Personne 
ne  l'y  savait  que  moi. 

D.  Qui  se  mêle  de  la  cuisine?  — C'est  une  servante. 

D.  Ayant  deux  personnes  de  plus  à  nourrir,  nécessairement  les  pro- 
visions devaient  être  plus  fortes,  les  servantes  nécessairement  doivent 
s'être  aperçues  de  cette  surabondance  et  de  son  emploi?  Combien  de 
fois  les  as-tu  envoyées  porter  leur  ration?  —  Je  ne  leur  donnais 
qu'environ  1/4  de  pain  à  chacun  et  du  vin.  Personne  ne  leur  en  appor- 
tait que  moi. 

D.  Qui  te  prévint  de  l'arrivée  de  ton  fils?  —  Ce  fut  lui-même;  il  vint 
à  minuit  se  jeter  à  mes  pieds  en  me  priant  de  lui  donner  asile;  que  si 
je  le  refusais,  il  se  poignarderait.  J'avoue  que  mes  entrailles  s'ému- 
rent et  que  je  ne  sçus  pas  le  renvoyer.  Cette  conversation  fut  faite 
entre  lui  et  moi,  j'envoyai  coucher  les  servantes,  demeurant  seul  avec 
lui,  à  la  faveur  d'une  échelle;  je  le  plaçai  avec  son  compagnon  dans  le 
grenier  et  le  lendemain  je  répandis  dans  la  maison  qu'ils  étaient 
partis  le  soir  même;  on  le  crut  et  personne  jusqu'au  moment  de  leur 
arrestation  n'a  sçu  qu'ils  étaient  chez  moi. 

D.  Combien  avaient-ils  d'argent  et  d'assignats? —  Je  n'en  sais  rien. 

D.  Comment  étaient-ils  habillés?  —  Ils  portaient  une  roupe. 

Et  plus  n'a  été  interrogé.  Lecture  faite  du  présent,  il  a  déclaré 
contenir  vérité  et  il  a  signé. 

Signé  :  Plénand,  Guadet,  Hdin. 

XIII  {bis] 
Justice  révolutionnaire  à  Toulouse. 

(Page  302.) 

La  liste  des  trente  condamnés  de  Toulouse  commence  le  25  nivôse 
(14  janvier  1794),  par  Jean-François  Boislong,  capitaine  au  9'^  batail- 
lon de  la  Haute-Garonne,  condamné  à  mort  pour  désertion,  et  se 
termine  le  2  floréal  (21  avril)  par  Fr.  Astrie,  ex-prêtre,  et  Michel- 
Marie  Bdrgère,  homme  de  loi;  les  chefs  d'accusation  sont  pour  la  plu- 
part très  vagues  :  manœuvres  ou  intelligences  contre-révolutionnaires, 
propos  inciviques,  etc.  On  trouve  aussi  au  greffe  de  la  Cour  de  Tou- 
louse les  cahiers,  les  procès-verbaux  des  opérations  du  jury  révo- 
lutionnaire de  la  Haute-Garonne,  les  procès-verbaux  de  jugement  et 
un  dernier  cahier  comprenant  les  ordonnances  rendues.  J'ai  cité  des 


APPENDICES  493 

jugements  antérieurs  qui  se  trouvent  en  placards  aux  Arcliives  natio- 
nales, BB^,  carton  11. 

Le  registre  de  sûreté  publique  (n"  1337)  aux  archives  de  la  Haute- 
Garonne  contient  divers  arrêtés  relatifs  aux  emprisonnements.  Il  yen 
a  un  aussi  sur  les  abus  de  pouvoir  : 

«  Considérant  que  ceux  qui  donnent  de  l'extension  et  de  fausses 
interprétations  aux  lois  révolutionnaires  sont  ou  des  malintention- 
nés ou  des  personnes  peu  éclairées  qui  ne  méritent  pas  la  confiance 
publique...  (f-^  49).  Les  cartons  de  la  Haute-Garonne  aux  Archives 
nationales  (AF  II,  104  et  103)  renferment  nombre  d'arrêtés  qui  envoient 
les  prêtres,  les  nobles,  les  fédéralistes,  soit  en  prison,  soit  au  tribunal. 
Sur  le  régime  des  prisons  de  Toulouse,  il  faut  lire  :  «  Pescayre,  Ta- 
bleaux des  prisojis  de  Toulouse  sous  le  règne  de  Robespierre  et  sous 
celui  des  satellites  qui,  après  sa  mort,  ont  propagé  son  système,  pour 
faire  suite  au  tableau  des  prisons  de  Paris,  contenant  jour  par  jour  les 
événements  remarquables  arrivés  dans  ces  prisons,  le  nom  des  victi- 
mes immolées  à  la  fureur  du  tyran,  celui  des  assassins  qui  les  ont 
égorgés,  le  nombre  des  prisonniers  et  leurs  différentes  anecdotes,  » 
(Toulouse,  l'an  III.  Bibl.  nat.,  Lb^i,  2264.) 

Ce  titre  donne  une  idée  de  l'intérêt  du  livre,  mais  il  explique  com- 
ment nous  ne  pouvons  l'analyser  ici.  L'auteur  compare  l'état  des  pri- 
sonniers renfermés  à  la  Visitation  de  Toulouse  à  la  description  de  la 
prison  du  Luxembourg  aux  plus  mauvais  temps,  et  le  montre  beau- 
coup plus  affreux  :  misère  des  prisonniers  en  regard  des  orgies  des 
gardiens,  cruauté  du  concierge,  perfidie  des  espions  chargés  de  sus- 
citer des  apparences  de  délit,  tout  y  fut  à  un  degré  plus  atroce;  et  il 
en  poursuit  la  démonstration,  jour  par  jour,  du  23  août  1 793  au  28  ven- 
démiaire an  III  (19  octobre  1794).  Il  fait  de  son  livre  une  arme  défen- 
sive contre  des  excès  dont  on  pouvait  redouter  le  retour  :  «  Pourquoi, 
dit-il,  craindrions-nous  de  peindre  les  abus  d'autorité,  les  arrestations 
arbitraires,  les  violences,  les  voies  de  fait,  les  vols,  les  rapines,  les 
meurtres,  les  crimes  des  hommes  publics  et  privés,  les  notes,  les 
anecdotes  et  tout  ce  qui  peut  servir  à  dévoiler  les  turpitudes  qui,  sous 
le  règne  du  tyran,  ont  soulevé  les  fléaux  qui  nous  désolent?  Lorsque 
les  auteurs  de  tous  ces  forfaits  ont  été  mis  en  liberté  par  le  représen- 
tant Colombel,  en  mission  à  Toulouse,  sous  le  vain  prétexte  qu'ils 
étaient  détenus  sans  preuves;  lorsque  leurs  complices  ont  été  rétablis 
dans  les  places  dont  le  représentant  Mallarmé  les  avait  destitués;  lors- 
que, excités  par  l'impunité,  ces  hommes  de  carnage  et  de  sang  nous 
menacent  :  eh  !  quel  moment  plus  favorable  pour  les  démasquer  que 
celui  où  il  s'agit  de  les  contenir  et  d'arrêter  les  progrès  de  leurs  insi- 
nuations perfides,  qui  tendent  à  nous  replonger  dans  le  précipice  dont 
la  mort  du  tyran  Robespierre  nous  a  sauvés?  »  — Cette  raison-là  peut 
toujours  servir  de  justification  aux  livres  écrits  pour  flétrir  les  excès 
qui  ont  compromis  la  Révolution. 


494  APPENDICES 

XIV 
Charrier. 

(Page  319.) 

Les  documents  abondent  sur  la  révolte  de  Charrier  dans  la  corres- 
pondance des  représentants  en  mission  :  c'était  comme  une  explosion 
nouvelle  après  la  grande  explosion  de  la  Vendée,  un  incendie  qui 
pouvait  se  rejoindre  à  l'autre.  Les  administrateurs  du  département  dr 
l'Aveyron  écrivent  de  Rodez,  le  29  mai  1793,  au  général  de  l'armée 
des  Pyrénées  : 

((  Sur  le  point  de  s'éteindre  dans  la  Vendée,  le  feu  de  la  guerre 
contre-révolutionnaire  s'allume  sur  les  confins  de  notre  département. 
Une  troupe  de  rebelles  s'est  déjà  emparée  de  Marvejols  et  de  Mende. 
Cette  horde  impie  s'est  fait  appeler  :  Armée  chn'tienne  du  Midi.  Elle 
est  sous  les  ordres  de  Charrier.  Déjà  cet  infâme  ex-constituant  a  fail 
des  actes  au  nom  du  roi  et  de  M.  son  régent.  »  —  Ils  demandent  des 
secoui-s.  Copie  certifiée  de  la  pièce  est  envoyée  au  Ministre  des  affaires 
étrangères  par  son  agent  J.-B.  Borrel.  (Arch.  du  Ministère  des  affaires 
étrangères,  France,  reg.  324,  f"  343;  —  cf.  f°  346,  lettre  du  30  mai.) 

Dans  une  autre  lettre  du  commencement  de  juin,  Borrel  presse  le 
ministre  «  d'étoufier  à  sa  naissance  ce  monstre  enfanté  par  le  fana- 
tisme et  par  l'orgueil  ».  L'émotion  se  continue  après  que  Charrier  eut 
succombé,  et  la  terreur  dans  les  campagnes.  Chàtcauneuf-Randon  et 
Malhes  écrivent  de  Mende,  le  16  juin,  au  Comité  de  salut  public:  «Les 
40000  hommes  venus  des  départements  voisins  pour  étouffer  la  ré- 
volte de  Charrier  ont  jeté  tant  d'épouvante  dans  la  Lozère  que  toutes 
les  campagnes  sont  désertes,  »  —  Ils  ont  fait  une  proclamation  pour 
rappeler  les  habitants.  (Arch.  nat.,  AF  II,  183,  juin,  pièce  60.) 

Sur  la  prise  de  Charrier  et  les  incidents  de  son  procès,  voyez  les  let- 
tres de  Fabre  (Florac,  6  juin,  ibid.,  pièce  8);  de  Chàteauneuf-Randon 
et  Malhes  (Saint-Flour,  12  juin;  Marjevols,  16  juin;  Mende,  19,  23,  26 
et  28  juin,  ibid.,  pièces  40,  61,  76,  82,  99,  121,  136,  et  Rodez,  17  juillet, 
ibid.,  carton  168,  pièce  67;  Marvejols,  19  juillet,  carton  183,  juillet, 
pièce  64). 

Voyez  aussi  VExtralt  du  procés-verbal  remis  par  les  reprcsentatils  du 
peuple  français  dans  VAveyron  relativement  à  Charrier,  chef  des  rebelles 
du  département  de  la  Lozère.  (Bibl.  nat.,  Le^^,  n°  26.) 

XV 
Taillefer  dans  la  Lozère. 

(Page  32:^.) 

C'est  Taillefer  qui  eut  surtout  à  combattre  dans  la  Lozère  et  dans 
l'Aveyron  les  suites  du  soulèvement  de  Charrier.  Sa  correspondance 
avec  le  Comité  de  salut  public  à  ce  sujet  est  très  active  (24,  26,  29  oc- 


APPENDICES  49o 

tobre,  etc.,  Aicli.  nat.,  AF  II,  carton  89,  pièce  7,  20-25;  carton  loi, 
brumaire,  pièce  o6;  carton  170,  brumaire,  pièce  86;  —  cf.  Fia,  dossier 
Cars),  Le  12  brumaire  (2  novembre),  il  annonce  que  tout  est  tran- 
quille grâce  aux  mesures  qu'il  a  prises  (AF  II,  89,  pièce  33).  C'était 
un  peu  trop  se  vanter.  —  Voyez  aussi  les  lettres  de  Borrel  au  Ministre 
de  la  guerre  (Dépôt  de  la  guerre,  armée  des  Pyrénées-Orientales, 
14  octobre)  et  au  Ministre  des  affaires  étrangères,  26  octobre  (Arcli. 
du  Ministère,  France,  reg.  332,  f"  124). 


XVI 

Commission  militaire  des  Pyrénées-Orientales. 

(Page  398.) 

La  Commission  est  impitoyable  contre  tous  ceux  qui  sont  suspects 
de  désertion.  Le  15  germinal,  François  Maury  (21  ans),  arrêté  au  delà 
de  la  commune  d'Estagelle,  est  fusillé;  le  19,  Martin  Foulgon  (39  ans), 
volontaire,  arrêté  sans  congé,  fusillé;  le  21,  Martin  Vaissen.\u  (17  ans), 
arrêté  au  delà  des  avant-postes;  M.  Lorar,  accusé  d'embauchage; 
G.  ScHOULTz,  Th.  Voisin,  volontaires,  fusillés;  le  3  prairial,  Stephan  Li- 
PESKi  et  R.  PioupouczY,  déserteurs,  fusillés.  —  Les  autres,  accusés  de 
vol,  sont  le  plus  généralement  punis  de  la  peine  des  fers.  (Greffe  du 
tribunal  de  Perpignan.) 

Quant  au  tribunal  criminel  et  au  tribunal  militaire  révolutionnaire 
des  Pyrénées-Orientales,  on  trouvera  la  plupart  de  leurs  jugements  en 
placards  aux  Archives  nationales,  BB-^,  carton  12. 


XVII 
La  Commission  de  Bayonne. 

(Page  409.) 

La  Commission  de  Bayonne  a  laissé  des  traces  sanglantes  après  elle 
dans  ses  pérégrinations. 

Bayonne. 

21  ventôse  (11  mars  1794),  Domingo  Garât,  surnommé  Tanlo,  au- 
bergiste chez  qui  des  déserteurs  avaient  mangé. 

Catherine  Forhainde  (72  ans),  arrêtée  sur  le  territoire  espagnol, 
ne  sachant,  dit-elle,  qu'elle  y  fût. 

Gachina  Hegny  (35  ans),  propos  antipatriotiques. 
23,  Manech  Etcheverry,  volontaire  (23  ans)  :  n'a  pas  dénoncé  la 
désertion  des  autres. 

Sébastien  Grandjean  (18  ans  1/2),  capitaine  d'infanterie  de  ligne  : 
travestissement  royaliste  d'un  chant  patriotique. 

27,  J.  Gorostatsou  (39  ans),  juge  à  Espelette,  protecteur  des  voleurs, 
des  assassins,  des  prêtres  réfractaires,  corrupteur  et  tyran  de  son 
canton. 


496  APPENDICES 

P.  DuHALDE  (51  ans),  cultivateur  et  maire  d'Espelette  :  n'a  pas 
empêché  l'émigration. 

Saint-Sevcr  (Mont-Adour). 
4  germinal  (24  mars),  Arnaud  Domartin,  huissier  public,  agent  na- 
tional :  correspondance  avec  un  abbé  Juncarot,  réfugié  en  Espagne, 
«  tendant  à  former  une  nouvelle  Vendée  ». 

J.-P.  Lartigue  de  Sorbets,  ex-noble,  et  Joseph  Darbins  (44  ans), 
complices  de  Dumartin. 

o,  Jean  Lamaneste  (48  ans),  André  Breux  (44  ans),  accusés  d'avoir 
favorisé  l'entrée  des  Espagnols. 

6,  Jean  Lalande  (49  ans),  vigneron,  fauteur  de  troubles  à  propos  du 
recrutement. 

Ant.  Morlaxne  (48  ans),  cultivateur  :  a  favorisé  la  désertion. 

7,  Jean  Mo.nsegur  (23  ans),  laboureur  :  trois  fois  déserteur. 

8,  Pierre  Grat,  ci-devant  seigneur  d'Urgons,  complice  de  Dumartin. 
Jacques  Monnet  (22  ans),  fabrication  de  fausses  feuilles  de  route. 

10,  Paul  Labernade,  ancien  garde  de  corps,  ci-devant  noble  :  propos 
anticiviques. 

13,  Jos.  Pommier,  ci-devant  seigneur  de  Bourdens  :  tracassant  les 
habitants  de  sa  commune,  etc. 

14,  Benoit  Basquiat-Pehos  (82  ans),  ex-noble,  officier  dans  le  régi- 
ment du  roi  :  correspondance  avec  ses  fils  émigrés.  —  On  donne  des 
extraits  d'une  lettre  datée  -du  9  juillet  1792,  —  au  temps  du  roi. 

Dabbadie  Despouie,  encore  un  complice  de  l'abbé  Juncarot,  et, 
quand  on  était  venu  pour  l'arrêter,  il  s'était  jeté  par  la  fenêtre.  On 
lui  en  fait  un  grief  dans  sa  condamnation. 

Il  y  eut  aussi  des  acquittements,  et  Jean  Prouères,  dénonciateur 
d'un  acquitté,  fut  condamné  à  mort  (16  germinal,  S  avril  1794). 

Dax. 

20  germinal  (9  avril),  Jean  Lannelongue  (60  ans),  prêtre  réfractaire  : 
il  le  confesse. 

Marguerite  Rutan  (67  ans),  supérieure  de  l'hôpital  de  la  com- 
mune de  Dax  :  correspondances  suspectes;  elle  avait  chez  elle  des 
pamphlets. 

22,  Grateloup  (46  ans),  officier  de  santé,  et  Dandine  Darjo,  qui  était 
à  son  service  :  prêche  le  fanatisme,  avilit  la  représentation  natio- 
nale, etc. 

Marie  Vanoosteron,  veuve  Cannègre  (66  ans),  et  P.-François  Neo- 
RissE  (63  ans),  lieutenant  général  du  ci-devant  sénéchal  de  Dax  : 
attentat  à  la  souveraineté  nationale  (il  s'agit  d'une  lettre  où  l'on  trouve 
des  allusions  pohtiques  sous  le  voile  d'une  maison  à  bâtir). 

Labarrère  (51  ans),  ex-noble  et  colonel  de  la  gendarmerie  natio- 
nale :  correspondance  tendant  à  avilir  la  souveraineté  nationale,  etc. 

Auch. 
27,  MoucH,  le  correspondant  de  Delong,  condamné  par  contumace. 
—  J'ai  parlé  de  la  fournée  de  la  brique.  (Voy.  ci-dessus,  p.  416  et  suiv.) 


# 

APPENDICES  497 

Bayonne. 

3  floréal  (22  avril),  Tuoriller,  dit  Rigaudon,  etc.  (Voy.  ci-dessus, 
p.  419.) 

o,  affaire  du  Comité  de  Bayonne.  —  II  ne  s'agit  plus  ici  de  contre- 
révolutionnaires,  mais  de  prévarications,  d'exactions  :  quatre  furent 
condamnés  à  mort;  d'autres,  aux  fers  ou  à  la  réclusion. 

6,  RoccuER,  régisseur  général  des  fourrages,  condamné  à  mort. 
Le  7  floréal  (26  avril),  une  lettre  du  général  Manco  annonça  qu'au 
nombre  des  prisonniers  faits  sur  les  Espagnols  dans  TalTaire  de  Nive- 
AfTranchie  (Saint-Jean-Pied-de-Port),  il  y  avait  quatorze  émigrés.  Les 
quatorze,  en  raison  de  l'absence  du  tribunal  militaire  du  1*^"^  arrondis-, 
sèment  qui  se  trouvait  hors  de  Bayonne,  furent  renvoyés  devant  la 
Commission  extraordinaire  et  condamnés  à  mort  :  émigrés  pris  les 
armes  à  la  main. 

XVIII 

Journal  des  opérations  du  tribunal  révolutionnaire  de  Nîmes, 
du   5  prairial  au  18  thermidor. 

(Page  4W).) 

Le  b  prairial,  le  prêtre  Benezet  Cathélany,  dont  il  est  parlé  dans  le 
texte,  et  deux  fédéralistes,  J. -Jacques  de  la  Balmelle  et  Antoine  Tor- 
TiLLAc,  tous  deux  hommes  de  loi. 

Les  7-8  prairial  (20-27  mai),  des  fédéralistes  :  Jean-Joseph  Goirand, 
seigneur  de  la  Baume,  vice-président  des  deux  sections  réunies  d"Uzès, 
Jean-Antoine  Baragnon,  avocat,  et  Jean  Verdier,  notaire,  tous  deux 
secrétaires  de  leurs  sections.  Ils  avaient  signé  une  adresse  qui  récla- 
mait la  mise  en  liberté  des  membres  impurs  de  la  Convention,  un 
décret  d'accusation  contre  le  monstrueux  Marat,  la  translation  de  la 
Convention  nationale  hors  Paris. 

Le  9,  le  tribunal  acquittait  François  Chaumeton,  juge  de  paix  dans 
le  district  de  Calvison,  fédéraliste  «  par  contrainte  »,  et  huit  autres 
arrêtés  dans  un  tumulte  où  Turne  figurant  les  cendres  de  Marat  avait 
été  renversée. 

Le  13,  après  deux  jours  de  débats,  trois  condamnations  à  mort  : 
Castor  Chas,  fabricant  :  il  avouait  avoir  coopéré,  mais  par  crainte, 
au  désarmement  des  patriotes;  —  Jacques-Louis  Brest,  membre  du 
conseil  du  district  de  Sommières  :  il  osa  soutenir  qu'il  avait  reconnu 
la  souveraineté  du  peuple  dans  l'assemblée  représentative  du  Gard; 
que  le  peuple  du  Gard  procédant  aux  choses  de  son  administration, 
était  souverain;  —  Antoine  Peyron,  homme  de  loi, membre  de  l'assem- 
blée représentative  du  Gard. 

Le  13,  commença  un  procès  plus  étendu,  qui  se  termina  le  15  par 
la  condamnation  à  mort  de  huit  habitants  de  Saint-Geniez,  district 
d'Uzès,  fédéralistes,  «  chefs  et  instigateurs  des  dites  conspirations  ». 
Il  s'agit  toujours   de  l'assemblée  représentative  des  communes  du 

II.  —  32 


498  APPENDICES 

Gard,  h  laquelle  ils  avaient  plus  ou  moins  directement  concouru. 
Louis  Guizot,  l'un  d'eux,  obtint  que  l'on  entendit  des  citoyens  de 
Saint-Geniez,  et  il  s'en  présenta  quatre-vingts.  On  en  entendit  six  qui 
attestèrent  le  patriotisme  des  accusés  :  mais  ce  fut  en  vain. 

Ce  même  jour,  15  prairial  (3juin),  il  y  eut  deux  acquittements:  André 
Raoul,  fédéraliste,  déclaré  non  convaincu,  et  Abmentier,  berger,  qui 
avait  dit  que  bientôt  il  y  aurait  un  roi.  Le  tribunal  déclare  «  qu'il  a  tenu 
des  propos  contre-révolutionnaires,  tendant  au  rétablissement  de  la 
royauté,  mais  que  le  dit  Armentier  est  un  vrai  imbécile  ». 

Le  18  (G  juin),  jugement  par  contumace  de  deux  fabricateurs  de 
faux  assignats  :  l'un  fut  condamné  à  mort  ;  l'autre  acquitté,  fait  sin- 
gulier pour  un  contumace  :  s'il  n'y  avait  pas  de  preuve  contre  lui, 
pourquoi  le  mettre  en  jugement?  —  Acquittement  aussi  d'un  <(  fédé- 
raliste sans  le  vouloir  »,  Paul  Rol'le. 

Le  21  (9  juin),  deux  autres  fédéralistes  plus  compromis,  Joseph 
ViERNE,  passementier,  et  J.  Vaissière,  ex-secrétaire  de  la  garde  natio- 
nale de  Nîmes,  tous  deux  membres  du  pouvoir  exécutif.  Poursuivis,  ils 
avaient  pris  la  fuite;  arrêtés,  ils  furent  d'autant  plus  sûrement  con- 
damnés. 

Ce  même  jour  21  et  le  23  prairial,  plusieurs  acquittements.  Le  23,  se 
termina,  d'une  façon  plus  tragique,  un  procès  commencé  la  veille, 
toujours  pour  les  affaires  de  Nîmes.  Charles-Louis  Aymard,  notaire,  et 
Simon  Boczigues,  cultivateur,  furent  condamnés  à  mort;  cinq  autres, 
acquittés,  mais  détenus. 

Quelques  jours  d'intervalle,  puis  les  27  et  28  (15  et  16  juin),  deux 
nouvelles  condamnations  :  Joseph-Marie-Xavier  Jouve,  maître  d'école 
à  Aramon  (Beaucaire),  et  J.-B.  Coml,  fermier,  tous  les  deux  députés  à 
l'assemblée  des  représentants  du  Gard. 

Le  mois  de  messidor  commence  par  toute  une  fournée  d'accusés  : 
dix-sept  membres  de  l'assemblée  représentative  ;  mais  treize  furent 
acquittés,  n'étant  pas  convaincus  d'intention  criminelle,  et  les  quatre 
autres  ajournés  jusqu'à  plus  ample  informé  (2  messidor,  20  juin). 

Le  3  (21  juin),  nouveaux  acquittements.  Louis  Porte,  notaire  et  maître 
d"école,  fourvoyé  à  l'assemblée  représentative,  et  Jean  André,  agri- 
culteur, accusé  d'avoir  célébré  la  fête  du  tyran  :  on  s'était  trompé 
sans  doute;  il  avait  fait  célébrer  dans  sa  commune  la  fête  de  Marat; 
—  puis  PiCHERAL,  François  et  Pierre  Boissier  et  trois  autres,  tous 
députés  à  l'assemblée  représentative ,  ayant  pris  part  aux  arrêtés 
liberticides:  acquittés  sans  doute  sur  la  question  d'intention  criminelle; 
de  même  (le  4  juin),  Isaac  Dauien  et  cinq  autres.  Mais  les  exécutions 
vont  recommencer. 

Le  6,  l'ancien  chartreux  Sage  (voy.  p.   466);  les  autres  étaient  ac- 
quittés. 
Le  7,  deux  fédérahstes  acquittés  encore. 

Le  11,  nouvelle  troupe  de  fédéralistes  de  Banyols  ou  de  Pont-sur- 
Rhône,  accusés  d'avoir  fait  partie  de  l'armée  du  Pont -Saint-Esprit. 
Les  débats  durèrent  quatre  jours,  il  y  eut  3'.»  témoins  à  charge  et  10 
à  décharge.  Le  14,  les  juges  en  déclarèrent  neuf  convaincus,  quatre 


APPENDICES  499 

non  convaincus,  et  (juatie  furent  ajournés.  La  séance  l'ut  remise  au 
lendemain  15  pour  le  prononcé  du  juj^'ement. 

Ce  même  jour,  Mathurin  Pallecay  de  Uochefort,  prubablement  un 
parent  du  président,  mis  en  juizemcnt  pour  une  lettre  fédéraliste 
signée  de  lui,  mais  non  écrite  par  lui,  fut  acquitté. 

Le  16  (4  juillet),  les  douze  secrétaires  des  sections  de  Nimes. 

Le  19,  procès  plus  rapide.  Jean-Pierre  Gibert,  ex-secrétaire  du  bureau 
de  conciliation,  accusé  de  conspiration,  s'était  soustrait  à  la  justice  : 
il  fut  arrêté.  —  Hors  la  loi!  deux  témoins  constatèrent  son  identité. 
—  Il  y  eut  deux  acquittements  le  même  jour. 

Les  22  et  23  (10  et  11  juillet)  :  un  prêtre,  P.  From.\gkot;  un  notaire, 
Jean  Fontaine;  un  commis  fabricant,  Pierre  Gelly,  cl  un  négociant, 
Jean  André.  Tous  les  quatre  furent  condamnés  :  les  deux  ])remiers 
pour  l'affaire  de  Nimes;  les  deux  autres  pour  l'affaire  de  Beaucaire. 

Plusieurs  acquittements  encore  le  23  et  le  25. 

Le  27  (19  juillet),  trois  fédéralistes  j)lus  qualifiés;  a  issi  l'issue  fut- 
elle  plus  tragique  :  Auguste  Reynaud-Genais,  ex-noble  /lenri  Gaussaud, 
ex-juge  de  paix,  et  Ambroise  Bussy,  ex-secrétaire  du  département;  ils 
étaient  impliqués  dans  l'expédition  du  Pont-Saint-Ksprit  :  c'était  du 
fédéralisme  trop  actif  pour  ne  pas  leur  mériter  la  mort. 

Le  29,  la  grande  fournée  de  Beaucaire  (voy.  p.  467). 

Le  1*^'  thermidor  (19  juillet),  la  fournée  du  corps  municipal  de  Mmes 
(voy.  p.  467). 

Le  3  (21  juillet),  Antoine  Bedarride,  juge  de  paix,  habitant  d'Aigues- 
Mortes,  et  Jean-Arnaud  Nesmes,  receveur  des  domaines  nationaux  et 
maire  en  juillet  1793;  le  premier,  député  de  sa  commune  à  rassemblée 
représentative  du  Gard;  le  second,  dénoncé  comme  n'ayant  jamais  été 
patriote  et  comme  frère  d'émigré.  Ils  furent  condamnés;  cinq  autres, 
qui  étaient  compris  dans  la  même  affaire,  ajournés  jusqu'à  plus 
ample  informé. 

Les  4  et  5  thermidor,  Jean-Louis  BERTEzicNE,  maire  de  Brione  du 
Gard.  11  dit  dans  sa  défense  que,  député  par  sa  commune  à  l'assemblée 
représentative  du  Gard,  il  n'y  était  pas  revenu  à  la  deuxième  session, 
s'étant  aperçu  qu'on  y  tramait  la  ruine  de  la  République.  Cette  excuse 
pouvait  en  faire  condamner  beaucoup  d'autres  et  ne  le  sauva  pas.  Le 
secondjour,  on  entendit  contre  lui  le  maire  de  Nîmes  lui-même,  Antoine 
Gourbis.  11  dit  qu'il  avait  vu  l'accusé  avec  son  frère  voter  constam- 
ment pour  Vigier,  Roquier,  Blanc-Pascal  et  autres  feuillants  et  fédé- 
ralistes, qui  traitaient  les  patriotes  de  pillards  et  d'anarchistes;  que 
l'accusé  était  toujours  avec  le  côté  droit,  qu'il  ne  votait  jamais  du 
côté  de  la  Montagne.  11  avait  été  député  à  l'assemblée  représentative 
du  Gard  :  en  votant  pour  cette  infâme  assemblée,  il  prouvait  bien 
qu'il  était  fédéraliste,  etc.  —  Ce  fut  son  arrêt  de  mort. 

Le  7,  deux  condamnés  :  Jean-Noël  Trial,  agriculteur,  qui,  mis  en 
jugement  déjà  le  21  messidor,  avait  été  ajourné  après  partage,  et 
Joseph-Léonard  Grangent  cadet,  ingénieur,  qui  avait  été  réservé,  le 
15  messidor,  jusqu'à  plus  ample  informé.  Ce  retard  ne  leur  profita 
ni  à  l'un,  ni  à  l'autre  :  ils  furent  tous  deux  frappés  comme  fédéra- 
listes. 


500  APPENDICES 

Le  9  (27  juillet),  jour  de  la  fameuse  révolution  qu'on  était  loin  de 
soupçonner,  quatre  condamnations  :  Fiacre  Robin  ou  Robben,  ferblan- 
tier, capitaine  de  la  compagnie  des  artilleurs  d'Alais,  qui  avait  con- 
voqué sa  compagnie  pour  fournir  le  contingent  à  la  force  départe- 
mentale et  fait  le  12  mai  le  voyage  de  Marseille;  Jean-Antoine  Sdgier, 
maire  d'Alais,  qui  avait  eu  sa  part  aux  faits  reprochés  à  Robin,  mais 
s'excusait  sur  les  ordres  du  district;  Nicolas  Guiraud,  commissaire  à 
Cette,  et  Alexis-Gaspard  Chappus  ,  ex-curé  constitutionnel  :  on  lui  re- 
prochait une  pièce  de  vers,  composée  en  1789,  et  une  lettre  contre- 
révolutionnaire,  écrite  à  sa  sœur,  en  juillet  1791;  —  tous  quatre 
ennemis  du  peuple. 

Le  10  (28  juillet),  sur  dix  accusés  dans  une  première  affaire,  un  fut 
mis  en  liberté  et  les  neuf  autres  renvoyés  au  comité  révolutionnaire 
d'Uzès  pour  obtenir  aussi  leur  libération  dans  le  cas  où  il  n'y  aurait 
pas  d'empêchement.  L'autre  affaire  se  termina  moins  bien.  Deux 
habitants  d'Aigues-Mortes,  Jean  Gautier,  chirurgien,  et  Louis  Deuogin, 
compromis  dans  les  affaires  de  Nimes,  furent  condamnés  à  mort;  deux 
autres,  à  un  an  de  prison,  et  un  cinquième,  à  une  amende  représen- 
tant dix  fois  sa  contribution  foncière. 

Le  11  (29  juillet),  jugement  frappant  quatre  habitants  d'Uzès,  pour 
fédéralisme  :  Pierre  Goira.nd,  dix-huit  ans,  sans  profession,  membre 
du  comité  de  surveillance  :  il  s'était  laissé^  conduire  par  ceux  qui 
connaissaient  son  père  et  jamais  son  père  ne  lui  avait  dit  qu'il  fit 
mal;  Antoine  Cèbe,  vingt-quatre  ans,  faiseur  de  bas,  membre  du  comité 
de  surveillance  aussi  et  inscrit  pour  la  force  départementale;  Gabriel 
Ollivier,  sans  état  :  il  avait  accepté  la  place  de  directeur  des  postes, 
et  Paul  PAGi^:s,  faiseur  de  bas  comme  Cèbe,  officier  municipal  à  l'épo- 
que du  fédéralisme. 

Les  12  et  13  (30  et  31  juillet),  Pierre  Gil,  instituteur,  et  Joseph  Lafuite, 
cultivateur,  furent  acquittés  comme  députés  malgré  eux;  mais  le  13 
compta  une  victime  :  Jean-René  JouENiNE-DEscRicNY,  ex-comte  :  tou- 
jours ennemi  du  peuple,  jamais  il  n'avait  fréquenté  les  patriotes; 
et  on  l'accusait  d'être  allé  à  Lyon. 

Le  14,  nouvelle  fournée  de  fédéralistes  (voy.  p.  469). 

Le  lo,  affaire  de  vol. 

Le  18,  complicité  dans  l'évasion  de  Chabaad-Latour. 

Cette  note  est  faite  sur  les  Procès-Verbaux  des  jugements  qui  sont 
au  greffe  de  Nîmes.  On  peut  la  comparer  à  la  liste  des  condamnes  à 
mort,  donnée  par  M.  Fajon  dans  son  livre,  Piéc-:s  et  documents  officiels 
pour  servir  à  l'histoire  de  la  Terreur  à  Nimes,  p.  38-41. 


FIN   DU   DEUXIEME  VOLUME 


TABLE  DES  MATIERES 

DU    TOME    DEUXIÈME 


CHAPITRE  VU.  —  La  Bretagne 1 

I .  —  Le  fédéralisme 1 

II.  —  Les  représentants  en  mission  en  Bretagne 4 

III.  —  Ilie-et- Vilaine 13 

IV.  —  Morbihan 24 

V.  —  Côtes-du-Nord 31 

VI.  —  Finistère 36 

CHAPITRE  VIII.  —  La  Normandie 69 

I.  —  Le  royalisme  et  le  fédéralisme  en  Normandie 69 

II .  —  Seine-Inférieure 71 

III.  —  Eure 84 

IV.  —  Calvados 88 

CHAPITRE  IX.  —  Loiret,  Loir-et-Cher,  Ixdre-et-Loire 110 

I.  —  Loiret 110 

II.  —  Loir-et-Cher 119 

III.  —  Indre-et-Loire 122 

IV.  —  Indre 128 

CHAPITRE  X.  —  Vienne  et  Haute-Vienne,  Corrèzé  et  Crelse 131 

I.  —Vienne 131 

II .  —  Haute- Vienne  et  Corrèze loi 

111 .  —  Creuse 160 

CHAPITRE  XI.  —  Les  Ciiarentes  et  la  Dùrdogne 165 

I .  —  Les  deux  Charentes 165 

II,  —  Dordogne 1"3 


oui  TABLE   DES   MATIÈRES 

CHAPITRE  XII.  —  GiRONDK 191 

1.  —  Bordeaux  jusqu'à  la  loi  du  14  frimaire  (i  décembre  1793).  191 
II.  —  Bordeaux   du    14  frimaire  à  l'arrivée   du  jeune  Jullien 

i21  germinal,  10  avril  1794) 217 

III.  —  Bordeaux   depuis    l'arrivée    du   jeune    Jullien    jusqu'au 

départ  d'Ysabeau 240 

IV.  —  Le  jeune  Jullien  ella  commission  militaire  confirmée.  — 

Les  Girondins  cachés  à  Sainl-Emilion.  —  Les  fournées 

(prairial  et  messidor) 2i)o 

V.  —  Garnier  (de  Saintes)  avant  et  après  le  9  thermidor 274 

CHAPITRE  XIII .  —  Bassix  de  la  Gahoxxe 294 

I .  —  Haute-Garonne 294 

II.  —  Lot-et-Garonne 303 

in.  —  Lot 308 

IV.  —  Tarn 313 

V.  —  Lozère 317 

VI .  —  Aveyron 32b 

VII .  —  Ardèche 337 

CHAPITRE  XIV.  —  Réuiox  des  Pyrénées 342 

I.  —  Les  représentants  en  mission  et  les  généraux 342 

II.  —  Les  représentants  en  mission  et  les  déparlements  de  la 

région   pyrénéenne 372 

m.  —  Les  tribunaux  criminels  et  les  commissions  militaires..  391 

IV.  —  Commission  de  Bayonne 406 

CHAPITRE  XV.  —  Montpellier  et  Nîmes 424 

1 .  —  Les  représentants  dans  l'Hérault  et  le  Gard 424 

II.  —  Tribunal  criminel  de  l'Hérault 433 

III.  —  Tribunal  révolutionnaire  de  Nîmes W2 

Appendices 173 


CoLLOMMiEHS.  —  Typ.   1>.  BRODAHD  et  GALLOIS.